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Full text of "Oeuvres complètes de Diderot, revues sur les éditions originales, comprenant ce qui a été publié à diverses époques et les manuscrits inédits, conservés à la Bibliothèque de l'Ermitage, notices, notes, table analytique"

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ŒUYRES COMPLÈTES 



DE 



DIDEROT 



ENCYCLOPEDIE 

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VOYAGES 

OEUVRES DIVERSES 

I 



^: 



ANCIENNE MAISON J. CLAYE 
PARIS. — IMPRIMERIE A. QUANTIN ET Ci* 



RUE SAl NT-BENOIT 



.ŒUVRES COMPLÈTES 



DE 



DIDEROT 

REVUliS SUR LliS ÉDITIONS ORIGINALES 

COMPRENANT CE QUI A ÉTÉ PUBLIÉ A DIVERSES ÉPOQUES 



ET LES MANUSCRITS INEDITS 
CONSERVÉS A LA BIBLIOTHÈQUE DE L' BRUITAGE 



NOTICES, NOTES, TABLE ANALYTIQUE 

ÉTUDE SUR DIDEROT 

PAR 

J. ASSÉZAT ET MAURICE TOURNEUX 

TOME DIX-SEPTIÈME 




PARIS 

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 

1876 



acia 



AVERTISSEMENT DES EDITEURS. 
\\ 

V 

IN M. Jules Assézat a succombé le 2!i juin 1876, à la maladie 
de cœur qui, depuis deux mois, ne laissait que bien peu d'espoir 
à sa famille et à ses amis. 

On peut dire qu'il s'est occupé de la présente édition de 
Diderot jusqu'à son dernier jour; trop souffrant pour relire lui- 
même les épreuves des tomes XIV et XV, il secondait de ses 
conseils l'ami dévoué qui s'était chargé de cette révision. La 
V pensée d'une prompte guérison qui ne l'a, par bonheur, jamais 
abandonné se liait pour lui à l'espérance de mener à bien le 
grand travail auquel son nom restera désormais attaché. 

11 ne lui a pas été donné d'en voir la fin ; et nous aurions 
pu craindre nous-mêmes que l'œuvre ne restât interrompue si 
- M. Assézat n'avait eu auprès de lui un jeune collaborateur dont 
il se plaisait à reconnaître les services. Admirateur passionné du 
rO génie de Diderot et très-versé dans les recherches bibliogra- 
l\[ phiques, M. Maurice Tourneux était, depuis le début de la 
\ publication, l'auxiliaire le plus assidu de M. Assézat. Non 
(^i content de lui fournir des matériaux dont il tirait si bon parti, 
M. Tourneux s'était, en outre, proposé de faire pour la corres- 
pondance de Diderot ce qu'on a fait pour celle de tous les 
grands écrivains; le public pourra juger, dans les deux derniers 

XVII. 1 



2 AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS. 

volumes, avec quel soin ont été réunis les éléments d'un 
ensemble, imparfait sans doute, mais qui aura du moins le 
mérite d'une première tentative sérieuse. Enfin, par ses rela- 
tions fréquentes, presque journalières, avec M. Assézat, 
M. Tourneux était mieux préparé que personne à terminer 
l'édition sur un plan entièrement conforme aux vues de son 
ami; il ne négligera rien, nous en sommes certains, pour que 
le complément de cette édition soit digne à la fois du penseur 
dont elle renferme les œuvres et de l'homme convaincu, bien- 
veillant et modeste à qui revient le principal honneur de 
l'avoir entreprise. 



DICTIONNAIRE 

ENCYCLOPÉDIQUE 



(FIN) 



R 



RAISON, s. f. [Logique). On peut se former diverses notions 
du mot raison. 1° On peut entendre simplement et sans res- 
triction cette faculté naturelle dont Dieu a pourvu les hommes 
pour connaître la vérité, quelque lumière qu'elle suive, et à 
quelque ordre de matières qu'elle s'applique, 

2° On peut entendre par raison cette même faculté consi- 
dérée, non absolument, mais uniquement en tant qu'elle se 
conduit dans ses recherches par certaines notions que nous 
apportons en naissant, et qui sont communes à tous les 
hommes du monde. D'autres, n'admettant point ces notions, 
entendent par la lumière naturelle l'évidence des objets qui 
frappent l'esprit, et qui lui enlèvent son consentement. 

3" On entend quelquefois par raison cette lumière naturelle 
même par laquelle la faculté que nous désignons par ce même 
nom se conduit. C'est ainsi qu'on l'entend ordinairement, lors- 
qu'on parle d'une preuve, ou d'une objection prise de la raison, 
qu'on veut distinguer par là des preuves et des objections 
prises de l'autorité divine ou humaine. Au contraire, on entend 
cette faculté que nous appelons raison, lorsqu'on dit que cette 
raison se trompe, ou qu'elle est sujette à se tromper, qu'elle 
est aveugle, qu'elle est dépravée; car il est visible que cela 
convient fort bien à la faculté, et nullement à la lumière natu- 
relle. 



h RAISON. 

h° Par raison on peut aussi entendre l'enchaînement des 
vérités auxquelles l'esprit humain peut atteindre naturelle- 
ment, sans être aidé des lumières de la foi. Les vérités de la 
raison sont de deux sortes : les unes sont ce qu'on appelle 
les vcriiés éternelles, qui sont absolument nécessaires; en sorte 
que l'opposé implique contradiction ; et telles sont les vérités 
dont la nécessité est logique, métaphysique ou géométrique, 
qu'on ne saurait renverser sans être mené à des absurdités. Il 
y en a d'autres qu'on peut appeler positives, parce qu'elles 
sont les lois qu'il a plu à Dieu de donner à la nature, ou parce 
qu'elles en dépendent. Nous les apprenons ou par l'expérience, 
c'est-à-dire a posio'iori, ou par la raison, et a priori, c'est-à- 
dire par des considérations tirées de la convenance, qui les ont 
fait choisir. Cette convenance a aussi ses règles et ses raisons -, 
mais c'est le choix libre de Dieu, et non pas une nécessité géo- 
métrique qui fait préférer le convenable. Ainsi on peut dire 
que la nécessité physique est fondée sur la nécessité morale, 
c'est-à-dire sur le choix du sage, digne de sa sagesse, et que 
l'une aussi bien que l'autre doit être distinguée de la nécessité 
géométrique. Cette nécessité physique est ce qui fait l'ordre 
de la nature, et consiste dans les règles du mouvement et dans 
quelques autres lois générales, que Dieu a établies en créant 
cet univers. Les lois de la nature sont toujours sujettes à la 
dispensation du législateur, qui peut, quand il lui plaît, les 
arrêter et les suspendre ; au lieu que les vérités éternelles, 
comme celles de la géométrie, ne sont assujetties à aucune loi 
arbitraire. Or c'est à ces dernières vérités que la foi ne saurait 
jamais être contraire. La vérité ne peut jamais être attaquée 
par une objection invincible; car si c'est une démonstration 
fondée sur des principes ou sur des faits incontestables, for- 
mée par un enchaînement de vérités éternelles, la conclusion 
est certaine et indispensable ; et ce qui y est opposé doit être 
nécessairement faux, autrement deux contradictoires pourraient 
être vraies en même temps. Que si l'objection n'est point dé- 
monstrative, elle ne peut former qu'un argument vraisemblable, 
qui n'a point de force contre la foi, puisqu'on convient que 
les mystères de la religion sont contraires aux apparences. 
A l'article Mystères, dans V Encyclopédie, l'on prouve contre 
Bayle la conformité de la foi avec la raison prise pour cet en- 



RAISON. 5 

chaîncment de vérités éternelles, qui sont absolument néces- 
saires. 11 faut maintenant marquer les bornes précises qui se 
trouvent entre la foi et la raison. 

1" Nulle proposition ne peut être reçue pour révélation 
divine, si elle est contradictoirement opposée à ce qui nous est 
connu, ou par une intuition immédiate, telles que sont les pro- 
positions évidentes par elles-mêmes, ou par des déductions 
évidentes de laraisoit, commedans les démonstrations, parce que 
l'évidence qui nous fait adopter de telles révélations ne pouvant 
surpasser la certitude de nos connaissances, tant intuitives que 
démonstratives, si tant est qu'elle puisse l'égaler, il serait ridi- 
cule de lui donner la préférence; et parce que ce serait renver- 
ser les principes et les fondements de toute connaissance et de 
tout assentiment; de sorte qu'il ne resterait plus aucune mar- 
que caractéristique de la vérité et de la fausseté, nulles 
mesures du croyable et de l'incroyable, si des propositions dou- 
teuses devaient prendre la place devant des propositions évi- 
dentes par elles-mêmes. Il est donc inutile de presser comme 
articles de foi des propositions contraires à la perception claire 
que nous avons de la convenance ou de la disconvenance de 
nos idées. Par conséquent, dans toutes les choses dont nous 
avons une idée nette et distincte, la raison est le vrai juge com- 
pétent; et quoique la révélation, en s' accordant avec elle, 
puisse confirmer ces décisions, elle ne saurait pourtant, dans de 
tels cas, invalider ses décrets; et partout où nous avons une 
décision claire et évidente de la raison, nous ne pouvons être 
obligés d'y renoncer pour embrasser l'opinion contraire, sous 
prétexte que c'est une matière de foi. La raison de cela, c'est 
que nous sommes hommes avant d'être chrétiens. 

2° Comme Dieu, en nous accordant la lumière de la raison^ 
ne s'est pas ôté la liberté de nous donner, lorsqu'il le juge à 
propos, le secours de la révélation sur des matières où nos fa- 
cultés naturelles ne sauraient atteindre; dans ce cas, lorsqu'il 
a plu à Dieu de nous fournir ce secours extraordinaire, la révé- 
lation doit l'emporter sur toutes les résistances de notre raison; 
ces résistances n'étant ici fondées que sur des conjectures pro- 
bables, parce que l'esprit n'étant pas certain de la vérité de ce 
qu'il ne connaît pas évidemment, mais se laissant seulement 
entraîner à la probabilité, il est obligé de donner son assenti- 



6 RAISONNEMENT. 

ment à un témoignage qu'il sait venir de celui qui ne peut 
tromper ni être trompé. Lorsque les principes de la raison ne 
nous font pas voir évidemment qu'une proposition est vraie ou 
fausse, dans ce cas la révélation manifeste a lieu de déter- 
miner l'esprit, comme étant un autre principe de vérité; et ainsi 
la proposition appuyée de la révélation devient matière de foi, 
et au-dessus de la raison, La raison ne pouvant s'élever au- 
dessus de la probabilité, la foi a déterminé l'esprit où la raison 
est venue à manquer. 

Jusque-là s'étend l'empire de la foi, et cela sans faire aucune 
violence à la raison^ qui n'est point blessée ou troublée, mais 
assistée et perfectionnée par de nouvelles lumières émanées de 
la source éternelle de toute connaissance. Tout ce qui est du 
ressort de la révélation doit prévaloir sur nos opinions, sur nos 
préjugé et sur nos intérêts, et est en droit d'exiger de l'esprit 
un parfait assentiment. Mais une telle soumission de notre 
raison à la foi ne renverse pas pour cela les limites de la con- 
naissance humaine, et n'ébranle pas les fondements de la 
raison-^ elle nous laisse la liberté d'employer nos facultés à 
l'usage pour lequel elles nous ont été données. 

Si l'on n'a pas soin de distinguer les différentes juridictions 
de la foi et de la raison par le moyen de ces bornes, la raison 
n'aura point de lien en matière de religion, et l'on n'aura aucun 
droit de se moquer des opinions et des cérémonies extrava- 
gantes qu'on remarque dans la plupart des religions du monde. 
Qui ne voit que c'est là ouvrir un vaste champ au fanatisme le 
plus outré, aux superstitions les plus insensées! Avec un pareil 
principe, il n'y a rien de si absurde qu'on ne croie. Par là il 
arrive que la religion, qui est l'honneur de l'humanité, et la 
prérogative la plus excellente de notre nature sur les bêtes, est 
souvent la chose du monde en quoi les hommes paraissent les 
plus déraisonnables. 

RALSOiNiNEMENT, s. m. [Logique et Métaphysique). Le /y//- 
sonnenientuG^i(\\\\m enchaînement de jugements qui dépendent 
les uns des autres. L'accord ou la discordance de deux idées ne 
se rend pas toujours sensible par la considération de ces deux 
seules idées. Il faut en aller chercher une troisième, ou même 
davantage, si cela est nécessaire, pour les comparer avec ces 
idées intermédiaires conjointement ou séparément; et l'acte par 



RAISONNEMENT. 7 

lequel nous jugeons cette comparaison faite, que l'une ou l'autœ 
de ces deux idées, ou toutes les deux s'accordent ou ne s'ac- 
cordent pas avec la troisième, s'appelle raisonnement. 

Le Père Malebranche prouve d'une manière assez plausible 
que toute la difTérence qui se trouve entre la simple perception, 
le jugement et le raisonnement, consiste en ce que, par la simple 
perception, l'entendement perçoit une chose sans rapport à une 
autre; que, dans le jugement, il perçoit le rapport qui est entre 
deux choses ou un plus grand nombre; et qu'enfin, dans le rai- 
sonnement^ il perçoit les rapports perçus par le jugement; de 
sorte que toutes les opérations de l'âme se ramènent à des per- 
ceptions. 

Il y a différentes sortes de raisonnements ', mais le plus par- 
fait et le plus usité dans les écoles, c'est le syllogisme, qui se 
définit : un tissu de trois propositions, fait de manière cjuc si 
les deux premières sont vraies, il est impossible que la troisième 
ne le soit pas. La conséquence ou conclusion est la proposition * 
principale du syllogisme, et à laquelle les deux autres doivent 
se rapporter; car on ne fait un syllogisme que pour obliger quel- 
qu'un d'avouer une troisième proposition qu'il n'avouait pas 
auparavant. Supposé la vérité des deux prémisses du syllo- 
gisme, il faut que la conséquence soit nécessairement vraie, 
|)arce qu'elle est enfermée équivalemment dans les prémisses. 
Pour rendre ceci intelligible, il faut se souvenir qu'une propo- 
sition est vraie, lorsque l'idée du sujet contient l'idée de l'attri- 
but. Gomme donc il ne s'agit dans un syllogisme que de faire 
sentir que la troisième proposition, dite la conséquence, est 
vraie, il ne s'agit aussi que de faire apercevoir comment, dans 
cette conséquence, l'idée du sujet contient l'idée de l'attribut. 
Or que fait-on pour montrer que la conséquence contient l'idée 
de l'attribut? On prend une troisième idée appelée moyen 
terme (parce qu'en effet elle est mitoyenne entre le sujet et 
l'attribut) : de manière qu'elle est contenue dans le sujet, et 
qu'elle contient l'attribut: car si une première chose en contient 
une seconde, dans laquelle seconde une troisième soit conte- 
nue, la première nécessairement contiendra la troisième. Si une 
liqueur contient du chocolat dans lequel est contenu du cacao, 
il est clair que cette liqueur contient aussi du cacao. 

Ce que les logiciens ont dit du raisonnement dans bien des 



8 RAISONNEMENT. 

volumes paraît entièrement superflu et de nul usage; car, 
comme le remarque l'auteur de l'Art de penser, la plupart de 
nos erreurs viennent bien plus de ce que nous raisonnons sur 
des principes faux, que non pas de ce que nous ne raisonnons 
pas suivant nos principes. Raisonner, dans le sens précis et 
philosophique, n'est autre chose que de donner son aveu ou son 
assentiment à la convenance que l'esprit aperçoit entre des 
idées qui sont actuellement présentes à l'esprit; or comme nos 
idées sont pour nous autant de perceptions intimes, et que 
toutes nos perceptions intimes nous sont évidentes, il nous est 
impossible de ne pas apercevoir évidemment, si de ces deux 
idées que nous avons actuellement dans l'esprit, l'une est la 
même que l'autre, ou si elle n'est pas la même. Or apercevoir 
qu'une idée est ou n'est pas une autre idée, c'est raisonner 
juste : donc il est impossible à tout homme de ne pas bien rai- 
sonner. 

Quand donc nous trouvons qu'un homme raisonne mal, et 
qu'il tire une mauvaise conséquence, ce n'est pas que cette 
conséquence ne soit juste par rapport à l'idée ou au principe 
d'où il la tire, mais c'est qu'il n'a pas actuellement dans l'es- 
prit l'idée que nous lui supposons. Mais, dira-t-on, il arrive 
souvent qu'un autre convient avec moi d'une même pensée ou 
idée, et cependant il en tire une conséquence toute différente 
de celle que je tire : c'est donc que lui ou moi nous raisonnons 
mal, et que sa conséquence ou la mienne ne sont pas justes ; à 
quoi je réponds que la pensée ou idée dont vous convenez avec 
lui, n'est pas au juste la même pensée ou idée que la vôtre; 
vous en convenez seulement dans l'expression, et non pas dans 
la réalité. Rien n'est plus ordinaire que d'user de la même 
expression qu'un autre, sous laquelle je n'ai pas la même idée 
que lui. Vous ajoutez qu'un même homme employant le même 
mot, et se rappelant la même pensée, en lire une conclusion 
différente de celle qu'il avait tirée auparavant, et qu'il avoue 
lui-même qu'il avait mal raisonné ; je réponds de nouveau 
qu'il a tort de s'en prendre à son raisonncDieut : mais croyant 
se rappeler la même pensée, à cause que c'est peut-être le 
même mot, la pensée d'où il tire aujourd'hui une conclusion 
différente de celle d'hier : que cette pensée, dis-je, est diffé- 
rente de celle d'hier, et cela par quelque altération d'idées par- 



RAISONNEMENT. 9 

tielles imperceptibles ; car si c'était la même pensée, comment 
n'y trouverait-il plus la même convenance avec la conclusion 
d'hier, une pensée et sa conclusion étant une même idée par 
rapport à la convenance qu'y trouve notre esprit? 

A prendre la chose de ce biais, un art des plus inutiles serait 
l'art de raisonner, puisqu'on ne peut jamais manquer à bien 
raisonner, suivant les idées qu'on a dans l'esprit actuellement. 
Tout le secret de penser juste consistera donc cà se mettre 
actuellement dans l'esprit avec exactitude la première idée 
qu'il faut avoir des choses dont on doit juger; mais c'est ce 
qui n'est point du ressort de la logique, laquelle n'a pour but 
essentiel que de trouver la convenance ou disconvenance de 
deux idées qui doivent être présentes actuellement à l'es- 
prit. 

La justesse de cette première idée peut manquer par divers 
endroits : 1" du côté de l'organe de nos sens qui n'est pas dis- 
posé de la même manière dans tous les hommes ; '2° du côté de 
notre caractère d'esprit, qui, étant quelquefois tourné autrement 
que celui des autres hommes, peut nous donner des idées par- 
ticulières avec lesquelles nous tirons des conséquences imper- 
tinentes, par des raisonnements légitimes; 3° la justesse des 
idées manque encore faute d'usage du monde, faute de réflexion, 
faute d'être assez en garde contre les sources de nos erreurs ; 
/i" faute de mémoire, parce que nous croyons nous bien souvenir 
d'une chose que nous avons bien sue, mais, qui ne se rappelle 
pas assez dans notre esprit ;5°par]e défaut du langage humain, 
qui, étant souvent équivoque, et signifiant, selon diverses occa- 
sions, des idées diverses, nous fait prendre très-fréquemment 
l'une pour l'autre. 

Quoi qu'il en soit, l'erreur d'une première idée, d'où nous 
tirons une conséquence toujours conforme à cette première 
idée, ne regarde point la nature de la vérité interne et logi- 
que, ou du raisonnement pris dans la précision philoso- 
phique. Elle regarde ou la métaphysique, qui nous instruit des 
premières vérités et des premières idées des choses ; ou la 
morale, qui modère les passions dont l'agitation trouble dans 
notre esprit les vraies idées des objets; ou l'usage du monde, 
qui fournit les justes idées du commerce de la société civile, 
par rapport aux temps et aux pays divers ; ou l'usage des choses 



10 RAISONNEMENT. 

saintes, et surtout de la loi de Dieu, qui seul nous fournit les 
idées les plus essentielles à la conduite de l'homme : mais 
encore une fois, l'erreur ne regavde nullement le raisonnemenf, 
en tant que raisonnement ^ c'est-à-dire en tant que la percep- 
tion de la convenance ou disconvenance d'une idée qui est 
actuellement dans notre esprit, avec une autre idée qui y est 
actuellement aussi, et dont la convenance ou disconvenance 
s'aperçoit toujours infailliblement et nécessairement. Logique 
du Père Bujjier. 

Je ne puis mieux terminer ce que j'ai à dire du raisonne- 
ment qu'en rendant raison d'une expérience. On demande 
comment on peut, dans la conversation, développer, souvent 
sans hésiter, des raisonnements fort étendus. Toutes les parties 
en sont-elles présentes dans le même instant? Et, si elles ne le 
sont pas, comme il est vraisemblable, puisque l'esprit est trop 
borné pour saisir tout à la fois un grand nombre d'idées, par 
quel hasard se conduit-il avec ordre? Voici comme l'explique 
l'auteur de l'Essai sur V origine des eonnaissanees humaines. 

Au moment qu'un homme se propose de faire un raisonne- 
ment, l'attention qu'il donne à la proposition qu'il veut prouver 
lui fait apercevoir successivement les propositions principales, 
qui sont le résultat des din'érentes parties du /v/2.vo^i«emé'«? qu'il 
va faire. Si elles sont fortement liées, il les parcourt si rapide- 
ment, qu'il peut s'imaginer les voir toutes ensemble. Ces pro- 
positions saisies, il considère celle qui doit être exposée la pre- 
mière. Par ce moyen, les idées propres à la mettre dans son 
jour se réveillent en lui selon l'oixlre de la liaison qui est entre 
elles; de là il passe à la seconde, pour répéter la même opéra- 
tion, et ainsi de suite jusqu'à la conclusion de son raisonne- 
ment. Son esprit n'en embrasse donc pas en même temps toutes 
les parties; mais par la liaison qui est entre elles, il les parcourt 
avec assez de rapidité pour devancer toujours la parole, à peu 
près comme l'œil de quelqu'un qui lit haut devance la pro- 
nonciation. Peut-être demandera- t-on comment on peut aper- 
cevoir les résultats d'un raisonnement, sans en avoir saisi les 
différentes parties dans tout leur détail. Je réponds que cela 
n'arrive que quand nous parlons sur des matières qui nous 
sont familières, ou qui ne sont pas loin de l'être, par le rap- 
port qu'elles ont à celles que nous connaissons davantage. Voilà 



REPRÉSENTANTS. 11 

le seul cas où le phénomène proposé peut être remarqué. Dans 
tout autre l'on parle en hésitant : ce qui provient de ce que les 
idées étant liées trop faiblement, se réveillent avec lenteur : 
ou l'on parle sans suite, et c'est un eflet de l'ignorance. 

REGAPiDEP», V. a. {Cnnn.), c'est faire usage de ses yeux. On 
ne voit pas toujours ce qu'on regarde-, mais on regarde toujours 
ce que l'on voit. Ce verbe a un grand nombre d'acceptions sim- 
ples et figurées, dont nous allons donner des exemples. Je le 
regarde comme mon père; il ne regarde pas toujours à ce qu'il 
dit; ils se regardent sans cesse; il faut en tout regarder la fin; 
cette question regarde la physique; cette maison regarde sur 
la campagne; ces portraits se regardent; ces deux astres se re- 
gardaient alors ; un chien regarde bien un évêque. 

REPRÉSENTANTS (Z)roi7 y^o/iV^y. Ilist. mod.). Les représen- 
tants d'une nation sont des citoyens choisis, qui dans un gou- 
vernement tempéré sont chargés par la société de parler en son 
nom, de stipuler ses intérêts, d'empêcher qu'on ne l'opprime, 
de concourir à l'administration. 

Dans un État despotique, le chef de la nation est tout, la 
nation n'est rien; la volonté d'un seul fait la loi, la société 
n'est point représentée. Telle est la forme du gouvernement en 
Asie, dont les habitants, soumis depuis un grand nombre de 
siècles à un esclavage héréditaire, n'ont point imaginé de moyens 
pour balancer un pouvoir énorme qui sans cesse les écrase. Il 
n'en fut pas de même en Europe, dont les habitants, plus robus- 
tes, plus laborieux, plus belliqueux que les Asiatiques, senti- 
rent de tout temps l'utilité et la nécessité qu'une nation fût 
représentée par quelques citoyens qui parlassent au nom de 
tous les autres, et qui s'opposassent aux entreprises d'un pou- 
voir qui devient souvent abusif lorsqu'il ne connaît aucun 
frein. Les citoyens choisis pour être les organes, ou les repré- 
sentants de la nation, suivant les différents temps, les différentes 
conventions et les circonstances diverses, jouirent de préro- 
gatives et de droits plus ou moins étendus. Telle est l'origine 
de ces assemblées connues sous le nom de diètes, iVétats géné- 
rau.r, (\q parlements, de sénats, qui presque dans tous les pays de 
l'Europe participèrent à l'administration publique, approuvèrent 
ou rejetèrent les propositions des souverains, et furent admis à 
concerter avec eux les mesures nécessaires au maintien de l'État. 



12 REPRÉSENTANTS. 

Dans un Etat purement démocratique, la nation, à propre- 
ment parler, n'est point représentée ; le peuple entier se réserve 
le droit de faire connaître ses volontés dans les assemblées géné- 
rales, composées de tous les citoyens ; mais dès que le peuple 
a choisi des magistrats qu'il a rendus dépositaires de son auto- 
rité, ces magistrats deviennent ses reprcsenlants ; et suivant le 
plus ou le moins de pouvoir que le peuple s'est réservé, le 
gouvernement devient ou une aristocratie, ou demeure une 
démocratie. 

Dans une monarchie absolue le souverain ou jouit, du con- 
sentement de son peuple, du droit d'être l'unique représentant 
de sa nation ; ou bien, contre son gré, il s'arroge ce droit. Le 
souverain parle alors au nom de tous ; les lois qu'il fait sont, 
ou du moins sont censées l'expression des volontés de toute la 
nation qu'il représente. 

Dans les monarchies tempérées, le souverain n'est dépositaire 
que de la puissance exécutrice ; il ne représente sa nation 
qu'en cette partie, elle choisit d'autres représentants pour les 
autres branches de l'administration. C'est ainsi qu'en Angleterre 
la puissance exécutrice réside dans la personne du monarque, 
tandis que la puissance législative est partagée entre lui et le 
parlement, c'est-à-dire l'assemblée générale des différents 
ordres de la nation britannique, composée du clergé, de la no- 
blesse et des communes ; ces dernières sont représentées par un 
certain nombre de députés choisis par les villes, les bourgs et 
les provinces de la Grande-Bretagne. Par la constitution de ce 
pays, le parlement concourt avec le monarque à l'administra- 
tion publique; dès que ces deux puissances sont d'accord, la 
nation entière est réputée avoir parlé, et leurs décisions devien- 
nent des lois. 

En Suède, le monarque gouverne conjointement avec un 
sénat, qui n'est lui-même que le représentant de la diète géné- 
rale du royaume; celle-ci est l'assemblée de tous les représen- 
tants de la nation suédoise. 

La nation germanique, dont l'empereur est le chef, est repré- 
sentée par la diète de l'empire, c'est-à-dire par un corps com- 
posé de vassaux souverains, ou de princes tant ecclésiastiques 
que laïques, et de députés des villes libres, qui représentent 
toute la nation allemande. 



REPRESENTANTS. 13 

La nation française fut autrefois représentée par l'assemblée 
des états généraux du royaume, composée du clergé et de la 
noblesse, auxquels par la suite des temps on associa le tiers 
état, destiné à représenter le peuple. Ces assemblées nationales 
ont été discontinuées depuis l'année 1(528. 

Tacite nous montre les anciennes nations de la Germanie, 
quoique féroces, belliqueuses et barbares, comme jouissant 
toutes d'un gouvernement libre ou tempéré. Le roi, ou le chef, 
proposait et persuadait, sans avoir le pouvoir de contraindre la 
nation à plier sous ses volontés : Ubi rex, vcl prùireps, audîun- 
tur mdorilatc suadcndi inagis quant jubendi potcsiale. Les 
grands délibéraient entre eux des affaires peu importantes ; mais 
toute la nation était consultée sur les grandes affaires : de mino- 
ribus rcbiis principes considlanl, de majoribus omnes. Ce sont 
ces peuples guerriers ainsi gouvernés, qui, sortis des forêts de 
la Germanie, conquirent les Gaules, l'Espagne, l'Angleterre, etc., 
et fondèrent de nouveaux royaumes sur les débris de l'empire 
romain. Ils portèrent avec eux la forme de leur gouvernement; 
il fut partout militaire, la nation subjuguée disparut ; réduite en 
esclavage, elle n'eut point le droit de parler pour elle-même; 
elle n'eut pour représentants que les soldats conquérants, qui, 
après l'avoir soumise par les armes, se subrogèrent en sa 
place. 

Si l'on remonte à l'origine de tous nos gouvernements mo- 
dernes, on les trouvera fondés par des nations belliqueuses et 
sauvages, qui, sorties d'un climat rigoureux, cherchèrent à s'em- 
parer de contrées plus fertiles, formèrent des établissements 
sous un ciel plus favorable, et pillèrent des nations riches et 
policées. Les anciens habitants de ces pays subjugués ne furent 
regardés par ces vainqueurs farouches que comme un vil bé- 
tail que la victoire faisait tomber dans leurs mains. Ainsi, les 
premières institutions de ces brigands heureux ne furent pour 
l'ordinaire que des effets de la force accablant la faiblesse ; nous 
trouvons toujours leurs lois partiales pour les vainqueurs, et 
funestes aux vaincus. Voilà pourquoi dans toutes les monar- 
chies modernes nous voyons partout les nobles, les grands, 
c'est-à-dire des guerriers, posséder les terres des anciens habi- 
tants, et se mettre en possession du droit exclusif de représen- 
ter les nations ; celles-ci, avilies, écrasées, opprimées, n'eurent 



1/, REPRESENTANTS. 

point la liberté de joindre leurs voix à celles de leurs superbes 
vainqueurs. Telle est sans doute la source de cette prétention 
de la noblesse, qui s'arrogea longtemps le droit de parler exclu- 
sivement à tous les autres au nom des nations ; elle continua 
toujours à regarder ses concitoyens comme des esclaves vaincus, 
même un grand nombre de siècles après une conquête à laquelle 
les successeurs de cette noblesse conquérante n'avaient point eu 
de part. Mais l'intérêt secondé par la force se fait bientôt des 
droits ; l'habitude rend les nations complices de leur propre 
avilissement, et les peuples, malgré les changements survenus 
dans leurs circonstances, continuèrent en beaucoup de pays à 
être uniquement représentés par une noblesse, qui se prévalut 
toujours contre eux de la violence primitive exercée par des 
conquérants aux droits desquels elle prétendit succéder. 

Les Barbares qui démembrèrent l'empire romain en Europe 
étaient païens; peu à peu ils furent éclairés des lumières de 
l'Évangile, ils adoptèrent la religion des vaincus. Plongés eux- 
mêmes dans une ignorance qu'une vie guerrière et agitée con- 
tribuait à entretenir, ils eurent besoin d'être guidés et retenus 
par des citoyens plus raisonnables qu'eux ; ils ne purent refu- 
ser leur vénération aux ministres de la religion, qui à des 
mœurs plus douces joignaient plus de lumières et de science. 
Les monarques et les nobles, jusqu'alors rcpn'sentanls uniques 
des nations, consentirent donc qu'on appelât aux assemblées 
nationales les ministres de l'Eglise. Les rois, fatigués sans doute 
eux-mêmes des entreprises continuelles d'une noblesse trop 
puissante pour être soumise, sentirent qu'il était de leur intérêt 
propre decontre-balancer lepouvoir de leurs vassaux indomptés, 
par celui des interprètes d'une religion respectée par les 
peuples. D'ailleurs le clergé, devenu possesseur de grands biens, 
fut intéressé à l'administration publique, et dut à ce titre avoir 
part aux délibérations. 

Sous le gouvernement féodal, la noblesse et le clergé eurent 
longtemps le droit exclusif de parler au nom de toute la nation, 
ou d'en être les uniques reiJrésenlanls. Le peuple, composé des 
cultivateurs, des habitants des villes et des campagnes, des 
manufacturiers, en un mot, de la partie la plus nombreuse, la 
plus laborieuse, la plus utile de la société, ne fut point en droit 
de parler pour lui-même ; il fut forcé de recevoir sans murmu- 



REPRESENTANTS. 15 

rer les lois que quelques grands concertèrent avec le souverain. 
Ainsi le peuple ne fut point écouté, il ne fut regardé que comme 
un vil amas de citoyens méprisables, indignes de joindre leurs 
voix à celles d'un petit nombre de seigneurs orgueilleux et in- 
grats, qui jouirent de leurs travaux sans s'imaginer leur rien 
devoir. Opprimer, piller, vexer impunément le peuple, sans que 
le chef de la nation pût y porter remède, telles furent les pré- 
rogatives de la noblesse, dans lesquelles elle fit consister la 
liberté. En elfet, le gouvernement féodal ne nous montre que 
des souverains sans force, et des peuples écrasés et avilis par 
une aristocratie, armée également contre le monarque et la na- 
tion. Ce ne fut que lorsque les rois eurent longtemps souffert 
des excès d'une noblesse altière, et des entreprises d'un clergé 
trop riche et trop indépendant, qu'ils donnèrent quelque influence 
à la nation dans les assemblées qui décidaient de son sort. Ainsi 
la voi\ du peuple fut enfin entendue, les lois prirent de la 
vigueur, les excès des grands furent réprimés, ils furent forcés 
d'être justes envers des citoyens jusque-là méprisés; le corps 
de la nation fut ainsi opposé à une noblesse mutine et intraitable. 

La nécessité des circonstances oblige les idées et les institu- 
tions politiques de changer ; les mœurs s'adoucissent, l'iniquité 
se nuit à elle-même ; les tyrans des peuples s'aperçoivent à la 
longue que leurs folies contrarient leurs propres intérêts; le 
commerce et les manufactures deviennent des besoins pour les 
Ktats, et demandent de la tranquillité ; les guerriers sont moins 
nécessaires; les disettes et les famines fréquentes ont fait sen- 
tir à la fin le besoin d'une bonne culture, que troublaient les 
démêlés sanglants de quelques brigands armés. L'on eut besoin 
de lois ; l'on respecta ceux qui en furent les interprètes, on les 
regarda comme les conservateurs de la sûreté publif{ue ; ainsi 
le magistrat, dans un État bien constitué, devint un homme 
considéré, et plus capable de prononcer sur les droits des peu- 
ples que des nobles ignorants et dépourvus d'équité eux- 
mêmes, qui ne connaissaient d'autres droits que l'épée, ou qui 
vendaient la justice à leurs vassaux. 

Ce n'est que par des degrés lents et imperceptibles que les 
gouvernements prennent de l'assiette ; fondés d'abord par la 
force, ils ne peuvent pourtant se maintenir que par des lois 
équitables qui assurent les propriétés et les droits de chaque 



IG REPRÉSENTANTS. 

citoyen, et qui le mettent à couvert de l'oppression ; les hom- 
mes sont forcés à la fm de chercher dans l'équité des remèdes 
contre leurs propres fureurs. Si la formation des gouverne- 
ments n'eût pas été pour l'ordinaire l'ouvrage de la violence et 
de la déraison, on eût senti qu'il ne peut y avoir de société 
durable si les droits d'un chacun ne sont mis à l'abri de la puis- 
sance qui toujours veut abuser ; dans quelques mains que le 
pouvoir soit placé, il devient funeste s'il n'est contenu dans 
des bornes ; ni le souverain , ni aucun ordre de l'État ne 
peuvent exercer une autorité nuisible à la nation, s'il est vrai 
que tout gouvernement n'ait pour objet que le bien du peuple 
gouverné. La moindre réflexion eût donc suffi pour montrer 
qu'un monarque ne peut jouir d'une puissance véritable, 
s'il ne commande à des sujets heureux et réunis de volontés ; 
pour les rendre tels, il faut qu'il assure leurs possessions, 
qu'il les défende contre l'oppression, qu'il ne sacrifie jamais les 
intérêts de tous à ceux d'un petit nombre, et qu'il porte ses 
vues sur les besoins de tous les ordres dont son État est com- 
posé. Nul homme, quelles que soient ses lumières, n'est capable 
sans conseils, sans secours, de gouverner une nation entière ; 
nul ordre dans l'État ne peut avoir la capacité ou la volonté de 
connaître les besoins des autres : ainsi le souverain impartial 
doit écouter les voix de tous ses sujets, il est également inté- 
ressé à les entendre et à remédier à leurs maux ; mais pour que 
les sujets s'expliquent sans tumulte, il convient qu'ils aient des 
représentants, c'est-à-dire des citoyens plus éclairés que les 
autres, plus intéressés à la chose, que leurs possessions atta- 
chent à la patrie, que leur position mette à portée de sentir les 
besoins de f État, les abus qui s'introduisent, et les remèdes 
qu'il convient d'y porter. 

Dans les États despotiques tels que la Turquie, la nation ne 
peut avoir de représentants ; on n'y voit point de noblesse, le 
despote n'a que des esclaves également vils à ses yeux ; il n'est 
point de justice, parce que la volonté du maître est l'unique 
loi ; le magistrat ne fait qu'exécuter ses ordres ; le commerce 
est opprimé, l'agriculture abandonnée, l'industrie anéantie, et 
personne ne songe à travailler parce que personne n'est sûr de 
jouir du fruit de ses travaux ; la nation entière, réduite au 
silence, tombe dans l'inertie, ou ne s'explique que par des 



REPRESENTANTS. 17 

révoltes. Un sultan n'est soutenu que par une soldatesque 
effrénée, qui ne lui est elle-même soumise qu'autant qu'il lui 
permet de piller et d'opprimer le reste des sujets; enfin sou- 
vent ses janissaires l'égorgent et disposent de son trône, sans 
que la nation s'intéresse à sa chute ou désapprouve le changement. 

Il est donc de l'intérêt du souverain que sa nation soit 
représentée; sa sûreté propre en dépend; l'affection des peu- 
ples est le plus ferme rempart contre les attentats des méchants; 
mais comment le souverain peut-il se concilier- l'affection de 
son peuple, s'il n'entre dans ses besoins, s'il ne lui procure 
les avantages qu'il désire, s'il ne le protège contre les entre- 
prises des puissants, s'il ne cherche à soulager ses maux? Si 
la nation n'est point représentée, comment son chef peut-il être 
instruit de ces misères de détail, que du haut de son trône il 
ne voit jamais que dans l'éloignement, et que la flatterie cher- 
che toujours à lui cacher? Comment, sans connaître les res- 
sources et les forces de son pays, le monarque pourrait-il se 
garantir d'en abuser? Une nation privée du droit de se faire repré- 
senter est à la merci des impudents qui l'oppriment; elle se 
détache de ses maîtres, elle espère que tout changement rendra 
son sort plus doux; elle est souvent exposée à devenir l'instru- 
ment des passions de tout factieux qui lui promettra de la 
secourir. Un peuple qui souffre s'attache par instinct à qui- 
conque a le courage de parler pour lui; il se choisit tacitement 
des Yivoiecteurs et des repi'ésentanls ; il approuve les réclama- 
tions que l'on fait en son nom : est-il poussé à bout? il choisit 
souvent pour interprètes des ambitieux et des fourbes qui le 
séduisent, en lui persuadant qu'ils prennent en main sa cause, 
et qui renversent l'État sous prétexte de le défendre. Les Guise 
en France, les Cromwell en Angleterre, et tant d'autres sédi- 
tieux, qui, sous prétexte du bien public, jetèrent leurs nations 
dans les plus affreuses convulsions, furent des représentants et 
des protecteurs de ce genre, également dangereux pour les 
souverains et les nations. 

Pour maintenir le concert qui doit toujours subsister entre 
les souverains et leurs peuples, pour mettre les uns et les 
autres à couvert des attentats des mauvais citoyens, rien ne 
serait plus avantageux qu'une constitution qui permettrait à 
chaque ordre de citoyens de se faire représenter, de parler 
XV il. 2 



18 REPRÉSENTANTS. 

clans les assemblées qui ont le bien général pour objet. Ces 
assemblées, pour être utiles et justes, devraient être composées 
de ceux que leurs possessions rendent citoyens, et que leur 
état et leurs lumières mettent à portée de connaître les intérêts 
de la nation et les besoins des peuples; en un mot, c'est la 
propriété qui fait le citoyen ; tout homme qui possède dans 
l'État est intéressé au bien de l'État, et, quel que soit le rang 
que des conventions particulières lui assignent, c'est toujours 
comme propriétaire, c'est en raison de ses possessions qu'il 
doit parler, ou qu'il acquiert le droit de se faire représenter. 

Dans les nations européennes, le clergé, que les donations 
des souverains et des peuples ont rendu propriétaire de grands 
biens, et qui par là forme un corps de citoyens opulents et 
puissants, semble dès lors avoir un droit acquis de parler ou de 
se faire représenter dans les assemblées nationales; d'ailleurs 
la confiance des peuples le met à portée de voir de près ses 
besoins et de connaître ses vœux. 

Le noble, par les possessions qui lient son sort à celui de la 
patrie, a sans doute le droit de parler; s'il n'avait que des 
titres, il ne serait qu'un homme distingué par les conventions; 
s'il n'était que guerrier, sa voix serait suspecte, son ambition 
et son intérêt plongeraient fréquemment la nation dans des 
guerres inutiles et nuisibles. 

Le magistrat est citoyen en vertu de ses possessions ; mais 
ses fonctions en font un citoyen plus éclairé, à qui l'expérience 
fait connaître les avantages et les désavantages de la législa- 
tion, les abus de la jurisprudence, les moyens d'y remédier. 
C'est la loi qui décide du bonheur des États. 

Le commerce est aujourd'hui pour les États une source de 
force et de richesse ; le négociant s'enrichit en même temps que 
l'État qui favorise ses entreprises; il partage sans cesse ses prospé- 
rités et ses revers; il ne peut donc sans injustice être réduit au 
silence; il est un citoyen utile et capable de donner ses avis dans 
les conseils d'une nation dont il augmente l'aisance et le pouvoir. 

Enfin le cultivateur, c'est-à-dire tout citoyen qui possède 
des terres, dont les travaux contribuent aux besoins de la 
société, qui fournit à sa subsistance, sur qui tombent les 
impôts, doit être représenté; personne n'est plus que lui inté- 
ressé au bien public; la terre est la base physique et politique 



REPRÉSENTANTS. 19 

d'un État; c'est sur le possesseur de la terre que retombent 
directement ou indirectement tous les avantages et tous les 
maux des nations ; c'est en proportion de ses possessions que la 
voix ducitoyen doit avoir du poids dans les assemblées nationales. 

Tels sont les différents ordres dans lesquels les nations 
modernes se trouvent partagées ; comme tous concourent à leur 
manière au maintien de la république, tous doivent être 
écoutés; la religion, la guerre, la justice, le commerce, l'agri- 
culture, sont faits dans un État bien constitué pour se donner 
des secours mutuels; le pouvoir souverain est destiné à tenir 
la balance entre eux; il empêchera qu'aucun ordre ne soit 
opprimé par un autre, ce qui arriverait infailliblement si un 
ordre unique avait le droit exclusif de stipuler pour tous. 

Il ncst point, dit Edouard P'", roi d'Angleterre, de règle 
plus équitable que les choses qui intéressent tous soient approu- 
vées par tous, et que les dangers communs soient repoussés par 
des efforts communs. Si la constitution d'un État permettait à 
un ordre de citoyens de parler pour tous les autres, il s'in- 
troduirait bientôt une aristocratie sous laquelle les intérêts 
de la nation et du souverain seraient immolés à ceux de 
quelques hommes puissants qui deviendraient immanquable- 
ment les tyrans du monarque et du peuple. Tel fut, comme 
on a vu, l'état de presque toutes les nations européennes 
sous le gouvernement féodal, c'est-à-dire durant cette anarchie 
systématique des nobles, qui lièrent les mains des rois pour 
exercer impunément la licence sous le nom de liberté-, tel 
est encore aujourd'hui le gouvernement de la Pologne, oii, 
sous des rois trop faibles pour protéger les peuples, ceux-ci 
sont à la merci d'une noblesse fougueuse, qui ne met des 
entraves à la puissance souveraine que pour pouvoir impu- 
nément tyranniser la nation. Enfin tel sera toujours le sort 
d'un État dans lequel un ordre d'hommes devenu trop puissant 
voudra représenter tous les autres. 

Le noble ou le guerrier, le prêtre ou le magistrat, le com- 
merçant, le manufacturier et le cultivateur, sont des hommes 
également nécessaires; chacun d'eux sert à sa manière la 
grande fauiille dont il est membre; tous sont enfants de l'État, 
le souverain doit entrer dans leurs besoins divers ; mais pour 
les connaître il faut qu'ils puissent se faire entendre, et pour se 



20 REPRÉSENTANTS. 

faire entendre sans tumulte, il faut que chaque classe ait le 
droit de choisir ses organes ou ses représentants; pour que 
ceux-ci expriment le vœu de la nation, il faut que leurs inté- 
rêts soient indivisiblement unis aux siens par le lien des pos- 
sessions. Comment un noble nourri dans les combats connaî- 
trait-il les intérêts d'une religion dont souvent il n'est que 
faiblement instruit, d'un commerce qu'il méprise, d'une agri- 
culture qu'il dédaigne, d'une jurisprudence dont il n'a point 
d'idées? Gomment un magistrat occupé du soin pénible de rendre 
la justice au peuple, de sonder les profondeurs de la jurispru- 
dence, de se garantir des embûches de la ruse, et de démêler 
les pièges de la chicane, pourrait-il décider des affaires rela- 
tives à la guerre, utiles au commerce, aux manufactures, à 
l'agriculture? Gomment un clergé, dont l'attention est absorbée 
par des études et par des soins qui ont le ciel pour objet, 
pourrait-il juger de ce qui est le plus convenable à la naviga- 
tion, à la guerre, à la jurisprudence? 

Un État n'est heureux, et son souverain n'est puissant, que 
lorsque tous les ordres de l'État se prêtent réciproquement la 
main. Pour opérer un effet si salutaire, les chefs de la société 
politique sont intéressés à maintenir entre les différentes classes 
des citoyens un juste équilibre qui empêche chacune d'entre 
elles d'empiéter sur les autres. Toute autorité trop grande, mise 
entre les mains de quelques membres de la société, s'établit 
aux dépens de la sûreté et du bien-être de tous ; les passions 
des hommes les mettent sans cesse aux prises; ce conflit ne 
sert qu'à leur donner de l'activité; il ne nuit à l'État que 
lorsque la puissance souveraine oublie de tenir la balance, 
pour empêcher qu'une force n'entraîne toutes les autres. La 
voix d'une noblesse remuante, ambitieuse, qui ne respire que la 
guerre, doit être contre-balancée par celle d'autres citoyens, 
aux vues desquels la paix est bien plus nécessaire; si les 
guerriers décidaient seuls du sort des empires, ils seraient 
perpétuellement en feu, et la nation succomberait même sous 
le poids de ses propres succès ; les lois seraient forcées de se 
taire, les terres demeureraient incultes, les campagnes seraient 
dépeuplées; en un mot on verrait renaître ces misères qui pen- 
dant tant de siècles ont accompagné la licence des nobles sous 
le gouvernement féodal. Un commerce prépondérant ferait 



REPRÉSENTANTS. 21 

peut-être trop négliger la guerre; l'État, pour s'enrichir, ne 
s'occuperait point assez du soin de sa sûreté, ou peut-être 
l'avidité le plongerait-elle souvent dans des guerres qui frustre- 
raient ses propres vues. Il n'est point dans un État d'objet 
indilTérent et qui ne demande des hommes qui s'en occupent 
exclusivement; nul ordre de citoyens n'est capable de stipuler 
pour tous; s'il en avait le droit, bientôt il ne stipulerait que 
pour lui-même; chaque classe doit être représentée par des 
hommes qui connaissent son état et ses besoins; ces besoins ne 
sont bien connus que de ceux qui les sentent. 

Les représentants supposent des constituants de qui leur 
pouvoir est émané, auxquels ils sont par conséquent subor- 
donnés, et dont ils ne sont que les organes. Quels que soient 
les usages ou les abus que le temps a pu introduire dans les 
gouvernements libres et tempérés, un représentant ne peut 
s'arroger le droit de faire parler à ses constituants un langage 
opposé à leurs intérêts; les droits des constituants sont les 
droits de la nation, ils sont imprescriptibles et inaliénables ; 
pour peu que l'on consulte la raison, elle prouvera que les 
constituants peuvent en tout temps démentir, désavouer et 
révoquer les représentants qui les trahissent, qui abusent de 
leurs pleins pouvoirs contre eux-mêmes, ou qui renoncent pour 
eux à des droits inhérents à leur essence; en un mot, les 
î-eprésentants d'un peuple libre ne peuvent point lui imposer 
un joug qui détruirait sa félicité; nul homme n'acquiert le 
droit d'en représenter un autre malgré lui. 

L'expérience nous montre que dans les pays qui se flattent 
de jouir de la plus grande liberté, ceux qui sont chargés de 
représenter les peuples ne trahissent que trop souvent leurs 
intérêts, et livrent leurs constituants à l'avidité de ceux qui 
veulent les dépouiller. Une nation a raison de se défier de 
semblables représentants et de limiter leurs pouvoirs; un ambi- 
tieux, un homme avide de richesses, un prodigue, un débau- 
ché, ne sont point faits pour représenter leurs concitoyens; ils 
les vendront pour des titres, des honneurs, des emplois, et de 
l'argent; ils se croiront intéressés à leurs maux. Que sera-ce 
si ce commerce infâme semble s'autoriser par la conduite des 
constituants qui seront eux-mêmes vénaux? Que sera-ce si ces 
constituants choisissent leurs représentants dans le tumulte et 



22 RESURRECTION. 

dans l'ivresse, ou si, négligeant la vertu, les lumières, les 
talents, ils ne donnent qu'au plus offrant le droit de stipuler 
leurs intérêts? De pareils constituants invitent à les trahir; ils 
perdent le droit de s'en plaindre, et leurs représentants leur 
fermeront la bouche en leur disant : Je vous ai achetés bien 
chèrement, et je vous vendrai le plus chèrement que je 
pourrai. 

Nul ordre de citoyens ne doit jouir pour toujours du droit 
de représenter la nation ; il faut que de nouvelles élections rap- 
pellent aux représentants que c'est d'elle qu'ils tiennent leur 
pouvoir. Un corps dont les membres jouiraient sans interrup- 
tion du droit de représenter l'État en deviendrait bientôt le 
maître ou le tyran. 

RÉSURRECTION, s. f. [Théolog.), c'est l'acte de retourner 
après la mort à une seconde ou nouvelle vie. 

La résurrection peut être ou pour un temps ou perpétuelle. 
La résurrection pour un temps est celle où un homme mort res- 
suscite pour mourir de nouveau. Telles sont les résurrections 
miraculeuses dont il est fait mention dans l'Écriture, comme celle 
de Lazare. La résurrection perpétuelle est celle où l'on passe 
de la mort à l'immortalité, telle qu'a été la résurrection de 
Jésus-Christ, et telle que la foi nous fait espérer que sera la 
nôtre à la fin des siècles. C'est dans le dernier sens que nous 
allons prendre le mot de résurrection dans tout cet article. 

Le dogme de la résurrection des morts est une créance 
commune aux Juifs et aux chrétiens. On le trouve clairement 
marqué dans l'Ancien et le Nouveau Testament, comme Psabn. 
XV, f, 10. Job, XIX, f. 25. Ezcch. xxxvii. f. 1, 2, 3, Mach. 
Lib. II, cap. VII. f. 9, lA, 23, 29. Lorsque Jésus-Christ parut 
dans la Judée, la résurrection des morts était reçue comme un 
des principaux articles de foi de la religion des Juifs par tout 
le corps de la nation, à l'exception des seuls Saducéens qui la 
niaient, et qui toutefois étaient tolérés; mais Jésus-Christ a 
enseigné expressément ce point de notre foi et est lui-même 
ressuscité. 

L'argument qu'on lire de sa résurrection en faveur de la 
vérité de la religion chrétienne est un de ceux qui pressent 
avec plus de force et de conviction. Les circonstances en sont 
telles, qu'elles portent ce point jusqu'à la démonstration, sui- 



RÉSURREGTIOiN. 23 

vant la méthode des géomètres, comme Ditton l'a exécuté avec 
succès. 

Quoique les Juifs admettent la résurrection, ils varient beau- 
coup sur la manière dont elle se fera. Les uns la croient géné- 
rale, d'autres avancent que tous les hommes ne ressusciteront 
pas, mais seulement les Israélites, encore exceptent-ils du 
nombre de ceux-ci les plus grands scélérats. Les uns n'admet- 
tent qu'une résurrection à temps, les autres une résurrection 
perpétuelle, mais seulement pour les âmes. Léon de Modène, 
Cérémon. des Juifs, part, iv, chap. ii, dit qu'il y en a qui 
croient, comme Pythagore, que les âmes passent d'un corps 
dans un autre, ce qu'ils appellent gilgul ou roulement. D'autres 
expliquent ce roulement du transport qui se fera à la fin du 
monde par la puissance de Dieu de tous les corps des Juifs 
morts hors de la Judée, pour venir dans ce dernier pays se 
réunir à leurs âmes. 

Ceux d'entre les Juifs qui admettent la métempsycose sont 
fort embarrassés sur la manière dont se fera la résurrection-, car 
comment l'âme pourra-t-elle animer tous les corps dans les- 
quels elle aura passé? Si elle n'en anime qu'un, que deviendront 
tous les autres? et serait-il à son choix de prendre celui qu'elle 
jugera le plus à propos? Les uns croient qu'elle reprendra son 
premier corps, d'autres qu'elle se -réunira au dernier, et que 
les autres corps qu'elle a autrefois animés demeureront dans la 
poussière confondus avec le reste de la matière. 

Les anciens philosophes qui ont enseigné la métempsycose 
ne paraissent pas avoir connu d'autre résurrection, et il est fort 
probable que par la résurrection plusieurs Juifs n'entendaient 
non plus que la transmigration successive des âmes. 

On demande quelle sera la nature des corps ressuscites, 
quelle sera leur taille, leur âge, leur sexe? Jésus-Christ, dans 
l'Évangile de saint Matthieu, chap. xxir, f. 30, nous apprend 
que les hommes après la résurrection seront comme les anges 
de Dieu, c'est-à-dire, selon les Pères, qu'ils seront immortels, 
incorruptibles, transparents, légers, lumineux, et en quelque 
sorte spirituels, sans toutefois quitter les qualités corporelles, 
comme nous voyons que le corps de Jésus-Christ ressuscité était 
sensible, et avait de la chair et des os. Luc, cap. xxiv, f. 39. 

Quelques anciens docteurs hébreux, cités dans la Gémarre, 



24 RÉSURRECTION. 

soutenaient que les hommes ressusciteraient avec la même taille, 
avec les mêmes qualités et les mêmes défauts corporels qu'ils 
avaient eus dans cette vie; opinion eiiibrassée par quelques 
chrétiens qui se fondaient sur ce que Jésus-Christ avait con- 
servé les stygmates de ses plaies après sa résurrection. Mais, 
comme le remarque saint Augustin, Jésus-Christ n'en usa de 
la sorte que pour convaincre l'incrédulité de ses disciples, et 
les autres hommes n'auront pas de pareilles raisons pour res- 
susciter avec des défauts corporels ou des difformités. Sermon. 
2/i2, n°«3etZi. 

La résurrection des enfants renferme aussi des difficultés. 
S'ils ressuscitent petits, faibles et dans la forme qu'ils ont eue 
dans le monde, de quoi leur servira la résurrection? Y.I s'ils res- 
suscitent grands, bien faits et comme dans un âge avancé, ils 
seront ce qu'ils n'ont jamais été, et ce ne sera pas proprement 
une résurrection. Saint Augustin penche pour cette dernière 
opinion, et dit que la résurrection leur donnera toute la per- 
fection qu'ils auraient eue s'ils avaient eu le temps de grandir, 
et qu'elle les garantira de tous les défauts qu'ils auraient pu 
contracter en grandissant. Plusieurs, tant anciens que modernes, 
ont cru que tous les hommes ressusciteront à l'âge où Jésus- 
Christ est mort, c'est-à-dire vers trente-trois ou trente-cinq ans, 
pour accomplir celte parole de saint Paul : afin que iious arri- 
vions tous à l'état d'un homme parfait à la mesure de l'âge com- 
plet de Jésus-Christ; ce que les meilleurs interprètes entendent 
dans un sens spirituel des progrès que doivent faire les chré- 
tiens dans la foi et dans la vertu. Aug. Epist. clxvii, de Civit. 
Dei, Lib. xxii, cap. xiii et xv. Hiéron. Épitaph. Paul, D. Thom. 
et Est. in E plier, cap. iv, f.iZ. 

Enfin plusieurs Anciens ont douté que les femmes dussent 
ressusciter dans leur propre sexe, se fondant sur ces paroles de 
Jésus-Christ : Dans la résurrection ils ne se marieront pas, et 
n'épouseront point de femmes. A quoi l'on ajoute que, selon 
Moïse, la femme n'a été tirée de l'homme que comme un acci- 
dent ou un accessoire, et par conséquent qu'elle ressuscitera 
sans distinction du sexe. Mais on répond que si la distinction 
des sexes n'est pas nécessaire après la résurrection^ elle ne l'est 
pas plus pour l'homme que pour la femme; que la femme n'est 
pas moins parfaite en son genre que l'homme, et qu'enfin le 



RÉSURRECTION. 25 

sexe de la femme n'est rien moins qu'un défaut ou une imper- 
fection de la nature. Non enim est vithim sexiis fœmineiis sed 
natura. Aug. de Civil. Dei, Lih. xxii,cap. xvii.Origen. inMatlh. 
cap. XXIII, ^. 30. Hilar. etHieron. in eiind. loc. Athanas. Basil. 
et (dii (ipud August. Lib. wii^de Civit. Z)^'/, cap.xvii. Dictionn. 
de la Bible de Calmet, tome m, lettre R, au mot Résurrection, 
pages 371 et suiv. 

Les chrétiens croient en général la résurrection du même 
corps identique, de la même chair et des mêmes os qu'on aura 
eus pendant la vie au jour du jugement. Voici deux objections 
que les philosophes opposent à cette opinion avec les solutions 
qu'on y donne. 

1° On objecte que la même masse de matière et de substance 
pourrait faire au temps de la résurrection partie de deux ou de 
plusieurs corps. Ainsi, quand un poisson se nourrit du corps 
d'un homme, et qu'un autre homme ensuite se nourrit du pois- 
son, partie du corps de ce premier homme devient d'abord 
incorporée avec le poisson, et ensuite dans le dernier homme 
qui se nourrit de ce poisson. D'ailleurs on a vu des exemples 
d'hommes qui en mangeaient d'autres, comme les cannibales 
et les autres sauvages des Indes occidentales le pratiquent 
encore à l'égard de leurs prisonniers. Or, quand la substance de 
l'un est ainsi convertie en celle de l'autre, chacun ne peut pas 
ressusciter avec son corps entier; à qui donc, demande-t-on, 
échoira la partie qui est commune à ces deux hommes ? 

Quelques-uns répondent à cette difficulté que, comme toute 
matière n'est pas propre et disposée à être égalée au corps et 
à s'incorporer avec lui, la chair humaine peut être probable- 
ment de cette espèce, et par conséquent que la partie du corps 
d'un homme qui est ainsi mangée par un autre homme peut 
sortir et être chassée par les sécrétions, et que, quoique con- 
fondue en apparence avec le reste de la matière, elle s'en sépa- 
rera par la Toute-Puissance divine au jour de la résurrection 
générale, pour se rejoindre au coi'ps dont elle aura fait partie 
pendant la vie présente. 

Mais la réponse de M. Leibnitz paraît être plus solide. Tout 
ce qui est essentiel au corps, dit-il, est le stmnen originel qui 
existait dans la semence du père, bien plus, suivant la théorie 
moderne de la génération, qui existait même dans la semence 



20 RESURRECTION. 

du premier homme. Nous pouvons concevoir ce stamen comme 
la plus petite tache ou point imaginable, qui par conséquent ne 
peut être séparé ou déchiré pour s'unir au stamen d'aucun 
autre homme. Toute cette masse que nous voyons dans le corps 
n'est qu'un accroissement au stamen originel, une addition de 
matière éti-angère, de nouveaux sucs qui se sont joints au stamen 
sohde et primitif; il n'y a donc point de réciprocation de la 
matière propre du corps humain, par conséquent point d'incor- 
poration, et la difficulté proposée tombe d'elle-même, parce 
qu'elle n'est appuyée que sur une fausse hypothèse. 

2° On objecte que, selon les dernières découvertes qu'on a 
faites sur l'économie animale, le corps humain change perpé- 
tuellement. Le corps d'un homme, dit-on, n'est pas entièrement 
le même aujourd'hui qu'il était hier. On prétend qu'en sept 
ans de temps le corps éprouve un changement total, de sorte 
qu'il n'en reste pas la moindre particule. Quel est, demande- 
t-on, celui de tous ces corps qu'un homme a eu pendant le cours 
de sa vie qui ressuscitera? Toute la matière qui lui a appartenu 
ressuscitera-t-elle, ou si ce n'en sera qu'un système particulier, 
c'est-à-dire la portion qui aura composé son corps pendant tel 
ou tel espace de temps ; sera-ce le corps qu'il aura eu à vingt 
ans, ou à trente ou à soixante ans? S'il n'y a que tel ou tel de 
ces corps qui ressuscite, comment est-ce qu'il pourra être 
récompensé ou puni pour ce qui aura été fait par un autre 
corps? Quelle justice y a-t-il de faire soufïrir une personne pour 
une autre? 

On peut répondre à cela, sur les principes de M. Locke, que 
l'identité personnelle d'un être raisonnable consiste dans le sen- 
timent intérieur, dans la puissance de se considérer soi-même 
comme la même chose en différents temps et lieux. Par là chacun 
est à soi, ce qu'il appelle soi-même, sans considérer si ce même 
est continué dans la même substance ou dans des substances 
différentes. L'identité de cette personne va même jusque-là; 
elle est à présent le même soi-même qu'elle était alors, et 
c'est par le mèmQ soi-même qui réfléchit maintenant sur l'action 
que l'action a été faite. 

Or, c'est cette identité personnelle qui est l'objet des récom- 
penses et des punitions, et que nous avons observé pouvoir 
exister dans les différentes successions de matière; de sorte que 



ROMAINS. 27 

pour rendre les récompenses ou les punitions justes et raison- 
nables, il ne faut rien autre chose sinon que nous ressuscitions 
avec un corps tel que nous puissions avec lui retenir le témoi- 
gnage de nos actions. Au reste, on peut voir dans iNieuwentyt 
une excellente dissertation sur la rêmrrection. Cet auteur 
prouve très-bien l'identité que l'on conteste, et répond solide- 
ment aux objections. 

ROMAINS ( Philosophie des Étrusques et des Romains). 
[Hist. de la philosopk.) Nous savons peu de chose des opinions 
des Étrusques sur le monde, les dieux, l'âme et la nature*. Ils 
ont été les inventeurs de la divination par les augures, ou de 
cette science frivole qui consiste à connaître la volonté des 
dieux, ou par le vol des oiseaux, ou par leur chant, ou par 
l'inspection des entrailles d'une victime. combien nos lumiè- 
res sont faibles et trompeuses! Tantôt c'est notre imagination, 
ce sont les événements, nos passions, notre terreur et notre 
curiosité qui nous entraînent aux suppositions les plus ridicu- 
les; tantôt c'est une autre sorte d'erreur qui nous joue. Avons- 
nous découvert, à force de raison et d'étude, quelque principe 
vraisemblable ou vrai, nous nous égarons dès les premières 
conséquences que nous en tirons, et nous flottons incertains. 
Nous ne savons s'il y a vice ou dans le principe, ou dans la con- 
séquence ; et nous ne pouvons nous résoudre, ni à admettre 
l'un, ni à rejeter l'autre, ni à les recevoir tous deux. Le 
sophisme consiste dans quelque chose de très-subtil qui nous 
échappe. Que répondrions-nous à un augure qui nous dirait : 
Écoute, philosophe incrédule, et humilie-toi. Ne conviens-tu 
pas que tout est lié dans la nature ?... J'en conviens Pour- 
quoi donc oses-tu nier qu'il y ait entre la conformation de ce 
foie et cet événement un rapport qui m'éclaire ?... Le rapport 
y est sans doute ; mais comment peut-il V éclairer?... Comme le 
mouvement de l'astre de la nuit t'instruit sur l'élévation ou 
l'abaissement des eaux de la mer; et combien d'autres circons- 
tances où tu vois qu'un phénomène étant, un autre phénomène 
est ou sera, sans apercevoir entre ces phénomènes aucune liai- 
son de cause et d'effet? Quel est le fondement de ta science 
en pareil cas ? D'où sais-tu que, si l'on approche le feu de ce 
corps, il en sera consumé?... De l'expérience.... Eh bien! 
'expérience est aussi le fondement de mon art. Le hasard te 



28 ROMAINS. 

conduisit à une première observation, et moi aussi. J'en fis une 
seconde, une troisième; et je conclus, de ces observations 
réitérées, une concomittance constante et peut-être nécessaire 
entre des effets très-éloignéset très-disparates. Mon esprit n'eut 
point une autre marche que le tien. Viens donc. Approche-toi 
de l'autel. Interrogeons ensemble les entrailles des victimes, et 
si la vérité accompagne toujours leurs réponses, adore mon art 
et garde le silence.... Et voilà mon philosophe, s'il est un peu 
sincère, réduit à laisser de côté sa raison, et à prendre le cou- 
teau du sacrificateur, ou à abandonner un principe incontes- 
table : c'est que tout tient dans la nature par un enchaînement 
nécessaire ; ou à réfuter, par l'expérience même, la plus absurde 
de toutes les idées : c'est qu'il y a une liaison ineffable et 
secrète entre le sort de l'empire et l'appétit ou le dégoût des 
poulets sacrés. S'ils mangent, tout va bien ; tout est perdu, 
s'ils ne mangent pas. Qu'on rende le philosophe si subtil que 
l'on voudra, si l'augure n'est pas un imbécile, il répondra à 
tout, et ramènera le philosophe, malgré qu'il en ait, à l'expé- 
rience. 

Les Étrusques disaient : Jupiter a trois foudres : un foudre 
qu'il lance au hasard, et qui avertit les hommes qu'il est ; un 
foudre qu'il n'envoie qu'après en avoir délibéré avec quelques 
dieux, et qui intimide les méchants ; un foudre qu'il ne prend 
que dans le conseil général des immortels, et qui écrase et qui 
perd. 

Ils pensaient que Dieu avait employé douze mille ans à créer 
le monde, et partagé sa durée en douze périodes de mille ans 
chacune. Il créa, dans les premiers mille ans, le ciel et la terre ; 
dans les seconds mille ans, le firmament ; dans les troisièmes, 
la mer et toutes les eaux ; dans les quatrièmes, le soleil, la 
lune, et les autres astres qui éclairent le soleil; dans les cin- 
quièmes, les oiseaux, les insectes, les reptiles, les quadrupèdes, 
et tout ce qui vit dans l'air, dans les eaux et sur la terre. Le 
monde avait six mille ans, que l'homme n'était pas encore. 
L'espèce humaine subsistera jusqu'à la fin de la dernière 
période ; c'est alors que les temps seront consommés. 

Les périodes de la création des Étrusques correspondent 
exactement aux jours de la création de Moïse. 

Il arriva sous Marius un phénomène étonnant. On entendit 



ROMAINS. 29 

dans le ciel le son d'une trompette aiguë et lugubre, et les autres 
Étrusques consultés en inférèrent le passage d'une période du 
monde à un autre, et quelque changement marqué dans la race 
des hommes. 

Les divinités d'Isis et d'Osiris ont-elles été ignorées ou con- 
nues des Étrusques? c'est une question que nous laissons à dis- 
cuter aux érudits. 

Les premiers Romains ont emprunté sans doute des Sabins, 
des Étrusques et des peuples circonvoisins le peu d'idées rai- 
sonnables qu'ils ont eues ; mais qu'était-ce que la philosophie 
d'une poignée de brigands, réfugiés entre des collines, d'où ils 
ne s'échappaient par intervalles que pour porter le fer, le feu, 
la terrreur et le ravage chez les peuples malheureux qui les 
entouraient? Romulus les enferma dans des murs qui furent 
arrosés du sang de son frère ; Numa tourna leurs regards vers le 
ciel, et il en fit descendre les lois. Il éleva des autels; il ins- 
titua des danses, des jours de solennité et des sacrifices. Il con- 
nut l'effet des prodiges sur l'esprit des peuples, et il en opéra; 
il se retira dans les lieux écartés et déserts; conféra avec les 
nymphes; il eut des révélations; il alluma le feu sacré; il en 
confia le soin à des vestales; il étudia le cours des astres, et il 
en tira la mesure des temps. Il tempéra les âmes féroces de ses 
sujets par des exhortations, des institutions politiques et des 
cérémonies religieuses. Il éleva sa tète entre les dieux pour 
tenir les hommes prosternés à ses pieds ; il se donna un carac- 
tère auguste, en alliant le rôle de pontife à celui de roi. Il 
immola les coupables avec le fer sacré dont il égorgeait les vic- 
times. Il écrivit, mais il voulut que ses livres fussent déposés 
avec son corps dans le tombeau, ce qui fut exécuté. Il y avait 
cinq cents ans qu'ils y étaient, lorsque dans une longue inon- 
dation, la violence des eaux sépara les pierres du tombeau de 
Numa, et offrit au préteur Petilius les volumes de ce législateur. 
On les lut ; on ne crut pas devoir en permettre la connaissance 
à la multitude, et on les brûla. 

Numa disparaît d'entre les Romains ; Tullus Hostilius lui 
succède. Les brigandages recommencent. Toute idée de police 
et de religion s'éteint au milieu des armes, et la barbarie renaît. 
Ceux qui commandent n'échappent à l'indocile férocité des 
peuples qu'en la tournant contre les nations voisines; et les 



30 ROMAINS. 

premiers rois cherchent leur sécurité dans la même politique 
que les derniers consuls. Quelle différence d'une contrée à une 
autre contrée ! A peine les Athéniens et les Grecs en général 
ont-ils été arrachés des cavernes et rassemblés en société, qu'on 
voit fleurir au milieu d'eux les sciences et les arts, et les pro- 
grès de l'esprit humain s'étendre de tous côtés, comme un grand 
incendie pendant la nuit, qui embrase et éclaire la nation, et 
qui attire l'attention des peuples circonvoisins. Les Romains au 
contraire restent abrutis jusqu'au temps où l'académicien Gar- 
néade, le stoïcien Diogène, et le péripatéticien Gritolaiis vien- 
nent sollicifer au sénat la remise de la somme d'argent à 
laquelle leurs compatriotes avaient été condamnés pour le 
dégât de la ville d'Orope. Publius Scipion Nasica et Marins 
Marcellus étaient alors consuls, et Aulus-Albinus exerçait la pré- 
ture. 

Ce fut un événement que l'apparition dans Rome de trois 
philosophes d'Athènes. On accourut pour les entendre. On dis- 
tingua dans la foule Lelius, Furius et Scipion, celui qui fut dans 
la suite surnommé t Africain. La lumière allait poindre, lors- 
que Caton l'ancien, homme superstitieux attaché à la grossiè- 
reté des premiers temps, et en qui les infirmités de la vieillesse 
augmentaient encore une mauvaise humeur naturelle, pressa la 
conclusion de l'affaire d'Orope, et fit congédier les ambassa- 
deurs. 

On enjoignit peu da temps après au préteur Pomponius de 
veiller à ce qu'il n'y eût ni école, ni philosophe dans Rome, et 
l'on publia contre les rhéteurs ce fameux décret qu'Aulu-Gelle 
nous a conservé ; il est conçu en ces termes : Sur la dénoncia- 
tion qui nous a été faite qu'il y avait parmi nous des hommes 
qui accréditaient un nouveau genre de discipline ; qu'ils 
tenaient des écoles où la jeunesse romaine s'assemblait; qu'ils 
se donnaient le titre de rhéteurs latins, et que nos enfants per- 
daient le temps à les entendre ; nous avons pensé que nos an- 
cêtres instruisaient eux-mêmes leurs enfants, et qu'ils avaient 
pourvu aux écoles où ils avaient jugé convenable qu'on les en- 
seignât ; que ces nouveaux établissements étaient contre les 
mœurs et les usages des premiers temps ; qu'ils étaient mauvais 
et qu'ils devaient nous déplaire ; en conséquence nous avons 
conclu à ce qu'il fût déclaré, et à ceux qui tenaient ces écoles 



UOMAINS. 31 

nouvelles et à ceux qui s'y rendaient, qu'ils faisaient une chose 
qui nous déplaisait. 

Ceux qui souscrivirent à ce décret étaient bien éloignés de 
soupçonner qu'un jour les ouvrages de Cicéron, le poëme de 
Lucrèce, les comédies de Plante et de Térence, les vers d'Horace 
et de Virgile, les élégies de Tibulle, les madrigaux de Catulle, 
l'histoire de Salluste, de Tite-Live et de Tacite, les fables de 
Phèdre, feraient plus d'honneur au nom romain que toutes ses 
conquêtes, et que la postérité ne pourrait arracher ses yeux 
remplis d'admiration de dessus les pages sacrées de ces auteurs, 
tandis qu'elle les détournerait avec horreur de l'inscription de 
Pompée : après avoir égorgé trois millions dhommes. Que 
reste-t-il de toute cette énorme grandeur de Rome? La mémoire 
de quelques actions vertueuses, et quelques lignes d'une écri- 
ture immortelh pour distraire d'une longue suite d'atrocités. 

L'éloquence pouvait tout dans xVthènes. Les hommes rusti- 
ques et grossiers qui commandaient dans Rome craignirent 
que bientôt elle n'y exerçât le même despotisme. Il leur était 
bien plus facile de chasser les philosophes que de le devenir. 
Mais la première impression était faite, et ce fut inutilement 
que l'on renouvela quelquefois le décret de proscription. La 
jeunesse se porta avec d'autant plus de fureur à l'étude qu'elle 
était défendue. Les temps montrèrent que Caton, et les Pères 
conscrits qui avaient opiné après lui, avaient manqué double- 
ment de jugement. Ils passèrent, et les jeunes gens qui s'étaient 
instruits secrètement leur succédèrent aux premières fonctions 
de la république, et furent des protecteurs déclarés de la 
science. La conquête de la Grèce acheva l'ouvrage. Les Romains 
devinrent les disciples de ceux dont ils s'étaient rendus les 
maîtres par la force des armes, et ils apportèrent sur leurs 
fronts le laurier de Belione entrelacé de celui d'Apollon. Alexan- 
dre mettait Homère sous son oreiller; Scipion y mit Xénophon. 
Ils goûtèrent particulièrement l'austérité stoïcienne. Ils connu- 
rent successivement l'épicuréismc, le platonisme, le pythago- 
risme, le cynisme, l'aristotélisme, et la philosophie eut des 
sectateurs parmi les grands, parmi les citoyens, dans la classe 
des alTranchis et des esclaves. 

Lucullus s'attacha à l'Académie ancienne. Il recueillit un 
grand nombre de livres; il en forma une bibliothèque très-riche, 



32 ROMAINS. 

et son palais fut l'asile cle tous les hommes instruits qui pas- 
sèrent d'Athènes à Rome. 

Sylla fit couper les arbres du Lycée et des jardins de l'Aca- 
démie, pour en construire des machines de guerre; mais au 
milieu du tumulte des armes, il veilla à la conservation de la 
bibliothèque d'Apellicon de Teïos. 

Ennius embrassa la doctrine de Pythagore; elle plut aussi à 
Nigidus Figulus. Celui-ci s'appliqua à l'étude des mathémati- 
ques et de l'astronomie. Il écrivit des animaux, des augures, 
des vents. 

Marcus Brutus préféra le Platonisme et la doctrine de la 
première Académie à toutes les autres manières de philoso- 
pher qui lui étaient également connues; mais il vécut en 
stoïcien. 

Cicéron,qui avait été proscrit par les triumvirs avec M. Te- 
rentius Varron, le plus savant des Romains, inscrit celui-ci dans 
la classe des sectateurs de l'ancienne Académie. Il dit de lui : 
Tu œtatem patriœ, tu descripliones temporu7n, tu sacroriim 
jura, tu sacerdotmn, tu domesticam, tu bellicam disciplinam, 
tu sedem î^egionum cl locorum, tu omnium divinarum huma- 
narumque nomina, gênera, officia, causas aperuisti; plurimum- 
que poetis nostris omninoque latinis et litteris luminis attulisti 
et vcrhis, atque ipse varium et elegans omni f ère numéro poema 
fecisti; philosophiamquc midtisque locis inchoasti, ad impel- 
lendum satis, ad docendum parum. [Academ. Quœst, lib. J, 
cap. ix). 

Cicéron se montra plutôt péripatéticien qu'académicien; et 
dans son ouvrage de Finihus honorum et malorum, il fut 
alternativement péripatéticien, stoïcien, platonicien et sceptique. 
Il étudia la philosophie comme un moyen sans lequel il était im- 
possible de se distinguer dans l'art oratoire; et l'art oratoire, 
comme un moyen sans lequel il n'y avait point de dignité à 
obtenir dans la république. Sa vie fut pusillanime, et sa mort 
héroïque. 

Le peuple, que son éloquence avait si souvent rassemblé aux 
rostres, vit au même endroit ses mains exposées à côté de sa 
tête. L'existence de ces dieux immortels, qu'il atteste avec tant 
d'emphase et de véhémence dans ses harangues publiques, lui 
fut très-suspecte dans son cabinet. 



ROMAINS. 83 

Quintus Lucilius Balbus fil honneur à la secte stoïcienne. 
Lucain a dit de Gaton d'Utique: 

Hi mores, haec duri imniota Catonis 
Secta fuit, servare modum, finemque tenere, 
Naturamque sequi, patriseque impendere vitam; 
l\ec sibi, sed toti genitura se credere mundo. 
Huic epulœ, vicisse famem, magnique pénates 
Subniovisse liiemem tecto ; pretiosaqae vestis, 
Hirtam membra super. Romani more Quiritis 
Induxisse togam; Venerisque huic maximus usus, 
Progenies : urbi pater est, urbique maritus; 
Justitiae cultor, rigidi servator lionesti; 
In commune bonus ; nullosque Catonis in actus 
Subrepsit, partemque tulit sibi nata voluptas. 

Phorsal. lib. JI. 

Ce caractère, où il y a plus d'idées que de poésie, plus de 
force que de nombre et d'harmonie, est celui du stoïcien parfait. 
Il mourut entre Apollonide et Démétrius, en disant à ces philo- 
sophes : « Ou détruisez les principes que vous m'avez inspirés, 
ou permettez que je meure. » 

Andronicus de Rhodes suivit la philosophie d'Aristote. 

Cicéron envoya son fds à Athènes, sous le péripatéticien Cra- 
tippus. 

Torquatus, Yelleius, Atticus, Papirius, Pœtus, Verrius, 
Albutius, Pison, Pansa, Fabius, Gallus et beaucoup d'autres 
hommes célèbres embrassèrent l'Epicuréisme. 

Lucrèce chanta la doctrine d'Épicure. Virgile, Yarius 
Horace, écrivirent et vécurent en Épicuriens. 

Ovide ne fut attaché à aucun système. Il les connut presque 
tous, et ne retint d'aucun que ce qui prêtait des c]iarmes à la 
fiction. 

Manilius, Lucain et Perse penchèrent vers le stoïcisme. 

Sénèque inscrit le nom de Tite-Live parmi les philosophes 
en général. 

Tacite fut stoïcien, Strabon aristotélicien, Mécène épicurien, 
Cneius Julius et Traséas stoïciens; Helvidius Priscus prit le 
même manteau. 

Auguste appela auprès de lui les philosophes. 

XVII. 3 



34 ROMANCE. 

Tibère n'eut point d'aversion pour eux. 

Claude, Néron et Domitien les chassèrent. 

Trajan, Hadrien et les Antonins les rappelèrent. 

Ils ne furent pas sans considération sous Septime Sévère. 

Héliogabale les maltraita ; ils jouirent d'un sort plus sup- 
portable sous Alexandre Sévère et sous les Gordiens. 

La philosophie, depuis Auguste jusqu'à Constantin, eut 
quelques protecteurs; et l'on peut dire à son honneur que ses 
ennemis, parmi les princes, furent en même temps ceux de la 
justice, de la liberté, de la vertu, de la raison et de l'huma- 
nité. Et s'il est permis de prononcer d'après l'expérience d'un 
grand nombre de siècles écoulés, on peut avancer que le souve- 
rain qui haïra les sciences, les arts et la philosophie, sera un 
imbécile ou un méchant, ou tous les deux. 

Terminons cet abrégé historique de la philosophie des 
Romains par cette réflexion : c'est qu'ils n'ont rien inventé dans 
ce genre ; qu'ils ont passé leur temps à s'instruire de ce que 
les Grecs avaient découvert, et qu'en philosophie, les maîtres 
du monde n'ont été que des écoliers. 

ROMANCE, s. f. [Liltcrat.), vieille historiette écrite en vers 
simples, faciles et naturels. La naïveté est le caractère principal 
de la romance. Ce poëme se chante ; et la musique française, 
lourde et niaise, est, ce me semble, très-propre à la romance. 
La romance est divisée par stances. M. de Montcrif en a com- 
posé un grand nombre. Elles sont toutes d'un goût exquis, et 
cette seule portion de ses ouvrages suffirait pour lui faire une 
réputation bien méritée. Tout le monde sait par cœur la 
romance d'Alis et d'Alexis. On trouvera dans cette pièce des 
modèles de presque toutes sortes de beautés, par exemple, de 
récit : 

Conseiller et notaire 
Arrivent tous; 
Le curé fait son minist' re, 
Ils sont époux. 



de description 



En lui toutes fleurs de jeunesse 

Apparaissaient; 
Mais longue barbe, air de tristesse, 

Les ternissaient. 



SARRASINS. 35 

Si de jeunesse on doit attendre 

Beau coloris; 
Pâleur qui marque une âme tendre 

A bien son prix. 

de délicatesse et de vérité : 

Pour chasser de la souvenance 

L'ami secret, 
On ressent bien de la souffrance 

Pour peu d'effet : 
Une si douce fantaisie 

Toujours revient. 
En songeant qu'il faut qu'on l'oublie, 

Ou s'en souvient. 

de poésie, de peinture, de force, de pathétique et de rhythme : 

Depuis cet acte de sa rage, 

Tout effrayé, 
Dès qu'il fait nuit, il voit l'image 

De sa moitié, 
Qui du doigt montrant la blessure 

De son beau sein. 
Appelle, avec un long murmure, 

Son assassin. 

11 n'y a qu'une oreille faite au rhythme de la poésie, et ca- 
pable de sentir son effet, qui puisse apprécier l'énergie de ce 
petit vers, Tout cff'rai/(\ qui vient subitement s'interposer 
entre deux autres de mesure plus longue. 



SARRASINS ou ARABES (Philosophie des). {Hist. de la Phi- 
losophie.) Voyez ce que nous en avons déjà dit à l'article 
Aratses, où nous avons conduit l'histoire philosophique de ces 
peuples depuis sa première origine jusqu'au temps de l'isla- 



36 SARRASINS. 

misme. C'est à ce moment que nous allons la reprendre. Les 
sciences s'éteignaient partout ; une longue suite de conquérants 
divers avaient bouleversé les empires subsistants, et laissé 
après eux l'ignorance et la misère ; les chrétiens même s'étaient 
abrutis, lorsque les Sarrasins feuilletèrent les livres d'Aristote, 
et relevèrent la philosophie défaillante. 

Les Arabes n'ont connu l'écriture que peu de temps avant la 
fondation de l'hégire. Antérieurement à cette époque on peut 
les regarder comme des idolâtres grossiers, sur lesquels un 
homme qui avait quelque éloquence naturelle pouvait tout. Tels 
furent Sahan, Wayel,et surtout Kossus; ceux qu'ils désignèrent 
par le titre de chated étaient pâtres, astrologues, musiciens, 
médecins, poètes, législateurs et prêtres ; caractères qu'on 
ne trouve jamais réunis dans une même personne que chez les 
peuples barbares et sauvages. Ouvrez les fastes des nations, et 
lorsqu'ils vous entretiendront d'un homme chargé d'interpréter 
la volonté des dieux, de les invoquer dans les temps de cala- 
mités générales, de chanter les faits mémorables, d'ordonner 
des entreprises, d'infliger des châtiments, de décerner des 
récompenses, de prescrire des lois ecclésiastiques, politiques et 
civiles, de marquer des jours de repos et de travail, de lier ou 
d'absoudre, d'assembler ou de disperser, d'armer ou de désar- 
mer, d'imposer les mains pour guérir ou pour exterminer, con- 
cluez que c'est le temps de la profonde ignorance. A mesure 
que la lumière s'accroîtra, vous verrez ces fonctions impor- 
tantes se séparer; un homme commandera, un autre sacrifiera, 
un troisième guérira, un quatrième, plus sacré, les immortalisera 
par ses chants. 

Les Arabes avaient peut-être avant l'islamisme quelques 
teintures de poésie et d'astrologie, telles qu'on peut les suppo- 
ser à un peuple qui parle une langue fixée, mais qui ignore 
l'art d'écrire. 

Ce fut un habitant d'Ambare, appelé Moramcre, qui inventa 
les caractères arabes peu de temps avant la naissance de 
Mahomet, et cette découverte demeura si secrète entre les 
mains des coraishites, qu'à peine se trouvait-il quelqu'un qui 
sût MveVAlcoraii lorsque les exemplaiies commencèrent à s'en 
multiplier. Alors la nation était partagée en deux classes, l'une 
d'érudits, qui savaient lire, et l'autres d'idiots. 



SARRASINS. 37 

Les premiers résidaient à Médine, les seconds à la Mecque. 
Le saint Prophète ne savait ni lire ni écrire : de là la haine des 
premiers musulmans contre toute espèce de connaissance, le 
mépris qui s'en est perpétué chez leurs successeurs, et la plus 
longue durée garantie aux mensonges religieux dont ils sont 
entêtés. 

Voyez à l'article Arabes ce qui concerne les Nomades et les 
Zabiens. 

Mahomet fut si convaincu de l'incompatibilité de la philoso- 
phie et de la religion, qu'il décerna peine de mort contre celui 
qui s'appliquerait aux arts libéraux : c'est le môme pressenti- 
ment, dans tous les temps et chez tous les peuples, qui a fait 
hasarder de décrier la raison. 

Il était environné d'idolâtres, de zabiens, de juifs et de chré- 
tiens. Les idolâtres ne tenaient à rien; les zabiens étaient divi- 
sés; les juifs misérables et méprisés; et les chrétiens, partagés 
en -monophysitcs ou jacobites et orthodoxes, se déchiraient. 
Mahomet sut profiter de ces circonstances pour les amener tous 
à un culte qui ne leur laissait que l'alternative de choisir de 
belles femmes, ou d'être exterminés. 

Le peu de lumière qui restait s'affaiblit au milieu du tumulte 
des armes, et s'éteignit au sein de la volupté; XAlcoran fut le 
seul livre; on brûla les autres, ou parce qu'ils étaient superflus, 
s'ils ne contenaient que ce qui est dans VAlcoran, ou parce 
qu'ils étaient pernicieux, s'ils contenaient quelque chose qui 
n'y fût pas. Ce fut le raisonnement d'après lequel un des géné- 
raux sarrasins fit chauffer pendant six mois les bains publics 
avec les précieux manuscrits de la bibliothèque d'Alexandrie. 
On peut regarder Mahomet comme le plus grand ennemi que la 
raison humaine ait eu. Il y avait un siècle que sa religion était 
élahlie, et que ce furieux imposteur n'était plus, lorsqu'on 
entendait des hommes remplis de son esprit s'écrier que Dieu 
punirait le calife Al-Mamon, pour avoir appelé les sciences dans 
ses États, au détriment de la sainte ignorance des fidèles 
croyants, et que si quelqu'un l'imitait, il fallait l'empaler et le 
porter ainsi de tribu en tribu, précédé d'un héraut qui dirait : 
Voilà quelle a été et quelle sera la récompense de l'impie qui 
préférera la philosophie à la tradition et au divin Alcoran. 

Les Omméades, qui gouvernèrent jusqu'au milieu du second 



38 sarrasins: 

siècle de l'hégire, furent des défenseurs rigoureux de la loi de 
l'ignorance, et de la politique du saint Prophète. L'aversion 
pour les sciences et pour les arts se ralentit un peu sous les 
Abassides. Au commencement du neuvième siècle, Abus-Abbas 
Al-Mamon et ses successeurs instituèrent les pèlerinages, éle- 
vèrent des temples, prescrivirent des prières publiques, et se 
montrèrent si religieux, qu'ils purent accueillir la science et les 
savants sans s'exposer. 

Le calife Walid défendit aux chrétiens l'usage de la langue 
grecque: et cet ordre singulier donna lieu à quelques traduc- 
tions d'auteurs étrangers en arabe. 

Abug-Jaafar Al-Manzor, son successeur, osa attacher auprès 
de lui un astrologue et deux médecins chrétiens, et étudier les 
mathématiques et la philosophie : on vit paraître sans scandale 
les deux livres d'Homère traduit en syriaque, et quelques 
autres ouvrages. 

Abug-Jaafar Haroun ou Aaron Raschid marcha sur les 
traces d'Al-Manzor, aima la poésie, proposa des récompenses 
aux hommes de lettres, et leur accorda une protection ouverte. 

Ces souverains sont des exemples frappants de ce qu'un 
prince aimé de ses peuples peut entreprendre et exécuter. 11 
faut qu'on sache qu'il n'y a point de religion que les mahomé- 
tans haïssent autant que la chrétienne ; que les savants que les 
califes abassides rassemblèrent autour d'eux étaient presque 
tous chrétiens; et que le peuple, heureux sous leur gouverne- 
ment, ne songea pas à s'en oflenser. 

Mais le règne d' Al-Mamon ou Abug-Jaafar Abdallah fut 
celui des sciences, des arts et de la philosophie; il donna 
l'exemple, il s'instruisit. Ceux qui prétendaient à sa faveur cul- 
tivèrent les sciences. Il encouragea les Sarrasins à étudier; il 
appela à sa cour ceux qui passaient pour versés dans la littéra- 
ture grecque, juifs, chrétiens, arabes ou autres sans aucune 
distinction de religion. 

On sera peut-être surpris de voir un prince musulman fouler 
aux pieds si fièrement un des points les plus importants de la 
religion dominante; mais il faut considérer que la plupart des 
habitants de l'Arabie étaient chrétiens; qu'ils exerçaient la 
médecine, connaissance utile au prince et au prêtre, au sujet 
hérétique et au sujet orthodoxe; que le commerce qu'ils faisaient 



SARRASINS. 39 

les rendait importants; et que malgré qu'ils en 'eussent, par 
une supériorité nécessaire des lumières sur l'ignorance, les 
Sarrasùif! leur accordaient de l'estime et de la vénération. Phi- 
lopone, philosophe Aristotélicien, se fit respecter d'Amram, 
général d'Omar, au milieu du sac d'Alexandrie. 

Jean Mésué lut versé dans la philosophie, les lettres et la 
médecine ; il eut une école publique à Bagdad ; il fut protégé 
des califes, depuis Al-Rashid Al-Mamon, jusqu'à Al-Mota Wac- 
cille; il forma des disciples, parmi lesquels on nomme Honam 
Ebn Isaac, qui était Arabe d'origine, chrétien de religion et 
médecin de profession. 

Honam traduisit les Grecs en arabe, commenta Euclide, 
expliqua \ Almageste de Ptolomée, publia les livres d'Éginette, 
et la somme philosophique aristotélique de Nicolas, en syriaque, 
et fit connaître par extraits Hippocrate et Galien. 

Les souverains font de l'esprit des peuples tout ce qu'il leur 
plaît; au temps de Mésué, ces superstitieux musulmans, ces 
féroces contempteurs de la raison, voyaient sans chagrin une 
école publique de philosophie s'ouvrir à côté d'une mosquée. 

Cependant les imprudents chrétiens attaquaient YAlcoran, 
les juifs s'en moquaient, les philosophes le négligeaient, et les 
fidèles croyants sentaient la nécessité, de jour en jour plus 
urgente, de recourir h quelques hommes instruits et persuadés, 
qui défendissent leur culte, et qui repoussassent les attaques 
de l'impiété. Cette nécessité les réconcilia encore avec l'érudi- 
tion ; mais bientôt on attacha une foule de sens divers aux 
passages obscurs de YAlcoran ; l'un y vit une chose, un autre 
y vit une autre chose ; on disputa, et l'on se divisa en sectes qui 
se damnèrent réciproquement. Cependant la Syrie, l'Arabie, la 
Perse, l'Egypte, se peuplèrent de philosophes, et la lumière 
échappée de ces contrées commença à poindre en Europe. 

Les contemporains et les successeurs d'Al-Mamon se confor- 
mèrent à son goût pour les sciences; elles furent cultivées jus- 
qu'au moment où, efirayées, elles s'enfuirent dans la Perse, dans 
la Scythie et la Tartarie, devant Tamerlan. Un second fléau 
succéda à ce premier; les Turcs renversèrent l'empire des Sar- 
rasins, et la barbarie se renouvela avec ses ténèbres. 

Ces événements, qui abrutissaient des peuples, en civilisaient 
d'autres; les transmigrations forcées conduisirent quelques 



hO SARRASINS. 

savants en Afrique et dans l'Espagne, et ces contrées s'éclai- 
rèrent. 

Après avoir suivi d'un coup d'oeil rapide les révolutions de 
la science chez les Siwrasins, nous allons nous arrêter sur 
quelques détails. 

Le mahométisme est divisé en plus de soixante et dix sectes : 
la diversité des opinions tombe particulièrement sur l'unité de 
Dieu et ses attributs, ses décrets et son jugement, ses promesses 
et ses châtiments, la prophétie et les fonctions du sacerdoce : 
de là les Hanifites, les Melkites, les Sehasites, les Hanbalites, 
les Mutazalites, etc.. et toutes ces distinctions extravagantes 
qui sont nées, qui naissent et qui naîtront dans tous les temps 
et chez tous les peuples où l'on appliquera les notions de la 
philosophie aux dogmes de la théologie. La fureur de concilier 
Aristote avec Mahomet produisit parmi les musulmans les mêmes 
folies que la même fureur de concilier le même philosophe 
avec Jésus-Christ avait produites ou produisit parmi les chré- 
tiens ; ils eurent leur alcalam ou théosophie. Voy. l'article 
Théosophes. 

Dans les commencements les musulmans prouvaient la divi- 
nité àe,X Alcoran avec un glaive bien tranchant; dans la suite, 
ils crurent devoir employer aussi la raison; et ils eurent une 
philosophie et une théologie scolastiques, et des molinistes, et 
des jansénistes, et des déistes, et des pyrrhoniens, et des athées, 
et des sceptiques. 

Alkindi naquit à Basra de parents illustres; il fut chéri de 
Al Mamon, de Al-Mosatème et de Ahmède ; il s'appliqua parti- 
culièrement aux mathématiques et à la philosophie : Aristote 
était destiné à étouffer ce que la nature produirait de génie 
chez presque tous les peuples ; Alkindi fut une de ses victimes 
parmi les Sarrasins. Après avoir perdu son temps aux catégories, 
aux prédicaments, à l'art sophistique, il se tourna du côté de la 
médecine avec le plus grand succès; il ne négligea pas la phi- 
losophie naturelle ; ses découvertes le firent soupçonner de 
magie. Il avait appliqué les mathématiques à la philosophie ; 
il appliqua la philosophie à la médecine ; il ne vit pas que les 
mathématiques détruisaient les systèmes en philosophie, et 
que la philosophie les introduisait en médecine. 11 fut éclectique 
en religion : il montra bien à un interprète de la loi qui le 



SARRASINS. a 

déchirait publiquement, et qui avait môme attenté à sa vie, la 
différence de la philosophie et de la superstition ; il aurait pu 
le châtier, ou employer la faveur dont il jouissait à la cour, et 
le perdre; il se contenta de le réprimander doucement, et de 
lui dire : « Ta religion te commande de m'oter la vie, la mienne 
de te rendre meilleur, si je puis : viens que je t'instruise, et tu 
me tueras après si tu veux. » Que pense-t-on qu'il apprit à ce 
prêtre fanatique? l'arithmétique et la géométrie. Il n'en fallut 
pas davantage pour l'adoucir et le réformer ; c'est peut-être 
ainsi qu'il en faudrait user avec les peuples féroces, superstitieux 
et barbares. Faites précéder le missionnaire par un géomètre ; 
qu'ils sachent combiner des vérités, et puis vous leur ferez 
combiner ensuite des idées plus difficiles. 

Thabit suivit la méthode d'AIkindi; il fut géomètre, philo- 
sophe, théologien et médecin sous le calife Mootade. Il naquit 
Tan de l'hégire 22J, et mourut l'an de la même époque "288. 

Al-Farabe méprisa les dignités et la richesse, s'enfuit de la 
maison paternelle, et s'en alla entendre Mésué à Bagdad ; il 
s'occupa de la dialectique, de la physique, de la métaphysique 
et de la politique; il joignit à ces études celles de la géométrie, 
de la médecine et de l'asti'onomie, sans lestjuelles on ne se 
distinguait pas dans l'école de Mésué. Sa réputation parvint 
jusqu'à l'oreille des califes; on l'appela, on lui proposa 
des récompenses , mais rien ne lui parut préférable aux 
douceurs de la solitude et de la méditation; il abandonna 
la cour au crime, à la volupté, à la fausseté, à l'ambition, au 
mensonge et à l'intrigue : celui-ci ne sut pas seulement de la 
philosophie, il fut philosophe; une seule chose l'aflligeait : c'est 
la brièveté de la vie, l'infirmité de l'homme, les besoins naturels, 
la difficulté de la science et l'étendue de la nature. Il disait : 
Du pain d'orge, de l'eau d'un puits, un habit de laine; et loin 
de moi ces joies trompeuses, qui nnissenl par des larmes, 11 
s'était attaché à Aristote ; il embrassa les mêmes objets. Ses 
ouvrages furent estimés des Arabes et des Juifs : ceux-ci les 
traduisirent dans leur langue. 11 mourut l'an 339 de l'hégire, 
à l'âge de quatre-vingts ans. 

Eschiari ou Al-Asshari appliqua les principes de la philoso- 
phie péripatéticienne aux dogmes relevés de l'islamisme, fit une 
théologie nouvelle, et devint chef de la secte appelée de son 



h2 SARRASINS. 

nom des Assharites , c'est un syncrétisme théosophique. Il 
avait été d'abord motazalite, et il était dans le sentiment que 
Dieu est nécessité de faire ce qu'il y a de mieux pour chaque 
être: mais il quitta cet opinion. 

Asshari, suivant à toute outrance les abstractions, distinc- 
tions, précisions aristotéliques, en vint à soutenir que l'existence 
de Dieu différait de ses attributs. 

Il ne voulait pas qu'on instituât de comparaison entre le 
Créateur et la créature. Maimonide, qui vivait au milieu de tous 
ces hérésiarques musulmans, dit qu'Aristote attribuait la 
diversité des individus à l'accident, Asaria à la volonté, 
Mutazali à la sagesse; et il ajoute: Pour nous autres Juifs, c'est 
une suite du mérite de chacun et de la raison générale des 
choses. 

La doctrine d'Asshari fit les progrès les plus rapides. Elle 
trouva des sectateurs en Asie, en Afrique et en Espagne. Ce 
fut le docteur orthodoxe par excellence. Le nom d'hérésiarque 
demeura aux autres théologiens. Si quelqu'un osait accuser de 
fausseté le dogme d'Asshari, il encourait la peine de mort. 
Cependant il ne se soutint pas avec le même crédit en Asie et 
en Egypte. Il s'éteignit dans la plupart des contrées au temps 
de la grande révolution ; mais il ne tarda pas à se renouveler, 
et c'est aujourd'hui la religion dominante; on l'explique dans 
les écoles; on l'enseigne aux enfants; on l'a mise en vers, et je 
me souviens bien, dit Léon, qu'on me faisait apprendre ces 
vers par cœur quand j'étais jeune. 

Adul-Hussein Essophi succéda à Al-Asshari. Il naquit à 
Bagdad; il y fut élevé ; il y apprit la philosophie et les mathé- 
matiques, deux sciences qu'on faisait marcher ensemble, et 
qu'il ne faudrait jamais séparer. Il posséda l'astronomie au 
point qu'on dit de lui que la terre ne fut pas aussi bien connue 
de Ptolémée que le ciel d'Essophi. Il imagina le premier un 
planisphère, où le mouvement des planètes était rapporté aux 
étoiles fixes. 11 mourut l'an 383 de l'hégire. 

Qui est-ce qui a parcouru l'histoire de la médecine, et qui 
ignore le nom de Rasés, ou Al- Rase, ou Aububècre? Il naquit à 
Rac, ville de Perse, d'où son père l'emmena à Bagdad pour 
l'initier au commerce; mais l'autorité ne subjugue pas le génie. 
Rasés était appelé par la nature à autre chose qu'à vendre ou 



SAURAS IN s. ^3 

acheter. 11 prit quelque teinture de médecine, et s'établit dans 
un hôpital. Il crut que c'était là le grand livre du médecin, et 
il crut bien. Il ne négligea pas l'érudition de la philosophie, ni 
celle de son art; ce fut le Galien des Arabes. Il voyagea : il 
parcourut différents climats. 11 conversa avec des honnnes de 
toutes sortes de professions ; il écouta sans distinction quicon- 
que pouvait l'instruire ou des médicaments, ou des plantes, ou 
des métaux, ou des animaux, ou de la philosophie, ou de la 
chirurgie, ou de l'histoire naturelle, ou de la physique, ou de 
la chimie. Arnauld de Villeneuve disait de lui : Cet homme fut 
profond dans l'expérience, sûr dans le jugement, hardi dans 
la pratique, clair dans la spéculation. Son mérite fut connu 
d'Almanzor, qui l'appela en Espagne, où Rasés acquit des 
richesses immenses. Il devint aveugle à l'âge de quatre-vingts 
ans, et mourut à Cordoue, âgé de quatre-vingt-dix, l'an de 
l'hégire 101. Il laissa une multitude incroyable d'opuscules; 
il nous en reste plusieurs. 

\vicenne naquit à liochara l'an 370 de l'hégire, d'un père 
qui connut de bonne heure l'esprit excellent de son fils et le 
cultiva. Avicenne, à l'âge où les enfants bégayent encore, 
parlait distinctement d'arithmétique, de géométrie et d'astro- 
nomie. Il fut instruit de l'islamisme dans sa maison ; il alla 
à Bagdad étudier la médecine et la philosophie rationnelle 
et expérimentale. J'ai pitié de la manière dont nous employons 
le temps, quand je parcours la vie d'Aviceune. Les jours 
et les nuits ne lui suffisaient pas, il en trouvait la durée 
trop courte. Il faut convenir que la nature leur avait été bien 
ingrate, à lui et à ses contemporains, ou qu'elle nous a bien 
favorisés, si nous devenons plus savants au milieu du tuuiulte 
et des distractions qu'ils ne l'ont été après leurs veilles, leurs 
peines et leur assiduité. Son mérite le conduisit à la cour; il 
y jouit de la plus grande considération, mais il ignorait le sort 
qui l'attendait. Il tomba tout à coup du faîte des honneurs et 
de la richesse au fond d'un cachot. Le sultan Jasochbagh avait 
conféré le gouvernement de la contrée natale d'Aviceune à son 
neveu. Celui-ci s'était attaché notre philosophe en qualité de 
médecin, lorsque le sultan alarmé sur la conduite de son neveu, 
résolut de s'en défaire par le poison, et par la main d'Aviceune. 
Avicenne ne voulut ni manquer au maître qui l'avait élevé, ni 



hh SARRASINS. 

à celui qu'il servait. Il garda le silence et ne commit pas le 
crime; mais le neveu de Jasochbagh, instruit avec le temps du 
projet atroce de son oncle, punit son médecin du secret qu'il 
lui en avait fait. Sa prison dui"a deux ans. Sa conscience ne lui 
reprochait rien; mais le peuple, qui juge comme on sait, le 
regardait comme un monstre d'ingratitude. Il ne voyait pas 
qu'un mot indiscret aurait armé les deux princes, et fait 
répandre des fleuves de sang. Avicenne fut un homme volup- 
tueux; il écouta le penchant qu'il avait au plaisir, et ses excès 
furent suivis d'une dyssenterie qui l'emporta l'an 428 de 
l'hégire. Lorsqu'il était entre la mort et la vie, les inhumains 
qui l'environnaient lui disaient: Eh bien, grand médecin, que 
ne te guéris-tu? Avicenne, indigné, se fit apporter un verre 
d'eau, jeta un peu d'une poudre qui la glaça sur-le-champ, 
dicta son testament, prit son verre de glace, et mourut. Il laissa 
à son fils unique, Hali, homme qui s'est fait un nom dans 
l'histoire de la médecine, une succession immense. Freind a 
dit d' Avicenne qu'il avait été louche en médecine et aveugle 
en philosophie; ce jugement est sévère. D'autres prétendent que 
son Canon medicinœ prouve, avec tous ses défauts, que ce fut 
un homme divin ; c'est aux gens de l'art à l'apprécier. 

Sortis de l'Asie, nous allons entrer en Afrique et dans l'Eu- 
rope, et passer chez les Maures. Essereph-Essachalli, le pre- 
mier qui se présente, naquit en Sicile ; ce fut un homme instruit 
et éloquent. Il eut les connaissances communes aux savants de 
son temps ; mais il les surpassa dans la cosmographie. Il fut 
connu et protégé du comte Roger, qui préférait la lecture du 
spaliatorùnji locorum d'Essachalli à celle de YAhmigeste de 
Ptolomée, parce que Ptolomée n'avait traité que d'une partie de 
l'univers, et qu'Essachalli avait embrassé l'univers entier. Ce 
philosophe se défit des biens qu'il tenait de son souverain, 
renonça aux espérances qu'il pouvait encore fonder sur sa libé- 
ralité, quitta la cour et la Sicile, et se retira dans la Mauritanie. 
Thograi naquit à Ispahan. Il fut poëte, historien, orateur, 
philosophe, médecin et chimiste. Cet homme, né malheureuse- 
ment pour son bonheur, accablé des bienfaits de son maître, 
élevé à la seconde dignité de l'empire, toujours plus riche, plus 
considéré et plus mécontent, n'ouvrait la bouche, ne prenait la 
plume que pour se plaindre de la perversité du sort et de l'in- 



SARRASINS. 45 

justice des hommes; c'était le sujet d'uu poëme qu'il compo- 
sait lorsque le sultan sou maître entra dans sa tente. Celui-ci, 
après en avoir lu quelques vers, lui dit : « Thograi, je vois que 
tu es mal avec toi-même; écoute et ressouviens -toi de ma pré- 
diction. Je commande à la moitié de l'Asie ; tu es le premier d'un 
grand empire après moi ; le ciel a versé sur nous sa faveur, il 
ne dépend que de nous d'en jouir. Craignons qu'il ne punisse 
un jour notre ambition par quelques revers ; nous sommes des 
lionmies, ne veuillons pas être des dieux. » Peu de temps 
après, le sultan, plus sage dans la spéculation que dans la pra- 
tique, fut jeté dans un cachot avec son ministre. Thograi fut 
mis à la question et dépouillé de ses trésors peu de temps 
après, et fut condamné de périr attaché à un arbre et percé de 
llèches. Ce supplice ne l'abattit point. Il montra plus de cou- 
rage qu'on n'en devait attendre d'une âme que l'avarice avait 
avilie, il chanta des vers qu'il avait composés, brava la mort; 
il insulta cà ses ennemis, et s'offrit sans pâlir à leurs coups. On 
exerça la férocité jusque sur son cadavre, qui fut abandonné 
aux flammes. 11 a écrit des commentaires historiques sur les 
choses d'Asie et de Perse, et il nous a laissé un ouvrage d'al- 
chim'ie intitulé Dcfloratio nalurœ. Il paraît s'être soustrait au 
joug de l'aristotélisme, pour s'attachera la doctrine de Platon. 
Il -àMniméùvié ^^ République . D'un grand nombre de poèmes 
dans lesquels il avait célébré les hommes illustres de son temps, 
il ne nous en reste qu'un dont l'argument est moral. 

L'histoire de la philosophie et de la médecine des Sar- 
rasins d'Espagne nous offre d'abord les noms d'Avenzoar et 
d'Avenpas. 

Avenzoar naquit à Séville ; il professa la philosophie, et 
exerça la médecine avec un désintéressement disfue d'éloiire. Il 
soulageait les malades indigents du salaire qu'il recevait des 
riches. 11 eut pour disciples Avenpas, Averroës et Rasis. Il ban- 
nit les hypothèses de la médecine, et la ramena à l'expérience 
et à la raison. Il mourut l'an de l'hégire iOôZi. 

Le médecin Avenpas fut une espèce de théosophe. Voyez 
l'article Théosophes. Sa philosophie le rendit suspect; il fut 
emprisonné à Cordoue comme impie ou comme hérétique. Il y 
avait alors un assez grand nombre d'honnnes qui, s'imaginant 
perfectionner ia religion par la philosophie, corrompaient l'une 



Zj6 SARRASINS. 

et l'autre. Cette manie qui se décelait dans l'islamisme devait 
un jour se manifester avec une force bien autre dans le 
christianisme. Elle prend son origine dans une sorle de pusil- 
lanimité religieuse très-naturelle. Avenpas mourut l'an 1025 de 
l'hégire. 

Algazel s'illustra par son apologie du Mahométisme contre 
le Judaïsme et le Christianisme. 11 professa la philosophie, la 
théologie et le droit islamitique à Bagdad. Jamais école ne fut 
plus nombreuse que la sienne. Riches, pauvres, magistrats, 
nobles, artisans, tous accoururent pour l'entendre. Mais un 
jour qu'on s'y attendait le moins, notre professeur disparut. Il 
prit l'habit de pèlerin ; il alla à la Mecque ; il parcourut l'Ara- 
bie, la Syrie et l'Egypte : il s'arrêta quelque temps au Caire 
pour y entendre Étartose, célèbre théologien islamite. Du Caire, 
il revint à Bagdad où il mourut, âgé de cinquante-cinq ans, 
l'an 1005 de l'hégire. 11 était de la secte de Al-Asshari. 11 
écrivit de l'unité de Dieu contre les chrétiens. Sa foi ne fut pas 
si aveugle qu'il n'eût le courage et la témérité de reprendre 
quelque chose dans Y Alcoran^ ni si pure, qu'elle n'ait excité la 
calomnie des zélés de son temps. On loue l'élégance et la faci- 
lité de ses poëmes ; ils sont tous moraux. Après avoir exposé les 
systèmes des philosophes dans un premier ouvrage, intitulé 
de Opimonibus philosophorwn, il travailla à les réfuter dans un 
second qu'il intitula t/<; Destniclione philosophonim. 

Thophail, né à Séville, chercha à sortir des ruines de sa 
famille par ses talents. 11 étudia la médecine et la philosophie ; 
il s'attacha à l'aristotélisme : il eut un tour poétique dans 
l'esprit. Averroës fait grand cas de l'ouvrage où il introduit un 
homme abandonné dans un fort et nourri par une biche, s'éle- 
vant par les seules forces de la raison à la connaissance des 
choses naturelles et surnaturelles, à l'existence de Dieu, à l'im- 
mortalité de l'âme, et à la béatitude intuitive de Dieu après la 
mort. Cette fable s'est conservée jusqu'à nos jours ; elle n'a 
point été comprise dans la perte des livres qui a suivi l'expul- 
sion des Maures hors de l'Espagne. Leibnitz l'a connue et 
admirée. Thophail mourut dans sa patrie l'an 1071 de l'hé- 
gire. 

Averrocs fut disciple de Thophail. Cordoue fut sa patrie. 
11 eut des parents connus par leurs talents, et respectés par 



SARRASINS. Z|7 

leurs postes. On dit que son aïeul entendit particulièrement le 
droit mahométan, selon l'opinion de Malachi. 

Pour se faire une idée de ce que c'est que le droit mahomé- 
tan, il faut savoir 1° que les disputes de religion chez les 
Musulmans ont pour objet, ou les mots, ou les choses, et que 
les choses se divisent en articles de foi fondamentaux, et en 
articles de foi non fondamentaux ; 2" que leurs lieux théologi- 
ques sont la divine Écriture ou VAlcoran; la Jonnah ou la 
tradition, le consentement et la raison. S'élève-t-il un doute 
sur le licite ou l'illicite, on ouvre d'abord VAlcoraii', s'il ne 
s'y trouve aucun passage formel sur la question, on a recours à 
la tradition ; la tradition est-elle muette, on assemble des 
savants, et l'on compte les voix ; les sentiments sont-ils par- 
tagés, on consulte la raison. Le témoignage de la raison est le 
dernier auquel on s'en rapporte. Il y a plus : les uns rejettent 
absolument l'autorité de la raison, tels sont les Asphahanites ; 
d'autres la préfèrent aux opinions des docteurs, tels sont les 
Ilanifites ; il y en a qui balancent les motifs ; il y en a au con- 
traire au jugement desquels rien ne prévaut sur un passage 
précis. Au reste, quelque parti que l'on prenne, on n'est accusé 
ni d'erreur, ni d'incrédulité. Entre ces casuistes, Malachi fut un 
des plus célèbres. Son souverain s'adressa quelquefois à lui, 
mais la crainte ne le porta jamais à interpréter la loi au gré de 
la passion de l'homme puissant qui le consultait. Le calife 
Rashid l'ayant mvité à venir dans son palais instruire ses enfants, 
il lui répondit : « La science ne vient point à nous, mais allons 
à elle » ; et le sultan ordonna que ses enfants fussent conduits 
au temple avec les autres. L'approche de la mort et des juge- 
ments de Dieu lui rappela la multitude de ses décisions : il 
sentit alors tout le danger de la profession de casuiste; il versa 
des larmes amères en disant : « Eh ! que ne m'a-t-on donné 
autant de coups de verges que j'ai décidé de cas de conscience ? 
Dieu va donc comparer mes jugements avec sa justice : je suis 
perdu. » Cependant ce docteur s'était montré en toute circons- 
tance d'une équité et d'une circonspection peu communes. 

Averroës embrassa l'assharisme. Il étudia la théologie et la 
philosophie scolastique, les mathématiques et la médecine. Il 
succéda à son père dans les fonctions de juge et de grand- 
prêtre à Cordoue. Il fut appelé cà la cour du calife Jacques AI- 



Zj8 SARRASINS. 

Manzor, qui le chargea de réformer les lois et la jurisprudence. 
11 s'acquitta dignement de cette commission importante. Al- 
Manzor, à qui il avait présenté ses enfants, les chérit ; il 
demanda le plus jeune au père, qui le lui refusa. Ce jeune 
homme aimait le chérif et la cour. La maison paternelle lui 
devint odieuse ; il se détermina à la quitter, contre le sentiment 
de son père, qui le maudit, et lui souhaita la mort. 

Âverroës jouissait de la faveur du prince, et de la plus 
grande considération, lorsque l'envie et la calomnie s'attachè- 
rent à lui. Ses ennemis n'ignoraient pas combien il était Aristo- 
télicien, et l'incompatibilité de l'Aristotélisme et de l'islamisme. 
Ils envoyèrent leurs domestiques, leurs parents, leurs amis dans 
l'école d'Averroës. Ils se servirent ensuite de leur témoignage 
pour l'accuser d'impiété. On dressa une liste de différents arti- 
cles malsonnants, et on l'envoya, souscrite d'une multitude de 
noms, au prince Al-x\Ianzor, qui dépouilla Averroës de ses 
biens, et le relégua parmi les Juifs. La persécution fut si vio- 
lente qu'elle compromit ses amis. Averroës, à qui elle devint 
insupportable à la longue, chercha à s'y soustraire par la fuite ; 
mais il fut arrêté et jeté dans une prison. On assembla un 
concile pour le juger, et il fut condamné à paraître les vendre- 
dis à la porte du temple, la tête nue, et à souffrir toutes les 
ignominies qu'il plairait au peuple de lui faire. Ceux qui entraient 
lui crachaient au visage, et les prêtres lui demandaient douce- 
ment : Ne vous repentez-vous pas de vos hérésies ? 

Après cette petite correction charitable et théologique, il 
fut renvoyé dans sa maison, où il vécut longtemps dans la 
misère et dans le mépris. Cependant un cri général s'éleva 
contre son successeur dans les fonctions de juge et de prêtre, 
homme dur, ignorant, injuste et violent. On redemanda Aver- 
roës. Al-Manzor consulta là-dessus les théologiens, qui répon- 
dirent que le souverain qui réprimait un sujet, quand il lui 
plaisait, pouvait aussi le relever à son gré; et Averroës retourna 
au Maroc, où il vécut assez tranquille et assez heureux. 

Ce fut un homme sobre, laborieux et juste. Il ne prononça 
jamais la peine de mort contre aucun criminel. Il abandonna à 
son subalterne le jugement des affaires capitales. Il montra de 
la modestie dans ses fonctions, de la patience et de la fermeté 
dans ses peines. Il exerça la bienfaisance même envers ses 



SARRASINS. i9 

ennemis. Ses amis s'oflensèrent quelquefois de cette préférence, 
et il leur répondait : a C'est avec ses ennemis et non avec ses 
amis qu'on est bienfaisant : avec ses amis c'est un devoir qu'on 
remplit ; avec ses ennemis c'est une vertu qu'on exerce. Je 
dépense ma fortnne comme mes parents l'ont acquise ; je rends 
à la vertu ce qu'ils ont obtenu d'elle. La préférence dont mes 
amis se plaignent ne m'ùtera pas ceux qui m'aiment vraiment ; 
elle peut me ramener ceux qui me haïssent. » La faveur de -la 
cour ne le corrompit point : il se conserva libre et honnête au 
milieu des grandeurs. Il fut d'un commerce facile et doux. Il 
souffrit moins, dans sa disgrâce, de la perte de sa fortune que 
des calomnies de l'injustice. Il s'attacha à la philosophie d'Aris- 
tote, mais il ne négligea pas Platon. Il défendit la cause de la 
raison contre Al-Gazel. Il était pieux; et on n'entend pas trop 
couHuent il conciliait avec la religion sa doctiine de l'éLei'uité 
du monde. Il a éci'it de la logique, de la physique, de la méta- 
physique, de la morale, de la politique, de l'astronomie, de la 
théologie, de la rhétorique et de la musique. Il croyait à la 
possibilité de l'union de l'âme avec la Divinité dans ce monde. 
Personne ne fut aussi violemment attaqué de l'aristotélomanie, 
fanatisme qu'on ne conçoit pas dans un homme qui ne savait 
pas un mot de grec, et qui ne jugeait de cet auteur que sur de 
mauvaises traductions. Il professa la médecine. A l'exemple de 
tous les philosophes de sa nation, il s'était fait un système par- 
ticulier de religion. 11 disait que le christianisme ne convenait 
qu'à des fous, le judaïsme qu'à des enfants, et le mahométlsme 
qu'à des pourceaux. Il admettait, avec Arisiote, une âme uni- 
verselle, dont la nôtre était une particule. A cette particule 
éternelle, immortelle, divine, il associait un esprit sensitif, 
périssable et passager, il accordait aux animaux une puissance 
estimatrice qui les guidait aveuglément à l'utile, que l'homme 
connaît par la raison. 11 eut quehpie idée du sensorium codi- 
mune. Il a pu dire, sans s'entendre, mais sans se contredire, 
que l'âme de l'homiiic était mortelle et qu'elle était immortelle. 
Averroës mourut l'an de l'hégire 1103. 

Le philosophe Noimoddin obtint des Piomains quelques 
marqiH^s de distinction, après la conquête de la Grèce; mais il 
sentit bientôt l'embarras et le dégoût des affaires publiques: il 
se renferma seul dans une petite raaisou, où il attendit en phi- 

XVll. ix 



50 SARRASINS. 

losophe que son âme délogeât de son corps pour passer dans un 
autre; car il paraît avoir eu quelque foi à la métempsycose. 

Ibrin Al-Chalil Rasis, l'orateur de son siècle, fut théolo- 
gien, philosophe, jurisconsulte et médecin. Ceux qui profes- 
saient à Bagdad l'accusèrent d'hérésie, et le conduisirent dans 
une prison qui dura. Il y a longtemps qu'un hérétique est un 
homme qu'on veut perdre. Le prince, mieux instruit, lui rendit 
justice; mais Rasis, qui connaissait apparemment l'opiniâtreté 
de la haine théologique, se réfugia au Caire, d'oii la réputation 
d'Averroës l'appela en Espagne. Il partit précisément au moment 
où l'on exerçait contre Averroës la même persécution qu'il avait 
soufferte. La frayeur le saisit, et il s'en revint à Bagdad. Il sui- 
vit Abu-Habdilla dans ses disgrâces. Il prononça à Fez un poëme 
si touchant sur les malheurs d'Habdilla, que le souverain et 
le peuple se déterminèrent à le secourir. On passa en Espagne. 
On ramena les villes à l'autorité de leur maître. Rasis, ami 
d'Habdilla, fut renfermé dans la Castille, et celui-ci régna sur 
le reste de la contrée. Habdilla, tranquille sur le trône de Gre- 
nade, ne l'oublia pas ; mais Rasis préféra l'obscurité du séjour 
de Fez à celui de la cour d'Espagne. Le plus léger méconten- 
tement efface auprès des grands la mémoire des services les 
plus importants. Habdilla, qui lui devait sa couronne, devint 
son ennemi. La conduite de ce prince envers notre philosophe 
est un tissu de faussetés et de cruautés, auxquelles on ne con- 
çoit pas qu'un roi, qu'un homme puisse s'abaisser. Il employa 
l'artifice et les promesses pour l'attirer ; il médita de le faire 
périr dans une prison. Rasis lui échappa : il le fit redemander 
mort ou vif au souverain de Fez; celui-ci le livra à condition 
qu'on ne disposerait point de sa vie. On manqua à cette pro- 
messe. On accusa Rasis de vol et d'hérésie: il fut mis à la 
question ; la violence des tourments en arracha l'aveu de crimes 
qu'il n'avait point commis. Après l'avoir brisé, disloqué, on 
l'étouffa. On le poursuivit au delà du tombeau : il fut exhumé, 
et l'on exerça contre son cadavre toutes sortes d'indignités. 
Tel fut le sort de cet homme à qui la nature avait accordé l'art 
de peindre et d'émouvoir, talents qui devaient un jour servir 
si puissamment ses ennemis, et lui être si utiles auprès d'eux. 
11 mourut l'an 1278 de l'hégire. 

Eloai, ainsi nommé de Tos, sa patrie, fut ruiné dans le sac 



SARRASINS. 51 

de cette ville par le Tartarc Ilolac. Il ne lui resta qu'un bien 
qu'on ne pouvait lui enlever, la science et la sagesse. Ilolac le 
protégea dans la suite, se l'attacha, et l'envoya même, en ([ua- 
lilt" d'ambassadeur, au souverain de Bagdad, qui paya chère- 
ment le mépris qu'il lit de notre philosophe. Etosi fut Aristoté- 
licien. Il commenta la logique de Rasis, et la métaphysique 
d'Avicenne. II mourut à Sainarcande, en Asie, l'an 1179 de 
l'hégire. On exige d'un philosophe ce qu'on pardonnerait à un 
homme ordinaire. Les Mahométans lui reprochent encore 
aujourd'hui de n'avoir point arrêté la vengeance terrible qu'IIo- 
lac tira du calife de Bagdad. Fallait-il, pour une petite insulte, 
qu'un souverain et ses amis fussent foulés aux pieds des che- 
vaux, et ([ue la terre bût le sang de quatre-vingt mille hommes? 
Il est d'autant plus dillicile d'écarter cette tache de la mémoire 
d'Étosi, qu'IIolac fut un homme doux, ami de la science et des 
savants, et qui ne dédaigna pas de s'instruire sous Etosi. 

Ansiroddin de Tus naquit l'an de l'hégire 1097. Il étudia 
la philosophie, et se livra de préférence aux mathématic{ues et 
aux arts qui en dépendent. Il présida sur toutes les écoles du 
Mogol : il commenta Euclide et Ptolomée. Il observa le ciel: il 
dressa des tables astronomiques. Il s'appliqua à la morale. 
11 ('crivit un abrégé de l'éthique de Platon et d'Aristote. Ses 
ouvrages furent également estimés des Turcs, des Arabes et des 
Tai'tarcs. Il inspira à ces derniers le goût de la science, qu'ils 
reçurent et qu'ils conservèrent même au milieu du tumulte des 
armes. Holac, Ilechan , Kublat, Kanm et Tamerlan aimèrent à 
conférer avec les hommes instruits. 

Mais nous ne finirions point si nous nous étendions sur 
l'histoire des philosophes qui, moins célèbres que les précédents, 
n'ont pas été sans nom dans les siècles qui ont suivi la fonda- 
tion du mahométisme: tels sont, parmi les Arabes, Matthieu- 
ebn-Junis, Afrihi, AI-Bazrani, Bachillani, Abulsaric, Abul-Ghars, 
Ebn-Malca, Ebnol' Ilosan, Abul' llelme, Mogrebin, Ibun-cl- 
Baitar, qui a écrit des animaux, des plantes, des venins et des 
métaux; Abdessalame, qui fut soupçonné d'hérésie et dont les 
ouvrages furent brùlés; Said-ebn-IIebatolla, Muhammed Tusius, 
Masisii, Joseph, Hasnum, Dacxub, Phacroddin, Noimoddin, 
Eitphthesteni, qui fut premier ministre c^e Tamerlan, philo- 
sophe et factieux; Abul-IIasan, Abu-Bahar, parmi les Maure 



52 SARRASINS. 

Abu-Masar, astronome célèbre; Albatigne, Alfragan, Alcha- 
bit, Geber, un des pères de la chimie; Isaac-ben-Ezram, 
qui disait à Zaid son maître, qui lui avait associé un autre 
médecin avec lequel il ne s'accordait pas, que la contradiction 
de deux médecins était pire que la fièvre tierce ; Esseram de 
Tolède, Abraham-Ibnu-Sahel de Séville, qui s'amusa à composer 
des vers licencieux; Aaron-ben^Senton, qui mécontenta les 
habitants de Fez auxquels il commandait pour Abdalla, et excita 
par sa sévérité leur révolte dans laquelle il fut égorgé, lui et le 
reste des Juifs. 

Il suit de ce qui précède, qu'à proprement parler les Arabes 
ou Sarrasins n'ont point eu de philosophe avant l'établissement 
de l'islamisme. 

Que le zabianisme, mélange confus de différentes opinions 
empruntées des Perses, des Grecs, des Egyptiens, ne fut point 
un système de théologie. 

Que Mahomet fut un fanatique ennemi de la raison, qui 
ajusta comme il put ses sublimes rêveries à quelques lambeaux 
arrachés des livres des Juifs et des Chrétiens, et qui mit le 
couteau sur la gorge de ceux qui balancèrent à regarder ses 
chapitres comme des ouvrages inspirés. Ses idées ne s'élevèrent 
point au-dessus de l'anthropomorphisme. 

Que le temps de la philosophie ne commença que sous les 
Omméades. 

Qu'elle fit quelques progrès sous les Abassides. 

Qu'alors on s'en servit pour pallier le ridicule de l'islamisme. 

Que l'application de la philosophie à la révélation engendra 
parmi les musulmans une espèce de théosophisme, le plus détes- 
table de tous les systèmes. 

Que les esprits aux yeux desquels la théologie et la philoso- 
phie s'étaient dégradées par une association ridicule inclinèrent 
à l'athéisme : tels furent les Zendekéens et les Dararianéens. 

Qu'on en vit éclore une foule de fanatiques, de sectaires et 
d'imposteurs. 

Que bientôt on ne sut ni ce qui était vrai, ni ce qui était 
faux, et qu'on se jeta dans le scepticisme. 

Les iMotasalites disaient : Dieu est juste et sage; il n'est 
point l'auteur du ^mal ; l'homme se rend lui-même bon ou 
méchant. 



SARRASINS. 53 

Les Al-Jobariens disaient: l'honime n'est pas libre, Dieu 
produit en lui tout ce qu'il fait; il est le seul être qui agisse. 
Nous ne sommes pas moins nécessités que la pierre qui tombe 
et que l'eau qui coule. 

Les Al-.Naiurianens disaient que Dieu, à la vérité, faisait le 
bien et le mal, l'iioiinète et le déshonnête; mais que l'homme 
libre s'appropriait ce qui lui convenait. 

Les Al-Assbarites rapportaient tout à l'idée de l'harmonie 
universelle. 

Que l'attachement servile à la philosophie d'Aristote étouffa 
tout ce qu'il y eut de bons esprits parmi les Saivasins. 

Qu'avec cela ils ne possédèrent en aucun temps une traduc- 
tion fidèle de ce philosophe. 

Et que la philosophie qui passa des écoles arabes dans celles 
des chrétiens ne pouvait que retarder le progrès de la connais- 
sance parmi ces derniers. 

De la tlu'ologie naturelle des Sarrasins. Ces peuples sui- 
virent la philosophie d'Aristote; ils perdirent des siècles à dis- 
puter des catégories, du syllogisme, de l'analytique, des topiques, 
de l'art sophistique. Or nous n'avons que trop parlé des sen- 
timents de ces Anciens. Voyez les articles Aristotélisme et 
Peiupatéticienxe. Nous allons donc exposer les principaux 
axiomes de la théologie naturelle des Sarrasins. 

Dieu a tout fait et réparé ; il est assis sur un trône de force 
et de gloire : rien ne résiste à sa volonté. 

Dieu, quant à son essence, est un, il n'a point de collègue; 
singulier, il n'a point de pareil ; uniforme, il n'a point de con- 
traire ; séparé, il n'a point d'intime ; ancien, il n'a point d'anté- 
rieur; éternel, il n'a pointeu de commencement; perdurable, il 
n'aura ])oint de fin ; constant, il ne cesse point d'être, il sera 
dans tous les siècles des siècles orné de ses glorieux attributs. 

Dieu n'est soumis à aucun décret qui lui donne des limites, 
ou qui lui prescrive une fin ; il est le premier et le dernier terme ; 
il est au dehors et en dedans. 

Dieu, élevé au-dessus de tout, n'est point un corps; il n'a 
pas de forme, et n'est pas une substance circonscrite, une 
mesure déterminée; les corps peuvent se mesurer et se diviser. 
Dieu ne ressemble point aux corps. Il semble, d'après ce 
principe, que les musulmans ne sont ni anthropomorphites, ni 



54 SARRASINS. 

matérialistes: mais il y a des sectes qui, s'attachantplus littéra- 
lement à V Alcoran, donnent à Dieu des yeux, des pieds, des 
mains, des membres, une tète, un corps. Reste à savoir s'il n'en 
est pas d'elles comme des Juifs et de nous: celui qui voudrait 
juger de nos sentiments sur Dieu par les expressions de nos 
livres et par les nôtres se tromperait grossièrement. 11 n'y a 
aucun de nos théologiens qui s'en tienne assez ouvertement 
à la lettre pour rendre Dieu corporel ; et s'il reste encore parmi 
les fidèles quelques personnes qui, accoutumées à s'en faire une 
image, voient l'Éternel sous la forme d'un vieillard vénérable 
avec une longue barba, elles ont été mal instruites, elles n'ont 
point entendu leur catéchisme; elles imaginent Dieu comme il 
est représenté dans les morceaux de peinture qui décorent nos 
temples, et qui peut-être sont le premier germe de cette espèce 
de corruption. 

Dieu n'est point une substance, et il n'y a point de subs- 
tance en lui; ce n'est point un accident, et il n'y a point en lui 
d'accident ; il ne ressemble à rien de ce qui existe, ni rien de ce 
qui existe ne lui ressemble. 

11 n'y a en Dieu ni quantité, ni termes, ni limites, ni position 
différente; les cieux ne l'environnent point: s'il est dit qu'il est 
assis sur un trône, c'est d'une manière et sous une acception 
qui ne marque ni contact, ni forme, ni existence en un lieu 
déterminé, ni mouvement local. Son trône ne le soutient point; 
mais il est soutenu avec tout ce qui l'environne par la bonté de 
sa puissance. Son trône est partout, parce qu'il règne partout. 
Sa main est partout, parce qu'il commande en tous lieux. Il n'est 
ni plus éloigné, ni plus voisin du ciel que de la terre. 

Il est en tout; il est plus proche de l'homme que ses veines 
jugulaires; il est présent à tout; il est témoin de tout ce qui 
se passe; sa proximité des choses n'a rien de commun avec la 
proximité des choses entre elles; ce sont deux essences, deux 
existences, deux présences différentes. 

11 n'existe en quoi que ce soit, ni quoi que ce soit en lui; il 
n'est le sujet de rien. 

11 est immense, et l'espace ne le comprend pas ; il est très- 
saint, et le temps ne le limite pas. Il était avant le temps et 
l'espace, et il est à présent comme il a été de toute éternité. 

Dieu est distingué de la créature par ses attributs; il n'y a 



SARRASINS. 55 

dans son essence que lui; il n'y a dans les autres choses que 
son essence. 

Sa sainteté ou perfection exclut de sa nature toute idée de 
changement et de translation; il n'y a point en lui d'accident; 
il n'est point sujet à la contingence; il est lui dans tous les 
siècles, exempt de dissolution, quant aux attributs de sa 
gloire; exempt d'accroissement, quant aux attributs de sa per- 
fection. 

Il est de foi que Dieu existe présent à l'entendement et aux 
yeux pour les saints et les bienheureux dont il fait ainsi le 
bonheur dans la demeure éternelle, où il leur accorde de con- 
templer sa face glorieuse. 

Dieu est vivant, fort, puissant, supérieur à tout; il n'est 
sujet ni à excès, ni à impuissance, ni au sommeil, ni à la 
veille, ni à la vieillesse, ni à la mort. 

Gest lui qui commande et qui règne, qui veut et qui peut; 
c'est de lui qu'est la souveraineté et la victoire, l'ordre et la 
création. 

Il tient les cieux dans sa droite ; les créatures sont dans la 
paume de sa main ; il a notifié son excellence et son unité par 
l'œuvre de la création. 

Les hommes et leurs œuvres sont de lui; il a marqué leurs 
limites. 

Le possible est en sa main ; ce qu'il peut ne se compte pas; 
ce qu'il sait ne se comprend pas. 

11 sait tout ce qui peut être su; il comprend, il voit tout ce 
qui se fait des extrémités de la terre jusqu'au haut des cieux; 
il suit la trace d'un atome dans le vide; il est présent au 
mouvement délié de la pensée; le mouvement le plus secret 
du cœur ne lui est pas caché ; il sait d'une science antique qui 
fut son attribut de toute éternité, et non d'une science nouvelle 
qu'il ait acquise dans le temps. La charge de l'univers est 
moins par rapport à lui, que celle d'une fourmi par rapport à 
l'étendue et à la masse de l'univers. 

Dieu veut ce qui est; il a disposé à l'événement ce qui se 
fera, il n'y a par rapport à sa puissance ni peu ni beaucoup, 
ni petitesse ni grandeur, ni bien ni mal, ni foi ni incrédulité, 
ni science ni ignorance, ni bonheur ni malheur, ni jouissance 
ni privation, ni accroissement ni diminution, ni obéissance ni 



56 SARRASINS. 

révolte, si ce n'est par un jugement déterminé, un décret, une 
sentence, un acte de sa volonté. 

Ce fatalisme est l'opinion dominante des musulmans. Ils 
accordent tout à la puissance de Dieu, rien à la liberté de 
l'homme. 

Ce que Dieu veut est, ce qu'il ne veut pas n'est pas; le 
clin de l'œil, l'essor de la pensée sont par sa volonté. 

C'est lui par qui les choses ont commencé, qui les a ordon- 
nées ; qui les réordonnera; c'est lui qui fait ce qu'il lui plaît, 
dont la sentence est irrévocable , dont rien ne retarde ou 
n'avance le décret, à la puissance duquel rien ne se soustrait, 
qui ne souffre point de rebelles, qui n'en trouve point, qui les 
empêche par sa miséricorde, ou qui les permet par sa puis- 
sance; c'est de son amour et de sa volonté que l'homme tient 
la faculté de lui obéir, de le servir. Que lés hommes, les 
démons et les anges se rassemblent, qu'ils combinent toutes 
leurs forces; s'ils ont mis un atome en mouvement, ou arrêté 
un atome mû, c'est qu'il l'aura voulu. 

Entre les attributs qui constituent l'essence de Dieu, il faut 
surtout considérer la volonté; il a voulu de toute éternité que 
ce qui est fût; il en a vu le moment, et les existences n'ont ni 
précédé ce moment, ni suivi; elles se sont conformées à sa 
science, à son décret, sans délai, sans précipitation, sans 
désordre. 

11 voit, il entend; rien n'est loin de son oreille, quelque 
faible qu'il soit; rien n'est loin de sa vue, quelque petit qu'il 
soit. 11 n'y a point de distance pour son ouïe, ni de ténèbres 
pour ses yeux. 11 est sans organes; cependant il a toutes les 
sensations; comme il connaît son cœur, il exécute sans mem- 
bres, il crée sans instrument; il n'y a rien d'analogue à lui 
dans la créature. 

11 parle, il ordonne, il défend, il promet, il menace d'une 
voix éternelle, antique, partie de son essence. Mais son idiome 
n'a rien de commun avec les langues humaines. Sa voix ne 
ressemble point à la nôtre; il n'y a ni ondulation d'air, ni 
collision de corps, ni mouvement de lèvres, ni lettres, ni carac- 
tères; c'est la loi, c'est l'Alcoran, c'est l'Évangile, c'est le 
Psautier, c'est son esprit qui est descendu sur ses apôtres, qui 
ont été les interprètes entre lui et nous. 



SARRASINS. 57 

Tout ce qui existe hors de Dieu est son œuvre, émané de sa 
justice de la manière la plus paifaite et la meilleure. 

1! est sage dans ses œuvres, juste dans ses décrets; com- 
ment pourrait-il être accusé d'injustice? Ce ne pourrait être 
que par un autre être qui aurait quelque droit de juger de 
l'administration des choses, et cet être n'est pas. 

D'où l'on voit que les musulmans n'établissent aucune 
liaison entre le Créateur et la créature; que tout se rapporte à 
lui seul ; qu'il est juste, parce qu'il est tout-puissant; que l'idée 
(le son équité n'a peut-être rien de commun avec la nôtre; et 
que nous ne savons précisément par quels principes nous 
serons jugés à son tribunal bons ou méchants. Qu'est-ce qu'un 
être passager d'un moment, d'un point, devant un être éternel, 
immense, infini, tout-puissant? moins que la fourmi devant 
nous. Qu'on imagine ce que les hommes seraient pour un de 
leurs semblables, si l'existence éternelle était seulement assurée 
k cet être? Croit-on qu'il eût quelque scrupule d'immoler à sa 
félicité tout ce qui pourrait s'y opposer? Croit-on qu'il balançât 
de dire à celui qui deviendrait sa victime : qu'êtes-vous par 
rapport à moi? Dans un moment il ne s'agira plus de vous, 
vous ne soulTrirez plus, vous ne serez plus : moi, je suis, et 
je serai toujours. Quel rapport de votre bien-être au mien! Je 
ne vous dois qu'cà proportion de votre durée comparée à la 
mienne. Il s'agit d'une éternité pour moi, d'un instant pour 
vous. Je me dois en raison de ce que vous êtes, et de ce que je 
suis ; voilà la base de toute justice. Souffrez donc, mourez, 
périssez sans vous plaindre. Or, quelle distance encore plus 
grande d'un Dieu qui aurait accordé l'éternité à sa créature, à 
cette créature éternelle, que de cette créature éternelle à nous? 
Combien ne lui resterait-il pas d'infirmités qui rapprocheraient 
sa condition de la nôtre, tandis qu'elle n'aurait qu'un seul 
attribut qui i-eii(lrait sa condition compai'abie à celle de Dieu. 
Un seul attribut divin, supposé dans un homme, suffit donc 
pour anéantir entre cet honnne et ses pareils toute notion de 
justice. Rien par rapport à cet homme hypothétique, que 
sonnnes-nous donc par rapport à Dieu? Il n'y a que le brach- 
mane qui a craint d'écraser la fourmi qui puisse lui dire : 
Dieu ! pardonne- moi ; si j'ai fait descendre l'idée de ma justice 
jusqu'à la fourmi, j'ai pu la faire aussi remonter jusqu'à 



58 SARRASINS. 

toi. Traite-moi comme j'ai traité le plus faible de mes inférieurs. 

Les génies, les hommes, les démons, les anges, le ciel, la 
terre, les animaux, les plantes, la substance, l'accident, l'intelli- 
gible, le sensible, tout a commencé, excepté Dieu. 11 a tiré 
tout du néant, ou de la pure privation : rien n'était; lui seul 
a toujours été. 

Il n'avait besoin de rien. S'il a créé, ce n'est pas qu'il ne 
pût se passer des créatures. II a voulu qu'elles fussent pour 
que sa volonté se fît, sa puissance se manifestât, la vérité de 
sa parole s'accomplît. Il ne remplit point un devoir, il ne céda 
point à une nécessité; il ne satisfit point à un sentiment de 
justice, il n'était obligé à rien envers quelque être que ce fût. 
S'il a fait aux êtres la condition dont ils jouissent, c'est qu'il 
l'a voulu. 11 pourrait accabler l'homme de souffrances, sans 
qu'il pût en être accusé. S'il en a usé autrement, c'est bien- 
veillance, c'est bonté, c'est grâce. homme ! remercie-le donc 
du bien qu'il t'a départi gratuitement, et soumets-toi sans 
murmurer à la peine. 

S'il récompense un jour ceux qui l'auront aimé et imité, cette 
récompense ne sera point le prix du mérite, une indemnité, 
une compensation , une reconnaissance nécessaire. Ce sera 
l'accomplissement de sa parole, la suite de son pacte qui fut 
libre. Il pouvait créer, ne se point obliger, disposer de nous 
à son gré, et cela sans cesser d'être juste. Qu'y a-t-il de com- 
mun entre nous et lui? 

Il faut avouer que les musulmans ont de hautes idées de la 
nature de Dieu , et que Leibnitz avait raison de dire que le 
christianisme ne s'était élevé à rien de plus sublime. 

De la doctrine des musuhmuis sur les anges et sur l'âme de 
thomtne. Ils disent : 

Les anges sont les ministres de Dieu; ils n'ont point péché; 
ils sont proches de leur souverain ; ils commandent et ils lui 
obéissent. 

Ce sont des corps subtils, saints, formés de lumières; ils 
ne courent point, ils ne mangent point, ils ne dorment point, 
ils n'ont point de sexe; ils n'ont ni père, ni mère, ni appétit 
charnel. 

Ils ont différentes formes, selon les fonctions auxquelles ils 
sont destinés. 11 y en a qui sont debout; d'autres sont inclinés, 



SARRASINS. 59 

d'autres assis, d'autres prosternés; les uns prient, les autres 
chantent; les uns célèbrent Dieu par des louanges, les autres 
implorent sa miséricorde pour les pécheurs; tous l'adorent. 

11 faut croire aux anges, quoiqu'on en ignore et les noms et 
les ordres. Il faut les aimer. La foi l'ordonne. Celui qui les 
néglige est un infidèle. 

Celui qui n'y croit pas, c[ui ne les aime pas, qui ne les 
révère pas, qui les suppose de différents sexes, est un infidèle. 

L'âme de l'homme est immortelle. La mort est la disso- 
lution du corps et le sommeil de l'âme. Ce sommeil cessera. 

Ce sentiment n'est pas général. Les Al-Sharestans et les 
Al-Assharites regardent l'âme comme un accident périssable. 

Lorsque l'homme est déposé dans le tombeau, deux anges 
terribles le visitent ; ils s'appellent Moncar et iSacir. Ils l'in- 
terrogent sur sa croyance et sur ses œuvres. S'il répond bien, 
ils lui permettent de reposer mollement; s'il répond mal, ils le 
tourmentent en le frappant à grands coups de masses de fer. 

Ce jugement du sépulcre n'est pas dans YAlcoran; mais 
c'est un point de tradition pieuse. 

La main de l'ange de mort, qui s'appelle Azarid, reçoit 
l'âme au sortir du corps ; et si elle a été fidèle, il la confie à deux 
anges qui la conduisent au ciel, où son mérite désigne sa place, 
ou entre les prophètes, ou entre les martyrs, ou parmi le com- 
mun des fidèles. 

Les àmesau sortir du corps descendent dans l'albazach. C'est 
un lieu placé entre- ce monde et le monde futur, où elles atten- 
dent la résurrection. 

L'âme ne ressuscite pas seule. Le corps ressuscite aussi. 
VAlcorim dit: Qui est-ce qui pourra ressusciter les os dissous? 
qui est-ce qui rassemblera leurs particules éparses? Celui qui 
les a formés, lorsqu'ils n'étaient rien. 

Au jour du jugement. Dieu rassemblera et les hommes et 
les génies qui ont été. 11 les examinera, il accordera le ciel aux 
bons. Les méchants seront envoyés à la gène. 

Entre les méchants, ceux qui auront reconnu l'unité de Dieu 
sortiront du feu, après avoir expié leurs fautes. 

11 n'y a point de damnation éternelle pour celui qui a cru 
en un seul Dieu. 

Be la physique et de la métaphysique des Sarrasins. C'est 



60 SARRASINS. 

l'aristotélisme ajouté aux préjugés religieux, une théosophie 
islamitique ; Thophail admet les quatre qualités des péripatéti- 
ciens : l'humide et le sec, le froid et le chaud. C'est de leur 
combinaison qu'il déduit l'origine des choses ; l'àme a, selon 
lui, trois facultés : la végétative, la sensitive et la naturelle; il 
y a trois principes : la matière, là forme et la privation ; les deux 
premiers sont de l'essence; la puissance et la raison des exis- 
tences; le mouvement est l'acte de la puissance, en tant que 
puissance. Le progrès du mouvement n'est point infini; il se 
résout à un premier moteur immobile, un, éternel, invisible, 
sans quantité et sans matière. Il y a des corps simples ; il y en 
a de composés; ils sont mus en ligne droite ou circulaire. Il n'y 
a que quatre éléments. Le ciel est un, il est simple, exempt de 
génération et de corruption. Il se meut circulairement. Il n'y a 
point de corps infini. Le monde est fini, cependant éternel. Les 
corps célestes ont un cinquième élément particulier. Plus une 
sphère est voisine du premier moteur, plus elle est parfaite, 
plus son mouvement est rapide. Les éléments sont des corps 
simples, dans lesquels les composés se résolvent. Il y en a de 
légers qui tendent en haut, et de graves qui tendent en bas. 
C'est leur tendance opposée qui cause l'altération et le change- 
ment des corps. L'âme végétative préside à la végétation, la 
sensitive aux sens, la rationnelle à la raison. L'entendement est 
ou actif ou passif. L'entendement actif est éternel, immortel, 
loin de tout commerce avec le corps ; le passif est ou théorétique 
ou pratique. La mort est l'extinction de la chaleur naturelle. La 
vie est l'équilibre de la chaleur naturelle, et de l'humide vital. 
Tous les êtres sont par la matière et par la forme. On ne peut 
définir que les composés; la matière et la forme ne s'engendrent 
point. Il y a des puissances douées de la raison ; il y en a qui 
en sont privées. Personne ne juge mal de ce qui ne change 
point. L'unité est l'opposé de la multitude. Il y a trois sortes de 
substances : les unes qui périssent, comme les plantes et les 
animaux; d'autres qui ne périssent point, comme le ciel; de 
troisièmes qui sont éternelles et immobiles. Il y a un mouve- 
ment éternel. Il y a donc des substances éternelles. Elles sont 
immatérielles. Elles se meuvent de toute éternité d'un mouve- 
ment actuel. Le premier moteur meut toutes les autres intelli- 
gences. Cette cause première du mouvement ne change point. 



SARRASINS. 61 

Elle est par elle-même. C'est Dieu, être éternel, immol)ile, 
insensible, indivisible, infiniment puissant, infiniment heureux 
dans sa propre contemplation. Il y a sous Dieu des substances 
motrices des sphères. Ce sont des esprits. Elles ont leurs fonc- 
tions particulières, etc. 

De la pliysique et de la mctapltysique de Thophail. 11 peut y 
avoir dans quelque contrée saine et tempérée, placée sous la 
li^nc équinoxiale ou ailleurs, des hommes vraiment autoch- 
thones, naissant de la terre, sans père et sans mère, par la 
seule iniluence de la lumière et du ciel. 

Cette génération spontanée sera l'effet d'une fermentation 
du limon, continuée pendant des siècles, jusqu'au moment où 
il s'établit un équilibre fécond entre le froid et le chaud, l'hu- 
mide et le sec. 

Dans une masse considérable de ce limon ainsi fécondé, il y 
aura des parties où l'équilibre des qualités ou la température 
sera plus parfaite, où la disposition cà la formation du mixte sera 
plus grande. Ces parties appartiendront à la nature animale ou 
humaine. 

La matière s'agitera, il s'y formera des bulles, elle devien- 
dra visqueuse, les bulles seront partagées au dedans d'elles- 
mêmes en deux capacités séparées par un voile léger, un air 
subtil y circulera, une température égale s'y établira, l'esprit 
envoyé par Dieu s'y insinuera et s'y unira, et le tout sera vivant. 

L'union de l'esprit avec la matière prédisposée à le recevoir 
sera si intime qu'on ne pourra le séparer. 

L'esprit vivifiant émane incessamment de Dieu. La lumière 
qui s'élance continuellement du soleil, sans l'épuiser, en est 
une image. 

11 descend également sur tonte la création ; niais il ne se 
manifeste pas également en tout lieu. Toutes les parties de 
l'univers ne sont pas également disposées à le faire valoir. De 
là les êtres inanimés qui n'ont pas de vie, les plantes où l'on 
aperçoit quelques symptômes de sa présence; les animaux où 
il a un caractère plus évident. 

Entre les animaux il y en a qui ont avec lui une affinité par- 
ticulière, une organisation {)lus analogue à sa forme, dont le 
corps est, pour ainsi dire, une image de l'esprit qui doit l'ani- 
mer. Tel est l'homme. 



62 SARRASINS. 

Si cette analogie de l'esprit et de la forme prédomine dans 
un homme, ce sera un prophète. 

Aussitôt que l'esprit s'est uni à sa demeure, il se soumet 
toutes les facultés; elles lui obéissent; Dieu a voulu quil en 
disposât. 

Alors il se forme une autre bulle divisée en trois capacités 
séparées chacune par des cloisons, des fibres, des canaux déliés. 
Un air subtil, assez semblable à celui qui remplissait les capa- 
cités de la première bulle, remplit les capacités de celle-ci. 

Chacune de ces capacités contient des qualités qui lui sont 
propres; elles s'y exercent, et ce qu'elles produisent de grand 
ou de petit est transmis à l'esprit vivifiant qui a son ventricule 
particulier. 

Aux environs de ce ventricule, il naît une troisième bulle. 
Cette bulle est aussi remplie d'une substance aérienne, mais 
plus grossière. Elle a ses capacités. Ce sont des réservoirs des 
facultés subalternes. 

Ces réservoirs communiquent entre eux et s'entretiennent; 
mais ils sont tous subordonnés au premier, à celui de l'esprit, 
excepté dans les fonctions des membres qui se formeront, et 
auxquels ils présideront avec souveraineté. 

Le premier des membres, c'est le cœur. Sa figure est conique ; 
c'est l'effet de celle que l'esprit ou la flamme afl'ecte. C'est par 
la même raison que la membrane forte qui l'environne suit la 
même configuration ; sa chair est solide ; il est conservé par une 
enveloppe épaisse. 

La chaleur dissout les humeurs et les dissipe. 11 fallait que 
quelques organes les réparassent. Il fallait que ces organes sen- 
tissent ce qui leur était propre, et l'attirassent; ce qui leur était 
contraire, et le repoussassent. 

Deux membres ont été formés à cette fin, avec les facultés 
convenables : l'un préside aux sensations, c'est le cerveau; 
l'autre à la nutrition, c'est le foie. 

Il était nécessaire qu'ils communiquassent entre eux et avec 
le cœur. De là les artères, les veines et la multitude de canaux, 
les uns étroits, les autres larges, qui s'y rendent et qui s'en dis- 
tribuent. 

C'est ainsi que le germe se forme, que l'embryon s'accroît, 
et qu'il se perfectionne jusqu'au moment de sa naissance. 



SARRASINS. 63 

Lorsque l'homme est parfait, les téguments du limon se 
déchirent comme dans les douleurs de l'enfantement: la terre 
aride environnante s'entr'ou\re, et la génération spontanée 
s'achève. 

La nature a refusé à l'homme ce qu'elle a accordé aux 
bètes; elle lui a fait des besoins particuliers. De là l'invention 
des vêtements et d'autres arts. 

Ses mains ont été les sources les plus fécondes de ses con- 
naissances. C'est de là que lui est venue la connaissance de sa 
force et de sa supériorité sur les animaux. 

L'exercice des sens ne se fait pas sans obstacle. Il a fallu les 
lever. 

Lorsque l'action des sens est suspendue, et que le mouve- 
ment cesse dans l'animal, sans qu'il y ait aucun obstacle exté- 
rieur, aucun vice interne, l'animal continue de vivre. Il faut 
donc chercher en lui quelque organe sans le secours duquel les 
autres ne puissent vaquer à leurs fonctions. Cet organe est le 
cœur. 

Lorsque l'animal est mort, lorsque la vie n'y est plus, sans 
qu'on remarque dans sa configuration et dans ses organes aucun 
dérangement qui en anéantisse les opérations, il faut en con- 
clure qu'il y a un principe particulier et antérieur dont toute 
l'économie dépendait. 

Lorsque ce principe s'est retiré, l'animal restant entier, 
quelle apparence qu'il revienne, l'animal étant détruit? 

Il y a donc deux choses dans l'animal : le principe par lequel 
il vit, et le sort qui sert d'instrument au principe. La partie 
noble, c'est le principe, le corps est la partie vile. 

11 faut le déposer dans le temps, lorsque le principe vivifiant 
s'en est retiré. Un être vraiment étonnant, précieux et digne 
d'admiration, c'est le feu. 

Sa force est surprenante, ses effets prodigieux; la chaleur 
du cœur ne permet pas de douter que le feu n'anime cet organe, 
et ne soit le principe, de son action. 

La ciialeur subsiste dans l'animal tant qu'il vit; elle n'est 
dans aucune partie aussi grande qu'au cœur. A la mort, elle 
cesse. L'animal est froid. 

Cette vapeur humide et chaude du cœur qui fait le mouve- 
ment dans l'animal est sa vie. 



Ç>k SARRASINS. 

Malgré la multitude et la diversité des parties dont l'ani- 
mal est composé, il est un relativement à l'esprit. L'esprit y 
occupe un point central d'où il commande à toute l'organi- 
sation. 

L'esprit est un. Il communique avec les membres par des 
fibres et des canaux. Coupez, anéantissez, embarrassez la com- 
munication de l'esprit à un membre, et ce membre sera para- 
lysé. 

Le cœur envoie l'esprit au cerveau ; le cerveau le distribue 
dans les artères. Le cerveau abonde en esprits. 11 en est un 
réservoir. 

Si, par quelque cause que ce soit, un organe est privé d'es- 
prit, son action cesse. C'est un instrument inutile et abject. 

Si l'esprit s'échappe de tout le corps, s'il se consume en 
entier ou s'il se dissout, le corps reste sans mouvement; il est 
dans l'état de mort. 

De la comparaison de l'homme avec les autres êtres il suit 
qu'ils ont des qualités communes et des qualités diflerentes. 
Qu'ils sont un dans les convenances; variés et plusieurs, dans 
les disconvenances. 

Le premier coup d'oeil que nous jetons sur les propriétés 
des choses nous instruit de toute la richesse de la nature. 

Si l'esprit est un, le corps est un relativement à la conti- 
nuité et à son économie. C'est un même organe qui a différentes 
fonctions sur sa longueur, selon le plus ou moins d'énergie de 
l'esprit. 

Il y a aussi une sorte d'unité sous laquelle on peut con- 
sidérer tous les animaux; même organisation, même sens, même 
mouvement, même fonction, même vie, même esprit. 

L'esprit est un ; les cœurs sont différents. La différence est 
dans les vaisseaux et non dans la liqueur. 

L'espèce est une ; les individus différents ; mais cette diffé- 
rence est semblable à celle des membres, qui n'empêche point 
la personne d'être une. 

Il y a dans toute espèce d'animaux la sensation, la nutrition 
et le mouvement spontané. Ces fonctions conmmnes sont pro^ 
près à l'esprit ; les autres fonctions diverses dans les différentes 
espèces d'animaux lui appartiennent moins spécialement. 

L'esprit est un dans tout le genre animal, quoiqu'il y ait 



SARRASINS. 65 

quelque diflerence légère dans ses fonctions, d'une espèce d'a- 
nimaux à une autre. Le genre animal est un. 

Quelque diversité que nous remarquions dans le port, la 
tige, les branches, les lleurs, les feuilles, les fruits, les se- 
mences des plantes, elles vivent, elles croissent, elles se nour- 
rissent de même. Le genre en est un. 

Le genre animal et le genre végétal ont des qualités com- 
munes, telles que l'accroissement et la nutrition. Les animaux 
sentent, conçoivent; les plantes ne sont pas tout k fait privées 
de ces qualités. On peut donc renfermer par la pensée ces deux 
genres, et n'en faire qu'un. 

Les pierres, la terre, l'eau, l'air, le feu, en un mot tous les 
corps qui n'ont ni sentiment, ni accroissement, ni nutrition, ne 
dilTèrent entre eux que comme les colorés et les non colorés, les 
chauds et les froids, les ronds et les carrés. Mais ce qui est 
chaud peut se refroidir, ce qui est froid se réchauffer, ce qui est 
coloré s'obscurcir, ce qui est obscur se colorer; les eaux se chan- 
gent en vapeurs, les vapeurs se remettent en eau ; ainsi, mal- 
gré l'apparence de la diversité il y a unité. 

Mais c'est la diversité des organes qui fait la diversité des 
actions, les actions ne sont point essentielles; appliquez le 
principe de l'action de la même manière, et vous aurez les 
mêmes actions; appliquez-le diversement, vous aurez des ac- 
tions différentes ; mais tous les êtres étant convertibles les uns 
dans les autres, il n'y a que le principe de l'action qui soit un. 
Il est commun à tous les êtres, animés ou inanimés, vivants ou 
bruts, mus ou en repos. 

Toute cette variété répandue dans l'univers disparaît donc 
aux yeux de l'homme attentif. Tout se réduit à l'unité. 

Entre les qualités des corps naturels, les premières qu'on 
remareque ce sont la tendance en haut dans les uns, tels que 
l'air, le feu, la fumée, la flamme; et la tendance en bas dans les 
autres, tels que l'eau, la terre, les pierres. 

11 n'y en a point qui soit absolument privé de l'un et de 
l'autre de ces mouvements, ou parfaitement en repos, à moins 
qu'un obstacle ne l'arrête. 

La pesanteur et la légèreté ne sont pas des qualités des 
corps comme tels; sans quoi il n'y aurait point de grave qui 
n'eût quelque légèreté, ni de léger qui n'eût quelque pesanteur, 
xvii. 5 



66 SARRASINS. 

La pesanteur et la légèreté sont donc quelque chose surajoutée 
à la notion de corporéité. 

L'essence des graves et des légers est donc composée dé 
deux notions : l'une commune, c'est la corporéité; l'autre diffé- 
rente, c'est ce qui constitue grave le corps grave, et léger le 
corps léger. 

Mais cela n'est pas vrai seulement des graves et des légers, 
mais de tout en général. L'essence est une notion composée de 
la corporéité et de quelque chose surajouté à cette qualité. 

L'esprit animal, qui réside dans le cœur, a nécessairement 
quelque chose de surajouté à sa corporéité, qui le rend propre 
à ses fonctions admirables : c'est la notion de ce quelque chose 
qui constitue sa forme et sa différence; c'est par elle qu'il est 
âme animale ou sensitive. 

Ce qui opère dans les plantes les effets de la chaleur radicale 
dans les animaux s'appelle âme vcgctativc. 

Ces qualités surajoutées ou formes se distinguent par leurs 
effets. Elles ne tombent pas toujours sous le sens. La raison 
les soupçonne. 

La nature d'un corps animé, c'est le principe particulier de ce 
qu'il est et de ce qui s'y opère. 

L'essence même de l'esprit consiste dans quelque chose de 
surajouté à la notion de corporéité. 

11 y a une forme générale et commune à tous les êtres dans 
laquelle ils conviennent, et d'où émanent une ou plusieurs ac- 
tions; outre cette forme commune et générale, un grand nombre 
ont une forme commune particulière surajoutée, d'où émanent 
une ou plusieurs actions particulières à cette forme surajoutée. 
Outre cette première forme surajoutée, un grand nombre de 
ceux auxquels elle est commune en ont une seconde surajoutée 
particulière, d'où émanent une ou plusieurs actions particulières 
à cette seconde forme surajoutée. Outre cette seconde forme 
surajoutée, un grand nombre de ceux à qui elle est commune 
en ont une troisième particulière surajoutée, d'où émanent une 
ou plusieurs actions particulières à cette troisième forme sur- 
ajoutée, et ainsi de suite. 

Ainsi les corps terrestres sont graves, et tombent. Entre les 
corps graves et qui tombent, il y en a qui se nourrissent et 
s'accroissent. Entre les corps graves et qui tombent, et qui se 



SARRASINS. 67 

nourrissent et s'accroissent, il y en a qui sentent et se meuvent. 
Entre les corps graves et qui tombent, et qui se nourrissent et 
s'accroissent, et qui sentent et se meuvent, il y en a qui pensent. 

Ainsi toute espèce particulière d'animaux a une propriété 
commune avec d'autres espèces, et une propriété surajoutée 
qui la distingue. 

Les corps sensibles, qui remplissent dans ce monde le lien 
de la génération et de la corruption, ont plus ou moins de qua- 
lités surajoutées à celle de la corporéité, et la notion en est 
plus ou moins composée. 

Plus les actions sont variées, plus la notion est composée, et 
plus il y a de qualités surajoutées à la corporéité. 

L'eau a peu d'actions propres à sa forme d'eau. Ainsi sa no- 
tion ni sa composition ne supposent pas beaucoup de qualités 
surajoutées. Il en est de même de la terre et du feu. 

11 y a dans la terre des parties plus simples que d'autres. 

L'air, l'eau, la terre et le feu, se convertissant les uns dans 
les autres, il faut qu'il y ait une qualité commune. C'est la 
corporéité. 

11 faut que la corporéité n'ait par elle-même rien de ce qui 
caractérise chaque élément. Ainsi elle ne suppose ni pesanteur 
ni légèreté, ni chaleur ni froid, ni humidité ni sécheresse. Il 
n'y a aucune de ces qualités qui soit commune à tous les corps. 
Il n'y en a aucune qui soit du corps, en tant que corps. 

Si l'on cherche la forme surajoutée à la corporéité qui soit 
commune à tous les êtres animés ou inanimés, on n'en trouvera 
point d'autre que l'étendue conçue sous les trois dimensions. 
Cette notion est donc du corps comme corps. 

Il n'y a aucun corps dont l'existence se manifeste aux sens 
par la seule qualité d'étendue surajoutée à celle de corporéité; 
il y en a une troisième surajoutée. 

La notion de l'étendue suppose la notion d'un sujet de l'é- 
tendue : ainsi l'étendue et le corps difl'èrent. 

La notion du corps est composée de la notion de la corpo- 
réité et de la notion de l'étendue. La corporéité est de la ma- 
tière, l'étendue est de la forme. La corporéité est constante, 
l'étendue est variable à l'infini. 

Lorsque l'eau est dans l'état que sa forme exige, on y re- 
marque un froid sensible, un penchant à descendre d'elle-même: 



68 SARRASINS. 

deux qualités qu'on ne peut lui ôter sans détruire le principe de 
sa forme, sans en séparer la cause de sa manière d'être aqueuse; 
autrement des propriétés essentielles à une forme pourraient 
émaner d'une autre. 

Tout ce qui est produit suppose un produisant ; ainsi d'un 
effet existant il existe une cause efficiente. 

Qu'est-ce que l'essence d'un corps? C'est une disposition 
d'où procèdent ses actions, ou une aptitude à y produire ses 
mouvements. 

Les actions des corps ne sont pas d'elles-mêmes, mais de la 
cause efficiente qui a produit dans les corps les attributs qu'ils 
ont, et d'où ces actions émanent. 

Le ciel et toutes les étoiles sont des corps qui ont lon- 
gueur, largeur et profondeur. Ces corps ne peuvent être infi- 
nis, car la notion d'un corps infini est absurde. 

Les corps célestes sont finis par le côté qu'ils nous présen- 
tent; nous avons là-dessus le témoignage de nos sens. Il est 
impossible que par le côté opposé ils s'étendent à l'infini. Car 
soit deux lignes parallèles tirées des extrémités du corps , 
et s'enfonçant ou le suivant dans toute son extension à l'infini; 
qu'on ôte à l'une de ces lignes une portion finie ; qu'on applique 
cette ligne moins cette portion coupée à la parallèle qui est en- 
tière, il arrivera de deux choses l'une: ou qu'elles seront égales, 
ce qui est absurde; ou qu'elles seront inégales, ce qui est en- 
core absurde: à moins qu'elles ne soient l'une et l'autre finies, 
et par conséquent le corps dont elles formaient deux côtés. 

Les cieux se meuvent circulairement; donc le ciel est sphé- 
rique. 

La sphéricité du ciel est encore démontrée par l'égalité des 
dimensions des astres à leur lever, à leur midi et à leur cou- 
cher. Sans cette égalité, les astres seraient plus éloignés ou plus 
voisins dans un moment que dans un autre. 

Les mouvements célestes s'exécutent en plusieurs sphères 
contenues dans une sphère suprême qui les emporte toutes d'o- 
rient en occident dans l'intervalle d'un jour et d'une nuit. 

Il faut considérer l'orbe céleste et tout ce qu'il contient 
comme un système composé de parties unies les unes aux au- 
tres, de manière que la terre, l'eau, l'air, les plantes, les ani- 
maux et le reste des corps renfermé sous la limite de cet orbe 



SARRASINS. 69 

forment une espèce d'animal dont les astres sont les organes de 
la sensation, dont les sphères particulières sont les membres, 
dont les excréments sont cause de la génération et de la cor- 
ruption dans ce grand animal, comme on remarque quelquefois 
que les excréments des petits produisent d'autres animaux. 

Le monde est-il éternel, ou ne l'est-il pas? C'est une 
question qui a ses preuves également fortes pour et contre. 

Mais, quel que soit le sentiment qu'on suive, on dira : Si le 
monde n'est pas éternel, il a une cause efficiente ; cette cause 
efficiente ne peut tomber sous le sens, être matérielle; autre- 
ment elle ferait partie du monde. Elle n'a donc ni l'étendue ni 
les autres propriétés du corps ; elle ne peut donc agir sur le 
inonde. Si le monde est éternel, le mouvement est éternel; il 
n'y a jamais eu de repos. Mais tout mouvement suppose une 
cause motrice hors de lui; donc la cause motrice du monde 
serait hors de lui ; il y aurait donc quekjue chose d'abstrait, 
d'antérieur au monde, d'incomparable, et d'anomal à toutes les 
parties qui le composent. 

L'essence de ce monde, relativement au moteur dont il 
reçoit son action, qui n'est point matériel, qui est un abstrait 
qui ne peut tomber sous le sens, qu'on ne peut s'imaginer, 
qui produit les mouvements célestes sans difl'érence, sans 
altération, sans relâche, est quelque chose d'analogue à ce 
moteur. 

Toute substance corporelle a une forme, sans laquelle le 
corps ne peut ni être conçu ni être. Cette forme a une cause; 
cette cause est Dieu; c'est par elle que les choses sont, sub- 
sistent, durent; sa puissance est infinie, quoique ce qui en 
dépond soit fini. 

Il y a donc eu création. Il y a priorité d'origine, mais non 
de temps, entre le monde et la cause efficiente du monde. Au 
moment qu'on la conçoit, on peut la concevoir, disant que tout 
soit, et tout étant. 

Sa puissance et sa sagesse, si évidentes dans son œuvre, ne 
nous laissent aucun doute sur sa liberté, sa prévoyance et ses 
autres attributs; le poids de l'atome le plus petit lui est connu. 

Les membres qu'il a donnés à l'animal, avec la faculté d'en 
user, annoncent sa munificence et sa miséricorde. 

L'être le plus parfait de cet univers n'est rien en compa- 



70 SARRASINS. 

raison de son auteur. N'établissons point de rapports entre le 
Créateur et la créature. 

Le Créateur est un être simple. Il n'y a en lui ni privation ni 
défaut. Son existence est nécessaire; c'est la source de toutes 
les autres existences. Lui, lui; tout périt excepté lui. 

Le Dieu des choses est le seul digne objet de notre contem- 
plation. Tout ce qui nous environne nous ramène à cet être, et 
nous transporte du monde sensible dans le monde intelli- 
gible. 

Les sens n'ont de rapport qu'au corps ; l'être qui est en 
nous, et par lequel nous atteignons à l'existence de la cause 
incorporelle, n'est donc pas corps. 

Tout corps se dissout et se corrompt; tout ce qui se cor- 
rompt et se dissout est corps. L'âme incorporelle est donc 
indissoluble, incorruptible, immortelle. 

Les facultés intelligentes lesont,ou en puissance ou en action. 

Si une faculté intelligente conçoit un objet, elle en jouit à 
sa manière; et sa jouissance est d'autant plus exquise que 
l'objet est plus parfait; et lorsqu'elle en est privée, sa douleur 
est d'autant plus grande. 

La somme des facultés intelligentes, l'essence de l'homme 
ou l'âme, c'est la même chose. 

Si l'âme unie au corps n'a pas connu Dieu, au sortir du 
corps elle n'en peut jouir; elle est étrangère au bonheur de 
posséder ou à la douleur d'être privée de la contemplation de 
l'être éternel; que devient-elle donc? Elle descend à l'état des 
brutes. Si l'âme unie au corps a connu Dieu, quand elle en 
sera séparée, devenue propre à la jouissance de cet astre par 
l'usage qu'elle aurait fait de ses sens et de ses facultés, lors- 
qu'elle les commandait, elle sera ou tourmentée éternellement 
par la privation d'un bien infini qui lui est familier, ou éter- 
nellement heureuse par sa possession; c'est selon les œuvres 
de l'honmie en ce monde. 

La vie de la brute se passe à satisfaire à ses besoins et à 
ses appétits. La brute ne connaît point Dieu; après sa mort 
elle ne sera ni tourmentée par le désir d'en jouir, ni heureuse 
par sa jouissance. 

L'incorruptibilité, la permanence, l'éclat, la durée, la con- 
stance du mouvement des astres, nous portent à croire qu'ils 



SARRASINS. 7i; 

ont des âmes, ou essences capables de s'élever à la connais- 
sance de l'être nécessaire. 

Entre les corps de ce monde corruptible, les uns ont la 
raison de leur essence dans certain nombre de qualités sur- 
ajoutées cà la corporéité, et ce nombre est plus ou moins grand; 
les autres dans une seule qualité surajoutée à la corporéité, 
tels sont les éléments. Plus le nombre des qualités surajoutées 
à la corporéité est grand, plus le corps a d'action, plus il a de 
vie. Le corps considéré sans aucune qualité siu'ajoutée à la 
corporéité, c'est la matière nue; elle est morte. Ainsi voici donc 
l'ordre des vies, la matière morte, les éléments, les plantes, 
les animaux. Les animaux ont plus d'actions, et conséquem- 
ment vivent plus qu'aucun autre être. 

Entre les composés, il y en a où la coordination des éléments 
est si égale, que la force ou qualité d'aucun ne prédomine 
point sur la force ou qualité d'un autre; la vie de ces com- 
posés en est d'autant meilleure et plus parfaite. 

L'esprit animal qui est dans le cœur est un composé de 
terre et d'eau très-subtil; il est plus grossier que l'air et le feu; 
sa température est très-égale; sa forme est celle qui convient à 
l'animal. C'est un être moyen qui n'a rien de contraire à aucun 
élément; de tout ce qui existe dans ce monde corruptible, rien 
n'est mieux disposé à une vie parfaite. Sa nature est analogue 
à celle des corps célestes. 

L'homme est donc un animal doué d'un esprit, d'une tem- 
pératui-e égale et uniforme, semblable h celle des corps célestes 
et su[)érieure à celle des autres animaux. Aussi est-il destiné 
à une autre fin. Son âme est sa portion la plus noble ; c'est 
par elle qu'il connaît l'être nécessaire. C'est quelque chose de 
divin, d'incorporel, d'inaltérable, d'incorruptible. 

L'homme étant de la nature des corps célestes, il faut qu'il 
s'assimile à eux, qu'il prenne leurs qualités et qu'il imite leurs 
actions. 

L'homme étant de la nature de l'être nécessaire, il faut qu'il 
s'assiuiile à lui, qu'il prenne ses qualités et qu'il imite ses 
actions. 

11 représente toute l'espèce animale par sa partie abjecte. Il 
subit dans ce monde corruptible le même sort que les animaux. 
Il faut qu'il boive, qu'il mange, qu'il s'accouple. 



72 SARRASINS. 

La nature ne lui a pas donné un corps sans dessein ; il faut 
qu'il le soigne et le conserve. Ce soin et cette conservation exigent 
de lui certaines actions correspondantes à celles des animaux. 

Les actions de l'homme peuvent donc être considérées, ou 
comme imitatives de celles des brutes, ou comme imjtatives de 
celles des corps célestes, ou comme imitatives de celles de l'Etre 
éternel. Elles sont toutes également nécessaires : les premières, 
parce qu'il a un corps ; les secondes, parce qu'il a un esprit 
animal; les troisièmes, parce qu'il a une âme ou essence 
propre. 

La jouissance ou contemplation ininterrompue de l'être 
nécessaire, est la souveraine félicité de l'homme. 

Les actions imitatives de la brute, ou propres au corps, 
l'éloignent de ce bonheur; cependant elles ne sont pas k 
négliger; elles concourent à l'entretien et à la conservation de 
l'esprit animal. 

Les actions imitatives des corps célestes, ou propres à l'esprit 
animal, l'approchent de la vision béatifique. 

Les actions imitatives de l'être nécessaire, ou propres à 
l'âme, ou à l'essence de l'homme, lui acquièrent vraiment ce 
bonheur. 

D'où il s'ensuit qu'il ne faut vaquer aux premières qu'au- 
tant que le besoin ou la conservation de l'esprit animal l'exige. 
11 faut se nourrir, il faut se vêtir; mais il y a des limites à ces 
soins. 

Préférez entre ces aliments ceux qui vous distrairont le 
moins des actions imitatives de l'être nécessaire. Mangez la 
pulpe des fruits, et jetez-en les pépins dans un endroit où ils 
puissent germer. Ne reprenez des aliments qu'au moment où la 
défaillance des autres actions vous en avertira. 

Vous n'imiterez bien les actions des corps célestes qu'après 
les avoir étudiés et connus. 

Les corps célestes sont lumineux, transparents, purs, mus 
autour d'un centre; ils ont de la chaleur, ils obéissent à l'être 
nécessaire, ils s'en occupent. 

En vous conformant à leur bonté, voms ne blesserez ni les 
plantes ni les animaux; vous ne détruirez rien sans nécessité; 
vous entretiendrez tout dans son état d'intégrité; vous vous 
attacherez à écarter de vous toute souillure extérieure. Vous 



SARRASINS. 73 

tournerez sur vous-même, d'un mouvement circulaire et rapide ; 
vous poursuivrez ce mouvement jusqu'à ce que le saint vertige 
vous saisisse; vous vous élèverez par la contemplation au-dessus 
des choses de la terre. Vous vous séparerez de vos sens, vous 
fermerez vos yeux et vos oreilles aux objets extérieurs; vous 
enchaînerez votre imagination ; vous tenterez tout pour vous 
aliéner et vous unir à l'être nécessaire. Le mouvement sur 
vous-même, en vous étourdissant, vous facilitera beaucoup 
cette pratique. Tournez donc sur vous-même, étourdissez-vous, 
procurez-vous le saint vertige. 

Le saint vertige suspendra toutes les fondions du corps et 
de l'esprit animal, vous réduira à votre essence, vous fera tou- 
cher à l'Etre éternel, vous assimilera à lai. 

Dans l'assimilation à l'Ltre divin, il faut considérer ses 
attributs. Il y en a de positifs; il y en a de négatifs. 

Les positifs constituent son essence; les privations, sa per- 
fection. 

Vos actions seront imitatives de celles de l'être nécessaire, 
si vous travaillez à acquérir les premiers, et à éloigner de vous 
toutes les qualités dont les seconds supposent la privation. 

Occupez-vous à séparer de vous toutes les qualités sur- 
ajoutées à la corporéité. Enfoncez-vous dans une caverne, 
demeurez-y en repos, la tête penchée, les yeux fixés en terre; 
perdez, s'il se peut, tout mouvement, tout sentiment; ne pensez 
point, ne réfléchissez point, n'imaginez point; jeûnez, conduisez 
par degrés toute votre existence, jusqu'à l'état simple de votre 
essence ou de votre âme; alors un, constant, pur, permanent, 
vous entendrez la voix de l'être nécessaire; il s'intimera à 
vous; vous le saisirez; il vous parlera, et vous jouirez d'un 
bonheur que celui ([ui ne l'a point éprouvé n'a jamais conçu 
et ne concevra jamais. 

C'est alors que vous connaîtrez que votre essence dilïére 
peu de l'essence divine, que vous subsistez ou qu'il y a quehiue 
chose en vous qui subsiste par soi-même, puisque tout est 
détruit, et que ce quelque chose résiste et agit; qu'il n'y a 
qu'une essence, et que cette essence est comme la lumière de 
notre monde, une et commune à tous les êtres éclairés. 

Celui qui a la connaissance de cette essence a aussi cette 
essence. C'est en lui la particule de contact avec l'essence uni- 



74 SARRÂSIiNS. 

verselle. La multitude, le nombre, la divisibilité, la collection, 
sont des attributs de la corporéité. 

Il n'y a rien de cela dans l'essence simple. 

La sphère suprême, au delà de laquelle il n'y a point de 
corps, a une essence propre. Cette essence est incorporelle. Ce 
n'est point la même que celle de Dieu. Ce n'est point non plus 
quelque chose qui en dififère , l'une est à l'autre comme le soleil 
est à son image représentée dans une glace. 

Chaque sphère céleste a son essence immatérielle, qui n'est 
point ni la même que l'essence divine, ni la même que l'essence 
d'une autre sphère, et qui n'en est cependant pas différente. 

Il y a différents ordres d'essences. 

II y a des essences pures; il y en a de libres; il y en a d'en- 
chahiées à des corps ; il y en a de souillées ; il y en a d'heureuses; 
il y en a de malheureuses. 

Les essences divines et les âmes héroïques sont libres. Si 
elles sont unies ou liées à quelque chose, c'est à l'essence éter- 
nelle et divine, leur principe, leur cause, leur perfection, leur 
incorruptibilité, leur éternité, toute leur perfection. 

Elles n'ont point de corps et n'en ont pas besoin. 

Le monde sensible est comme l'ombre du monde divin; 
quoique celui-ci n'ait nulle dépendance, nul besoin du premier, 
il serait absurde de supposer l'un existant, et l'autre non 
existant. 

Il y a corruption, vicissitude, génération, changement dans 
le monde sensible; mais rien ne s'y résout en privation absolue. 

Plus on s'exercera à la vision intuitive de l'essence pre- 
mière, plus on l'acquerra facilement. Il en est du voyage du 
monde sensible dans le monde divin comme de tout autre. 

Cette vision ne sera parfaite qu'après la mort. L'âme ou l'es- 
sence de l'homme sera libre alors de tous les obstacles du corps. 

Toute cette science mystique est contenue dans le livre du 
saint prophète ; je ne suis que l'interprète. Je n'invente aucune 
vérité nouvelle. La raison était avant moi; la tradition était 
avant moi; VAlcoran était avant moi. Je rapproche ces trois 
sources de lumière. 

Pourquoi le saint prophète ne l'a-t-il pas fait lui-même? 
c'est un châtiment qu'il a tiré de l'opiniâtreté, de la désobéis- 
sance et de l'imbécillité de ceux qui l'écoutaient. Il a laissé à 



SARRASINS. 75 

leurs descendants le soin de s'élever par eux-mêmes à la con- 
naissance de l'unité vraie. 

L'imitateur du saint prophète, qui travaillera comme lui à 
éclairer ses semblables, trouvera les mêmes hommes, les mêmes 
obstacles, les mêmes passions, les mêmes jalousies, les mêmes 
inimitiés, et il exercera la même vengeance. Il se taira; il se 
contentera de leur prescrire les principes de cette vie, afin 
cju'ils s'abstiennent de l'olTenser. 

Peu sont destinés à la félicité de la vie ; les seuls vrais 
croyants l'obtiendront. 

Quand on voit un derviche tourner sur lui-même jusqu'à 
tomber à terre, sans connaissance, sans sentiment, ivre, abruti, 
étourdi, presque dans un élat de mort, qui croirait (ju'il a été 
conduit à cette pratique extravagante par un enchaînement 
incroyable de conséquences déliées, et de vérités très-sublimes? 

Qui croirait que celui qui est assis immobile au fond d'une 
caverne, les coudes appuyés sur ses genoux, la tête penchée sur 
ses mains, les yeux fixement attachés au bout de son nez, où 
il attend des journées entières l'apparition béatifique de la 
llamme bleue, est un aussi grand philosophe que celui qui le 
regarde comme un fou, et qui se promène tout fier d'avoir 
découvert qu'on voit tout en Dieu? 

Mais après avoir exposé les principaux axiomes de la phi- 
losophie naturelle des Arabes et des Sanyisins, nous allons 
passer à leur philosophie morale. 

Après avoir remarqué que c'est vraisemblablement par une 
suite de ces idées que les musulmans révèrent les idiots, ils les 
regardent sans doute comme des hommes étourdis de naissance, 
qui sont naturellement dans l'état de vertige, et dont la stupi- 
dité innée suspendant toutes les fonctions animales et vitales, 
l'essence de leur être est sans habitude, sans exercice; mais, 
par une faveur particulière du ciel, intimement unie à l'essence 
éternelle. 

Mahomet ramena les idolâtres à la connaissance de l'unité 
de Dieu; il assura les fondements de la science morale, la dis- 
tinction du juste et de l'injuste, l'immortalité de l'àme, les 
récompenses et les châtiments à venir; il pressentit que la 
passion des femmes était trop naturelle, troj) générale et trop 
violente, pour tenter avec quelque succès à la réfréner; il aima 



76 SARRASINS. 

mieux y conformer sa législation, que d'en multipliera l'infini 
les infractions, en opposant son autorité à l'impulsion si utile et 
si douce de la nature; il défendit le vin, et il permit les femmes; 
en encourageant les hommes à la vertu, par l'espérance future 
des voluptés corporelles, il les entretint d'une sorte de bonheur 
dont ils avaient un avant-goût. 

Voici les cinq préceptes de l'islamisme; vous direz: Il n'y a 
qu'un Dieu, et Mahomet est l'apôtre de Dieu; vous prierez, vous 
ferez l'aumône, vous irez en pèlerinage, et vous jeûnerez le 
ramadan. 

Ajoutez à cela des ablutions légales, quelques pratiques 
particulières, un petit nombre de cérémonies extérieures, et de 
ces autres choses dont le peuple ne saurait se passer, qui sont 
absolument arbitraires, et ne signifient rien pour les gens sensés, 
de quelque religion que ce soit, comme de tourner le dos au 
soleil pour pisser, chez les mahométans. 

Il prêcha le dogme de la fatalité, parce qu'il n'y a point de 
doctrine qui donne tant d'audace et de mépris de la mort que 
la persuasion que le danger est égal pour celui qui combat et 
pour celui qui dort; que l'heure, l'instant, lelieu de notre sortie 
de ce monde est fixé, et que toute notre prudence est vaine 
devant celui qui a enchaîné les choses de toute éternité d'un 
lien que sa volonté même ne peut relâcher. 

Il proscrivit les jeux de hasard, dont les Arabes avaient la 
fureur. 

Il fit un culte pour la multitude, parce que le culte qui serait 
fait pour un petit nombre marquerait l'imbécillité du légis- 
lateur. 

La morale de l'islamisme s'étendit et se perfectionna dans 
les siècles qui suivirent sa fondation. Parmi ceux qui s'occu- 
pèrent de ce travail, et dont nous avons fait mention, on peut 
compter encore Scheich Muslas, Eddin, Sadi, l'auteur du Jar- 
din des roses jJcrsiques. 

Sadi parut vers le miheu du xm^ siècle; il cultiva par 
l'étude le bon esprit que la nature lui avait donné ; il fréquenta 
l'école de Bagdad, et voyagea en Syrie, où il tomba entre les 
mains des chrétiens, qui le jetèrent dans les chaînes, et le con- 
damnèrent aux travaux publics. La douceur de ses mœurs et 
la beauté de son génie lui firent un protecteur zélé, qui le 



SARRASINS. 77 

racheta, et qui lui donna sa fiilc; après avoir beaucoup vu les 
hommes, il écrivit son Rosarium, dont voici l'exordc ^ 

Quadam nocte priioteriti temporis memoriam revocavi 
Vitaeque maie transacta? dispeiulium cum indignytione devoravi, 
Saxumque habitaculo cordis lacryinarum adaiiiante perforavi, 
Hosque versus conditioni meiu convenientes efTudi. 
Quovis momento unus vitte abit spiritus, 
lllud dum inspicio, non multum restitit. 

te cujus jam quinquaginta sunt elapsi somno etiamnum gravem! 
Utinani istos quinque supremos vitae dies probe intelligens! 
Pudor illi qui absit, opusque non perfecit. 
Discussus tympanum percusserunt, sarcinam non coniposuit: 
Suavis somnus in discessus aurora, 
Retinet peditem ex itinere. 
Quicumque venit novam fabricain struxit; 
Abit ille; fabricanique alteri construxit; 
Aller illa similia liuic vanitatis molimina agitavit; 
Illani vero fabricam ad finern perduxit nemo. 
Sodalem instabilein, amicum ne adscisse. 
Amicitia indignas est fallacissimus liic mundus. 
Cum bonis malisque pariter sit moriendum, 
Beatus ille qui bonitatis palmam reportavit. 
Viaticum vitœ; in sepulcrum tuum praimitte ; 
Mortuo enim te, nemo feret, tute ipse prœmitte. 
Vita ut nix est, solque augusti, 

Pauxillum reliquit, sibi tamen domino etiamnum socordia et inertia blanditur! 
Heus tu qui manu vacua forum adiisti ? 
Metuo ut plénum referas strophiolum. 

Quicumque segetum suam comederit, dum adliuc in herba est, 
Messis tempore, spicilegio contentus esse cogitur. 
Consilium Saadi, altentis animi auribus percipe. 
Vita ita se habet : tu te virum pruista, et vade. 

Le poëte ajoute : «J'ai mûrement pesé ces choses ; j'ai vu que 
c'était la vérité, et je me suis retiré dans un lieu solitaire; j'ai 
abandonné la société des hommes; j'ai efTacé de mon esprit 
tous les discours frivoles que j'avais entendus; je me suis bien 
proposé de ne plus rien dire de mal, et ce dessein était formé 

\. Diderot a fait après cette lectuie son petit ouvrage intitule le GuUstan, ou 
le Rosier du poëte Sadi. (Voir t. IV, p. 483.) 



78 SARRASINS. 

au dedans de moi, lorsqu'un de mes anciens amis, qui allait à 
la Mecque à la suite d'une caravane, avec sa provision et son 
chameau, entra dans mon ermitage; c'était un homme dont 
l'entretien était plein d'agréments et de saillies; il chercha inu- 
tilement à m'engager de couAersation ; je ne proférai pas un 
mot; dans les moments qui suivirent, si j'ouvris la bouche, ce 
fut pour lui révéler mon dessein de passer ici, loin des hommes, 
obscur et ignoré, le reste de ma vie ; d'adorer Dieu dans le 
silence, et d'ordonner toutes mes actions à ce but ; mais l'ami 
séduisant me peignit avec tant de charme la douceur et les 
avantages d'ouvrir son cœur à un homme de bien, lorsqu'on 
l'avait rencontré, que je me laissai vaincre ; je descendis avec 
lui dans mon jardin, c'était au printemps, il était couvert de 
roses écloses, l'air était embaumé de l'odeur délicieuse qu'elles 
exhalent sur le soir. Le jour suivant, nous passâmes une partie 
de la nuit à nous promener et à converser, dans un autre jardin 
aussi planté et embaumé de roses; au point du jour, mon hôte 
et mon ami se mit à cueillir une grande quantité de ces roses, 
et il en remplissait son sein ; l'amusement qu'il prenait me 
donnait des pensées sérieuses; je me disais : Voilà le monde; 
voilà ses plaisirs; voilà l'homme ; voilà la vie; et je méditais 
d'écrire un ouvrage que j'appellerais le Jardin des i^oses, et je 
confiai ce dessein à mou ami, et mon dessein lui plut, et il 
m'encouragea, et je pris la plume, et je commençai mon ouvrage 
qui fut achevé avant que les roses dont il avait rempli son sein 
ne fussent fanées. » La belle âme qu'on voit dans ce récit! qu'il 
est simple, délicat et élevé! qu'il est touchant! 

Le Rosarium de Sadi n'est pas un traité complet de morale; 
ce n'est pas non plus un amas informe et décousu de préceptes 
moraux; il s'attache à certains points capitaux, sous lesquels il 
rassemble ses idées; ces points capitaux sont les mœurs des 
rois, les mœurs des hommes religieux, les avantages de la con- 
tinence, les avantages du silence, l'amour et la jeunesse, la 
vieillesse et l'imbécillité, l'étude des sciences, la douceur et 
l'utilité de la conversation. 

Yoici quelques maximes générales de la morale des Sarra- 
sins, qui serviront de préliminaire à l'abrégé que nous donne- 
rons du Rosarium de Sadi, le monument le plus célèbre de la 
sagesse de ses comi)airiotes : 



SARRASINS. 79 

L'impie est mort au milieu des vivants; l'homme pieux vit 
dans le séjour même de la mort. 

La religion, la piété, le culte religieux, sont autant de 
glaives de la concupiscence. 

La crainte de Dieu est la vraie richesse du cœur. 

Les prières de la nuit font la sérénité du jour. 

La piété est la sagesse la plus sage, et l'impiété est la folie 
la plus folle. 

Si l'on gagne à servir Dieu, on perd à servir son ennemi. 

Celui qui dissipe sa fortune en folies a tort de se plaindre 
lorsque Dieu l'abandonne à la pauvreté. 

L'humilité est le havre de la foi; la présomption est son 
écueil. 

Humilie-toi dans ta jeunesse, afin que tu sois grand dans ta 
vieillesse. 

L'humilité est le fard de la noblesse, c'est le complément de 
la grâce; elle élève devant le monde et devant Dieu. 

L'insensé aux yeux des hommes et de Dieu, c'est celui qui 
se croit sage. 

Plus tu seras éclatant, plus tu seras prudent si tu te caches ; 
les ténèbres dérobent à l'envie, et ajoutent de la splendeur à 
la lumière; ne monte point au haut, de la montagne d'où l'on 
t'apercevrait de loin ; enfonce-toi dans la caverne que la nature 
a creusée à ses pieds, où l'on t'ira chercher; si tu te montres, 
tu seras haï ou flatté, tu soulfriras, ou tu deviendras vain; 
marche, ne cours pas. 

Trois choses tourmentent surtout, l'avarice, le faste et la 
concupiscence. 

Moins l'homme vaut, plus il est amoureux de lui. 

Plus il est amoureux de lui, plus il aime à contredire un 
autre. 

Entre les vices difficiles à corriger, c'est l'amour de soi, 
c'est le penchant à contredire. 

Lorsque les lumières sont allumées, ferme les fenêtres. 

Sois distrait lorsqu'on tient un discours obscène. 

S'il reste en toi une seule passion qui te domine, tu n'es 
pas encore sage. 

^lalheur au siècle de l'homme qui sera sage dans la pas- 
sion. 



80 SARRASINS. 

On s'enrichit en appauvrissant ses désirs. 

Si la passion enchaîne le jugement, il faut que l'homme 
périsse. 

Une feniuie sans pudeur est un mets fade et sans sel. 

Si l'homme voyait sans distraction la nécessité de sa 
fin et la brièveté de son jour, il mépriserait le travail et la 
fraude. 

Le monde n'est éternel pour personne; laisse-le passer, et 
t'attache à celui qui l'a fait. 

Le monde est doux à l'insensé, il est amer au sage. 

Chacun a sa peine, celui qui n'en a point n'est pas à comp- 
ter parmi les enfants des hommes. 

Le monde est un mensonge, un séjour de larmes. 

Le monde est la route qui te conduit dans ta patrie. 

Donne celui-ci pour l'autre et tu gagneras au change. 

Reçois de lui selon ton besoin, et songe que la mort est le 
dernier de ses dons. 

Quand as-tu résolu de le quitter? quand as-td résolu de le 
haïr? quand, dis-moi, quand? il passe, et il n'y a que la sagesse 
qui reste. C'est le rocher et l'amas de poussière. 

Songe à ton entrée dans le monde, songe à ta sortie, et tu 
te diras : J'ai été fait homme de rien, et je serai dans un 
instant comme quand je n'étais pas. 

Le monde et sa richesse passent, ce sont les bonnes œuvres 
qui durent. 

Vois-tu ce cadavre infect, sur lequel ces chiens affamés sont 
acharnés; c'est le monde, ce sont les hommes. 

Que le nombre ne te séduise point, tu seras seul un jour, un 
jour tu répondras seul. 

Suppléer à une folie par une folie, c'est vouloir éteindre un 
incendie avec du bois et de la paille. 

L'homme religieux ne s'accoude point sur la terre. 

Dis-toi souvent : « D'où suis-jevenu? qui suis-je? où vais- 
je? où m'arrèterai-je? » 

Tu marches sans cesse au tombeau. 

C'est la victime grasse qu'on immole, c'est la maigre qu'on 
épargne. 

Tu sommeilles à présent, mais tu t'éveilleras. 

Entre la mort et la vie, tu n'es qu'une ombre qui passe. 



SARRASINS. 81 

Ce monde est aujourd'hui pour îoi, demain c'en sera un autre. 

C'est l'huile qui soutient la lampe qui luit, c'est la patience 
qui retient l'homme qui souffre. 

Sois pieux en présence des dieux, prudentparmi les hommes, 
patient à -côté des méchants. 

La joie viendra si tu sais l'attendre, le repentir si tu te hâtes. 

Le mal se multiplie pour le pusillanime, il n'y en a qu'un 
pour celui qui sait souffrir. 

Laisse l'action dont tu ne pourras supporter le châtiment, 
fais celle dont la récompense t'est assurée. 

Tout chemin qui écarte de Dieu, égare. 

L'aumône dit en passant de la main de celui qui donne 
dans la main de celui qui reçoit : Je n'étais rien, et tu m'as 
faite quelque chose ; j'étais petite, et tu m'as faite grande ; j'étais 
haïe, et tu m'as fait aimer; j'étais passagère, et tu m'as faite 
éternelle ; tu me gardais, et tu m'as faite ta gardienne. 

La justice est la première vertu de celui qui commande. 

N'écoute pas ta volonté qui peut être mauvaise, écoute la 
justice. 

Le bienfaisant touche l'homme, il est à côté de Dieu, il est 
proche du ciel. 

L'avare est un arbre stérile. 

Si le pauvre est abject, le riche est envié. 

Sans le contentement, qu'est-ce que la richesse? qu'est-ce 
que la pauvreté sans l'abjection? 

Le juge n'écoutera point une partie sans son adversaire. 

Ton ami est un rayon de miel qu'il ne faut pas dévorer. 

Mon frère est celai qui m'avertit du péril; mon frère est 
celui qui me secourt. 

La sincérité est le sacrement de l'amitié. 

Bannissez la concorde du monde, et dites-moi ce qu'il 
devient. 

Le ciel est dans l'angle où les sages sont assemblés. 

La présence d'un homme sage donne du poids à l'entretien. 

Embarque-toi sur la mer ou fais société avec les ^méchants. 

Obéis à ton père afin que tu vives. 

Imiie la fourmi. 

Celui-là possède son âme, qui peut garder un secret avec son 
ami. «^Vp 



82 SARRASINS. 

Le secret est ton esclave, si tu le gardes ; tu deviens le sien, 
s'il t'échappe. 

La taciiurnité est sœur de la concorde. 

L'indiscret fait en un moment des querelles d'un siècle. 

On connaît l'homme savant à son discours, l'homme prudent 
à son action. 

Celui qui ne sait pas obéir ne sait pas commander. 

Le souverain est l'ombre de Dieu. 

L'homme capable qui ne fait rien est une nue qui passe et 
qui n'arrose point. 

Le plus méchant des hommes est l'homme inutile qui sait. 

Le savant sans jugement est un enfant. 

L'ignorant est un orphelin. 

Regarde derrière toi, et tu verras rinfn'mité et la vieillesse 
qui te suivent; or tu concevras que la sagesse est meilleure que 
l'épée, la connaissance meilleure que le sceptre. 

11 n'y a point d'indigence pour celui qui sait. 

La vie de l'ignorant ne pèse pas une heure de l'homme qui 
sait. 

La douceur accomplit l'homme qui sait. 

Fais le bien, si tu veux qu'il te soit fait. 

Qu'as-tu, riche, si la vie est nulle pour toi? 

Celui qui t'entretient des défauts d'autrui entretient les au- 
tres des tiens. 

Les rois n'ont point de frères, les envieux point de repos, les 
menteurs point de crédit. 

Le visage du mensonge est toujours hideux. 

Dis la vérité, et que ton discours éclaire ta vie. 

Que la haine même ne t'approche point du parjure. 

L'avare qui a est plus indigent que le libéral qui manque. 

La soif la plus ardente est celle de la richesse. 

11 y a deux hommes qu'on ne rassasie point: celui qui court 
après la science, et celui qui court après la richesse. 

La paresse et le sommeil éloignent de la vérité, et con- 
duisent à l'indigence. 

Le bienfait périt par le silence de l'ingrat. 

Celui que tu vois marcher la tète penchée et les yeux baissés 
est souvent un méchant. 

Oublie l'envieux, il est assez puni par son vice. 



SARRASINS. 83 

C'est trop d'un crime. 

Le malheureux, c'est l'homme coupable qui meurt avant le 
repentir. 

Le repentir après la faute ramène à l'état d'innocence. 

La petitesse de la faute est ce qu'il y a de mieux dans le re- 
pentir. 

Il est temps de se repentir tant que le soleil se lève. 

Soni^e à toi, car il y a une récompense et un châtiment. 

La récompense attend l'homme de bien dans l'éternité. 

Outre cette sagesse dont l'expression est simple, ils en ont 
une parabolique. Les Sarrasins sont mên)e plus riches en ce 
fonds que le reste des nations; ils disent : 

Ne nage point dans l'eau froide; émousse l'épine avec l'é- 
pine ; ferme ta porte au voleur ; ne lâche point ton troupeau 
sans parc; chacun a son pied; ne fais point de société avec l 
lion ; ne marche point nu dans les rues; ne parle point où il y a 
des oiseaux de nuit; ne te livre point aux singes; mets le ver- 
rou à ta porte; j'entends le bruit du moulin, mais je ne vois 
point de farine; si tu crains de monter à l'échelle tu n'arriveras 
point sur le toit ; celui qui a le poing serré a le cœur étroit ; ne 
brise point la salière de ton hôte ; ne crache point dans le puits 
d'où tu bois ; ne t'habille point de blanc dans les ténèbres ; ne 
bois point dans une coupe de chair; si un ange passe, ferme ta 
fenêtre; lave-toi avant le coucher; allume ta lampe avant la 
nuit; toute brebis sera suspendue par le pied. 

Ils ont aussi des fables: en voici une'. Au temps d'Isa, trois 
hommes voyageaient ensemble: chemin faisant ils trouvèrent un 
trésor; ils étaient bien contents; ils continuèrent de marcher, 
mais ils sentirent la fatigue et la faim ; et l'un d'eux dit aux 
autres: « Il faudrait avoir à manger; qui est-ce qui ira en cher- 
cher? — Moi », répondit l'un d'entre eux. Il part, il achète des 
mets; mais après les avoir achetés, il pensa que s'il les empoi- 
sonnait ses compagnons de voyage en mourraient, et que le trésor 
lui resterait, et il les empoisonna. Cependant les deux autres 
avaient résolu, pendant son absence, de le tuer et de partnger 
le trésor entre eux. Il arriva, ils le tuèrent; ils mangèrent des 



(1) Cette fable, qu'on a déjà lue, t. IV, p. 48.'', a été imprimée comme inédite 
dan^. l'Ami des Arts du 1 i friniuire an \ I, 4 déc. WJ'. 



84 SCEPTICISME. 

mets qu'il avait apportés; ils moururent tous les trois et le tré- 
sor n'appartint à personne. 

SGAiNDALELiX, adj. [Gram.), qui cause du scandale: il se dit 
des choses et des personnes. Avancer, comme quelques écrivains 
de la Société de Jésus l'ont fait, qu'il n'est pas permis atout le 
monde de disposer de la vie des tyrans, c'est une proposition 
sciiudaleuse, parce qu'elle laisse entendre qu'il y a apparemment 
des personnes à qui le tyrannicide est permis. La doctrine du 
probabilisme est une doctrine scandaleuse. L'invitation que le 
P. Pichon fait au pécheur d'approcher tous les jours des sacre- 
ments sans amour de Dieu, sans changer de conduite, est une 
invitation scandaleuse. L'éloge de l'ouvrage de Busembaum , 
qu'on lit dans les Mémoires de Trécoux, est scandaleux. Des 
religieux, traînés devant les tribunaux civils pour une affaire de 
banque et de commerce, et condamnés par des juges-consuls à 
payer des sommes illicitement dues et plus illicitement encore 
refusées, sont des hommes scandaleux. Des prêtres qui font 
jouer des farces sur un théâtre, et danser dans l'enceinte de 
leurs maisons les enfants confiés à leurs soins, confondus avec 
des histrions, donnent un spectacle scandaleux. On trouverait 
toutes sortes de scandale sans s'éloigner de là; mais il y en a 
dont il serait difficile déparier sans scandaliser étrangement les 
femmes, les hommes et les petits enfants. 

SCEPTICISME, s. m., et SCEPTIQUES, s. m. pi. [Ilist. de la 
Philosophie). Sceptici, secte d'anciens philosophes, qui avaient 
Pyrrhon pour chef, et dont le principal dogme consistait à sou- 
tenir que tout était incertain et incompréhensible; que les con- 
traires étaient également vrais; que l'esprit ne devait jamais don- 
ner son consentement à rien, mais qu'il devait rester dans une 
indifférence entière sur toute chose. Voyez Pyrrhonienne. 

Le mot sceptique, qui est grec dans son origine, signifie propre- 
ment co><?c?;/7j/^//«/, c'est-à-dire un homme qui balance les raisons 
de part et d'autre, sans décider pour aucun côté; c'est un mot 
formé du verbe G/.swTop.ai, y^ considère, j'examine, je délibère. 

Diogène Laërce remarque que les sectateurs de Pyrrhon 
avaient différents noms : on les appelait Pyrrhoniens, du nom de 
leur chef ; on les appelait aussi Aporetici, gens qui doutent, 
parce que leur maxime principale consistait à douter de 
tout; enfin on les Xiomm?ài Zétéiiques, gens qui cherchent, parce 



SCEPTICISME. 85 

qu'ils n'allaient jamais au delà de la recherche de la vérité. 

Les sceptiques ne retenaient leurs doutes que dans la spécu- 
lation. Pour ce qui concerne les actions civiles et les choses de 
pratique, ils convenaient qu'il fallait suivre la nature pour guide, 
se conformer à ses impressions, et se plier aux lois établies dans 
chaque nation. C'était un principe constant chez eux, que toutes 
choses étaient également vraisemblables, et qu'il n'y avait, 
aucune raison qui ne put être combattue par une raison con- 
traire aussi forte. La fin qu'ils se proposaient était l'ataraxie, 
ou l'exemption de troubles à l'égard des opinions, et la métrio- 
pathie, ou la modération des passions et des douleurs. Ils pré- 
tendaient qu'en ne déterminant rien sur la nature des biens et 
des maux, on ne poursuit rien avec trop de vivacité, et que par 
là on arrive à une tranquillité parfaite, telle que peut la procu- 
rer l'esprit philosophique; au lieu que ceux qui établissent qu'il 
y a de vrais biens et de vrais maux, se tourmentent pour obte- 
nir ce qu'ils regardent comme un vrai bien. Il arrive de là qu'ils 
sont déchirés par mille secrètes inquiétudes, soit que, n'agissant 
plus conformément à la raison, ils s'élèvent sans mesure, soit 
qu'ils soient emportés loin de leurs devoirs par la fougue de 
leurs passions, soit enfin que, craignant toujours quelque chan- 
gement, ils se consument en efforts inutiles pour retenir des 
biens qui leur échappent. Ils ne s'imaginaient pourtant pas, 
comme les stoïciens, être exempts de toutes les incommodités 
qui viennent du choc et de l'action des objets extérieurs; mais 
ils prétendaient qu'à la faveur de leur doute sur ce qui est bien 
ou mal, ils souffraient beaucoup moins que le reste des hommes, 
qui sont doublement tourmentés, et par les maux qu'ils souffrent, 
et par la persuasion où ils sont que ce sont de vrais maux. 

C'est une ancienne question, comme nous l'apprenons d'Aulu- 
Gelle,etfort débattue par plusieurs auteurs grecs, savoir en quoi 
diffèrent les sceptiques et les académiciens de la nouvelle acadé- 
mie. Plutarque avait fait un livresur cette matière; mais puisque 
le temps nous a privés de ces secours de l'antiquité, suivons Sex- 
tus Empiricus, qui a rapporté si exactement tous les points en 
quoi consiste cette différence, qu'il ne s'y peut rien ajouter ^ 



1. Voyez sur les nuances délicates et légèies qui si'paiciit ces deux doctrines 
l'article Académiciens (Philosophie des), dans l'Encyclopédie mé.'hodique. (iN.) 



86 SCEPTICISME. 

Il met le premier point de dilTérence qui se trouve entre 
la nouvelle académie et la doctrine sceptique^ en ce que l'une 
et l'autre disant que l'entendement humain ne peut rien com- 
prendre, les académiciens le disent affirmativement, et les scep- 
tiques le disent en doutant. 

Le second point de dilTérence proposé par Sextus consiste 
en ce que les uns et les autres étant conduits par une appa- 
rence de bonté, dont l'idée leur est imprimée dans l'esprit, les 
académiciens la suivent, et les sceptiques s'y laissent conduire; 
et en ce que les académiciens appellent cela opinion ou persua- 
sion, et non les sceptiques; bien que ni les uns ni les autres 
n'affirment que la chose d'où part cette image ou apparence de 
bonté soit bonne, mais les uns et les autres avouent que la chose 
qu'ils ont choisie leur semble bonne, et qu'ils ont cette idée 
imprimée dans l'esprit, à laquelle ils se laissent conduire. 

Le troisième point de différence revient au même. Les aca- 
démiciens soutiennent que quelques-unes de leurs idées sont 
vraisemblables, les autres non ; et qu'entre celles qui sont vrai- 
semblables il y a plus et du moins. Les sceptiques prétendent 
qu'elles sont égales, par rapport à la créance que nous leur 
donnons; mais Sextus, qui propose cette différence, fournit lui- 
même le moyen de la lever, car il dit c{ue les sceptiques veulent 
que la foi des idées soit égale par rapport à la raison, c'est-à- 
dire autant qu'elle se rapporte à la connaissance de la vérité et 
à l'acquisition de la science par la raison, car l'idée la plus 
claire n'a pas plus de pouvoir pour me faire connaître la vérité; 
mais en ce qui regarde l'usage de la vie, ils veulent que l'on 
préfère cette idée claire à celle qui est obscure. 

La quatrième différence consiste moins dans la chose que 
dans la manière de s'exprimer; car les uns et les autres avouent 
qu'ils sont attirés par quel([ues objets; mais les académiciens 
disent que cette attraction se fait en eux avec une véhémente 
propension, ce que les sceptiques ne disent pas, comme si les 
uns étaient portés vers les choses vraisemblables, et que les 
autres s'y laissassent seulement conduire, quoique ni les uns ni 
les autres n'y donnent pas leur consentement. 

Sextus Empiricus met encore entre eux une autre différence 
sur les choses qui concernent la fin, disant que les académi- 
ciens suivent la probabilité dans l'usage de la vie, et que les 



SCOLASTIQUES. 87 

sceptiques obéissent aux lois, h la coutume et aux aiïcctions 
ualurelles, En cela comme en plusieurs choses, leur langage est 
(liiïérent, quoique leurs sentiments soient pareils. Quand l'aca- 
démicien obéit aux lois, il dit qu'il le fait parce qu'il a opinion 
que cela est bon à faire, et que cela est probable ; et quand le 
sceptique fait la même chose, il ne se sert point de ces termes 
d'opinion et de probabililc, qui lui paraissent trop décisifs. 

Ces dilTérences, qui sont légères et imperceptibles, ont été 
cause qu'on les a tous confondus sous le nom de sceptiques. Si 
les philosophes qui ont embrassé cette secte ont mieux aimé 
être appelés académiciens que pyrrhoniens, deux raisons assez 
vraisemblables y ont contribué : l'une est que fort pende philo- 
sophes illustres sont sortis de l'école de Pyrrhon, au lieu que 
l'Académie a donné beaucoup d'excellents hommes, auxquels il 
est glorieux de se voir associé ; l'autre est qu'on a ridiculisé 
Pyrrhon et les Pyrrhoniens, comme s'ils avaient réduitla vie des 
hommes à une entière inaction, et que ceux qui se diront pyr- 
rhoniens tomberont nécessairement dans le même ridicule. 

SCOLASTIQUIÎS (Puilosopuie des), hist. de la Philos. La phi- 
losophie qu'on appelle scolustique a régné depuis le commence- 
ment du XI" au XII* siècle, jusqu'cà la renaissance des lettres. 

Ce mot n'est pas aussi barbare que la chose ; on le trouve 
dans Pétrone : Non notavi mihi Ascylti fugcnn, et dwn iii hoc 
doctoruni cvstu totus incedo^ ingens schol/isficonan turb/i in Por- 
ticum venit, ut apparebat, ab e.itemporali déclamât io)u\. nescio 
cujus, qui Agamemiionis suasoriani exceperat. Il signifie un 
écolier de rhétorique. 

"Voici un autre passage où il se prend pour rhéteur ou 
sophiste : Deduci in scenas sclwlastirorum, qui rhetores vpcan- 
tur, quos puulo ante Ciceronis tempora e.rtilisse^necmajoribus 
placuisse probat ex eo quod Marco Crasso et Domitio sensori- 
bus claudere, ut aitCicero, ludum impudcnliœ j'ussi sunt. Quint, 
dialog. de caus. corrupt. éloquent. 

De la comparaison de ces deux passages, l'on voit que l'élo- 
quence, dégénérée peu à peu, était chez les Romains, au temps 
de Pétrone et de Quintilien, ce qu'elle avait été jusqu'à Cicéron. 

Dans la suite le nom de scolustique passa des déclamateurs 
de l'école à ceux du barreau. Consultez là-dessus le Code de 
Théodose et de Juslinien. 



88 SGOLASTIQUES. 

Enfin il désigna ces maîtres es arts et de philosophie qui ensei- 
gnaient dans les écoles publiques des églises cathédrales et des 
monastères que Gharlemagne et Louis le Pieux avaient fondés. 

Ces premiers scohistiques ou écolâlres ne furent point des 
hommes tout à fait inutiles; mais la richesse engendra bientôt 
parmi eux l'oisiveté, l'ignorance et la corruption ; ils cessèrent 
d'enseigner, et ils ne retinrent que le nom de leurs fonctions, 
qu'ils faisaient exercer par des gens de rien, et gagés à vil prix, 
tandis qu'ils retiraient de l'État de larges pensions, qu'ils dissi- 
paient dans une vie de crapule et de scandale. 

L'esprit de l'institution se soutint un peu mieux dans 
quelques maisons religieuses, où les nobles continuèrent d'en- 
voyer leurs enfants pour y prendre les leçons qu'on donnait 
aux novices; ce fut dans ces réduits obscurs que se conserva 
l'étincelle du feu sacré depuis le viip siècle jusqu'au xip ou 
xi% que le titre (ïécolâires ou de scohtstiqnes^ qui avait été 
particulier à de méchants professeurs de philosophie et de 
belles-lettres, devint propre à de plus méchants professeurs 
de théologie. 

La première origine de la théologie scolastique est très- 
incertaine : les uns la font remontera Augustin dans TOccident, 
et à Jean Damascène dans l'Orient; d'autres au temps où la 
philosophie d'Aristote s'introduisit dans les écoles, sous la forme 
sèche et décharnée que lui avaient donnéa les Arabes, et que 
les théologiens adoptèrent: quelques-uns au siècle de Roscelin 
et d'Anselme, auxquels succédèrent dans la même carrière Abé- 
lard et Gilbert en France, et Otton "de Frisingue en Allemagne. 
Quoi qu'il en soit, il est démontré que la scolaslique était anté- 
rieure aux livres des sentences, et que Pierre Lombard trouva 
la doctrine chrétienne défigurée par l'application de l'art sophis- 
tique de la dialectique aux dogmes de l'Église; c'est un 
reproche qu'il ne serait pas moins injuste de faire à Thomas 
d'Aquin : on aperçoit des vestiges de la scolastique avant qu'on 
connût l'arabico-péripatétlsme; ce n'est donc point de ce côté 
que cette espèce de peste est venue; mais il paraît que plu- 
sieurs causes éloignées et prochaines concoururent, dans l'in- 
tervalle du xi° au XII* siècle, h. l'accroître et l'étendre, et à la 
rendre générale. 

On peut distribuer le règne de la scolastique sous trois 



SCOLASTIQUES. 89 

périodes : l'une qui commence cà Lanfranc ou Abélard et Pierre 
Lombard, son disciple, et qui conq)rend la moitié du xii* siècle, 
temps où parut Albert le Grand; ce fut son enfance. 

Une seconde, qui commence en 1220, et qui Unit à Durand 
de Saint-Porcien; ce fut son âge de maturité et de vigueur. 

Une troisième, qui commence où la seconde finit, et qui se 
proroge jusqu'à Gabriel 13iel, qui touche au moment de la 
réforme; ce fut le temps de son déclin et de sa décrépitude. 

Guillaume des Ghampeaux, Pierre Abélard, Pierre Lombard, 
Robert Pulleyn, Gilbert de la Porée, Pierre Gomestor, Jean de 
Sarisberi et Alexandre de Haies se distinguèrent dans la pre- 
mière période. 

Albert le Grand, Thomas d'Aquin , Bonaventure, Pieire 
d'Espagne, Roger Dacon, Gilles de Golomna et Jean Scot se 
distinguèrent dans la seconde. 

Durand de Saint-Porcien, Guillaume Occam, Piichard Suisset, 
Jean Ruridan, Marsile d'Inghen, Gautier Burlée, Pierre d'AUiac, 
Jean Wessel, Gransfort et Gabriel Riel, se distinguèrent dans la 
troisième. 

Première période de la philosop/tie scolastique. — Guil- 
laume des Ghampeaux, né en Rrie de parents obscurs, s'éleva, 
parla réputation qu'il se fit, de grade en grade jusqu'à l'épis- 
copat; telle était la barbarie de son temps, qu'il n'y avait aucun 
poste dans l'Eglise auquel ne pût aspirer un homme qui enten- 
dait les catégories d'Aristole , et qui savait disputer sur les 
universaux. Celui-ci prétendait qu'il n'y avait dans tous les indi- 
vidus qu'une seule chose essentiellement une et que s'ils difle- 
raieiit entre eux, ce n'était que par la multitude des accidents. 
Abélard, son disciple, l'attaqua vivement sur cette opinion; 
des Ghampeaux, frappé des objections d' Abélard, changea 
d'avis, et perdit toute la considération dont il jouissait; il ne 
s'agissait pas alors d'enseigner la vérité, mais de bien défendre 
son sentiment vrai ou faux; le comble de la honte était d'en 
être réduit au silence ; de là cette foule de distinctions 
ridicules qui s'appliquent à d'autant plus de cas, qu'elles sont 
vides de sens; avec ce secours, il n'y avait point de questions 
qu'on n'embrouillât, point de thèses qu'on ne pût défendre, 
pour ou contre; point d'objections auxquelles on n'échappât, 
point de disputes qu'on ne prorogeât sans fin. 



90 SCOLASTIQUES. 

Des Chanipeaux, vaincu par Abélard, alla s'enfermer dans l'ab- 
baye de Saint-Victor; mais celui-ci ne se fut pas plutôt retiré 
à Sainte-Geneviève, que des Champeaux reparut dans l'école. 

Qui est-ce qui ne connaît pas l'histoire et les malheurs 
d'Abélard? qui est-ce qui n'a pas lu les Lettres d'IIélo'ise ? qui 
est-ce. qui ne déteste pas la fureur avec laquelle le doux et pieux 
saint Bernard le persécuta? Il naquit en 1079 ; il renonça à 
tous les avantages qu'il pouvait se promettre dans l'état militaire 
pour se livrer à l'étude; il sentit combien la manière subtile 
dont on philosophait de son temps supposait de dialectique, et 
ils'exerçaparticulièrementà maniercette armccà deux tranchants 
sous Roscelin, le ferrailleur le plus redouté de son temps; 
celui-ci avait conçu que les universaux n'existaient point hors 
de l'entendement, et qu'il n'y avait dans la nature que des indi- 
vidus dont nous exprimions la similitude par une dénomination 
générale, et il avait fondé la secte des nominaux, parmi lesquels 
Abélard s'enrôla; il alla faire assaut avec tous ceux qui avaient 
quelque réputation ; il vint à Paris, il prit les leçons de Guil- 
laume des Champeaux ; il fut successivement l'honneur et la 
honte de son maître; il ouvrit une école à l'âge de vingt-deux 
ans, à Melun, d'où il vint à Gorbeil ; il eut un grand nombre de 
disciples, d'amis et d'ennemis; ses travaux affaiblirent sa santé, 
il fut obligé de suspendre ses exercices pendant deux ans qu'il 
passa dans sa patrie ; son absence ne fit qu'ajouter au désir 
qu'on avait de l'entendre; de retour, il trouva des Champeaux 
sous l'habit de moine, continuant dans le fond d'un cloître à 
professer la rhétorique et la logique, deux arts qui ne devraient 
point être séparés; il alla l'écouter, moins pour s'instruire que 
pour le harceler de nouveau. Ce projet indigne lui réussit; il 
acheva de triompher de son maître, qui vit en un moment son 
école déserte, et ses disciples attachés à la suite d'Abélard; 
celui à qui des Champeaux avait cédé sa chaire cathédrale, au 
sortir du monde, l'oflVità Abélard, qui en fut écarté par la fac- 
tion de des Champeaux et la protection de l'archevêque de 
Paris. Notre jeune philosophe futmoins encore irrité dece refus 
que de la promotion de des Champeaux à l'épiscopat ; l'élévation 
d'un honnne auquel il s'était montré si supérieur l'indigna 
secrètement; il crut que des Champeaux ne devait les honneurs 
qu'on lui conférait qu'à la réputation qu'il s'était faite en qua- 



SCOLASTIQUES. 91 

lité de théologien, et il se rendit sous Anselme qui avait formé 
(les Champeaux; les leçons d'Anselme ne lui parurent pas 
répondre à la célébrité de cet homme ; bientôt il eut dépouillé 
celui-ci de son auditoire et de sa réputation ; il enseigna la 
théologie, malgré ses ennemis qui répandaient de tous côtés 
qu'il était dangereux de permettre à un homme de son âge et 
de son caractère de se mêler d'une science si sublime. Ce fut 
alors qu'il connut le chanoine Fulbert et sa nièce Iléloïse; cette 
fille savait à l'âge de dix-huit ans, l'hébreu, le grec, le latin, 
les mathématiques, la philosophie, la théologie, c'est-à-dire 
plus que tous les hommes de son temps réunis ; outre l'esprit 
que la nature lui avait donné, la sensibilité de cœur, les talents 
qu'elle devait à une éducation très-recherchée, elle était encore 
belle: comment résiste-t-on à tant de charmes? Abélard la vit, 
l'aima, et jamais homme ne fut peut-être autant aimé d'une 
femme qu'Al)élard d'iléloïse. « Non, disait-elle, le maître de l'uni- 
vers entier, s'il y en avait un, m'oiïrirait son trône et sa main, 
qu'il me serait moins doux d'être sa femme que la maîtresse 
d'Abélard. » Nous n'entrerons point dans le détail de leurs 
amours. Fulbert prit Abélard dans sa maison ; celui-ci négligea 
son école pour s'abandonner tout entier à sa passion, il employa 
son tenq^s, non plus àliiéditer les questions abstraites et tristes 
de la philosophie, mais à composer des vers tendres et des 
chansons galantes; sa réputation s'obscurcit, et ses malheurs 
commencèrent, et ceux d'Hélo'ise, 

Abélard, privé du bonheur qu'il s'était promis dans la pos- 
session d'iléloïse, désespéré, confus, se retira dans l'abbaye de 
Saint-Denis; cependant Héloïse, renfermée dans une autre soli- 
tude, périssait de douleur et d'amour. Cet homme, qui devait 
avoir appris par ses propres faiblesses à pardonner aux fai- 
blesses des autres, se rendit odieux aux moines avec lesquels il 
vivait, par la dureté de ses réprimandes; et toute la célébrité 
qu'il devait au nombreux concours de ses auditeurs ne lui pro- 
cura point un repos qu'il s'efforçait àéloigner delui; lesennemis 
qu'il s'était faits autrefois, et ceux qu'il se faisait tous les jours, 
avaient sans cesse les yeux ouverts sur sa conduite; ils atten- 
daient l'occasion de le perdre, et ils crurent l'avoir trouvée dans 
l'ouvrage qu'il publia sous le titre de la Foi à la sainte Trinité, 
pour servir d'introduetion à la théologie. Abélard y appliquait 



92 SCOLASTIQUES. 

à la distinction des personnes divines la doctrine des nominaux; 
il coniparait l'unité d'un Dieu dans la ti'inité des personnes au 
syllogisme où trois choses réellement distinctes, la propo- 
sition, l'assomption el la conclusion, ne forment qu'un seul 
raisonnement; c'était un tissu d'idées très-subtiles, à tra- 
vers lesquelles il n'était pas difficile d'en rencontrer de 
contraires à l'orthodoxie. Abélard fut accusé d hérésie; on 
répandit qu'il admettait trois dieux, tandis, que d'après ses 
principes, il était si strictement austère, que peut-être 
réduisait-il les trois personnes divines à trois mots . 11 risqua 
d'être lapidé par le peuple; cependant ses juges l'écou- 
tèrent, et il s'en serait retourné absous, s'il n'eût pas donné le 
temps à ses ennemis de ramasser leurs forces et d'aliéner l'es- 
prit du concile qu'on avait assemblé; il fut obligé de brûler 
lui-même son livre, de réciter le symbole d'Anathase, et d'aller 
subir dans l'abbaye de Saint-Médard de Soissons la pénitence 
qu'on lui imposa. Cette condamnation fut affligeante pour lui, 
mais plus déshonorante encore pour ses ennemis; on revint sur 
sa cause, et l'on détesta la chaîne et l'ignorance de ceux qui 
l'avaient accusé et jugé. 

11 revint de Soissons à Saint-Denis ; là il eut l'imprudence 
de dire, et, qui pis est, de démontrer aux moines que leur 
saint Denis n'avait rien de commun avec l'Aréopagite; et dès ce 
moment ce fut un athée, un brigand, un scélérat digne des 
derniers supplices. On le jeta dans une prison ; on le traduisit 
auprès du prince comme un sujet dangereux, et peut-être 
eût-il perdu la vie entre les mains de ces ignorants et cruels 
cénobites, s'il n'eût eu le bonheur de leur échapper. 11 se jus- 
tifia auprès de la cour, et se l'éfugia dans les terres du comte 
Thibault. Cependant l'abbé de Saint-Denis ne jouit pas long- 
temps de l'avantage d'avoir éloigné un censeur aussi sévère 
qu'Abelard. 11 mourut, et l'abbé Suger lui succéda. On essaya 
de concilier à Abélard la bienveillance de celui-ci ; mais on ne 
pu s'accorder sur les conditions, et Abélard obtint du roi la per- 
mission de vivre où il lui plairait. Il se relira dans une cam- 
pagne déserte entre Troyes et Nogent. Là, il se bâtit un petit 
oratoire de chaume et de boue, sous lequel il eût trouvé le 
bonheur, si la célébrité qui le suivait partout n'eût rassemblé 
autour de lui une fouie d'auditeurs, qui se bâtirent des cabanes 



SCOI.ASTI0L'I'>S. 93 

à côté de la sienne, et qui s'assujettirent à l'austérité de sa vie, 
pour jouir de sa société et de ses leçons. 11 se vit dès la pre- 
mière année jusqu'à six cents disciples. La théologie qu'il pro- 
l"(\ssait était un mélange d'aristotélisme, de subtilités, de dis- 
tinctions; il était facile de ne le pas entendre, et de lui faire dire 
tout ce qu'on voulait. Saint Bernard qui, sans peut-être s'en 
apercevoir, était secrètement jaloux d'un honuîie qui attachait 
sur lui trop de regards, embrassa la haine des autres théologiens, 
sortit delà douceur naturelle de son caractère, et suscita tant 
de troubles à notre philosophe, qu'il fut tenté plusieurs fois de 
sortir de l'Europe et d'aller chercher la paix au milieu des enne- 
mis du nom chrétien. L'invocation du Paraclet, sous laquelle il 
avait fondé une petite maison qui subsiste encore aujourd'hui, 
fut le motif réel ou simulé de la persécution la plus violente 
qu'on ait jamais exercée. Abélard vécut, longtemps au milieu des 
anxiétés. Il ne voyait pas d'ecclésiastiques s'assembler sans 
trembler pour sa liberté. On attenta plusieurs fois à sa vie. La 
rage de ses ennemis le suivait jusqu'aux autels, et chercha à 
lui faire boire la mort avec le sang de Jésus-Ghrit. On empoi- 
sonna les vases sacrés dont il se servait dans la célébration des 
saints mystères. Héloïse ne jouissait pas d'un sort plus doux; 
elle était poursuivie, tourmentée, chassée d'un lieu dans un 
autre. On ne lui pardonnait pas son attachement à Abélard. Ces 
deux êtres, qui semblaient destinés àfaire leur bonheur mutuel, 
vivaient séparés et de la vie la plus malheureuse, lorsque 
Abélard appela Héloïse au Paraclet, lui confia la conduite de 
ce monastère et se retira dans un autre, d'où il sortit peu de 
temps après, pour reprendre à Paris une école de théologie et 
de philosophie; mais les accusations d'impiété ne tardèrentpas 
à se renouveler. Saint Bernard ne garda plus de mesure; on 
dressa des catalogues d'hérésies qu'on attribuait à Abélard. Sa 
personne était moins en sûreté que jamais, lorsqu'il se déter- 
mina de porter sa cause à Rome. Saint Bernard l'accusait de 
regarder l'Esprii-Saint comme l'àmc du monde, d'enseigner 
que l'univers est un animal d'autant plus parfait, que l'in- 
telligence qui l'animait était plus parfaite; de christianiser 
Platon, etc. Peut-être notre philosophe n'était-il pas fort éloigné 
de là; mais ses erreurs ne justifient ni les imputations ni les 
violences de saint Bernard. 



94 SGOLASTIQUES. 

Abélard fit le voyage de Rome. On l'y avait déjà condamné 
quand il arriva. Il fut saisi, mis en prison, ses livres brûlés, et 
réduit à ramper sous Bernard et accepter l'obscurité d'une abbaye 
deCluny, ouil cessa de vivre et de soufTrir. Il mourut en ll/i'2. 

Abélard forma plusieurs bommes de nom, entre lesquels on 
compte Pierre Lombard. Celui-ci est plus célèbre parmi les 
théologiens que parmi les philosophes. II fit ses premières 
études à Paris. Il professa la scolnstiquc dans l'abbaye de 
Sainte-Geneviève. Il fut chargé de l'éducation des enfants de 
France. 11 écrivit le livre intitulé le Maître des sentences. On 
pourrait regarder cet ouvrage comme le premier pas à une 
manière d'enseigner beaucoup meilleure que celle de son temps ; 
cependant on y trouve encore des questions très-ridicules, telles 
par exemple que celle-ci: le Christ en tant qu'homme est-il une 
jjersonne ou quelque chose? Il mourut en IJOZi. 

Robert PuUeyn parut dans le cours du xii' siècle ; les troubles 
de l'Angleterre sa patrie le chassèrent en France, où il se lia 
d'amitié avec saint Bernard. Après un assez long séjour à Paris, 
il retourna h, Oxford où il professa la théologie. Sa réputation se 
répandit au loin. Le pape Innocent II l'appela à Rome, et Céles- 
tin II lui conféra le chapeau de cardinal. Il a publié huit livres 
des Sentences. On remarque dans ses ouvrages un homme ennemi 
des subtilités de la métaphysique; le goût des connaissances 
solides, un bon usage de l'Ecriture sainte, et le courage de 
préférer les décisions du bon sens et de la raison à l'auto- 
rité des philosophes et des Pères. 

Gilbert de la Poi'ée acheva d'infecter la théologie de futi- 
lités. La nouveauté de ses expressions rendit sa foi suspecte. 
On l'accusa d'enseigner que l'essence divine et Dieu étaient 
deux choses distinguées , que les attributs des personnes 
divines n'étaient point les personnes mêmes; que les personnes 
ne pouvaient entrer dans aucune proposition comme prédi- 
cats; que la nature divine ne s'était point incarnée; qu'il n'y 
avait point d'autre mérite que celui de Jésus-Christ, et qu'il 
n'y avait de baptisé que celui qui devait être sauvé. Tout ce 
que ces propositions olTrirent d'effrayant au premier coup d'œil 
tenait à des distinctions subtiles, et disparaissait lorsqu'on se 
donnait le temps de s'expliquer; mais cette patience est rare 
parmi les théologiens, qui semblent trouver une satisfaction 



SGOLASTIQUES. 95 

particulière à condamner. Gilltert mourut en ll5/i, après avoir 
aussi éprouvé la haine du doux saint I]eriiard. 

Pierre Comestor écrivit un abrégé de quelques livres de 
l'Ancien et du Nouveau Testament, avec un commentaire à 
l'usage de l'école; cet ouvrage ne fut pas sans réputation. 

Jean de Sarisberi vint en France en 1137. Personne ne 
posséda la méthode scolaslique comme lui. Il s'en était fait un 
jeu, et il était tout vain de la supériorité que cette espèce de 
mécanisme lui donnait sur les hommes célèbres de son temps. 
Mais il ne tarda pas à connaître la frivolité de sa science, et à 
cherchera son esprit un aliment plus solide. 11 étudia la gram- 
nuiire, la rhétorique, la philosophie et les mathématiques sous 
différents maîtres. La pauvreté le contraignit à prendre l'éduca- 
tion de quelques enfants de famille. En leur transmettant ce 
qu'il avait appris, il se le rendit plus familier à lui-môme. Il 
sut le grec et l'hébreu, exemple rare de son temps. Il ne 
négligea ni la physique ni la morale. Il disait de la dialectique, 
que ce n'est par elle-même qu'un vain bruit, incapable de 
féconder l'esprit, mais capable de développer les germes conçus 
d'ailleurs. On rencontre dans ses ouvrages des morceaux d'un 
sens très-juste, pleins de force et de gravité. Les reproches 
qu'il fait aux philosophes de son temps sur la manière dont ils 
professent, sur leur ignorance et leur vanité, montrent que cet 
homme avait les vraies idées de la méthode, et que sa supé- 
riorité ne lui avait pas ôté la modestie. Il fut connu, estimé, et 
chéri des papes Eugène III, Adrien IV. Il vécut dans la fami- 
liarité la plus grande avec eux. Il défendit avec force les droits 
prétendus de la papauté contre son souverain. Cette témérité 
fut punie par l'exil. Il y accompagna Becket. Il mourut en 
France, où son mérite fut récompensé par la plus grande 
considération et la promotion à des places. Il a laissé des 
écrits qui font regretter que cet homme ne soit pas né dans 
des ten)ps plus heureux; c'est un grand mérite que de balbu- 
tier parmi les muets. 

Alexandre de Haies donna des leçons publiques de théo- 
logie à Paris en 1230. H eut pour disciples Thomas d'Afjuin et 
Bonaventure ; s'il faut s'en rapporter à son épitaphe, il s'appela 
le docleur irrcfriiyable. Il commenta le maître des sotlenccs. 
Il compila une somme de théologie universelle. Il écrivit un 



96 SCOLASTIQUES. 

livre des vertus, et il mourut en d2Ziô, sous l'habit de francis- 
cain. Tous ces hommes vénérables, séraphiques, angéliques, 
subtils, irréfragables, si estimés de leur temps, sont bien 
méprisés aujourd'hui. 

On comprend encore sous la même période de la philosophie 
scoîastique, Alain d'isle ou le docteur universel. 11 fut philo- 
sophe, théologien et poëte. Parmi ses ouvrages on en trouve 
un sous le titre de Encyelopeclia vertiibus lie.rauietris dàtincta 
in libros IX -, c'est une apologie de la Providence contre Clau- 
dien. Il paraît s'être aussi occupé de morale. Pierre de Riga, 
Hugon, Jean Belith, Etienne de Langhton, Raimond de Penna 
forti, Vincent de Beauvais ; ce dernier fut un homme assez 
instruit pour former le projet d'un ouvrage qui liait toutes les 
connaissances qu'on possédait de son temps sur les sciences et 
les arts. 11 compila beaucoup d'ouvrages, dans lesquels on 
retrouve des fragments d'auteurs que nous n'avons plus. Il ne 
s'attacha point si scrupuleusement aux questions de la dialec- 
tique et de métaphysique, qui occupaient et perdaient les 
meilleurs esprits de son siècle, qu'il ne tournât aussi ses yeux 
sur la philosophie morale, civile et naturelle. Il faut regarder 
la masse énorme de ses écrits comme un grand fumier où l'on 
rencontre quelques paillettes d'or. Guillaume d'Avesne, connu 
dans l'histoire de la philosophie, de la théologie et des mathé- 
matiques de cet âge. 11 méprisa les futilités de l'école et son 
ton pédanlesque et barbare. Il eut le style naturel et facile. Il 
s'attacha à des questions relatives aux mœurs et à la vie. Il osa 
s'éloigner quelquefois des opinions d'Aristote, et lui préférer 
Platon, Il connut la corruption de l'Église et il s'en expliqua 
fortement. Alexandre de Yilledieu, astronome et calculateur. 
Alexandre Neckam de Hartford. Ce fut un philosophe éloquent. 
11 écrivit de la nature des choses un ouvrage mêlé de prose et 
de vers. Alfred, qui sut les langues, expliqua la philosophie 
naturelle d'Aristote, commenta ses météores, chercha à 
débrouiller le livre des plantes, et publia un livre du Mouve- 
ment du cœur. Robert Capiton, ou Grosse-Tête, qui fut profond 
dans l'hébreu, le grec et le latin, et qui sut tant de philosophie 
et de mathématiques, ou qui vécut avec des hommes à qui ces 
sciences étaient si étrangères qu'il en passa pour sorcier. Roger 
Bacon, qui était un homme et qui s'y connaissait, compare 



SCOLASTIQUES, 97 

Grosse-Tête à Salomon et à Aristote. On voit par son commen- 
taire sur Denis] l'Aréopagite que les idées de la philosophie 
platonico-alexandrine lui étaient connues; 'd'où l'on voit que 
la Fratire, ritalie, l'Angleterre ont eu des scoUistiqiics dans 
tous les États. L'Allemagne n'en a pas manqué; consultez là- 
dessus son llisloirc littcniire. 

Seconde période de hi pltilosopJde scoUistique. Albert le 
Grand, qui Ja commence, naquit en 1193. Cet homme étonnant 
pour son temps sut presque tout ce qu'on pouvait savoir ; il 
prit l'habit de saint Dominique en 1221. Il professa dans son 
ordre la philosophie d' Aristote, proscrite par le souverain pon- 
tife; ce qui ne l'empêcha pas de parvenir aux premières 
dignités monacales et ecclésiastiques. 11 abdiqua ces dernières 
pour se livrer à l'étude. Personne n'entendit mieux la dialec- 
tique et la métaphysique péripatéticienne; mais il en porta les 
subtilités dans la théologie, dont il avança lacorruption.il 
s'appiifpia aussi à la connaissance de la philosophie naturelle. 

11 étudia la nature; il sut des mathématiques et de la méca- 
nique; il ne dédaigna ni la métallurgie, ni la lithologie. On 
dit qu'il avait fait une tête automate qui parlait, et que Thomas 
d'Aquin brisa d'un coup de bâton ; il ne pouvait guère échap- 
per au soupçon de magie; aussi en fut-il accusé. La plupart 
des ouvrages qui ont paru sous son nom sont supposés. 11 
paraît qu'il a connu le moyen d'obtenir des fruits dans toutes 
les saisons. 11 a écrit de la physique, de la logique, de la 
morale, de la métaphysique, de l'astronomie et de la théologie 
vingt et un gros volumes qu'on ne lit plus. 

Thomas d'Aquin fut disciple d'Albert le Grand; il n'est pas 
moins célèbre par la sainteté de ses mœurs que par l'étendue 
de ses connaissances théologiques. 11 naquit en 1224 ; sa 
Somme est le corps le plus conq:)let, et peut-être le plus estimé 
que nous ayons encore aujourd'hui. Il entra chez les Domini- 
cains en l2/i3; il paraissait avoir l'esprit lourd; ses condis- 
ciples l'appelaient le bœuf ; et Albert ajoutait : Oui^ mais si 
le bœuf se met à mugir, on entendra son mugissemeiU dans 
toute la terre. Il ne trompa point les espérances que son maître 
en avait conçues. La philosophie d'Aristote était suspecte de 
son temps; cependant il s'y livra tout entier, et la professa en 
France et en Italie. Son autorité ne fut pas moins grande dans 
XVII. 7 



98 SCOLASÏIQUES. 

l'Église que dans l'école; il mourut en 127/i. Il est le fondateur 
d'un système particulier sur la grâce et la prédestination, 
qu"on appelle le Tliomisnie. 

Donaventure le Franciscain fut contemporain, condisciple et 
rival de Thomas d'Aquin. 11 naquit en 'J221, et fit profession 
en 1*2/13; la pureté de ses mœurs, l'étendue de ses connais- 
sances philosophiques et théologiques, la bonté de son carac- 
tère lui méritèrent les premières dignités dans spn ordre et 
dans l'Église. Il n'en jouit pas longtemps; il mourut en 127/i, 
âgé de cinquante-trois ans. Sa philosophie fut moins futile et 
moins épineuse que dans ses prédécesseurs. Voici quelques-uns 
de ses principes. 

Tout ce qu'il y a de bon et de parfait, c'est un don d'en haut, 
qui descend sur les hommes, du sein du père des lumières. 

Il y a plusieurs distinctions à faire entre les émanations 
gratuites de cette source libérale et lumineuse. 

Quoique toute illumination se fasse intérieurement par la 
connaissance, on peut l'appeler inicrieurc ou cxtcricure, sensi- 
iivc ou mécanique, philosojj/iique ou surnaturelle, de la raison 
ou de la grâce. 

La mécanique inventée pour suppléer à la faiblesse des 
organes est servile ; elle est au-dessous du philosophe ; elle 
comprend l'art d'ourdir des étoffes, l'agriculture, la chasse, la 
navigation, la médecine, l'art scénique, etc. 

La sensitive qui nous conduit à la connaissance des formes 
naturelles par les organes corporels. Il y a un esprit dans les 
nerfs, qui se multiplie et se diversifie en autant de sens que 
l'homme en a reçus. 

La philosophie s'élève aux vérités intelligibles, aux causes 
des choses, à l'aide de la raison et des principes. 

La vérité peut se considérer, ou dans les discours, ou dans 
les choses, ou dans les actions, et la philosophie se diviser en 
rationnelle, naturelle et morale. 

La rationnelle s'occupe de l'un de ces trois objets : expri- 
mer, enseigner ou mouvoir. La grammaire exprime, la logique 
enseigne, la rhétorique meut; c'est la raison qui comprend, ou 
indique, ou persuade. 

Les raisons qui dirigent notre entendement dans ses fonc- 
tions sont ou relatives à la matière, ou à l'esprit, ou à Dieu. 



SCOLASTIQL'ES. 99 

Dans le premier cas, elles retiennent le nom de formelles-^ dans 
le second, on les appelle uitellectucllcs; au troisième, idâiles. 
De Ici trois branches de philosophie naturelle : physique, mathé- 
matique et métaphysique. 

La physique s'occupe de la génération et de la corruption, 
selon les forces de la nature et les éléments des choses. 

Les mathématiques, des abstractions, selon les raisons 
intelligibles. 

La métaphysique de tous les êtres, en tant que réductibles 
à un seul principe dont ils sont émanés, selon des raisons 
idéales, à Dieu qui en fut l'exemplaire et la source, et qui en 
est la iin. 

La vertu a trois points de vue différents : la vie, la famille 
et la multitude ; et la morale est ou monastique, ou écono- 
mique, ou politique. 

La lumière de l'Ecriture nous éclaire sur les vérités salu- 
taires; elle a pour objet les connaissances qui sont au-dessus 
de la raison. 

Quoiqu'elle soit une, cependant il y a le sens mystique et 
spirituel, selon lequel elle est allégorique, morale ou anago- 
gique. 

On peut rappeler toute la morale de l'Ecriture à la géné- 
ration éternelle de Jésus-Christ, à l'incarnation, aux mœurs, à 
l'union ou commerce de l'âme avec Dieu ; de Là les fonctions 
du docteur, du prédicateur et du contemplant. 

Ces six illuminations ont une vespérie ou soirée; il suit un 
septième jour de repos, qui n'a plus de vespérie ou de soirée, 
c'est l'illumination glorieuse. 

Toutes ces connaissances tirent leur origine de la même 
lumière; elles se rappellent à la connaissance des Écritures, 
elles s'y résolvent, y sont contenues et consommées; et c'est 
par ce moyen qu'elles conduisent à l'illumination éternelle. 

La connaissa.nce sensible se rappelle à l'Écriture, si nous 
passons de la manière dont elle atteint son objet à la généra- 
tion divine du verbe; de l'exercice des sens, à la régularité des 
mœurs; et des plaisirs dont ils sont la source, au commerce 
de l'âme et de Dieu. 

Il en est de même de la connaissance mécanique et de la 
connaissance philosophique. 



100 SCOLASTIQUES. 

Les Écritures sont les empreintes de la sagesse de Dieu; la 
sagesse de Dieu s'étend à tout. Il n'y a donc aucune connais- 
sance humaine qui ne puisse se rapporter aux Ecritures et à la 
théologie. Et j'ajouterai aucun homme, quelque sensé qu'il 
soit, qui ne rapporte tous les points de l'espace immense qui 
l'environne au petit clocher de son village. 

Pierre d'Espagne, mieux connu dans l'histoire ecclésias- 
tique sous le nom de Jean XXI, avait été philosophe avant 
que d'être pape et théologien. Trithème dit de lui qu'il enten- 
dait la médecine, et qu'il eût été mieux à côté du lit d'un 
malade que sur la chaire de saint Pierre. Calomnie de moine 
ofTensé; il montra dans les huit mois de son pontificat qu'il 
n'était point au-dessous de sa dignité; il aima les sciences et 
les savants; et tout homme lettré, riche ou pauvre, noble ou 
roturier, trouva un accès facile auprès de lui. Il finit sa vie 
sous les ruines d'un bâtiment qu'il faisait élever à Yiterbe. Il 
a laissé plusieurs ouvrages où l'on voit qu'il était très-versé 
dans la mauvaise philosophie de son temps. 

Roger Bacon fut un des génies les plus surprenants que la 
nature ait produits, et un des hommes les plus malheureux. 
Lorsqu'un être naît à l'illustration, il semble qu'il naisse aussi 
aux supplices. Ceux que la nature signe sont également signés 
par elle pour les grandes choses et pour la peine. Bacon s'appli- 
qua d'abord à la grammaire, à l'art oratoire et k la dialectique. 
Il ne voulut rien ignorer de ce qu'on pouvait savoir en mathé- 
matique. Il sortit de l'Angleterre sa patrie, et il vint en France 
entendre ceux qui s'y distinguaient dans les sciences. Il étudia 
l'histoire, les langues de l'Orient et de l'Occident, la jurispru- 
dence et la médecine. Ceux qui parcourront ses ouvrages le 
trouveront versé dans toute la littérature ancienne et moderne, 
et familier avec les auteurs grecs, latins, hébreux, italiens, 
français, allemands, arabes. Il ne négligea pas la théologie. De 
retour dans sa patrie, il prit l'habit de franciscain ; il ne perdit 
pas son temps à disputer ou à végéter; il étudia la nature, il 
rechercha ses secrets, il se livra tout entier à l'astronomie, à la 
chimie, à l'optique, à la statique ; il fit dans la physique ex- 
périmentale de si grands progrès, qu'on aperçoit chez lui les 
vestiges de plusieurs découvertes qui ne se sont faites que dans 
des siècles très-postérieurs au sien ; mais rien ne montre mieux 



6C0LASTIQUES. 101 

la force de son esprit que celle de ses conjectures. L'art, dit-il, 
peut fournir aux hommes des moyens de naviguer pluspromp- 
temenl et sans le secours de leurs bras que s'ils y en employaient 
des milliers. Il y a telle construction de chars, à l'aide de la- 
quelle on peut se passer d'animaux. On peut traverser les airs 
en volant à la manière des oiseaux. Il n'y a point de poids, 
quelque énormes qu'ils soient, qu'on n'élève ou n'abaisse. Il y 
a des verres qui approcheront les objets, les éloigneront, les 
agrandiront, diminueront ou multiplieront à volonté. Il y en a 
qui réduiront en cendi'es les corps les plus durs. Nous pouvons 
composer avec le salpêtre et d'autres substances un feu parti- 
culier. Les éclairs, le tonnerre et tous ses effets, il les imitera ; 
on détruira, si l'on veut, une ville entière avec une très-petite 
quantité de matière. Ce qu'il propose sur la correction du ca- 
lendrier et sur la quadrature du cercle marque son savoir dans 
les deux sciences auxquelles ces objets appartiennent. Il fallait 
qu'il possédât quelque méthode particulière d'étudier les lan- 
gues grecque et hébraïque, à en juger par le peu de temps qu'il 
demandait d'un homme médiocrement intelligent pour le mettre 
en état d'entendre tout ce que les auteurs grecs et hébreux ont 
écrit de théologie et de philosophie. Un homme aussi au-dessus 
de ses contemporains ne pouvait manquer d'exciter leur jalou- 
sie. L'envie tourmente les hommes de génie dans les siècles 
éclairés; la superstition et l'ignorance font cause commune avec 
elle dans les siècles barbares. Bacon fut accusé de magie ; cette 
calomnie compromettait son repos et sa liberté. Pour pouvoir 
obvier aux suites fâcheuses qu'elle pouvait avoir, il fut obligé 
d'envoyer à Rome ses machines, avec un ouvrage apologétique. 
La faveur du pape ne réduisit pas ses ennemis à l'inaction : ils 
s'adressèrent à son général, qui condamna sa doctrine, supprima 
ses ouvrages et le jeta au fond d'un cachot. On ne sait s'il y 
mourut ou s'il en fut tiré : quoi qu'il en soit, il laissa après lui 
des ouvrages dont on ne devait connaître tout le prix que dans 
des temps bien postérieurs au sien. Roger ou frère Bacon cessa 
d'être persécuté et de vivre en 129/i, à l'âge de soixante-dix- 
huit ans. 

(liUe Colonne, ermite de saint Augustin, fut théologien et 
philosophe scohisliquc. Il étudia sous Thomas d'Aquin ; il eut 
pour condisciple et pour ami Bonaventure : il se lit une si 



102 SCOLAS TIQUES. 

prompte et si grande réputation, que Philippe le lîardi lui con- 
fia l'éducation de son fils ; et Colonne montra par son traité de 
Rcgiminc principnm, qu'il n'était point d'un mérite inférieur à 
cette fonction importante. 11 professa dans l'Université de Paris. 
On lui donna le titre ào, docteur ires- fondé, et il fut résolu dans 
un chapitre général de son ordre qu'on s'y conformerait à sa 
méthode et à ses principes. Il fut créé général en 1*292. Trois 
ans après sa nomination, il abdiqua une dignité incompatible 
avec son goût pour l'étude; son savoir lui concilia les protec- 
teurs les plus illustres. Il fut nommé successivement arche- 
vêque, et désigné cardinal par Boniface YIIl, qu'il avait défendu 
contre ceux qui attaquaient son élection, ciui suivit la résigna- 
tion de Gélestin. Il mourut à Avignon en 131/i. 

Nous reviendrons encore ici sur Jean-Duns Scot, dont nous 
avons déjà dit un mot à l'article Aristotélisme (1). S'il fallait 
juger du mérite d'un professeur par le nombre de ses disciples, 
personne ne lui pourrait être comparé. Il prit le bonnet de doc- 
teur à Paris en J20/i ; il fut chef d'une secte qu'on connaît encore 
aujourd'hui sous le nom de scotistes : il se fit sur la grâce, sur 
le concours de l'action de Dieu et de l'action de la créature, et 
sur les questions relatives à celles-ci un sentiment opposé à 
celui de saint Thomas; il laissa de côté saint Augustin, pour 
s'attacher à Aristote, et les théologiens se divisèrent en deux 
classes, que l'on nomma du nom de leurs fondateurs. Il passe 
pour avoir introduit dans l'Eglise l'opinion de l'immaculée con- 
ception de la Vierge. La théologie et la philosophie de son 
temps, déjcà surchargées de questions ridicules, achevèrent de 
se corrouipre sous Scot, dont la malheureuse subtilité s'exerça 
à inventer de nouveaux mots, de nouvelles distinctions et de 
nouveaux sujets de disputes qui se sont perpétuées en Angle- 
terre au delà des siècles de Bacon et de Ilobbes. 

Nous ajouterons à ces noms de la seconde période de la sco- 
lastique ceux de Simon et de Tournai, de Robert Sorbon, de 
Pierre d'xVbano, de Guillaume Durantis, de Jacques de Ravenne, 
d'Alexandre d'Alexandrie, de Jean le Parisien, de Jean de Naples, 
de François de Mayronis, de Robert le scrutateur, d'Arnauld de 



1. Cet article a été supprimé sur le téiiioignage de >i'aigeoii, qui n"a point nommé 
d'ailleurs son véritable auteur. 



SCOLAST10Ui:S. 103 

Villeneuve, de Jean Bassoles, et de quelques autres qui se sont 
disthif^ués dans les diiïérentes contrées de l'Allemagne. 

Simon de Tounuii réussit par ses subtilités à s'attirer la 
haine de tous les philosophes de son temps, et cà rendre sa re- 
ligion suspecte. F! brouilla l'aristotélisme avec le christianisme, 
et s'amusa à renverser toujours ce qu'il avait établi la veille sur 
les matières les plus graves. Cet homme était violent : il aimait 
le plaisir ; il fut frappé d'apoplexie, et l'on ne manqua pas de 
regarder cet accident comme un châtiment miraculeux de son 
impiété. 

Pierre d'Apono ou d'Abano, philosophe et médecin, fut ac- 
cusé de magie. On ne sait trop pourquoi on lui fit cet honneur. 
Ce ne serait aujourd'hui qu'un misérable astrologue, et un ridi- 
cule charlatan. 

Robert Sorbon s'est immortalisé par la maison qu'il a fon- 
dée, et qui porte son nom. 

Pierre de Taretitiiise ou Iniincent V entra chez les Domi- 
nicains à l'âge de dix ans. 11 savait delà théologie et de la phi- 
losophie. 11 professa en 1225 ces deux sciences avec succès. Il 
fut élevé en 1263 au généralat de son ordre. Il obtint en 1277 
le chapeau, en 128/i il fut élu pape. Il a écrit de l'unité, de la 
forme, de la nature des cieux, de l'éternité du monde, de l'en- 
tendement et de la volonté, et de la jurisprudence canonique. 

(Iiiilhnime Durand ou Dnnmlis, de l'ordre des Dominicains, 
joignit aussi l'étude du droit à celle de la seolastique. 

La seohistique est moins une philosophie particulière qu'une 
méthode d'argumentation syllogistique, sèche et serrée, sous 
laquelle on a réduit l'aristotélisme fourré de cent questions 
puériles. 

La théologie seolastique n'est que la même méthode appli- 
quée aux objets de la théologie, mais embarrassée de péripa- 
tétisme. 

Rien ne put garantir de cette peste la jurisprudence. A peine 
fut-elle assujettie à la rigueur de la dialectique de l'école, qu'on 
la vit infectée de questions ridicules et de distinctions frivoles. 

D'ailleurs on voulait tout ramener aux principes vrais ou 
supposés d'Aristote. 

Rizard Midumbra s'opposa inutilement à l'entrée de la seo- 
lastique dans l'étude du droit civil et canonique : elle se fit. 



10/j SCOLÂSTIQUES. 

Je n'ai rien à dire à' Alexandre d'Alexandrie, ni de Dinus 
de Garbo, sinon que ce furent parmi les ergoteurs de leur temps 
deux hommes merveilleux. 

Jean de Paris ou Quidorl imagina une manière d'expliquer 
la présence réelle du corps de Jésus-Christ au sacrement de 
l'autel. 11 mourut en 130^ à Rome, où il avait été appelé pouf 
rendre compte de ses sentiments. 

Jean de Naples^ François de Mayronis^ Jean Bassoîis furent 
sublimes sur l'univocité de l'être, la forme, la quiddité, la qua- 
lité et autres questions de la même importance. 

Il fallait qu'un homme fût doué d'un esprit naturel bien 
excellent pour résister au torrent de la seolasficjue qui s'enflait 
tous les jours, et se porter à de meilleures connaissances. C'est 
un éloge qu'on ne peut refuser à Robert, surnommé le serula- 
Wnr ■ il se livra à l'étude des phénomènes de la nature; mais 
ce ne fut pas impunément : on intenta contre lui l'accusation 
commune de magie. La condition d'un homme de sens était 
alors bien misérable; il fallait qu'il se coudanmât lui-même à 
n'être qu'un sot, ou à passer pour sorcier. 

Arnauld de Villeneuve naquit avant l'an 1300. Il laissa la 
scolastique ; il étudia la philosophie naturelle, la médecine et la 
chimie. 11 voyagea dans la France sa patrie, en Italie, en Espagne, 
en Allemagne, en Asie et en Afrique. Il apprit l'arabe, l'hébreu, 
le grec: l'ignorance stupide et jalouse ne l'épargna pas. C'est 
une chose bien singulière que la fureur avec laquelle des hommes 
qui ne savaient rien s'entêtaient à croire que quiconque n'était 
pas aussi bête qu'eux avait fait pacte avec le diable. Les moins 
intéressés à perpétuer l'ignorance accréditaient surtout ces 
soupçons odieux. Arnauld de Villeneuve les méprisa d'abord; 
mais lorsqu'il vit Pierre d'Apono entre les mains des inquisiteurs, 
il se méfia de la considération dont il jouissait, et se retira en 
Sicile. Ce fut là qu'il se livra à ses longues opérations que les 
chimistes les plus ardents n'ont pas le courage de répéter. 
On dit qu'il eut le secret de la pierre philosophale. Le temps 
qu'un homme instruit donnera à la lecture de ses ouvrages 
ne sera pas tout à fait perdu '. 

On nonnne parmi les seolasliqiies de l'Allemagne Conrad 

(1) Voyez dans la première Encyclopédie l'excelle.it article Chimie, par Vexel. 

(N.) 



SCOLASTIQUES. 105 

(l'Halberstad. Il faut le louer de s'être occupé de la morale, si 
méprisée, si négligée de ses contemporains, mais bien davantage 
d'en avoir moins cherché les vrais préceptes dans Aristotc que 
dans la nature de l'homme. Le goût de l'utile ne se porte pas 
sur un objet seulement; Coin-ad joignit à l'étude de la morale 
celle de la physique. II était de l'ordre de Saint-Dominique. 11 
satisfit à la curiosité des religieux en écrivant des corps célestes, 
des éléments, ou simples, de quelques mixtes, ou des minéraux, 
ou des végétaux, des animaux et de leurs organes, et de 
l'homme. 

Ilibi (icli remarqua la corruption de l'Lglise dans son ouvrage 
de Cdccndo iiuilo. 

Ecciird^ confondant les opinions d'Aristote avec les dogmes 
de Jésus-Christ, ajoutant do nouveaux mots à ceux qu'on avait 
déjà inventés, tomba dans des sentiments hétérodoxi's que 
Jean XXII proscri\it. 

Nous terminons la seconde époque par Pierre de Dacia, et 
par Alphonse X, roi de Castille. 

Pierre de Daeia fut astronome et calculateur; il eut quel- 
que teinture d'hébreu et de grec. 

Personne n'ignore combien l'astronomie doit à Alphonse • 
(\\n est-ce qui n'a pas entendu nommer du moins les tables 
Alphonsines ? C'est lui qui, considérant les embarras de la 
sphère de Ptolomée, disait que « si Dieu l'avait appelé à son 
conseil, il aurait arrangé le ciel un peu mieux ». 

Troisième période de la philosophie seolastique. — Lorsque 
l'absurdité, soit dans les sciences, soit dans les arts, soit dans la 
religion, soit dans le gouvernement, a été poussée jusqu'à un cer- 
tain point, les hommes en sont frappés, et le mal commence à se 
réparer quand il est extrême. La philosophie et la théologie «ro- 
Idsiiqncs étaient devenues un si abominable fatras, que les bons 
esprits ou s'en dégoûtèrent ou s'occupèrent à les débrouiller. 

CuilUinme Durand commença cette tâche. Il en fut appelé 
le docteur Irès-résola. 11 eut des opinions particulières sur l'état 
des âmes après leur séparation d'avec le corps, et le concours 
de Dieu et de la créature. Il n'en admettait qu'un général : se- 
lon lui, un esprit est dans le lieu; mais ce lieu n'est point 
déterminé. Il convient à son essence d'être partout. Sa présence 
à un corps n'est pas nécessaire, soit pour l'animer, soit pour le 



106 SCOLASTIQUES. 

mouvoir. Sa hardiesse philosophique fit clouter de son orthodoxie 
et de son salut. 

Occam, disciple de Scot, reuouvela la secte des nominaux. 
On l'appela le docteur singulier et invincible^ il professa la 
théologie à Paris au commencement du xiv'' siècle. Il eut des 
idées très-saines sur les deux puissances ecclésiastique et 
civile, et il servit avec zèle Philippe le Bel dans sa querelle avec 
Boniface. 11 en eut une autre sur la propriété des biens religieux 
avec le pape Jean XXII, qui l'anathématisa. Il vint en France, y 
chercha un asile, d'où il eut bientôt occasion de se venger de la 
cour de Rome, en achevant de fixer les limites de l'autorité du 
souverain pontife. 

Celui-ci eut beau renouveler ses excommunications, l'aggra- 
ver, briser des cierges, et le réaggraver, Occam persista à sou- 
tenir que le souverain n'était soumis qu'à Dieu dans les choses 
temporelles. Il se montra en 1330 à la cour de l'empereur Louis, 
qui l'accueillit, et à qui Occam dit : Dé fendez -moi de votre épce, 
et moi je vous défendrai de ma plume. Il a écrit de la logique, 
de la métaphysique et de la théologie. On lui reproche d'avoir 
fait flèche de tout bois, mêlant les pères et les philosophes, les 
auteurs sacrés et les auteurs profanes, les choses divines et les 
choses naturelles, les dogmes révélés et les opinions des hommes, 
le profane et le sacré, l'exotique et le domestique, l'orthodoxe et 
l'hérésie, le vrai et le faux, le clair et l'obscur, plus scrupuleux 
sur son but que sur les moyens. 

Richard Suisset parut vers le milieu du xiv® siècle. Il 
s'appliqua aux mathématiques, et tenta de les appliquer à la 
philosophie naturelle; il ne négligea ni la philosophie, ni la 
théologie de son temps. Il entra dans l'ordre deCîteaux en 1350. 
Bien ne s'alarme plus vite que le mensonge. C'est l'erreur et 
non la vérité qui est ombrageuse. On s'aperçut aisément que 
Suisset suivait une méthode particulière d'étudier et d'ensei- 
gner, et l'on se hâta de le rendre suspect d'hétérodoxie. Le 
moyen qu'uu homme sût l'algèbre, et qu'il remplît sa physique 
de caractères inintelligibles, sans être un magicien ou un athée? 
Cette vile et basse calomnie est aujourd'hui, comme alors, la 
ressource de l'ignorance et de l'envie. Si nos hypocrites, nos 
faux dévots l'osaient, ils condamneraient au feu quiconque entend 
les principes mathématiques de la philosophie de Newton, et 



SCOLASrin LKS. 107 

possède un fossile. Suisset suivit la philosophie d'Âiistote. Il 
commenta sa physique et sa morale ; il introduisit le calcul 
malhrmatique dans la recherche des propriétés des corps, et 
puhHa des astronomiques. II écrivit un ouvrage intitulé le Cal- 
ruldleur. 11 méritait d'être nommé parmi les inventeurs de 
l'algèbre, et il l'eût été, si son livre du CidcuUilcur eût été plus 
commun. On était alors si perdu dans des questions futiles, 
qu'on ne pouvait revenir à de meilleures connaissances. S'il 
paraissait par hasard un ouvrage sensé, il n'était pas lu. Comme 
il n'y a rien qui ne soit susceptible de plus ou de moins, 
Suisset étendit le calcul de la quantité physique à la quantité 
morale. Il compara les intensités et les rémissions des vices et 
des vertus entre elles. Les uns l'en louèrent, d'autres l'en blâ- 
mèrent. Il traite dans son Cdlculdieur de l'intensité et de la 
rémission; des difformes; de l'intensité de l'élément doué de 
deux qualités inégales; de l'intensité du mixte; de la rareté 
et de la densité; de l'augmentation; de la réaction; de la puis- 
sance ; des obstacles de l'action ; du mouvement et du 
minimum'^ du lieu de l'élément; des corps lumineux; de l'ac- 
tion du corps lumineux ; du mouvement local ; d'un milieu non 
résistant; de l'induction d'un degré suprême. Il ne s'agit plus 
ici, comme on voit, d'ecceité, de quiddité, d'entité, ni d'autres 
sottises pareilles. De quelque manière que Suisset ait traité de 
son sujet, du moins il est important. 11 marque une tète sin- 
gulière; et je ne doute point qu'on ne retrouvât dans cet auteur 
le germe d'un grand nombre d'idées dont on s'est fait honneur 
longtemps après lui. 

Bnridan professa la philosophie au temps où Jeanne, épouse 
de Philippe le Bel, se déshonorait par ses débauches et sa 
cruauté. On dit qu'elle appelait à elles les jeunes disciples de 
notre philosophe, et qu'après les avoir épuisés entre ses bras, 
elle les faisait précipiter dans la Seine. On croit que Buridan, 
qui voyait avec chagrin son école se dépeupler de tous ceux 
qui y entraient avec une figure agréable, osa leur proposer cet 
exemple d'un sophisme de position : Bcginain intcrficcrc nolite, 
tùncre, bonuin r.s7;où le verbe timere, renfermé entre deux vir- 
gules, peut également se rapporter à ce qui précède ou à ce 
qui suit, et présenter deux sens en même temps très-opposés. 
Quoi qu'il en soit, il se sauva de France en Allemagne. Tout le 



108 SCOLÂSTIQUES. 

monde connaîl son sophisme de l'âne placé entre deux bottes 
égales de foin. 

Marsile cringhen fut condisciple de Buridan, et défenseur 
comme lui de l'opinion des nominaux. 

Gautier Buley fut appelé le docteur perspicu. 11 écrivit de la 
vie etdesmœursdes philosophes, depuis Thaïes jusqu'à Sénèque, 
ouvrage médiocre. Il fut successivement réaliste et nominal. 

Pierre de Assiac fut encore plus connu parmi les théolo- 
giens que parmi les philosophes. 11 naquit en 1350. 11 fut bour- 
sier au collège de Navarre, docteur en 1380; successivement 
principal, professeur, maîlre de Gerson et de Clémangis ; défen- 
seur de l'immaculée conception, chancelier de l'Université, 
aumônier de Charles VI, trésorier de la Sainte-Chapelle, évêque 
protégé de Boniface IX et de Benoît XIII, père du concile de 
Pise et de Constance, et cardinal. Il fut entêté d'astrologie. 
Tout tourne à mal dans les esprits gauches; il fut conduit à 
cette folie par les livres qu'Aristote a écrits de la nature de 
l'âme, et par quelques connaissances qu'il avait des mathéma- 
tiques. Il lisait tous les grands événements dans les astres. 

Jean Wesscl Gunsfort naquit à Groningue. Il eut des lettres ; 
il sut les langues anciennes et modernes, le grec, le latin, 
l'hébreu, l'arabe, le syriaque, lechaldéen : il parcourut l'ouvrage 
de Platon. Il fut d'abord scotiste, puis occamiste. On ne conçoit 
pas comment cet homme ne prit pas dans Platon le mépris de 
la barbarie scolastique. 11 eut au moins je courage de préférer 
l'autorité de la raison à celle de Thomas, de Bonaventure, et 
des autres docteurs qu'on lui opposait quelquefois. On pourrait 
presque dater de son temps la réforme de la scolastique. Cet 
homme avait plus de mérite qu'il n'en fallait pour être persé- 
cuté, et il le fut. 

Gabriel Biel naquit à Spire. Il ferma la troisième période 
de la philosophie scolastique. 

Nous n'avons rien de particulier à en dire, non plus que de 
Jean Botzell, de Pierre de Verberia, de Jean Contliorp, de 
Grégoire dWrimini^ iV Alphonse Vargas^ de Jean Capréolus^ de 
Jérôme de Ferraris, de Martinus 3Iagisier^ de Jean Ih/ulin, 
de Jacques Abnain, de Robert Ilolcolh, de Nicolas d'Orbilli, 
de Dominique de flandres, de Maurice l'hibernois, et d'une 
infinité d'autres, sinon qu'il n'y eut jamais tant de pénétration 



SCOLASTIQUES. 109 

mal employée, et tant d'esprits gâtés et perdus que sous la 
durée de la pliilosophic scolustiquc. 

11 suit de ce qui précède que cette méthode détestable d'ensei- 
gner et d'étudier infecta toutes les sciences et toutes les contrées. 

Qu'elle donna naissance à une inlinité d'opinions ou puériles, 
ou dangereuses. 

Qu'elle dégrada la philosophie. 

Qu'elle introduisit le scepticisme par la facilité qu'on avait 
de défendre le mensonge, d'obscurcir la vérité, et de disputer 
sur une même question pour et contre. 

Qu'elle introduisit l'athéisme spéculatif et pratique. 

()u'elle ébranla les principes de la morale. 

(Ju'elle ruina la véritable éloquence. 

Qu'elle éloigna les meilleurs esprits des bonnes études. 

Qu'elle entraîna le mépris des auteurs anciens et modernes. 

Qu'elle donna lieu à l'aristotélisme qui dura si longtemps, 
et qu'on eut tant de peine à détruire. 

(Qu'elle exposa ceux qui avaient quelque teinture de bonne 
doctrine aux accusations les plus graves, et aux persécutions les 
plus opiniâtres. 

Qu'elle encouragea à l'astrologie judiciaire. 

Qu'elle éloigna de la véritable intelligence des ouvrages et 
des sentiments d'Aristote. 

Qu'elle réduisit toutes les connaissances sous un aspect bar- 
bare et dégoûtant. 

Que la protection des grands, les dignités ecclésiastiques et 
séculières, les titres honorifiques, les places les plus impor- 
tantes, la considération, les dignités, la fortune, accordées à de 
misérables disputeurs, achevèrent de dégoûter les bons esprits 
des connaissances plus solides. 

Que leur logique n'est (ju'une sophisticaillerie puérile. 

Leur physique, un tissu d'impertinences. 

Leur métaphysique, un galimatias inintelligible. 

Leur théologie naturelle ou révélée, leur morale, leur juris- 
prudence, leur politique, un fatras d'idées bonnes et mauvaises. 

En un mot, que cette philosophie a été une des plus grandes 
plaies de l'esprit humain. 

Qui croirait qu'aujourd'hui même on n'en est pas encore 
bien guéri ? Qu'est-ce que la théologie qu'on dicte sur les bancs? 



110 SCYTHES. 

Qu'est-ce que la philosophie qu'on apprend dans les collèges ? 
La morale, celte partie à laquelle tous les philosophes anciens 
se sont principalement adonnés, y est absolument oubliée. 
Demandez à un jeune homme qui a fait son cours : Qu'est-ce 
que la matière subtile? Il vous répondra; mais ne lui deman- 
dez pas : Qu'est-ce que la vertu? il n'en sait rien. 

SCYTHES, THRÂCES et GÈTES (ruiLosorniE des). Histoire 
de la philosophie. On appelait autrefois du nom général de 
Scythie toutes les contrées septentrionales. Lorsqu'on eut dis- 
tingué le pays des Celtes de celui des Scythes, on ne comprit 
plus sous la dénomination de Scythie que les régions hyperbo- 
réennes situées aux extrémités de l'Europe. Voyez à l'article 
Celi ES ce qui concerne la philosophie de ses peuples. Il ne faut 
entendre ce que nous allons dire ici sur le même sujet que des 
habitants les plus voisins du pôle, c|ue nous avons connus 
anciennement dans l'Asie et l'Europe. 

On a dit d'eux qu'ils ne connaissaient pas de crime plus 
grand que le vol; qu'ils vivaient sous des tentes; que, laissant 
paître au hasard leurs troupeaux, la seule richesse qu'ils eussent, 
ils n'étaient sûrs de rien s'il était pei'mis de voler ; qu'ils ne 
faisaient nul cas de l'or ni de l'argent; qu'ils vivaient de miel 
et de lait; qu'ils ignoraient l'usage de lalaine et des vêtements ; 
qu'ils se couvraient de la peau des animaux dans les grands 
froids; qu'ils étaient innocents et justes, et que, réduits aux 
seuls besoins de la nature, ils ne désiraient rien au delà. 

?\ous nous occuperons donc moins dans cet endroit de l'histoire 
delà philosophie que del'élogede la nature humaine, lorsqu'elle 
est abandonnée à elle-même, sans loi, sans prêtres et sans roi. 

Les Scythes grossiers ont joui d'un bonheur que les peuples 
de la Grèce n'ont point connu. Quoi donc! l'ignorance des vices 
serait-elle préférable à la connaissance de la vertu, et les 
hommes deviennent-ils méchants et malheureux, à mesure que 
leur esprit se perfectionne et que les simulacres de la Divinité 
se dégrossissent parmi eux ? Il y avait sans doute des âmes bien 
perfides et bien noires autourde Jupiter de Phidias; mais la pierre 
brute et informe du Scythe fut quelquefois arrosée du sang 
humain. Cependant, à parler vrai, j'aime mieux un crime atroce 
et momentané qu'une corruption policée et permanente ; un 
violent accès de fièvre, que des taches de gangrène. 



SCYTHES. - 111 

Les Scylhcs ont eu qncl({ae idée de Dieu. Ils ont admis une 
autre vie. Ils en concluaient qu'il valait mieux nioiiiir f[ue de 
vivre : celte opinion ajoutait à leur courage naturel. Ils se 
ix'jouissaient à la vue d'un tombeau. 

Le nom (ÏAbais, .sv^/Af hyperboréen, prêtre d'Apollon, et 
lils de Seule, l'ut célèbre dans la Grèce. Qui est-ce qui n'a pas 
entendu parler de la flèche merveilleuse à l'aide de laquelle il 
ti-aversait sans peine les contrées les plus éloignées; de ses 
vertus contre la peste; du voyage d'Abarls en Grèce et en Italie, 
de son entretien avec Pythagore, du don qu'il lui fit de sa llèclie, 
(U'S conseils qu'il reçut du philosophe en échange ? Pythagore 
reçoit le présent d'Abaris avec dédain et lui montre sa cuisse 
d'or. Il apprend au barbare la physique et la théologie; il lui 
persuade de substituer à ses exstispices la divination par les 
nombres. On les transporte tous les deux à la cour de Phalaris; 
ils y disputèrent, et il se trouve, presque de nos jours, de 
graves personnages qui, partant de ces fables comme de faits 
historiques bien constatés, cherchant à fixer l'époque de la 
fameuse peste de la Grèce, le règne de Phalaris et l'olympiade 
de Pythagore. 

S'il y eut jamais un véritable Abaris; si cet homme n'est 
pas un de ces imposteurs qui couraient alors les contrées, et 
qui en imposaient aux peuples grossiers, il vécut dans la troi- 
sième olympiade. 

Au reste, dans les temps postérieurs, lorsque la religion 
chrétienne s'établit, et que toutes les sectes des philosophes 
s'élevèrent contre elle, on ne manqua pas de réveiller, d'orner 
tous ces prétendus miracles, et de les opposer à ceux de Jésus- 
Christ. Voyez dans Origène Contra Cclsiiin avec quel succès. 

Anacharsis est mieux connu. Il était Scythe, fils de Caduste 
et d'une Grecque, frère du roi des Perses, et de cette tribu de 
la nation qu'on appelait nomades, de leur vie errante et vaga- 
boH'ie; il préféra l'étude delà philosophie à l'empire. Il vint à 
Athènes la première année de la il?'' olympiade; il y trouva 
Toxaris, un de ses compatriotes, qui le présenta à Solon qui 
gouvernait alors, et qui eut occasion de s'apercevoir qu'un Srythe 
ne manquait ni de lumières ni de sagesse. Solon se plut à 
instruire Anacharsis, h l'introduire dans les plus grandes mai- 
sons d'Athènes; et il réussit à lui procurer de l'estime et de la 



112 SCYTHES. 

considération au point qu'il fut le seul barbare à qui les Athé- 
niens accordèrent le droit de bourgeoisie. De son côté Anachar- 
sis reconnut ces services par l'attachement le plus vrai, et par 
l'imitation rigoureuse des vertus de son bienfaiteur ; ce fut un 
homme ferme et sentencieux. Les Grecs en ont raconté bien des 
fables. Anacharsis ne se fixa point dans Athènes, il voyagea: il 
étudia les mœurs des peuples, et reprit le chemin de son pays 
par Cyzique, où il promit des sacrifices à la mère des dieux, dont 
on célébrait la fête dans cette ville, si elle lui accordait un heu- 
reux retour. Arrivé en Scythie, il satisfit à son vœu; mais ses 
compatriotes, qui abhoraient les mœurs étrangères, en furent 
indignés; et Saulnis, son frère, le perça d'une flèche. Il disait 
en mourant : a La sagesse, qui a fait ma sécurité dans la Grèce, a 
fait ma perte dans la Scythie. » Parmi les sciences auxquelles il 
s'était appliqué, il n'avait pas négligé la médecine. Ce ne fut 
point, à proprement parler, un philosophe systématique, mais 
un homme de bien. Comme il était destiné par sa naissance aux 
premiers postes, il avait tourné ses réflexions particulièrement 
vers la politique et la religion. Il écrivit en vers, car c'était l'usage 
de son temps, des lois, de la sobriété et de la guerre. On lui 
fait honneur de quelques inventions mécaniques. Les épîtres 
qu'on lui attribue sentent l'école des sophistes. 

La réputation des Grecs avait attiré Toxaris dans Athènes. Il 
quitta ses parents, sa femme et ses enfants, pour venir consi- 
dérer de près des hommes dont il avait entendu tant de mer- 
veilles. Il s'attacha à Solon, qui ne lui refusa point ses conseils. 
Ce législateur trouva même dans cet homme tant de droiture et 
de candeur, qu'il ne put lui refuser une amitié forte et tendre. 
Toxaris ne retourna point en Scythie; il eut en Grèce la réputation 
de grand médecin. Dans le temps de la peste, il apparut en 
songe à une femme à qui il révéla que le fléau cesserait, si on 
répandait du vin dans les carrefours; on le fit, et la peste cessa. 
On sacrifiait tous les ans, en mémoire de cet événement, un che- 
val blanc sur son tombeau, où quelques malades de la fièvre 
obtinrent leur guérison. 

Mais personne n'eut autant de célébrité et d'autorité chez 
les Scythes que le Gète Zamolxis. Il fut le fondateur de la philo- 
phie parmi eux. Il y accrédita la transmigration des âmes, sys- 
tème qu'il avait appris de Pythagore, ou Pythagore de lui; il 



SCMI-PELAGIENS. 113 

s'en servit j^our accroître leur valeur, par le sentiment de l'im- 
mortalité. Les Tliraces et tous les Barbares l'inspiraient à leurs 
enfants dès la première jeunesse. Les Gètes, à qui il avait doimé 
des lois, le placèrent au rang des dieux. On lui institua des 
sacrifices bien étranges. A certains jours solennels on prenait 
des hommes, on les précipitait, et d'autres les recevaient en 
tombant sur la pointe de leurs javelots : voilà ce qu'ils appe- 
laient envoyer à Zamolxis. 

Il suit de ce que nous savons d'Anacharsis, deToxaris et de 
Zamoixis, que ces hommes furent moins des philosophes que 
des législateurs. 

Il ne faut pas porter le même jugement de Dicéneus; celui- 
ci joignit à l'art de gouverner la connaissance de l'astronomie, 
de la morale et de la physique. 11 fut contemporain du roi Béré- 
beste, qui vivait en même temps que Sylla et Jules César. 

Les Scyl/ies, les Gètes et les Thraces furent instruits autant 
que peuvent l'être des peuples qui vivent toujours en armes. 

SEMI-PLLAGIENS, ou DEMI-PËLAGIEiNS, s. m. pi. {IILst. 
eccl.), Péhigicm mitigés, hérétiques qui, rejetant les erreurs les 
plus grossières des Pclagicus, retenaient quelques-uns de 
leurs principes. 

Saint Prosper, dans une lettre à saint Augustin, les appelle 
reliqidas Pelagii, les restes de Pelage. 

Plusieurs savants hommes dans les Gaules, faute de bien 
prendre le sens de saint Augustin sur la grâce, tombèrent dans 
le semi-pélagianisme. On les appela ^hissilicns ou prc(res de 
Marseille^ parce que ce fut en cette ville que leurs opinions 
prirent naissance. Cassien, qui avait été diacre de Constanti- 
nople, et qui fut ensuite prêtre à Marseille, était le chef des 
Scmi-Pclagiens. Saint Prosper, qui était son contemporain, et 
qui écrivit avec force contre lui, dit que Cassien, voulant garder 
je ne sais quel milieu entre les PHagicns et les orthodoxes, ne 
s'accordait ni avec les uns ni avec les autres. On va en juger 
par l'exposition du semi-pélagianisme. 

Ces hérétiques reconnaissaient premièrement la chute 
d'Adam, le péché originel, et en conséquence l'affaiblissement 
de la liberté; mais ils prétendaient que le péché ne lui avait 
pas tellement donné atteinte, que l'homme ne pût faire de 
lui-même et par ses propres forces quelque chose qui engageât 
xvn. 8 



lU SEMI-PÉLAGIENS. 

Dieu à lui donner sa grâce plutôt qu'à un autre homme. Ils 
pensaient donc que la grâce n'était pas nécessaire pour le com- 
mencement du salut; et par le commencement du salut, ils 
entendaient la foi soit commencée, soit parfaite, le désir du 
salut, et la prière qui obtient la grâce. Crederc cpiœ de 
inedico prœdicantur, desiderare sanitatem et cjiis auxiliuDi 
implorare. Cassien, dans sa treizième conférence, attribuait 
ces trois choses aux seules forces de l'homme. 

2° Ils admettaient la nécessité de la grâce pour les bonnes 
œuvres et pour la persévérance dans ses bonnes œuvres. Les 
uns n'en exceptaient que le commencement du salut; et ce qu'ils 
appelaient le pieiLV mouvement qui les portait à croire, pni)n 
crediditatis a{[ectwn. Les autres prétendaient que non-seule- 
ment la volonté de croire ou le commencement de la foi, mais 
même la volonté spéciale de faire telle ou telle bonne œuvre 
en particulier, ou ce qu'ils appelaient le commencement des 
bonnes œuvres, venait de nous sans la grâce. Voyez Pkédes- 

TINATIEKS. 

3** Ils enseignaient que la grâce du salut n'était pas donnée 
par la pure volonté de Dieu, mais en conséquence de son éter- 
nelle prescience des mérites purement humains dans leur prin- 
cipe; prescience qui déterminait Dieu à accorder la grâce à 
ceux qu'il prévoyait devoir ainsi bien user de leur libre arbitre, 
et qu'ils étendaient jusqu'aux enfants, dont Dieu sauvait les 
uns plutôt que les autres; parce qu'il prévoyait, disaient -ils, 
que les uns, s'ils étaient parvenus jusqu'à l'âge de raison, 
auraient mieux usé de leur libre arbitre que les autres. 

Iv Ils admettaient en Dieu une volonté générale et égale de 
sauver tous les hommes sans discernement, et que Jésus-Christ 
n'avait pas répandu son sang sur la croix plus spécialement 
pour les élus que pour les autres hommes. 

5° Ils erraient sur la prédestination, en prétendant qu'elle 
dépendait de notre persévérance, fondée sur la prévision de nos 
mérites commencés par les seules forces de la nature, et que 
Dieu n'avait point fait de décret pour sauver quelques-unes de 
ses créatures préférablement à d'autres; mais qu'il voulait 
toutes également les sauver, pourvu qu'elles-mêmes le vou- 
lussent. 

Jansénius a mis au monde des erreurs des Pêlagiens 



SENSATIONS. 115 

d'avoir admis une grâce à laquelle la volontr- peut accorder ou 
refuser son consentement; et dans cette imputation, il est lui- 
même tombé dans l'erreur, et l'Eglise a condamné sa cinquième 
proposition qui la renferme. Voyez Jansénisme. 

SEiNSATIONS , s. f. (Mctûphi/siquc). Les sensations sont des 
impressions qui s'excitent en nous à l'occasion des objets exté- 
rieurs. Les philosophes modernes sont bien revenus de l'erreur 
grossière qui revêtait autrclbis les objets qui sont hors de nous 
des diverses sensations que nous éprouvons k leur présence. 
Toute sensation est une perce])tion .-jui ne saurait se trouver 
ailleurs que dans un esprit, c'est-à-dire dans une substance 
qui se sent elle-même, et qui ne peut agir ou pâtir sans s'en 
apercevoir immédiatement. Nos philosophes vont plus loin ; ils 
vous font très-bien remarquer que cette espèce de perception 
que l'on nomme sensation est très-dilïérente d'un côté de celle 
qu'on nomme idée, d'autre coté des actes de la volonté et des 
passions. Les passions sont bien des perceptions confuses qui 
ne représentent aucun objet; mais ces perceptions se terminant 
à l'âme même qui les pi'oduit, l'âme ne les rapporte qu'à elle- 
même, elle ne s'aperçoit alors que d'elle-même, comme étant 
affectée de dilTérentes manières, telles que sont la joie, la 
tristesse, le désir, la haine et l'amour. Les sensations au con- 
traire que l'âme éprouve en soi, elle les rapporte à l'action de 
quelque cause extérieure, et d'ordinaire elles amènent avec 
elles l'idée de quekjue objet. Les sensations sont aussi très- 
distinguées des idées. 

1° Nos idées sont claires; elles nous représentent distinc- 
tement quelque objet qui n'est pas nous : au contraire, nos 
sensations sont obscures; elles ne nous montrent distinctement 
aucun objet, quoiqu'elles attirent notre âme comme hors d'elle- 
même ; car toutes les fois que nous avons quelque sensation^ il 
nous paraît que quelque cause extérieure agit sur notre âme. 

2" Nous sommes maîtres de l'attention que nous donnons à 
nos idées; nous appelons celle-ci, nous renvoyons celle-là; 
nous la rappelons, et nous la faisons demeurer tant qu'il plaît; 
nous lui donnons tel degré d'attention rjue bon nous semble : 
nous disposons de toutes avec un empire aussi souverain qu'un 
curieux dispose des tableaux de son cabinet. Il n'i'u va pas 
ainsi de nos sensations; l'attention que nous leur donnons est 



116 SENSATIONS. 

involontaire, nous sommes forcés de la leur donner: notre 
âme s'y applique, tantôt plus, tantôt moins, selon que la sen- 
sation elle-même est ou faible ou vive. 

3° Les pures idées n'emportent aucune sensation, pas 
même celles qui nous représentent les corps ; mais les sensa- 
tions ont toujours un certain rapport à l'idée du corps ; elles 
sont inséparables des objets corporels, et l'on convient géné- 
ralement qu'elles naissent à l'occasion de quelque mouvement 
des corps, et en particulier de celui que les corps extérieurs 
communiquent au nôtre. 

[\° Nos idées sont simples, ou se peuvent réduire à des 
perceptions simples ; car comme ce sont des perceptions claires 
qui nous ofirent distinctement quelque objet qui n'est pas 
nous, nous pouvons les décomposer jusqu'à ce que nous 
venions à la perception d'un objet simple et unique, qui est 
comme un point que nous apercevons tout entier d'une seule 
vue. Nos sensations au contraire sont confuses ; et c'est ce qui 
fait conjecturer que ce ne sont pas des perceptions simples, 
quoi qu'en dise le célèbre Locke. Ce qui aide à la conjecture, 
c'est que nous éprouvons tous les jours des sensations qui nous 
paraissent simples dans le moment même, mais que nous 
découvrons ensuite ne l'être nullement. On sait, par les ingé- 
nieuses expériences que le fameux chevalier Newton a faites 
avec le prisme, qu'il n'y a que cinq couleurs primitives. Cepen- 
dant, du différent mélange de ces cinq couleurs, il se forme 
cette diversité infinie de couleurs que l'on admire dans les 
ouvrages de la nature, et dans ceux des peintres, ses imitateurs 
et ses rivaux, quoique leur pinceau le plus ingénieux ne puisse 
jamais l'égaler. A cette variété de couleurs, de teintes, de 
nuances, répondent autant de sensations distinctes, que nous 
prendrions pour sensations simples, aussi bien que celle du 
rouge et du vert, si les expériences de Newton ne démontraient 
que ce sont des perceptions composées de celles des cinq cou- 
leurs originales. Il en est de même des tons dans la musique. 
Deux ou plusieurs tons de certaine espèce venant à frapper en 
même temps l'oreille produisent un accord : une oreille fine 
aperçoit à la fois ces tons différents sans les bien distinguer; 
ils s'y unissent et s'y fondent l'un dans l'autre; ce n'est pro- 
prement aucun de ces deux tons qu'elle entend; c'est un 



SENSATIONS. 117 

mélange agréable qui se fait des deux, d'où résulte une troi- 
sième scnsatioiK qui s'appelle accconU syniplionie : un homme 
qui n'aurait jamais ouï ces tons séparément prendrait la sen- 
sation que fait naître leur accord pour une simple perception. 
Elle ne le serait pourtant pas plus que la couleur violette, qui 
résulte du rouge et du bleu mélangés sur une surface par 
petites portions égales. Toute sensation, celle du ton, par 
exemple, ou de la lumière en général, quelque simple, quelque 
indivisible qu'elle nous paraisse, est un composé d'idées, est 
un assemblage ou amas de petites perceptions qui se suivent 
dans notre âme si rapidement, et dont chacune s'y arrête si 
peu, ou qui s'y présente à la fois en si grand nombre, que 
l'âme, ne pouvant les distinguer l'une de l'autre, n'a de ce 
composé qu'une seule perception très-confuse, par égard aux 
petites parties ou perceptions qui forment ce composé; mais 
d'autre côté, très-claire, en ce que l'âme la distingue nette- 
ment de toute autre suite ou assemblage de perceptions; d'où 
vient que chaque sensation confuse, à la regarder en elle- 
même, devient très-claire, si vous l'opposez à une sensation 
différente. Si ces perceptions ne se succédaient pas si rapide- 
ment l'une à l'autre, si elles ne s'offraient pas à la fois en si 
grand nombre, si l'ordre dans lequel elles s'offrent et se 
succèdent ne dépendait pas de celui des mouvements exté- 
rieurs, s'il était au pouvoir de l'âme de le changer; si tout cela 
était, les sensations ne seraient plus que de pures idées, qui 
représenteraient divers ordres de mouvement. L'âme se les 
représente bien, mais en petit, mais dans une rapidité et une 
abondance qui la confond, qui l'empêche de démêler une idée 
d'avec l'autre, quoiqu'elle soit vivement frappée du tout 
ensemble, et qu'elle distingue très-nettement telle suite de 
mouvements d'avec telle autre suite, tel ordre, tel amas de 
perfections d'avec tel autre ordre et tel autre amas. 

Outre cette première question, où l'on agite si les sensa- 
tions sont des idées, on en peut former plusieurs autres, tant 
cette matière devient féconde quand on la creuse de plus en 
plus. 

i° Les impressions que notre âme reçoit à l'occasion des 
objets sensibles sont-elles arbitraires? Il paraît clairement que 
non, dès qu'il y a une analogie entre nos sensations et les 



118 SENSATIONS. 

mouvements qui les causent, et dès que ces mouvements sont, 
non la simple occasion, mais l'objet même de ces perfections 
confuses. Elle paraîtra, cette analogie, si d'un côté nous com- 
parons ces sensations entre elles, et si d'autre côté nous com- 
parons entre eux les organes de ces se}isations, et l'impression 
qui se fait sur ces différents organes. La vue est quelque 
chose de plus délicat et de plus habile que l'ouïe; l'ouïe a 
visiblement un. pareil avantage sur l'odorat et sur le goût; et 
ces deux derniers genres de sensation l'emportent par le même 
endroit sur celui du toucher. On observe les mêmes différences 
entre les organes de nos sens, pour la composition de ces 
organes, pour la délicatesse des nerfs, pour la subtilité et la 
vitesse des mouvements, pour la grosseur des corps extérieurs 
qui affectent immédiatement ces organes. L'impression corpo- 
relle sur les organes des sens n'est qu'un tact plus ou moins 
subtil et délicat, à proportion de la nature des organes qui en 
doivent être affectés. Celui qui fait la vision est le plus léger 
de tous; le bruit et le son nous touchent moins délicatement 
que la lumière et les couleurs; l'odeur et la saveur encore 
moins délicatement que le son ; le froid et le chaud, et les 
autres qualités tactiles, font l'impression la plus forte et la 
plus rude. Dans tous, il ne faut que différents degrés de la 
même sorte de mouvement pour faire passer l'càme du plaisir 
à la douleur; preuve que le plaisir et la douleur, ce qu'il y 
a d'agréable et de désagréable dans nos sensations, est parfai- 
tement analogue aux mouvements qui les produisent, ou, pour 
mieux dire, que nos sensations ne sont que la perception 
confuse de ces divers mouvements. D'ailleurs, à comparer nos 
sensations entre elles, on y découvre des rapports et des diffé- 
rences qui marquent une analogue parfaite avec les mouve- 
ments qui les produisent, et avec les organes qui reçoivent ces 
mouvements. Par exemple, l'odorat et le goût s'avoisinent 
beaucoup, et tiennent assez l'un de l'autre. L'analogie qui se 
remarque entre les sens et les couleurs est beaucoup plus 
sensible. Il faut à présent venir aux autres questions, et entrer 
de plus en plus dans la nature des sensations. 

Pourquoi, dit-on, l'âme rapporte-t-elle ses sensations à 
quelque cause extérieure? pourquoi ces sensations sont-elles 
inséparables de l'idée de certains objets? pourquoi nous impri- 



SENSATIONS. 119 

ment-elles si fortement ces idées, et nous font-elles regarder 
ces objets comme existants hors de nous? Bien plus, pourquoi 
regardons-nous ces objets non-seulement comme la cause, mais 
comme le sujet de ces sensations? D'où vient enfin que la sen- 
sation est si mêlée avec l'idée de l'objet même, que, quoique 
l'objet soit distingué de notre âme, et que la sensation n'en soit 
point distinguée, il est extrêmement difficile, ou même impos- 
sible à notre âme, de détacher la sensation d'avec l'idée de cet 
objet ; ce qui a principalement lieu dans la vision. On ne saurait 
presque pas plus s'empêcher, quand on voit un cercle rouge^ 
d'attribuer au cercle la rougeur qui est notre propre sensation^ 
que de lui attribuer la rondeur, qui est la propriété du cercle 
même. Tant de questions k éclaircir touchant les sensations 
])rouvent assez combien cette matière est épineuse. Voici à peu 
près ce qu'on y peut répondre de plus raisonnable. 

Les sensations font sortir l'âme hors d'elle-même, en lui 
donnant l'idée confuse d'une cause extérieure qui agit sur elle, 
parce que les sensations sont des perceptions involontaires; 
l'âme, en tant qu'elle sent, est passive, elle est le sujet d'une 
action; il y a donc hors d'elle un agent. Quel sera cet agent? 
Il est raisonnable de le concevoir proportionné à son action, et 
de croire qu'à différents effets répondent différentes causes; 
que les sensations sont produites par des causes aussi diverses 
entre elles que le sont les sensations mêmes. Sur ce principe, 
la cause de la lumière doit être autre que la cause du feu ; celle 
qui excite en moi la sensation du jaune doit n'être pas la même 
f[ue celle qui me donne la sensation du violet. 

Nos sensations étant des perceptions représentatives d'une 
infinité de petits mouvements indiscernables, il est naturel 
qu'elles amènent avec elles l'idée claire ou confuse du corps 
dont celle du mouvement est inséparable, et que nous regar- 
dions la matière, en tant qu'agitée par ces divers mouvements, 
comme la cause universelle de nos sensations, en même temps 
qu'elle en est l'objet. 

Tue autre conséquence qui n'est pas moins naturelle, c'est 
qu'il arrive de là que nos sensations sont la preuve la plus 
convaincante que nous ayons de l'existence de la matière. C'est 
par elles que Dieu nous avertit de notre existence; car, quoique 
Dieu soit la cause universelle et immédiate qui agit sur notre 



120 SENSATION'S. 

âme sur laquelle, quand on y pense, on voit bien que la 
matière ne peut agir réellement et physiquement; quoiqu'il 
suffise des seules se?isatwnf! que nous recevons à chaque moment 
pour démontrer qu'il y a hors de nous un esprit dont le pou- 
voir est infini; cepepdant la raison pour laquelle cet esprit tout- 
puissant assujettit notre âme à cette suite si variée, mais si 
réglée, de perceptions confuses qui n'ont que des mouvements 
pour objet, cette raison ne peut être prise d'ailleurs que de ces 
mouvements mêmes, qui arrivent en effet dans la matière actuel- 
lement existante ; et le but de l'esprit infini, qui n'agit jamais au 
hasard, ne peut être autre que de nous manifester l'existence 
de cette matière avec ces divers mouvements. Il n'y a point de 
voie plus propre pour nous instruire de ce fait. L'idée seule de 
la matière nous découvrirait bien sa nature, mais ne nous 
apprendrait jamais son existence, puisqu'il ne lui est point 
essentiel d'exister; mais l'application involontaire de notre âme 
à cette idée, revêtue de celle d'une infinité de modifications et 
de mouvements successifs, qui sont arbitraires et accidentels à 
cette idée, nous conduit infailliblement à croire qu'elle existe 
avec toutes ses diverses modifications. L'âme, conduite par le 
Créateur dans cette suite réglée de perceptions, est convaincue 
qu'il doit y avoir un monde matériel hors d'elle, qui soit le 
fondement, la cause exemplaire de cet ordre, et avec lequel ces 
perceptions aient un rapport de vérité. Ainsi, quoique dans 
l'immense variété d'objets que les sens présentent à notre esprit, 
Dieu seul agisse sur notre esprit, chaque objet sensible avec 
toutes ses propriétés peut passer pour la cause de la sensation 
que nous en avons, parce qu'il est la raison suffisante de cette 
perception, et le fondement de sa vérité. 

Si vous m'en demandez la raison, je vous répondrai que c'est : 
1" Parce que nous éprouvons dans mille occasions qu'il y 
a des s('nsafio)is qui entrent par force dans notre âme, tandis 
qu'il y en a d'autres dont nous disposons librement, soit en les 
rappelant, soit en les écartant, selon qu'il nous en prend envie. 
Si à midi je tourne les yeux vers le soleil, je ne saurais éviter 
de recevoir les idées que la lumière du soleil produit alors en 
moi; au lieu que si je ferme les yeux, ou que je sois dans une 
chambre obscure, je peux rappeler dans mon esprit, quand je 
veux, les idées de la lumière ou du soleil, que des sensations 



SENSATIONS. 121 

pivcédentes avaient placées dans nia mémoire ; et qne je peux 
quitter ces idées, quand je veux, pour me fixer à l'odeur d'une 
rose, ou au goiit du sucre. Il est évident que cette diversité de 
voies par lesquelles nos sensations s'introduisent dans l'âme 
suppose que les unes sont produites en nous par la vive impres- 
sion des objets extérieurs, impression qui nous maîtrise, qui 
nous pi-évient, et qui nous guide de gré ou de force; et les 
autres, par le simple souvenir des impressions qu'on a déjà 
ressenties. Outre cela, il n'y a personne qui ne sente en soi- 
même la dilTérence qui se trouve entre contempler le soleil, 
selon qu'il en a l'idée dans sa mémoire, et le regarder actuel- 
lement: deux choses dont la perception est si distincte dans l'es- 
prit, que peu de ses idées sont plus distinctes les unes des 
autres. Il reconnaît donc certainement qu'elles ne sont pas 
toutes deux un effet de sa mémoire, ou des productions de son 
esprit, ou dépures fantaisies formées en lui-même; mais que 
la vue du soleil est produite par une cause. 

'2° Parce qu'il est évident que ceux qui sont destitués des 
organes d'un certain sens ne peuvent jamais faire que les idées 
qui appartiennent à ce sens soient actuellement produites dans 
leur esprit. C'est une vérité si manifeste, qu'on ne peut la 
révoquer en doute; et par conséquent, nous ne pouvons douter 
que ces perceptions ne nous viennent dans l'esprit par les 
organes de ce sens, et non par aucune autre voie. Il est visible 
que les organes ne les produisent pas ; car si cela était, les yeux 
d'un homme produiraient des couleurs dans les ténèbres, et son 
nez sentirait des roses en hiver. Mais nous ne voyons pas que 
personne acquière le goût des (numiis avant qu'il aille aux Indes 
où se trouve cet excellent fruit, et qu'il en goûte actuellement. 

3" Parce que le sentiment du plaisir et de la douleur nous 
affecte bien autrement que le simple souvenir de l'un et de 
l'autre, ^os sensations nous donnent une certitude évidente de 
quelque chose de plus que d'une simple perception intime, et 
ce plus est une modification, laquelle, outre une particulière 
vivacité de sentiment, nous exprime l'idée d'un être qui existe 
actuellement hors de nous, et que nous appelons corps. Si le plaisir 
ou la douleur n'étaient pas occasionnés par des objets extérieurs, 
le retour des mêmes idées devrait toujours être accompagné des 
mêmes sensations. Or cependant cela n'arrive point ; nous nous 



122 SENSATIOiNS. 

ressouvenons de la douleur que cause la faim, la soif et le mal 
de tête, sans en ressentir aucune incommodité; nous pensons 
aux plaisirs que nous avons goûtés, sans être pénétrés ni rem- 
plis par des sentiments délicieux. 

li° Parce que nos sens, eu plusieurs cas, se rendent témoi- 
gnage l'un à l'autre de la vérité de leurs rapports touchant 
l'existence des choses sensibles qui sont hors de nous. Celui qui 
voit le feu peut le sentir; et s'il doute que ce ne soit autre 
chose qu'une simple imagination, il peut s'en convaincre en 
mettant dans le feu sa propre main, qui certainement ne pour- 
rait jamais ressentir une douleur si violente à l'occasion d'une 
pure idée ou d'un simple fantôme, h moins que cette douleur 
ne soit elle-même une imagination, qu'il ne pourrait pourtant 
pas rappeler dans son esprit, en se représentant l'idée de la 
brûlure après qu'elle a été guérie. 

Ainsi, en écrivant ceci, je vois que je puis changer les appa- 
rences du papier, et en traçant des lettres, dire d'avance quelle 
nouvelle idée il présentera à l'esprit dans le moment suivant, 
par le moyen de quelques traits que j'y ferai avec la plume ; 
mais j'aurai beau imaginer ces traits, ils ne paraîtront point, si 
ma main demeure en repos, ou si je ferme les yeux, en remuant 
ma main ; et ces caractères une fois tracés sur le papier, je ne 
puis plus éviter de les voir tels qu'ils sont, c'est-cà-dire d'avoir 
les idées de telles et telles lettres que j'ai formées. D'où il s'en- 
suit visiblement que ce n'est pas un jeu de mon imagination, 
puisque je trouve que les caractères qui ont été tracés selon la 
fantaisie de mon esprit ne dépendent plus de cette fantaisie, et 
ne cessent pas d'être, dès que je viens à me figurer qu'ils ne 
sont plus ; mais qu'au contraire ils continuent d'aiïecter mes 
sens constamment et régulièrement, selon la figure que je leur 
ai donnée. Si vous ajoutez à cela que la vue de ces caractères 
fera prononcera un autre homme les mêmes sons que je m'étais 
proposL' de leur faire signifier, on ne pourra douter que ces mots 
que j'écris n'existent réellement hors de moi, puisqu'ils pro- 
duisent ceLte longue suite de sons réguliers dont mes oreilles 
sont actuellement frappées, lesquels ne sauraient être un effet 
de mon imagination, et que ma mémoire ne pourrait jamais rete- 
nir dans cet ordre. 

5° Parce que s'il n'y a point de corps, je ne conçois pas 



SENSATIONS. 123 

pourquoi, ayant songé dans le temps que j'appelle veille que 
quelqu'un est mort, jamais il ne m'arrivera plus de songer qu'il 
est vivant, que je m'entretiens et que je mange avec lui, pen- 
dant tout le temps que je veillerai, et que je serai en mon bon 
sens. Je ne comprends pas aussi pourquoi, ayant commencé à 
songer que je voyage, mon égarement enfantera de nouveaux 
chemins, de nouvelles villes, de nouveaux hôtes, de nouvelles 
maisons; pourquoi je ne croirai jamais me trouver dans le lieu 
d'où il semble que je sois parti. Je ne sais pas mieux comment 
il se peut faire qu'en croyant lire un poëme épique, des tragé- 
dies et des comédies, je fasse des vers excellents, et que je pro- 
duise une infmité de belles pensées, moi dont l'esprit est si 
stérileet si grossier dans tous les autres temps. Ce qu'il y a déplus 
étonnant, c'est qu'il dépend de moi de renouveler toutes ces 
merveilles quand il me plaira. Que mon esprit soit bien disposé 
ou non, il n'en pensera pas moins bien, pourvu qu'il s'imagine 
lire dans un li\ l'e. Cette imagination est toute sa ressource, tout 
son talent. A la faveur de cette illusion, je lirai tour à tour 
Pascal, Bossuet, Fénelon, Corneille, Racine, Molière, etc.; en 
un mot, tous les plus beaux génies, soit anciens, soit modernes, 
qui ne doivent être pour moi que des hommes chimériques, sup- 
posé que je sois le seul être au monde, et qu'il n'y ait point de 
corps. Les traités de paix, les guerres qu'ils terminent, le feu, 
les remparts, les armes, les blessures ; chimères que tout cela. 
Tous les soins qu'on se donne pour s'avancer dans la connais- 
sance des métaux, des plantes et du corps humain, tout cela ne 
nous fera faire des progrès que dans le pays des idées. Il n'y a 
ni fibres, ni sucs, ni fermentations, ni graines, ni animaux, ni 
couteaux pour les disséquer, ni microscopes pour les voir; mais 
moyennant l'idée d'un microscope, il naîtra en moi des idées 
d'arrangements merveilleux dans de petites parties idéales. 

Je ne nie pourtant pas qu'il ne puisse y voir des hommes 
qui, dans leurs sombres méditations, se sont tellement affaiblis 
l'esprit par des abstractions continuelles, et, si je l'ose dire, 
tellement alambiqué le cerveau par des possibilités métaphy- 
siques, qu'ils doutent effectivement s'il y a des corps. Tout ce 
que l'on peut dire de ces contemplatifs, c'est qu'à force de 
réflexions ils ont perdu le sens commun, méconnaissant une 
première vérité dictée par le sentiment de la nature, et qui se 



124 SENSATIONS. 

trouve justifiée par le concert unanime de tous les hommes. 

Il est vrai qu'on peut former des difficultés sur l'existence 
de la matière; mais ces difficultés montrent seulement les 
bornes de l'esprit humain avec la faiblesse de notre imagination. 
Combien nous propose-t-on de raisonnements qui confondent 
les nôtres, et qui cependant ne font et ne doivent faire aucune 
impression sur le sens commun? parce que ce sont des illusions 
dont nous pouvons bien apercevoir la fausseté par un senti- 
ment irréprochable de la nature; mais non pas toujours la dé- 
montrer par une exacte analyse de nos pensées. Rien n'est plus 
ridicule que la vaine confiance de certains esprits qui se préva- 
lent de ce que nous ne pouvons rien répondre à des objections, où 
nous devons être persuadés, si nous sommes sensés, que nous 
ne pouvons rien comprendre. 

N'est- il pas bien surprenant que notre esprit se perde dans 
l'idée de l'infini ? un homme tel que Bayle aurait prouvé à qui 
l'eût voulu écouter que la vue des objets terrestres était impos- 
sible. Mais ces difficultés n'auraient pas éteint le jour; et l'on 
n'en eût pas moins fait usage du spectacle de la nature, parce 
que les raisonnements doivent céder à la lumière. Les deux ou 
trois tours que fit dans l'auditoire Diogène le cynique réfutent 
mieux les vaines subtilités qu'on peut opposer au mouvement 
que toutes sortes de raisonnements. 

Il est assez plaisant devoir des philosophes faire tous leurs 
efforts pour nier l'action qui leur communique, ou qui imprime 
régulièrement en eux la vue de la nature, et douter de l'exis- 
tence des lignes et des angles sur lesquels ils opèrent tous les 
jours. 

En admettant une fois l'existence des corps comme une suite 
naturelle de nos différentes sensaïions, on conçoit pourquoi, 
bien loin qu'aucune sm^/z/Zo/? soit seule et séparée de toute idée, 
nous avons tant de peine à distinguer l'idée d'avec la sensation 
d'un objet; jusque-là que, par espèce de contradiction, nous 
revêtons l'objet même de la perception dont il est la cause, en 
appelant le soleil lumineux, et regardant l'émail d'un parterre 
comme une chose qui appartient au parterre plutôt qu'à notre 
âme, quoique nous ne supposions point dans les fleurs de ce 
parterre une perception semblable à celle que nous en avons. 
"Voici le mystère : La couleur n'est qu'une manière d'apercé- 



SENSATIONS. 125 

voiries Ileurs; c'est une modification de l'idée que nous en avons 
en tant que cette idée apiîartient à notre âme. L'idée de l'objet 
n'est pas l'objet même. L'idée que j'ai d'un cercle n'est pas ce 
cercle, puisque ce cercle n'est pas une manière d'être de mon 
âme. Si donc la couleur sous laquelle je vois ce cercle est aussi 
une perception ou manière d'être de mon âme, la couleur ap- 
partient à mon âme, en tant qu'elle aperçoit ce cercle, et non au 
cercle aperçu. D'où vient donc que j'attribue la rougeur au cer- 
cle aussi bien que la rondeur; n'y aurait-il pas dans ce cercle 
quelque chose en vertu de quoi je ne le vois qu'avec une sen- 
sation de couleur, et de la couleur rouge plutôt que de la cou- 
leur violette ? Oui sans doute, et c'est une certaine modification 
de mouvement imprime sur mon œil, laquelle ce cercle a la vertu 
de produire, parce que sa superlicie ne renvoie à mon œil que 
les rayons propres à y produire des secousses, dont la percep- 
tion confuse est ce que l'on appelle rouge. J'ai donc à la fois 
idée et sensation du cercle. 

Par l'idée claire et distincte, je vois le cercle étendu et rond, 
et je lui attribue ce que j'y vois clairement, l'étendue et la 
rondeur. Par la sf/m/Zf^?;?, j'aperçois confusément une multitude 
et une suite de petits mouvements que je ne puis discerner, 
qui me réveillent l'idée claire ducercle, mais qui me le montrent 
agissant sur moi d'une certaine manière. Tout cela est vrai; 
mais voici l'erreur : dans l'idée claire du cercle, je distingue le 
cercle de la perception que j'en ai ; mais dans la perception con- 
fuse des petits mouvements du nerf optique, causés par les 
rayons lumineux que le cercle a réfléchis, comme je ne vois point 
d'objet distinct, je ne puis aisément distinguer cet objet, c'est- 
à-dire cette suite rapide de petites secousses, d'avec la percep- 
tion que j'en ai : je confonds aussitôt ma perception avec son 
objet; et comme cet objet confus, c'est-à-dire cette suite de 
petits mouvements, tient à l'objet principal, que j'ai raison de 
supposer hors de moi comme cause de ces petits mouvemeius, 
j'attache aussi la perception confuse que j'en ai à cet objet 
principal, et je le revêts, pour ainsi dire, du sentiment de cou- 
leur qui est dans mon âme, en regardant ce sentiment de cou- 
leur comme une propriété ilon de mon âme, mais de cet objet. 
Ainsi, au lieu que je devrais dire : le rouge est en moi une ma- 
nière d'apercevoir le cercle, je dis : le rouge est une manière 



12G SENSATIONS. 

d'être du cercle aperçu. Les couleurs sout un enduit dont nous 
couvrons les objets corporels; et comme les corps sont le sou- 
tien de ces petits mouvements qui nous manifestent leur exis- 
tence, nous regardons ces mêmes corps comme le soutien de la 
perception confuse que nous avons de ces mouvements, ne pou- 
vant, comme cela arrive toujours dans les perceptions confuses, 
séparer l'objet d'avec la perception. 

La remarque que nous venons de faire sur l'erreur de noire 
jugement, par rapport aux perceptions confuses, nous aide 
à comprendre pourquoi, l'âme ayant une telle sensation de 
son propre corps, se confond avec lui, et lui attribue ses pro- 
pres sensations. C'est que d'un côté elle a l'idée claire de son 
coi'ps, et le dislingue aisément d'elle-même; d'autre côté, elle 
a un amas de perceptions indistinctes qui ont pour objet l'éco- 
nomie générale des mouvements qui se passent dans toutes les 
parties de ce corps; de là vient qu'elle attribue au corps dont 
elle a en gros l'idée distincte ces mêmes perceptions confuses, 
et croit que le corps se sent lui-même, tandis que c'est elle qui 
sent le corps. De là vient qu'elle s'imagine que l'oreille entend, 
que l'œil voit, que le doigt souflre la douleur d'une piqûre, 
tandis que c'est l'âme elle-même en tant qu'attentive aux mou- 
vements du corps qui fait tout cela. 

Pour les objets extérieurs, l'âme n'a avec eux qu'une union 
médiate, qui la garantit plus ou moins de l'erreur, mais qui ne 
l'en sauve pas tout à fait. Elle les discerne d'avec elle-même, 
parce qu'elle les regarde comme les causes des divers change- 
ments qui lui arrivent; cependant elle se confond encore avec 
eux à quelques égards, en leur attribuant ses sensations de cou- 
leur, de son, de chaleur, comme leurs propriétés inhérentes, 
par la même raison qui la faisait se confondre elle-même avec 
son corps, en disant bonnement : c'est mon œil qui voit les cou- 
leurs, c'est mon oreille qui entend les sons, etc. 

Mais d'où vient qu'il arrive que parmi nos sensations 
diverses nous attribuons les unes aux objets extérieurs, d'autres 
à nous-mêmes, et que par rapport à quelques-unes nous sommes 
indécis, ne sachant trop qu'en croire, lorsque nous n'en ju- 
geons que par les sens ? Le Père Malebranche distingue trois 
sortes de sensations: les unes fortes et vives, les autres faibles 
et languissantes, et enfin des moyennes entre les unes et les 



si:ntimeiNt IiNTime. 127 

autres. Les sensations fortes et vives sont celles qui r-toniient 
l'esprit et (jui le réveillent avec quelque force, parce qu'elles 
lui sont fort agréables ou fort incommodes; or l'àme ne peut 
s'empêcher de reconnaître que de telles sensations lui appar- 
tiennent en quelque façon. Ainsi elle juge que le froid et le 
chaud ne sont pas seulement dans la glace et dans le feu, mais 
qu'ils sont aussi dans ses propres mains. Pour les sensations . 
faibles, qui touchent fort peu l'âme, nous ne croyons pas qu'elles 
nous appartiennent, ni qu'elles soient dans notre propre corps, 
mais seulement dans les objets que nous en revêtons. La raison 
pour laquelle nous ne voyons point d'abord que les couleurs, 
les odeurs, les saveurs, et toutes les autres sensations, sont des 
modifications de notre âme, c'est que nous n'avons point d'idée 
claire de cette âme. Cette ignorance fait que nous ne savons 
point par une simple vue, mais par le seul raisonnement, si la 
lumière, les couleurs, les sons, les odeurs, sont ou ne sont pas 
des modifications de notre âme. Mais pour les sensations vives, 
nous jugeons facilement qu'elles sont en nous, à cause que nous 
sentons bien qu'elles nous touchent, et que nous n'avons pas 
besoin de les connaître par leurs idées pour savoir qu'elles nous 
appartiennent. Pour les sensations mitoyennes, qui touchent 
l'âme médiocrement, comme une grande lumière, un son vio- 
lent, l'âme s'y trouve fort embarrassée. 

Si vous demandez à ce Père pourquoi cette institution du 
Créateur, il vous répondra (pie les fortes sensations étant 
capables de nuire à nos membres, il est à propos que nous 
soyons avertis quand ils en sont attaqués, afin d'empêcher qu'ils 
n'en soient offensés; mais il n'en est pas de même des couleurs, 
qui ne peuvent d'ordinaire blesser le fond de l'œil où elles se 
rassemblent, et par conséquent il nous est inutile de savoir 
qu'elles y sont peintes. Ces couleurs ne nous sont nécessaires 
que pour connaître plus distinctement les objets, et c'est pour 
cela que nos sens nous portent à les attribuer seulement aux 
objets. Ainsi les jugements, conclut-il, auxquels les impressions 
de nos sens nous portent, sont très justes, si on les considère 
par rapport à la conservation du corps; mais tout à fait bizarres 
et très-éloignés de la vérité, si on les considère par rapport à 
ce que les corps sont en eux-mêmes. 

SENTIMENT INTLME {Métajjhysique). Le sentiment intime 



1P.8 SENTIMENT INTIME. 

que chacun de nous a de sa propre existence, et de ce qu'il 
éprouve en lui-même, c'est la première source et le premier 
principe de toute vérité dont nous soyons susceptibles. 11 n'en 
est point de plus immédiat, pour nous convaincre que l'objet 
de notre pensée existe aussi réellement que notre pensée même, 
puisque cet objet et notre pensée, et le sentiment intime que 
nous en avons, ne sont réellement que nous-mêmes qui pensons, 
qui existons, et qui en avons le sentiment. Tout ce qu'on vou- 
drait dire afin de prouver ce point ou de l'éclaircir davantage 
ne ferait que l'obscurcir; de même que si l'on voulait trouver 
quelque chose de plus clair que la lumière et aller au delà, on 
ne trouverait plus que ténèbres. 

Il faut nécessairement demeurer à cette première règle qui 
se discerne par elle-même dans le plus grand jour, et qui pour 
cette raison s'appelle évidence au suprême degré. Les sceptiques 
auraient beau objecter qu'ils doutent s'ils existent : ce serait 
perdre le temps que de s'amuser à leur faire sentir leur folie, 
et de leur dire que s'ils doutent de tout, il est donc vrai qu'ils 
existent, puisqu'on ne peut douter sans exister. Il sera toujours 
en leur pouvoir de se retrancher dans un verbiage ridicule, et 
oii il serait également ridicule d'entreprendre de les forcer. 

Quoiqu'on ne donne pas de nos jours dans un pyrrhonisme 
si universelle, et de là si extravagant, puisqu'il va jusqu'à étein- 
dre toutes les lumières de la raison, et à nier l'existence du 
sentiment intime qui nous pénètre, on peut dire néanmoins qu'on 
ne s'est jamais plus approché de leur opinion. Certains philo- 
sophes de notre temps n'ont excepté du doute universel, dans 
lequel ils ont fait périr toutes leurs connaissances, que cette 
première règle ou source de vérité qui se tire de notre sentiment 
intime-^ ils n'ont pas daigné reconnaître ni admettre d'autres 
genres de vérité et d'évidence. Ainsi quand on leur demande 
s'il est évidemment certain qu'il y ait des corps, et que nous en 
recevions les impressions, ils répondent nettement que non, et 
que nous n'avons là-dessus aucune certitude évidente, puisque 
nous n'avons point ces connaissances par le sentiment intime de 
notre propre expérience, ni par aucune conséquence nécessaire 
qui en soit tirée. C'est ce qu'un philosophe anglais n'a point 
fait dilïiculté de publier. 

D'ailleurs ou ne peut soupçonner quelle autre certitude 



SENTIMENT INTIME. 129 

évidente admettraient ces philosophes. Serait-ce le témoignage 
des sens, la révélation divine, l'autorité humaine? Serait-ce 
enfin l'impression immédiate de Dieu sur nous? Le témoignage 
des sens étant corporel, il ne saurait être admis parmi ceux 
qui par avance n'admettent pas l'existence des corps. La révé- 
lation divine et l'autorité humaine ne font encore impression 
sur nous que par le témoignage des sens; c'est-à-dire, ou de 
nos yeux qui ont vu les miracles du Tout-Puissant, ou de nos 
oi-filles qui ont entendu les discours des hommes qui nous 
parlent de la part de Dieu. Enfui l'impression immédiate de 
Dieu suppose un Dieu, et un être diflerent de moi. Mais si le 
sentiment intime de ce qui se passe en moi est la seule chose 
évidente, tout ce qui ne sera pas formellement ce soitimod 
intime ne sera point évident pour moi. 

De ce principe, que le sentiment intime est la seule règle 
de vérité, il s'ensuit 1° que nous n'avons nulle certitude 
évidente de l'existence des corps, pas même du nôtre propre; 
car enfin un esprit, une âme telle que la nôtre, ressent bien 
l'impression que le corps, et le sien en particulier, font sur 
elle ; mais comme au fond son corps est très-distingué de cette 
hnpression, et que d'ailleurs cette impression pourrait absolu- 
ment se faire éprouver dans notre âme sans l'existence des 
corps, il s'ensuit aussi que notre sentiment intime ne nous 
donne aucune conviction de l'existence d'aucun corps; 

"2° Une autre conséquence tout aussi naturelle est que nous 
n'avons nulle certitude évidente de ce qu'hier il nous arriva 
ou ne nous arriva pas, ni même si nous existions ou n'exis- 
tions pas. Car, selon cet absurde système, je ne puis avoir 
d'évidence que par une perception intime qui est toujours 
actuelle. Or, actuellement j'ai bien la perception du souvenir de 
ce qui m'arriva hier, mais ce souvenir n'est qu'une perception 
intime de ce que je pense présentement, c'est-à-dire d'une pen- 
sée actuelle, laquelle n'est pas la même chose que ce qui se 
passa hier, et qui n'est plus aujourd'hui. Par la même raison, 
je serai encore moins certain si je ne suis pas en ce monde 
depuis deux ou trois mille ans. Qui m'empêchera de pousser 
cette réflexion jusqu'à l'éternilé même, puisque nous pourrions 
avoir toujours existé, sans que nous nous en ressouvenions? 

Que si on nous représente que nous avons été produits, 
XVII. 9 



130 SOCIÉTÉ. 

nous pourrons répondre que nous n'en avons point de certitude 
évidente. Car avoir été produit est une chose passée, et n'est 
pas la perception ni le sentiment intime de ce qui se passe 
actuellement en nous. Je n'ai que la perception actuelle de la 
pensée, par laquelle je crois avoir existé avant le moment où 
je me trouve présentement. 

3° Enfin, une autre conséquence aussi légitime que les 
précédentes est que nous n'avons nulle certitude qu'il existe 
au monde d'autres êtres que chacun de nous. Nous avons bien 
une perception intime des impressions reçues en nous, dont 
nous attribuons l'occasion à des esprits et à des intelligences 
qu'on suppose exister hors de nous; mais cette perception 
intime ne portant conviction que d'elle-même, et étant tout 
intérieure, elle ne nous donne aucune certitude évidente d'un 
être qui soit hors de nous. En ellet, selon celte belle philoso- 
phie, l'âme n'est point évidemment certaine, si elle n'est pas de 
telle nature qu'elle éprouve par elle-même et par sa seule 
constitution les impressions dont elle attribue la cause à des 
êtres qui existent hors d'elle. Elle n'a donc pas de certitude 
évidente qu'il y ait hors d'elle aucun esprit, ni aucun être 
quel qu'il soit; elle n'a donc point d'évidence qu'elle n'existe 
pas de toute éternité, ou même qu'elle ne soit pas l'unique 
être qui existe au monde. Après une conséquence aussi singu- 
lière, ce n'est pas la peine d'indiquer toutes les autres qui se 
présenteraient en foule, pour montrer que je n'ai nulle évidence, 
si je veille actuellement, ou si je dors, si j'ai la liberté d'agir 
ou de ne pas agir, de vouloir ou de ne pas vouloir, etc. Toutes 
ces conséquences sautent aux yeux d'elles-mêmes, sans qu'il 
soit besoin de les marquer plus au long. 

Puisque les conséquences qui s'ensuivent nécessairement 
de ce principe, savoir que le sentiment intime de notre propre 
perception est l'unique règle de vérité, sont si bizarres, si ridi- 
cules et si absurdes, il faut nécessairement qu'il soit lui- 
même bizarre, ridicule et absurde, puisqu'il est démontré que 
les conséquences ne sont qu'une même chose avec le principe. 

SOCIÉTÉ, s. f. {Morale). Les hommes sont faits pour vivre 
en société; si l'intention de Dieu eût été que chaque homme 
vécût seul et séparé des autres, il aurait donné à chacun d'eux 
des qualités propres et suffisantes pour ce genre de vie soli- 



SOCIÉTÉ. 131 

taire; s'il n'a pas suivi ccKe route, c'est apparemment parce 
qu'il a voulu que les liens du sang et de la naissance commen- 
çassent à former entre les hommes celte union plus étendue 
qu'il voulait établir entre eux; la plupart des facultés de 
l'homme, ses inclinations naturelles, sa faiblesse, ses besoins, 
sont autant de preuves certaines de cette intention du Créateur. 
Telle est en effet la nature et la constitution de l'homme, que 
hors de la sociclé, il ne saurait ni conserver sa vie, ni déve- 
lopper et perfectionner ses facultés et ses talents, ni se procurer 
un vrai et solide bonheur. Que deviendrait, je vous prie, un 
enfant, si une main bienfaisante et secourable ne pourvoyait à 
ses besoins? Tl faut qu'il périsse si personne ne prend soin de 
lui; et cet état de faiblesse et d'indigence demande même des 
secours longtemps continués; suivez-le dans sa jeunesse, vous 
n'y trouverez que grossièreté, qu'ignorance, qu'idées confuses; 
vous ne verrez en lui, s'il est abandonné à lui-même, qu'un 
animal sauvage, et peut-être féroce; ignorant toutes les com- 
modités de la vie, plongé dans l'oisiveté, en proie à l'ennui et 
aux soucis dévorants. Parvient-on à la vieillesse, c'est un 
retour d'infirmités qui nous rendent presque aussi dépendants 
des autres que nous l'étions dans l'enfance imbécile; cette 
dépendance se fait encore plus sentir dans les accidents et dans 
les maladies; c'est ce que dépeignait fort bien Sénèque : a D'où 
dépend notre sûreté, si ce n'est des services mutuels? il n'y a 
que ce commerce de bienfaits qui rende la vie commode, et 
qui nous mette en état de nous défendre contre les insultes et 
les évasions imprévues; quel serait le sort du genre humain, si 
chacun vivait à part? autant d'hommes, autant de proies et de 
victimes pour les autres animaux, un sang fort aisé à répandre, 
en un mot, la faiblesse même. En eilet, les autres animaux ont 
des forces suffisantes pour se défendre; tous ceux qui doivent 
être vagabonds, et à qui leur férocité ne permet pas de vivre 
en troupes, naissent pour ainsi dire armés, au lieu que l'homme 
est de toute part environné de faiblesse, n'ayant pour armes ni 
dents ni grilfes; mais les forces qui lui manquent quand il se 
trouve seul, il les trouve en s'unissant avec ses semblables; la 
nature, pour le dédommager, lui a donné deux choses qui lui 
rendent sa supériorité sur les animaux, je veux dire la raison 
et la sociabilité, par où celui qui seul ne pouvait résister à 



132 SOCIÉTÉ. 

personne devient le tout; la société lui donne l'empire sur les 
autres animaux, la société fait que, non content de l'élément 
où il est né, il étend son domaine jusque sur la mer; c'est la 
même union qui lui fournit des remèdes dans ses maladies, 
des secours dans sa vieillesse, du soulagement à ses douleurs 
et à ses chagrins; c'est elle qui le met, pour ainsi dire, en état 
de braver la fortune. Otez la sociabilité, vous détruirez l'union 
du genre humain, d'où dépend la conservation et tout le bon- 
heur de la vie. » (Sexeg. De Benef.^ lib. IV, cap. xviii.) 

La société étant si nécessaire à l'homme, Dieu lui a aussi 
donné une constitution, des facultés, des talents qui le rendent 
très-propre à cet état; telle est, par exemple la faculté de la 
parole, qui nous donne le moyen de communiquer nos pensées 
avec tant de facilité et de promptitude, et qui hors de la société 
ne serait d'aucun usage. On peut dire la même chose du pen- 
chant à l'imitation, et de ce merveilleux mécanisme qui fait 
que les passions et toutes les impressions de l'âme se commu- 
niquent si aisément d'un cerveau à l'autre; il suffit qu'un 
homme paraisse ému, pour nous émouvoir et nous attendrir 
pour lui : homo sum, humant a me nihil aliemim inito. Si 
quelqu'un vous aborde avec la joie peinte sur le visage, il 
excite en nous un sentiment de joie; les larmes d'un inconnu 
nous touchent, avant même que nous en sachions la cause, et 
les cris d'un homme qui ne tient à nous que par l'humanité 
nous font courir à son secours, par un mouvement machinal 
qui précède toute délibération. Ce n'est pas tout; nous voyons 
que la nature a voulu partager et distribuer différemment les 
talents entre les hommes, en donnant aux uns une aptitude de 
bien faire certaines choses qui sont comme impossibles à d'au- 
tres; tandis que ceux-ci, à leur tour, ont une industrie qu'elle 
a refusée aux premiers; ainsi, si les besoins naturels des 
hommes les font dépendre les uns des autres, la diversité des 
talents qui les rend propres à s'aider mutuellement les lie et 
les unit. Ce sont là autant d'indices bien manifestes de la desti- 
nation de l'homme pour la société. 

Mais si nous consultons notre penchant , nous sentirons 
aussi que notre cœur se porte naturellement à souhaiter la 
compagnie de nos semblables, et à craindre une solitude 
entière comme un état d'abandon et d'ennui. Que si l'on 



SOCIÉTÉ. 133 

recherche d'où nous vient cette inclination liante et sociable, 
on trouvera qu'elle nous a été donnée très h propos par l'auteur 
de notre être, parce que c'est dans la sociclê que l'houinie 
trouve le remède à la plupart de ses besoins, et l'occasion 
d'exercer la plupart de ses facultés; c'est là, surtout, qu'il 
peut éprouver et manifester ces sentiments, auxquels la nature 
a attaché tant de douceui-, la bienveillance, l'amitié, la com- 
passion, la générosité; car tel est le charme de ces affections 
sociables, que de là naissent nos plaisirs les plus purs. Rien 
en effet de si satisfaisant ni de si flatteur que de penser que 
l'on mérite l'estime et l'amitié d'autrui; la science acquiert un 
nouveau prix, quand elle peut se produire au dehors; et jamais 
la joie n'est plus vive que lorsqu'on peut la faire éclater aux 
yeux des autres, ou la répandre dans le sein d'un ami ; elle 
redouble en se communiquant, parce qu'à notre propre satis- 
faction se joint l'agréable idée que nous en causons aussi aux 
autres, et que par là nous les attachons davantage à nous; le 
chagrin, au contraire, diminue et s'adoucit, en le partageant 
avec quelqu'un, comme un fardeau s'allège quand une personne 
officieuse nous aide à le porter. Ainsi, tout nous invite à l'état 
(\e socictê -, le besoin nous en fait une nécessité, le penchant 
nous en fait un plaisir, et les dispositions que nous y apportons 
naturellement nous montrent que c'est en effet l'intention de 
notre Créateur. Si le christianisme canonise des solitaires, il ne 
leur en fait pas moins une suprême loi de la charité et de la 
justice, et par là il leur suppose un rapport essentiel avec le 
prochain ; mais sans nous arrêter à l'état où les hommes peu- 
vent être élevés par des lumières surnaturelles, considérons- 
les ici en tant qu'ils sont conduits par la raison humaine. 

Toute l'économie de la société humaine est appuyée sur ce 
principe général et simple: Je veux être hcureii.r -, irifiia je vis 
arec des Jtommes qui, conune moi, veulent être heureux égule- 
ment ehaeun de leur rôté ; eherehons le moyen, de procurer notre 
bonheur, en procurant le leur, ou du moins sans y jumuis nuire. 
Nous trouvons ce principe gravé dans notre cœur ; si, d'un côté, 
le Créateur a mis l'amour de nous-mêmes, de l'autre, la même 
main y a imprimé un sentiment de bienveillance pour nos sem- 
blables ;ces deux penchants, quoique distincts l'un de l'autre, 
n'ont pourtant rien d'opposé ; et Dieu qui les a mis en nous, les 



134 SOCIÉTÉ. 

a destinés à agir de concert, pour s'entr'aider, et nullement 
pour se détruire; aussi les cœurs bien faits et généreux trou- 
vent-ils la satisfaction la plus pure à faire du bien aux autres 
hommes, parce qu'ils ne font en cela que suivre une pente que 
la nature leur a donnée. Les moralistes ont donné à ce germe 
de bienveillance qui se développe dans les hommes le nom de 
sociabilité. Du principe de la sociabilité découlent, comme de 
leur source, toutes les lois de la socictc, et tous nos devoirs 
envers les autres hommes, tant généraux que particuliers. Tel 
est le fondement de toute la sagesse humaine, la source de 
toutes les vertus purement naturelles, et le principe général de 
toute la morale et de toute la société civile. 

1° Le bien commun doit être la règle suprême de notre 
conduite, et nous ne devons jamais chercher notre avantage 
particulier au préjudice de l'avantage public; c'est ce qu'exige 
de nous l'union que Dieu a établie entre les hommes. 

2" L'esprit de sociabilité doit être universel ; la société 
humaine embrasse tous les hommes avec lesquels on peut avoir 
commerce, puisqu'elle est fondée sur les relations qu'ils ont 
tous ensemble, en conséquence de leur nature et de leur état. 
Voyez Humanité. Un prince d'Allemagne, duc de Wirtenberg, 
semblait en être persuadé, lorsqu'un de ses sujets le remerciant 
de l'avoir protégé contre ses persécuteurs : «Mon enfant, lui dit 
le prince, je l'aurais dû faire à l'égard d'un Turc; comment y 
aurais-je manqué à l'égard d'un de mes sujets? » 

3" L'égalité de nature entre les hommes est un principe que 
nous ne devons jamais perdre de vue. Dans la société c'est un 
principe établi par la philosophie et par la religion ; quelque 
inégalité que semble mettre entre eux la dilTérence des condi- 
tions, elle n'a été introduite que pour les faire mieux arriver, 
selon leur état présent, tous à leur fin commune, qui est d'être 
heureux autant que le comporte cette vie mortelle; encore 
cette différence, qui paraît bien mince à des yeux philo- 
sophiques, est-elle d'une courte durée; il n'y a qu'un 
pas de la vie à la mort, et la mort met au même terme ce 
qui est de plus élevé et de plus brillant avec ce qui est de 
plus bas et de plus obscur parmi les hommes. Il ne se trouve 
ainsi, dans les diverses conditions, guère plus d'inégalité que 
dans les divers personnage d'une même comédie: la fin de la 



SOCIÉTÉ. 135 

pièce remet les comédiens au niveau de leur condition com- 
mune, sans que le court intervalle qu'a duré leur personnage 
ait persuadé ou pu persuader à aucun d'eux qu'il était réelle- 
ment au-dessus ou au-dessous des autres. Rien n'est plus beau 
dans les grands que ce souvenir de leur égalité avec les autres 
hommes, par ra|)port à leur nature. Un trait du roi de Suède 
Charles \II peut donner à ce sujet une idée plus haute de ses 
sentiments que la plus brillante de ses expéditions. Un domes- 
tique de l'ambassadeur de France, attendant un ministre de la 
cour de Suède, fut interrogé sur ce qu'il attendait, par une per- 
sonne à lui inconnue, et vêtue comme un simple soldat; il tint 
peu de compte de satisfaire à la curiosité de cet inconnu; un 
moment après, des seigneurs de la cour abordant la personne 
simplement vêtue la traitèrent de Votre Majesté; c'était eiïec- 
tivement le roi; le domestique, au désespoir et se croyant 
perdu, se jette à ses pieds, et demande pardon de son inconsi- 
dération d'avoir pris Sa Majesté, disait-il, pour un homme. 
Vous ne vous êtes point luipris, lui dit le roi avec humanité, 
rien ne ressemble plus à un homme qu'un roi. Tous les hommes, 
en supposant ce principe de l'égalité qui est entre eux, doivent 
y conformer leur conduite, pour se prêter mutuellement les se- 
cours dont ils sont capables ; ceux qui sont les plus puissants, les 
plus riches, les plus accrédités, doivent être disposés à employer 
leur puissance, leurs richesses et leur autorité en faveur de 
ceux qui en manquent, et cela à proportion du besoin qui est 
dans les uns, et du pouvoir d'y subvenir qui est dans les autres. 
U° La sociabilité étant d'une obligation réciproque entre 
les hommes, ceux qui par leur malice, ou leur injustice, rompent 
le lien de lai soeiété, ne sauraient se plaindre raisonnablement, 
si ceux qu'ils olïensent ne les traitent plus comme amis, ou même 
s'ils en viennent contre eux à des voies de fait ; mais si l'on est 
en droit de suspendre à l'égard d'un ennemi les actes de la 
bienveillance, il n'est jamais permis d'en étouffer le principe: 
comme il n'y a que la nécessité qui nous autorise à recourir à 
la force contre un injuste agresseur, c'est aussi cette même 
nécessité qui doit être la règle et la mesure du mal que nous 
pouvons lui faire, et nous devons toujours être disposés à ren- 
trer en amitié avec lui, dès qu'il nous aura rendu justice, et que 
nous n'aurons plus rien à craindre de sa part. Il faut donc bien 



136 SOCIÉTÉ. 

distinguer la juste défense de soi-même de la vengeance; la 
première ne fait que suspendre, par nécessité et pour un temps, 
l'exercice de la bienveillance, et n'a rien d'opposé à la sociabi- 
lité ; mais l'autre, étouffant le principe même de la bienveil- 
lance, met à sa place un sentiment de haine et d'animosité, 
vicieux en lui-même, contraire au bien public, et que la loi natu- 
relle condamne formellement. 

Ces règles générales sont fertiles en. conséquences; il ne 
faut faiie aucun tort à autrui, ni en parole, ni en action, et l'on 
doit réparer tout dommage ; car la socictc ne saurait subsister 
si l'on se permet des injustices. 

Il faut être sincère dans ses discours, et tenir ses engage- 
ments; car quelle confiance les hommes pourraient-ils prendre 
les uns aux autres, et quelle sûreté y auraii-il dans le com- 
merce, s'il était permis de tromper et de violer la foi donnée! 

11 faut rendre à chacun non-seulement le bien qui lui appar- 
tient, mais encore le degré d'estime et d'honneur qui lui est du, 
selon son état et son rang; parce que la subordination est le 
lien de la socictc, et que sans cela il n'y aurait aucun ordre 
dans les familles, ni dans le gouvernement civil. 

Mais si le bien public demande que les inférieurs obéissent, 
le même bien public veut que les supérieurs conservent les 
droits de ceux qui leur sont soumis, et ne les gouvernent que 
pour les rendre plus heureux. Tout supérieur ne l'est point 
pour lui-même, mais uniquement pour les autres; non pour sa 
propre satisfaction et pour sa grandeur particulière, mais pour 
le bonheur et le repos des autres. Dans l'ordre de la nature, 
est-il plus homme qu'eux? a-t-il une âme ou une intelligence 
supérieure? et quand il l'aurait, a-t-il plus qu'eux d'envie ou 
de besoin de vivre satisfait et content? A regarder les choses par 
cet endroit, ne serait-il pas bizarre que tous fussent pour un, 
et que plutôt un ne fût pas pour tous? d'où pourrait-il tirer ce 
droit? de sa qualité d'homme? elle lui est commune avec les 
autres ; du goût de les dominer? les autres certainement ne lui 
céderont pas en ce point ; de la possession même où il se trouve 
de l'autorité? qu'il voie de qui il la tient, dans quelle vue on 
la lui laisse, et à quelle condition ; tous devant contribuer au 
bien de la société, il y doit bien plus essentiellement servir, 
n'étant supérieur qu'à titre onéreux, et pour travailler au 



SOCIÉTÉ. 137 

bonheur commun, à proportion de l'élévation que sa qualité lui 
donne au-dessus des autres. Quelqu'un disait devant le roi de 
Svrie, Antigone, que les princes étaient les maîtres, et que tout 
leur élait permis: Oui, VQ\)Y\i-\\, parnii les barbares; à notre 
égard, ajouta-t-il, nous sommes maitres des elioses preserites 
par la raison et l'humanité, mais rien ne nous est permis que ce 
qui est conforme à la Justice et au devoir. 

Tel est le contrai formel ou tacite passé entre tous les 
hommes; les uns sont au-dessus, les autres au-dessous pour la 
dilFerence des conditions, pour rendre leur société aussi heu- 
reuse qu'elle puisse être; si tous étaient rois, tous voudraient 
commander et nul n'obéirait; si tous étaient sujets, tous 
devraient obéir, et aucun ne le voudrait faire plus qu'un autre; 
ce qui renq)l irait la société de confusion, de trouble, de dissen- 
sion, au lieu de l'ordre et de l'arrangement qui en fait le secours, 
la tranquillité et la douceur. Le supérieur est donc redevable 
aux inférieurs, comme ceux-ci lui sont redevables ; l'un doit pro- 
curer le bonheur commun par voie d'autorité, et les autres par 
voie de soumission ; l'autorité n'est légitime qu'autant qu'elle 
contribue à la fin pour laquelle a été instituée l'autorité même; 
l'usage arbitraire qu'on en ferait serait la destruction de l'huma- 
nité et de la société. 

Nous devons travailler tous pour le bonheur de la société à 
nous rendre maîtres de nous-mêmes; le bonheur de la société 
se réduit à ne point nous satisfaire aux dépens de la satisfaction 
des autres; or les inclinations, les désirs et les goûts des 
hommes, se trouvent continuellement opposés les uns aux 
autres. Si nous comptons de vouloir suivre les nôtres en tout, 
outre qu'il nous sera impossible d'y réussir, il est encore plus 
inq)ossible que par là nous ne mécontentions les autres, et c{ue 
tôt ou tard le conlre-coup ne retombe sur nous ; ne pouvant 
les faire tous passera nos goûts particuliers, il faut nécessaire- 
ment nous monter au goût qui règne le plus universellement, 
qui est la raison. C'est donc celui qu'il nous faut suivre en tout; 
et comme nos inclinations et nos passions s'y trouvent souvent 
contraires, il faut par nécessité les contrarier. C'est à quoi nous 
devons travailler sans cesse, pour nous en faire une salutaire et 
douce habitude. Elle est la base de toute vertu, et même le pre- 
mier principe de tout savoir-vivre, selon le mot d'un honnne 



138 SOCIÉTÉ. 

d'esprit de notre temps, qui faisait consister la science du 
monde à savoir se contraindre sans contraindre personne. Bien 
qu'il se trouve des inclinations naturelles, incomparablement 
plus conformes que d'autres à la règle commune de la raison , 
cependant il n'est personne qui n'ait à faire effort de ce côté-là, 
et à gagner sur soi, ne fût-ce que par une sorte de liaison, 
qu'ont avec certains défauts les plus heureux tempéraments. 

Enfin, les hommes se prennent par le cœur et par les bien- 
faits, et rien n'est plus convenable à l'humanité, ni plus utile à 
la société, que la compassion, la douceur, la bénéficence, la 
générosité. Ce qui fait dire à Gicéron : u Que comme il n'y a 
rien de plus vrai que ce beau mot de Platon, que nous ne 
sommes pas nés seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour 
notre patrie et pour nos amis; et que comme disent les stoïciens, 
si les productions de la terre sont pour les hommes, les hommes 
eux-mêmes sont nés les uns pour les autres, c'est-à-dire pour 
s'entr'aider et se faire du bien mutuellement; nous devons tous 
entrer dans les desseins de la nature, et suivre notre destination 
en contribuant chacun du sien pour l'utilité commune par un 
commerce réciproque et perpétuel de services et de bons offices, 
n'étant pas moins empressés adonner qu'à recevoir, et employant 
non-seulement nos soins et notre industrie, mais nos biens 
mêmes à serrer déplus en plus les nœuds delà société humaine. » 
Puis donc que tous les sentiments de justice et de bonté sont 
les seuls et vrais liens qui attachent les hommes les uns aux 
autres, et qui peuvent rendre la société stable, tranquille et 
florissante, il faut regarder ces vertus comme autant de devoirs 
que Dieu nous impose, par la raison que tout ce qui est néces- 
saire a son but, et par cela même conforme à sa volonté. 

Quelques plausibles que |)uissent être les maximes de la 
morale, et quelque utilité qu'elles puissent avoir pour la dou- 
ceur de la société humaine, elles n'auront rien de fixe et qui 
nous attache inébranlablement sans la religion. Quoique la seule 
raison nous rende palpables en général les principes des mœurs 
qui contribuent à la douceur et à la paix que nous devons goû- 
ter et faire goûter aux autres dans la société, il est vrai pour- 
tant qu'elle ne suffit pas en certaines occasions pour nous con- 
vaincre que notre avantage est toujours joint avec celui de la 
société : il faut quelquefois (et cela est nécessaire pour le bon- 



SOCIKTE. 139 

lienr de la son'àti') nous priver d'un bien présent, ou même 
essuyer un mal certain pour ménager un bien à venir, et pré- 
venir un mal quoique incertain. Or, comment faire goûter à un 
esprit qui n'est capable que de choses sensuelles ou actuelle- 
ment sensibles, le parti de quitter un bien présent et déterminé 
pour un bien à venir et indéterminé ; un bien qui dans le mo- 
ment même le touche vivement du côté de la cupidité pour un 
biou qui ne le touche que faiblement du côté de sa raison : sera- 
t-il arrêté par les reproches de la conscience, quand la religion 
ne les suscite pas? par la crainte de la punition, quand la force 
et l'autoriléren uiettcntàcouvert ? par le sentiment de la honte 
et delà confusion, quand il sait dérober son crime à la connais- 
sance d'autrui? par les règles de l'humanité, quand il est déter- 
miné h traiter les autres sans ménagement, pour se satisfaire lui- 
même ? par les principes de la prudence, quand la fantaisie ou 
l'humeur lui tiennent lieu de tous les motifs? par le jugement des 
personnes judicieuses et sensées, quand la présomption lui fait 
préférer son jugement k celui du reste des hommes? 11 est peu 
d'esprits d'un caractère si outré, mais il peut s'en trouver : il 
s'en trouve quelquefois, et il doit même s'en trouver un grand 
nombre si l'on fouleaux pieds les principes de lareligion naturelle. 

En eO'et, que les principes et les traités de morale soient 
mille fois plus sensés encore et plus démonstratifs qu'ils ne sont, 
qui est-ce qui obligera des esprits libertins de s'y rendre, si le 
reste du genre humain en adopte les maximes? en seront-ils 
moins disposés h. les rejeier malgré le genre humain, et à. les 
soumettre au tribunal de leurs bizarreries et de leur orgueil? 11 
paraît donc que sans la religion il n'est poit de frein assez ferme 
ipi'on puisse donner ni aux saillies de l'imagination, ni à la 
présomption de l'esprit, ni à la source des passions, ni à la 
corruption du cœur, ni aux artifices de l'hypocrisie. D'un côté, 
vérité, justice, sagesse, puissance d'un Dieu vengeur des crimes, 
et rémunérateur des actions justes, sont des idées qui tiennent 
si naturellement et si nécessairement les unes aux autres, que 
les unes ne peuvent subsister là où les autres sont détruites.. 
Ceci prouve évidemment combien est nécessaire l'union de la 
morale pour alfermir le bonheur de la socivic. 

Mais, 1° pour mettre cette vérité dans toute son évidence, 
il faut observer que les vices des particuliers , quels qu'ils 



UO SOCIÉTÉ. 

soient, nuisent au bonheur de la société; on nous accorde déjà 
que certains vices, tels que la calomnie, l'injustice nuisent à la 
société. Je vais plus loin et je soutiens que les vices même, 
qu'on regarde ordinairement comme ne faisant tort qu'à celui 
qui en est atteint, sont pernicieux à la société. On entend dire 
assez communément, par exemple, qu'un homme qui s'enivre 
ne fait tort qu'à lui-même; mais pour peu qu'on y fasse d'atten- 
tion , on s'apercevra que rien n'est moins juste que cette 
pensée. 11 ne faut qu'écouter pour cela les personnes obligées 
de vivre dans une même famille avec un homme sujet à l'excès 
du vin. Ce que nous souhaitons le plus dans ceux avec qui nous 
vivons, c'est de trouver en eux de la raison; elle ne leur man- 
que jamais à notre égard, que nous n'ayons droit de nous en 
plaindre. Quelque opposés que puissent être les autres vices à 
la raison, ils en laissent du moins certaine lueur, certain usage, 
certaine règle; l'ivresse ôte toute lueur de la raison; elle éteint 
absolument cette particule, cette étincelle de la divinité qui nous 
distingue des bêtes ; elle détruit par là toute la satisfaction et 
la douceur que chacun doit mettre et recevoir dans la société 
humaine. On a beau comparer la privation de la raison par l'i- 
vresse avec la privation de la raison par le sommeil, la compa- 
raison ne sera jamais sérieuse ; l'une est pressante par le besoin 
de réparer les esprits qui s'épuisent sans cesse, et qui servent 
à l'exercice même de la raison ; au lieu que l'autre supprime 
tout d'un coup cet exercice et à la longue en détruit, pour ainsi 
dire, les ressorts. Aussi l'Auteur de la nature, en nous assujet- 
tissant au sommeil, en a-t-il ôté les inconvénients de la mons- 
trueuse indécence qui se trouve dans l'ivresse. Bien que celle- 
ci semble quelquefois avoir un air de gaieté, le plaisir qu'elle 
peut donner est toujours un plaisir de fou qui n'ôte point l'hor- 
reur secrète que nous concevons contre tout ce qui détruit la 
raison, laquelle seule contribue à rendre constamment heureux 
ceux avec qui nous vivons. 

Le vice de l'incontinence, qui paraît moins opposé au bonheur 
de la société, l'est peut-être encore davantage. On conviendra 
d'abord que quand elle blesse les droits du mariage, elle fait au 
cœur de l'outragé la plaie la plus profonde; les lois romaines, 
qui servent comme de principe aux autres lois, supposent qu'en 
ce moment il n'est pas en état de se posséder; de manière 



SOCIÉTÉ. 141 

qu'elles semblent excuser en lui le transport par lequel il ùte- 
rait la vie à l'auteur de son outrage. Ainsi le meurtre, qui est 
le plus opposé à l'humanité, semble par là être mis en paral- 
lèle avec l'adultère. Les plus tragiques événements de l'histoire 
et les figures les plus pathétiques qu'ait inventés la fable, ne 
nous montrent rien de plus alfreux que les effets de l'inconti- 
nence dans le crime de l'adultère; ce vice n'a guère moins de 
funestes elfets quand il se rencontre entre des personnes libres; 
la jalousie y produit fréquemment les mêmes fureurs. Un homme 
d'ailleurs livré à cette passion n'est plus à lui-même; il tombe 
dans une sorte d'himieur morne et brute qui le dégoûte de ses 
devoirs; l'amitié, la charité, la parenté, la république n'ont 
point de voix qui se fasse entendre, quand leurs droits se trou- 
vent en compromis avec les attraits de la volupté. Ceux qui en 
sont atteints, et qui se flattent de n'avoir jamais oublié ce qu'ils 
devaient à leur état jugent de leur conduite par ce qu'ils en 
connaissent; mais toute passion nous aveugle; et de toutes les 
passions il n'en est point qui aveugle davantage. C'est le carac- 
tère le plus marqué que la vérité et la fable attribuent de con- 
cert à l'amour; ce serait une espèce de miracle, qu'un homme 
sujet au désordre de l'incontinence, qui donnât à sa famille, à 
ses amis, à ses concitoyens la satisfaction et la douceur que deman- 
deraient les droits du sang, de la patrie et de l'amitié; enfin, la 
nonchalance, le dégoût, la mollesse, sont les moindres et les 
plus ordinaires inconvénients de ce vice. Le savoir vivre, qui 
est la plus douce et la plus familière des vertus de la vie civile, ne se 
trouve communément dans la pratique que par /'m^<'/^6' de se con- 
traindre sans contraindre les autres. Combien faut-il davantage se 
contraindre et gagner sur soi pour remplir les devoirs les plusini- 
portants qu'exigent la droiture, l'équité, la charité qui sont la 
base et le fondement de toute société? Or de quelle contrainte 
est capable un homme amolli et efféminé? Ce n'est pas que, 
malgré ce vice, il ne lui reste encore de bonnes qualités ; mais il 
est certain que par là elles sont extraordinairement affaiblies; il 
est donc constant que la société se ressent toujours de la ma- 
ligne influence des désordres qui paraissent d'abord ne lui don- 
ner aucune atteinte. Or, puisque la religion est un frein néces- 
saire pour les arrêter, il s'ensuit évidemment qu'elle doit s'unir 
à la morale, pour assurer le bonheur de Vô^société. 



U2 SOCIÉTÉ. 

2" 11 est certain que les devoirs qui nous règlent par rap- 
port à nous-mêmes n'aident pas peu à nous régler aussi par 
rapport aux autres hommes. Il est encore certain que ces deux 
sortes de devoirs se renforcent beaucoup de notre exactitude à 
remplir nos devoirs envers Dieu. La crainte de Dieu, jointe à 
un parfait dévouement pour sa volonté, est un motif très- 
efficace pour engager les hommes à s'acquitter de ce qui les 
concerne directement eux-mêmes, et à faire pour la société 
tout ce qu'ordonne la loi naturelle. Otez une fois la religion, 
vous ébranlez tout l'édifice des vertus morales; il ne repose 
sur rien. Concluons que les trois principes de nos devoirs sont 
trois différents ressorts qui donnent au système de l'humanité 
le mouvement et l'action, et qu'ils agissent tous à la fois pour 
l'exécution des vues du Créateur. 

3° La société, toute armée qu'elle est des lois, n'a de force 
que pour empêcher les hommes de violer ouvertement la jus- 
tice, tandis que les attentats commis en secret, et qui ne sont 
pas moins préjudiciables au bien public ou commun, échappent 
à sa rigueur. Depuis même l'invention des sociétés, les voies 
ouvertes se trouvant prohibées, l'homme est devenu beaucoup 
plus habile dans la pratique des voies secrètes, puisque c'est 
la seule ressource qui lui reste pour satisfaire ses désirs immo- 
dérés; désirs qui ne subsistent pas moins dans l'état de société 
que dans celui de nature. La société fournit elle-même une 
espèce d'encouragement à ces manœuvres obscures et crimi- 
nelles, dont la loi ne saurait prendre connaissance, en ce que 
ses soins pour la sûreté commune, le but de son établissement, 
endorment les gens de bien en même temps qu'ils aiguisent 
l'industrie des scélérats. Ses propres précautions ont tourné 
contre elle-même; elles ont subtilisé les vices, rafliné l'art 
du crime; et de là vient que l'on voit assez souvent chez les 
nations policées des forfaits dont on ne trouve point d'exemple 
chez les sauvages. Les Grecs, avec toute leur politesse, avec 
toute leur érudition, el avec toute leur jurisprudence, n'ac- 
quirent jamais la probité que la nature toute seule faisait 
reluire parmi les Scythes. 

Ce n'est pas tout; les lois civiles ne sauraient empêcher 
qu'on ne donne quelquefois au droit et à la justice des atteintes 
ouvertes et publiques; elles ne le sauraient lorsqu'une prohibi- 



SOGIETK. 143 

lion ti'op sévère donne lieu de craindre qnel([ue irrégularité 
plus grande, ce qui arrive dans les cas où l'irrégularité est 
l'eiïet de l'intempérance des passions naturelles. L'on convient 
généralement qu'il n'y a point d'Ktat grand et florissant oi!i 
l'on puisse punir l'incontinence de la manière que le mérite- 
raient les funestes influences de ce vice à l'égard de la société. 
Restreindre ce vice avec trop de sévérité, ce serait donner lieu 
à des désordres encore plus grands. 

Ce ne sont pas là les seuls faibles de la loi; en approfon- 
dissant les devoirs réciproques qui naissent de l'égalité des 
citoyens, on trouve que ces devoirs sont de deux sortes : les 
uns, que l'on appelle devoirs clobligiUion parfaite^ parce que 
la loi civile peut aisément et doit nécessairement en prescrire 
l'étroite observation; les autres, que l'on appelle devoirs 
d'obligation imparfaite^ non que les principes de morale n'en 
exigent en eux-mêmes la pratique avec rigidité, mais parce que 
la loi ne peut que trop difficilement en prendre connaissance, et 
que Ton suppose qu'ils n'affectent point si immédiatement le 
bien-être delà société. De cette dernière espèce sont les devoirs 
de la reconnaissance, de l'hospitalité, de la charité, etc.; 
devoirs sur lesquels les lois en général gardent un profond 
silence, et dont la violation néanmoins est aussi fatale, quoi- 
qu'il la vérité moins prompte dans ses effets, que celle des 
devoirs d'obligation parfaite. Sénèque, dont les sentiments en 
cette occasion sont ceux de l'antiquité, ne fait point difficulté 
de dire que rien nest plus capable de ro7upre la concorde du 
genre humain que t ingratitude. 

La société elle-même a produit un nouveau genre de devoirs 
qui n'existaient point dans l'état de nature, et, quoique entière- 
ment de sa création, elle a manqué de pouvoir pour les faire 
observer; telle est, par exemple, cette vertu surannée et pres- 
que de mode que l'on appelle Vamour de la patrie. Enfin la 
société a non-seulement produit de nouveaux devoirs, sans en 
pouvoir prescrire une observation étroite et rigide; mais 
elle a encore le défaut d'avoir augmenté et emflammé ces 
désirs désordonnés qu'elle devait servir à éteindre et à corri- 
ger; semblables à ces remèdes qui, dans le temps qu'ils travail- 
lent à la guérison d'une maladie, en augmentent le degré de 
malignité. Dans l'état de nature, on avait peu de choses à 



\hh SOCIÉTÉ. 

souhaiter, peu de désirs à combattre; mais depuis l'établisse- 
ment des sociétés, nos besoins ont augmenté à mesure que les 
rites de la vie se sont multipliés et perfectionnés; l'accroissement 
de nos besoins a été suivi de celui de nos désirs, et graduelle- 
ment de celui de nos efforts, pour surmonter l'obstacle des lois; 
c'est cet accroissement de nouveaux arts, de nouveaux besoins, 
de nouveaux désirs, qui a insensiblement amorti l'esprit d'hos- 
pitalité et de générosité, et qui lui a substitué celui de cupidité, 
de vénalité et d'avarice. 

La nature des devoirs, dont l'observation est nécessaire 
pour conserver l'harmonie de la société civile ; les tentations 
fortes et fréquentes, et les moyens obscurs et secrets qu'on a 
de les violer; le faible obstacle que l'infliction des peines ordon- 
nées par les lois oppose à l'infraction de plusieurs de ces 
devoirs; le manque d'encouragement à les observer, provenant 
de l'impossibilité où est la société de distribuer de justes 
récompenses ; tous ces défauts , toutes ces imperfections insé- 
parables de la nature de la société même, démontrent la néces- 
sité d'y ajouter la force de quek{ue autre pouvoir coactif, 
capable d'avoir assez d'influence sur l'esprit des hommes pour 
maintenir la société et l'empêcher de retomber dans la confu- 
sion et le désordre. Puisque la crainte du mal et l'espérance du 
bien, qui sont les deux plus grands ressorts de la nature pour 
déterminer les hommes, sulïisent à peine pour faire observer 
les lois; puisque la société civile ne peut employer l'un qu'im- 
parfaitement, et n'est point en état de faire aucun usage de 
l'autre; puisqu'enfin la religion seule peut réunir ces deux 
ressorts et leur donner de l'activité; qu'elle seule peut infliger 
des peines et toujours certaines et toujours justes, que l'in- 
fraction soit ou publique ou secrète, et que les devoirs enfreints 
soient d'une obligation parfaite ou imparfaite; puisqu'elle seule 
peut apprécier le mérite de l'obéissance, pénétrer les motifs de 
nos actions et offrir à la vertu des récompenses que la société 
civile ne saurait donner, il s'ensuit évidemment que l'autorité 
de la religion est de nécessité absolue, non-seulement pour 
procurer à la société mille douceurs et mille agréments, mais 
encore pour assurer l'observation des devoirs et maintenir le 
gouvernement civil. 

La religion ayant été démontrée nécessaire au soutien de la 



SOGIKTE. ]/j5 

société civile, on n'a pas besoin de démontrer qu'on doit se 
servir de son secours de la manière la plus avantageuse à la 
société, puisque l'expérience de tous les siècles el de tous les 
pays nous apprend que leur force réunie suffit à peine pour 
refréner les désordres, et empêcher les hommes de tomber 
daus un état de violence et de confusion. La politique et la reli- 
gion, l'Ktat et l'Église, la société civile et la société religieuse, 
lorsqu'on sait les unir et les lier ensemble, s'endjellissent et se 
fortifient réciproc[uement, mais on ne peut faire cette union 
qu'on n'ait premièrement approfondi leur nature. 

Pour s'assurer de leur nature, le vrai moyen est de découvrir 
et de fixer quelle est leur fin ou leur but. Les ultramontains 
ont voulu asservir l'État et l'Lglise; et les Érastiens, gens fac- 
tieux qui s'élevèrent en Angleterre du temps de la prétendue 
réformation, ainsi appelés du nom de Thomas Éraste, leur chef, 
ont voulu asservir l'Église par l'État. Pour cet effet, ils anéan- 
tissaient toute discipline ecclésiastique, et dépouillaient l'Église 
de tous ses droits, soutenant qu'elle ne pouvait ni excommu- 
nier, ni absoudre, ni faire des décrets. C'est pour n'avoir point 
étudié la nature de ces deux différentes sociétés que les uns 
et les autres sont tombés à ce sujet dans les erreurs les plus 
étranges et les plus funestes. 

Les hommes, en instituant la société civile, ont renoncé à 
leur liberté naturelle, et se sont soumis à l'empire du souve- 
rain civil; or, ce ne pouvait pas être daus la vue de se procurer 
les biens dont ils auraient pu jouir sans cela; c'était donc dans 
la vue de quelque bien fixe et précis, qu'ils ne pouvaient se 
promettre que de l'établissement de la source civile; et ce ne 
peut être que pour se procurer cet objet qu'ils ont armé le 
souverain de la force de tous les membres qui composent la 
société, afin d'assurer l'exécution des décrets que l'État ren- 
drait dans cette vue. Or, ce bien fixe et précis qu'ils ont eu en 
vue en s'associant n'a pu être que celui de se garantir récipro- 
quement des injures qu'ils auraient pu recevoir des autres 
honnnes, et de se mettre en état d'opposer à leur violence une 
force plus grande, et qui fût capable de punir leur alteuiat. 
C'est ce que promet aussi la nature du pouvoir dont la société 
civile est revêtue pour faire observer ses lois; pouvoir qui ne 
consiste que dans la force et les châtiments, et dont elle ne 
xvu. 10 



U6 SOCIÉTÉ. 

saurait faire un usage légitime que conformément au but pour 
lequel elle a été établie. Elle en abuse lorsqu'elle entreprend 
de l'appliquer à une autre fin; et cela est si manifeste et si 
exactement vrai, qu'alors même son pouvoir devient inefficace, 
sa force, si puissante pour les intérêts civils ou corporels, ne 
pouvant rien sur les choses intellectuelles et spirituelles. C'est 
sur ces principes incontestables que M. Locke a démontré la 
justice de la tolérance, et l'injustice de la persécution en ma- 
tière de religion. 

Nous disons donc, avec ce grand philosophe, que le salut 
des âmes n'est ni la cause ni le but de l'institution des sociétés 
civiles. Ce principe établi, il s'ensuit que la doctrine et la 
morale, qui sont les moyens de gagner le salut, et qui consti- 
tuent ce que les hommes en général entendent par le mot de 
religion, ne sont point du district du magistrat. Il est évident 
que la doctrine n'en est point, parce que le pouvoir du magis- 
trat ne peut rien sur les opinions; par rapport à la morale, la 
discussion de ce point exige une distinction. L'institution et la 
réformation des mœurs intéressent le corps et l'âme, l'économie 
civile et religieuse; en tant qu'elles intéressent la religion, le 
magistrat civil en est exclus; mais en tant qu'elles intéressent 
l'État, le magistrat doit y veiller lorsque le cas le requiert, et y 
faire intervenir la force de l'autorité. Que l'on jette les yeux 
sur tous les codes et les digestes, à chaque action criminelle 
est désigné son châtiment; non en tant qu'elle est vice ou 
qu'elle s'éloigne des règles éternelles du juste ou de l'injuste; 
non en tant qu'elle est péché, ou qu'elle s'éloigne des règles 
prescrites par la révélation extraordinaire de la volonté divine; 
mais en tant qu'elle est crime, c'est-à-dire à proportion de 
la malignité de son influence, relativement au bien de la 
société civile. Si l'on en demande raison, c'est que la société a 
pour but, non le bien des particuliers, mais le bien public, 
qui exige que les lois déploient toute leur sévérité contre les 
crimes auxquels les hommes sont le plus enclins, et qui atta- 
quent de plus près les fondements de la société. 

Différentes raisons et diverses circonstances ont contribué à 
faire croire que les soins du magistrat s'étendaient naturelle- 
ment à la religion, en tant qu'elle concerne le salut des âmes. 
11 a lui-môuie encouragé cette illusion flatteuse, comme propre 



SOGILTÉ. U7 

à augmenter son pouvoir et la vtMiéralion des peuples pour sa 
personne. Le mélange confus des intérêts civils et religieux lui 
a fourni les moyens de pouvoir le faire avec assez de facilité. 

Dans l'enfance de la société civile, les pères de famille qui 
remplissaient toujours les fonctions du sacerdoce, étant par- 
venus ou appelés à l'administration des affaires publiques, por- 
tèrent les fonctions de leur premier état dans la magistrature, 
et exécutèrent en personne ces doubles fonctions. Ce qui n'était 
qu'accidentel dans son origine a été l'egardé dans la suite 
comme essentiel. La plupart des anciens législateurs ayant 
trouvé qu'il était nécessaire pour exécuter leurs projets de 
prétendre à quelque inspiration et à l'assistance extraordinaire 
des dieux, il leur était naturel de mêler et de confondre les 
objets civils et religieux, et les crimes contre l'Etat avec les 
crimes contre les dieux sous l'auspice desquels l'Etat avait été 
établi et se conservait. D'ailleurs dans le paganisme, outre la 
religion des particuliers, il y avait un culte et des cérémonies 
publiques instituées et observées par l'Etat et pour l'État, 
comme Etat. La religion intervenait dans les affaires du gouver- 
nement; on n'entreprenait, on n'exécutait rien sans l'avis de 
l'oracle. Dans la suite, lorsque les empereurs romains se con- 
vertirent à la religion chrétienne, et qu'ils placèrent la croix 
sur le diadème, le zèle dont tout nouveau prosélyte est ordi- 
nairement épris leur fit introduire dans les institutions civiles 
des lois contre le péché. Ils firent passer dans l'administration 
politique les exemples et les préceptes de l'Ecriture, ce qui con- 
tribua beaucoup à confondre la distinction qui se trouve entre 
la sDcictc civile^ et la sociélé religieuse. On ne doit cependant 
pas rejeter ce faux jugement sur la religion chrétienne, car la 
distinction de ces deux sociclcs y est si expresse et si formelle, 
qu'il n'est pas aisé de s'y méprendre. L'origine de cette erreur 
est plus ancienne, et on doit l'attribuer à la nature de la reli- 
gion juive, où ces deux sociétés étaient en quelque manière 
incorporées ensemble. 

L'établissement de la police civile parmi les Juifs étant l'ins- 
titution immédiate de Dieu même, le plan en fut regardé comme 
le modèle du gouvernement le plus parfait et le plus digne 
d'être imité par des magistrats chrétiens. Mais l'on ne fil pas 
réflexion que cette juridiction, à laquelle les crimes et les péchés 



U8 SOCIÉTÉ. 

étaient assujetiis, était une conséquence nécessaire d'un gou- 
vernement théocratique, où Dieu présidait d'une manière par- 
ticulière, et qui était d'une forme et d'une espèce absolument 
différentes de celles de tous les gouvernements d'institution 
humaine. C'est à la même cause qu'il faut attribuer les erreurs 
des protestants sur la réformation des États, la tête de leurs pre- 
miers chefs se trouvant remplie des idées de l'économie 
judaïque. On ne doit pas être étonné que, dans les pays où le 
gouvernement reçut une nouvelle forme en même temps que les 
peuples adoptèrent une religion nouvelle, on ait affecté une 
imitation ridicule du gouvernement des Juifs, et qu'en consé- 
quence le magistrat ait témoigné plus de zèle pour réprimer les 
péchés que pour réprimer les crimes. Les ministres prétendus 
réformés, hommes impérieux, en voulant modeler les États sur 
leurs vues théologiques, prouvèrent, de l'aveu même des pro- 
testants sensés, qu'ils étaient aussi mauvais politiques que 
mauvais théologiens. A ces causes de la confusion des matières 
civiles et religieuses, on en peut ajouter encore plusieurs autres. 
Il n'y a jamais eu de sociàc civile ancienne ou moderne où il 
n'y ait eu une religion favorite établie et protégée par les lois, 
établissement qui est fondé sur l'alliance libre et volontaire ({ui 
se fait entre la puissance ecclésiastique pour l'avantage réci- 
proque de l'un et de l'autre. Or, en conséquence de cette alliance, 
les deux sociétés se prêtent, en certaines occasions, une grande 
partie de leur pouvoir, et il arrive même quelquefois qu'elles en 
abusent réciproquement. Les hommes jugeant par les faits, 
sans remonter à leur cause et à leur origine, ont cru que la 
société civile avait par son essence un pouvoir qu'elle n'a que 
par emprunt. On doit encore observer que quelquefois la mali- 
gnité du crime est égale à celle du péché, et que dans ce cas 
les hommes ont peu considéré si le magistrat punissait l'action 
comme crime ou comme péché; tel est, par exemple, le cas du 
parjure et de la profanation du nom de Dieu, que les lois civiles 
de tous les États punissent avec sévérité. L'idée complexe de 
crime et celle de péché étant d'ailleurs d'une nature abstraite, 
et composée d'idées simples, communes à l'une et à l'autre, 
elles n'ont pas été également distinguées par tout le monde; 
souvent elles ont été confondues comme n'étant qu'une seule et 
même idée ; ce qui sans doute n'a pas peu contribué à fomenter 



SOCIÉTÉ. U9 

l'erreur de ceux qui confondent les droits respectifs des sociétés 
civiles et religieuses. Cet examen suffit pour faire voir quel est 
le but véritable de la société civile, et quelles sont les causes 
des erreurs où l'on est tombé à ce sujet. 

Le but final de Xo. société religieuse est de procurer à chacun 
la faveur de Dieu, faveur qu'on ne peut acquérir que par la 
droiture de l'esprit et du cœur; en sorte que le but intermé- 
diaire de la religion a pour objet la perfection de nos facultés 
spirituelles. La société religieuse a aussi un but distinct et indé- 
pendant de celui de Va société civile; il s'ensuit nécessairement 
qu'elle en est indépendante, et que par conséquent elle est 
souveraine en son espèce. Car la dépendance d'une société à 
l'égard de l'autre ne peut procéder que de deux principes, ou 
d'une cause naturelle, ou d'une cause civile. Une dépendance 
fondée sur la loi de la nature doit provenir de l'essence ou de 
la génération de la chose. Il ne saurait y en avoir dans le cas 
dont il s'agit par essence; car cette espèce de dépendance sup- 
poserait nécessairement entre ces deux sociétés une union ou 
un mélange naturel, qui n'a lieu qu'autant que deux sociétés 
sont liées par leur relation avec un objet commun. Or leur objet, 
loin d'être commun, est absolument diflerent l'un de l'autre, la 
dernière fin de l'une étant le soin de l'âme, et celle de l'autre 
le soin du corps et de ses intérêts; l'une ne pouvant agir que 
par des voies intérieures, et l'autre au contraire que par des 
voies extérieures. Pour qu'il y eût une dépendance entre ces 
sociétés en vertu de leur génération, il faudrait que l'une dût 
son existence k l'autre, comme les corporations, les commu- 
nautés et les tribunaux la doivent aux villes ou aux États qui 
les f)nt créés. Ces ditférentes sociétés, autant par la conibi'mité 
de leur lins et de leurs moyens que par leurs chartes, ou leurs 
lettres de création ou d'érection, trahissent elles-mêmes et 
manifestent leur origine et leur dépendance. Mais la société 
religieuse n'ayant point un but, ni des moyens conformes à 
ceux de l'État, donne par là des preuves intérieures de son indé- 
pendance; et elle les confirme par des preuves extérieures, en 
faisant voir qu'elle n'est pas de la création de l'État, puisqu'elle 
existait déjà avant la fondation des Âor«V7r.v civiles. Par rapport 
à une dépendance fondée sur une cause civile, elle ne peut 
avoir lieu. Comme les sociétés religieuses et civiles dill'èrent 



150 SOCIÉTÉ. 

entièrement et clans leurs buts et dans leurs moyens, l'adminis- 
tration de l'une agit dans une sphère si éloignée de l'autre, 
qu'elles ne peuvent jamais se trouver opposées l'une à l'autre; 
en sorte que la nécessité d'État qui exigeait que les lois 
de la nation missent l'une dans la dépendance de l'autre 
ne saurait avoir lieu, si l'office du magistrat civil s'étendait 
aux soins des âmes; l'Église ne serait alors entre ses mains 
qu'un instrument pour parvenir à cette fin. Hobbes et ses 
sectateurs ont fortement soutenu cette thèse. Si d'un autre 
côté l'office des sociétés religieuses s'étendait aux soins du 
corps et de ses intérêts, l'Ktat courrait grand risque de tom- 
ber dans la servitude de l'Église. Car les sociétés religieuses 
ayant certainement le district le plus noble, qui est le soin des 
âmes, ayant, ou prétendant avoir une origine divine, tandis 
que la forme des États n'est que d'institution humaine; si elles 
ajoutaient à leurs droits légitimes le soin du corps et de ses 
intérêts, elles réclameraient alors, comme de droit, une supé- 
riorité sur l'État dans le cas de compétence; et l'on doit suppo- 
ser qu'elles ne manqueraient pas de pouvoir pour maintenir 
leur droit; car c'est une conséquence nécessaire que toute 
société, dont le soin s'étend aux intérêts corporels, doit être 
revêtue d'un pouvoir coactif. Ces maximes n'ont eu que trop de 
vogue pendant un temps. Les ultramontains, habiles dans le 
choix des circonstances, ont tâché de se prévaloir des troubles 
intérieurs des États; pour les établir et élever la chaire apos- 
tolique au-dessus du trône des potentats de la terre, ils en ont 
exigé, et quelquefois reçu hommage, et ils ont tâché de le 
rendre universel. Mais ils ont trouvé une barrière insurmon- 
table dans la noble et digne résistance de l'Église gallicane, 
également fidèle à son Dieu et à son roi. 

Nous posons donc comme maxime fondamentale, et comme 
une conséquence évidente de ce principe, que la société reli- 
gieuse n'a aucun pouvoir coactif semblable à celui qui est entre 
les mains de la société civile. Des objets qui diffèrent entière- 
ment de leur nature ne peuvent s'acquérir par un seul et même 
moyen. Les mêmes relations produisant les mêmes effets, des 
effets différents ne peuvent provenir des mêmes relations. Ainsi 
la force et la contrainte n'agissant que sur l'extérieur, ne 
peuvent aussi produire que des biens extérieurs, objets des ins- 



SOCRATIQUE. 151 

lilulions civiles, et ne sauraient produire des biens intérieurs, 
objets des institutions religieuses. Tout le pouvoir coactif, qui 
est naturel à une sorictc religieuse, se termine au droit d'ex- 
coninuniicalion, et ce droit est utile et nécessaire, pour qu'il y 
ait un culte uniforme; ce qui ne peut se faire qu'en chassant du 
corps tous ceux qui refusent de se conformer au culte public: 
il est donc convenable et utile que \^ société religieuse jouisse 
de ce droit d'expulsion. Toutes sortes ào, sociétés, quels qu'en 
soient les moyens et la fin, doivent nécessairement, comme 
société, avoir ce droit, droit inséparable de leur essence; sans 
cela elles se dissoudraient d'elles-mêmes, et retomberaient dans 
le néant, précisément de même que le corps naturel, si la 
nature, dont les sociétés imitent la conduite en ce point, n'avait 
pas la force d'évacuer les humeurs vicieuses et malignes; mais 
ce pouvoir utile et nécessaire est tout celui et le seul dont la 
société religieuse ait besoin ; car par l'exercice de ce pouvoir, la 
conformité du culte est conservée, son essence et sa fin sont assu- 
rées, et le bien-être de la société n'exige rien au delà. Un pouvoir 
plus grand dans une société religieuse serait déplacé et injuste. 

SOCRATIQUE (Puilosopuie), ou Histoire de la Philosophe 
DE SocRATE {IJistoirc de la philos.). Le système du monde et 
les phénomènes de la nature avaient été, jusqu'à Socrate, 
l'objet de la méditation des philosophes. Ils avaient négligé 
l'étude de la morale. Us croyaient que les principes nous en 
étaient intimement connus, et qu'il était inutile d'entretenir de la 
distinction du bien et du mal celui dont la conscience était muette. 

Toute leur sagesse se réduisait à quelques sentences que 
l'expérience journalière leur avait dictées, et qu'ils débitaient 
dans l'occasion. Le seul Archélaûs avait entamé dans son école 
la question des mœurs; mais sa méthode élait sans solidité, et 
ses leçons furent sans succès. Socrate, son disciple, né avec 
une grande âme, un grand jugement, un esprit porté aux 
choses importantes, et d'une utilité générale et première, vit 
qu'il fallait travailler par rendre les hommes bons, avant que 
de commencer à les rendre savants; que tandis qu'on avait les 
yeux attachés aux astres, on ignorait ce qui se passait à ses 
pieds; qu'à force d'habiter le ciel, on était devenu étranger 
dans sa propre maison ; que l'enteudcmeut se perfectionnait 
peut-être, mais qu'on abandonnait à elle-même la volonté; que 



152 SOCRATIQUE. 

le temps se perdait en spéculations frivoles; que l'homme vieil- 
lissait sans s'être interrogé sur le vrai bonheur de la vie, et il 
ramena sur la terre la philosophie égarée dans les régions du 
soleil. Il parla de l'âme, des passions, des vices, des vertus, de 
la beauté et de la laideur morale, de la société, et des autres 
objets qui ont une liaison immédiate avec nos actions et notre 
félicité. Il montra une extrême liberté dans sa façon de pen- 
ser. 11 n'y eut aucune sorte d'intérêt ou de terreur qui retînt 
la vérité dans sa bouche. Il n'écouta que l'expérience, la réflexion, 
et la loi de l'honnête ; et il mérita, parmi ceux qui l'avaient 
précédé, le titre de philosophe pm^ excellence, titre que ceux qui 
lui succédèrent ne lui ravirent point. Il tira nos ancêtres de 
l'ombre et de la poussière, et il en fit des citoyens, des hommes 
d'Etat. Ce projet ne pouvait s'exécuter sans péril, parmi des 
brigands intéressés à perpétuer le vice, l'ignorance et les pré- 
jugés. Socrate le savait; mais qui est-ce qui était capable 
d'intimider celui qui avait placé ses espérances au delà de ce 
monde, et pour qui la vie n'était qu'un lien incommode qui le 
retenait dans une prison, loin de sa véritable patrie! 

Xénophon et Platon, ses disciples, ses amis, les témoins et 
les imitateurs de sa vertu, ont écrit son histoire; Xénophon, 
avec cette simplicité et cette candeur qui lui étaient pro])res; 
Platon, avec plus de faste et un attachement moins scrupuleux 
à la vérité. Un jour que Socrate entendait réciter un des Dia- 
logues de celui-ci; c'était, je crois, celui qu'il a intitulé le 
Lysis : dieux! s'écria l'homme de bien, les beaux mensonges 
que le jeune homme a dits de moi! 

Aristoxène, Démétrius de Phalère, Panetius, Galisthène, et 
d'autres, s'étaient aussi occupés des actions, des discours, des 
mœurs, du caractère et de la vie de ce philosophe; mais leurs 
ouvrages ne nous sont pas parvenus. 

L'Athénien Socrate naquit dans le village d'Alopé, dans la 
soixante et dix-septième olympiade, la quatrième année, et le 
sixième de thargélion, jour qui fut dans la suite marqué plus 
d'une fois par d'heureux événements, mais qu'aucun ne rendit 
plus mémorable que sa naissance. Sophronisque, son père, était 
statuaire, et Phinarète, sa mère, était sage-femme. Sophronisque, 
qui s'aperçut bientôt que les dieux ne lui avaient pas donné 
un enfant ordinaire, alla les consulter sur son éducation. L'oracle 



SOCRATIQUE. 153 

lui répondit : Laisse-le faire, et Sèicrific à Jupiter et aux Muses. 
Le bonhonime oublia le conseil de l'oracle, et mit le ciseau à 
la main de son fds. Socrate, après la mort de sou père, fut obligé 
(le renoncer à son goût, et d'exercer par indigence une pro- 
fession à laquelle il ne se sentait point appelé; mais entraîné 
à la méditation, le ciseau lui tombait souvent des mains, et il 
passait les journées appuyé sur le marbre. 

Criton, homme opulent et philosophe, touché de ses talents, 
de sa candeur et de sa misère, le prit en amitié, lui fournit les 
choses nécessaires à la vie, lui donna des maîtres, et lui confia 
l'éducation de ses enfants. 

Socrate entendit Anaxagoras, étudia sous Archélaiis, qui le 
chérit, apprit la musique de Damon, se forma à l'art oratoire 
auprès du sophiste Prodicus, à la poésie sur les conseils d'Eve- 
nus, à la géométrie avec Théodore, et se perfectionna par le 
commerce de Diotime et d'Aspasic, deux femmes dont le mérite 
s'est fait distinguer chez la nation du monde ancien la plus 
polie, dans son siècle le plus célèbre et le plus éclairé, et au 
milieu des hommes du premier génie. Il ne voyagea point. 

Il ne crut point que sa profession de philosophe le dispensât 
des devoirs périlleux du citoyen. Il quitta ses amis, sa solitude, 
ses livres, pour prendre les armes, et il servit pendant trois 
ans dans la guerre cruelle d'Athènes et de Lacédémone; il 
assista au siège de Potidée à côté d'Alcibiade, où personne, au 
jugement de celui-ci, ne se montra ni plus patient dans la 
fatigue, la soif et la faim, ni plus serein. 11 marchait les pieds 
nus sur la glace; il se précipita au milieu des ennemis, et cou- 
vrit la retraite d'Alcibiade, qui avait été blessé, et qui serait 
mort dans la mêlée. Il ne se contenta pas de sauver la vie à 
son ami; après l'action il lui fit adjuger le prix de la bravoure, 
qui lui avait été décerné. 11 lui arriva plusieurs fois dans cette 
canqiagne de passer deux jours entiers de suite immobile à 
son poste, et absorbé dans la méditation. Les Athéniens furent 
malheureux au siège de Délium : Xénophon, renversé de son 
cheval, y aurait perdu la vie, si Socrate, qui combattait à pied, 
ne l'eût pris sur ses épaules, et ne l'eût porté hors de l'atteinte 
de l'ennemi. Il marcha sous ce fardeau, non comme un homme 
qui fuit, mais comme un honnne qui compte ses pas et qui 
mesure le terrain. Il avait le visage tourné à l'ennemi, et on lui 



154 SOCRATIQUE. 

remarquait tant d'intrépidité, qu'on n'osa ni l'attaquer ni le suivre. 
Averti par son démon, ou le pressentiment secret de sa pru- 
dence, il délivra dans une autre circonstance Alcibiade et Lâchés 
d'un danger dont les suites devinrent funesles à plusieurs. 11 ne 
se comporta pas avec moins d'honneur au siège d'Amphipolis^ 
La corruption avait gagné toutes les parties de l'adminis- 
tration des affaires publiques; les Athéniens gémissaient sous 
la tyrannie; Socrate ne voyait à entrer dans la magistrature 
que des périls à courir, sans aucun bien à faire : mais il fallut 
sacrifier sa répugnance au vœu de sa tribu, et paraître au sénat. 
11 était alors d'un âge assez avancé; il porta dans ce nouvel état 
sa justice et sa fermeté accoutumées. Les tyrans ne lui en 
imposèrent point ; il ne cessa de leur reprocher leurs vexations 
et leurs crimes; il brava leur puissance : fallait-il souscrire au 
jugement de quelque innocent qu'ils avaient condamné, il disait : 
Je ne sais pas écrire. 

Il ne fut pas moins admirable dans sa vie privée ; jamais 
homme ne fut né plus sobre ni plus chaste : ni les chaleurs de 
l'été, ni les froids rigoureux de l'hiver, ne suspendirent ses 
exercices. 11 n'agissait point sans avoir invoqué le ciel. 11 ne 
nuisit pas même à ses ennemis. On le trouva toujours prêt à 
servir. Il ne s'en tenait pas au bien, il se proposait le mieux 
en tout. Personne n'eut le jugement des circonstances et des 
choses plus sûr et plus sain. Il n'y avait rien dans sa conduite 
dont il ne pût et ne se complût à rendre raison. Il avait l'oeil 
ouvert sur ses amis; il les reprenait parce qu'ils lui étaient 
chers; il les encourageait à la vertu, par son exemple, par ses 
discours; et il fut pendant toute sa vie le modèle d'un homme 
très-accompli et très-heureux. Si l'emploi de ses moments nous 
était plus connu, peut-être nous démontrerait-il mieux qu'aucun 
raisonnement, que pour notre bonheur dans ce monde, nous 
n'avons rien de mieux à faire que de pratiquer la vertu; thèse 
importante qui comprend toute la morale, et qui n'a point 
encore été prouvée. 

Pour réparer les ravages que la peste avait faits, les Athé- 



(1) Voyez sur la conduite do Socrate au siège de Potidée le discours d'Alcihiade, 
dans le Banquet de Platon, où ce jeune débauché fait un grand éloge du courage 
et delà continence de Socrate. (N.) 



SOCRATIQUE. 155 

niens permirent aux citoyens de prendre deux femmes; il en 
joignit une seconde, par connnisération pour sa misère, à celle 
qu'il s'était auparavant choisie par inclination. L'une était fdle 
d'Aristide, et s'appelait Mirlus, et l'aulrc était née d'un citoyen 
obscur, et s'appelait Xantippe. Les humeurs capricieuses de 
celle-ci donnèrent un long exercice à la philosophie de son 
époux. Quand je la pris, disait Socrate à Antisthène, je connus 
qu'il n'y aurait personne avec qui je ne pusse vivre si je pou- 
vais la supporter; je voulais avoir dans ma maison quelqu'un 
qui me rappelât sans cesse l'indulgence que je dois à tous les 
hommes, et que j'en attends pour moi. Et à Lam[)roche son 
fils : Vous vous plaignez de votre mère? et elle vous a conçu, 
porté dans son sein, allaité, soigné, nourri, instruit, élevé! A 
combien de périls ne l'avez-vous pas exposée? combien de cha- 
grins, de soucis, de soins, de travail, de peines ne lui avez- vous 
pas coûté? — Il est vrai, elle a fait et souffert et plus peut-être 
encore que vous ne dites; mais elle est si dure, si féroce. — 
Lequel des deux, mon fils, vous paraît le plus difficile à supporter, 
ou de la férocité d'une bête, ou de la férocité d'une mère? — 
Celle d'une mère. — D'une mère! La vôtre vous a-t-elle frappé, 
mordu, déchiré? En avpz-vous rien éprouvé de ce que les l.)ètes 
féroces font assez communément aux hommes? — Non; mais 
elle lient des propos qu'on ne digérerait de personne, y allât-il 
de la vie. — J'en conviens; mais êtes-vous en reste avec elle? 
et y a-t-il quelqu'un au monde qui vous eût pardonné les mau- 
vais discours que vous avez tenus, les actions mauvaises, ridi- 
cules ou folles que vous avez commises, et tout ce qu'il a fallu 
qu'elle endurât de vous la nuit, le jour, à chaque instant depuis 
que vous êtes né, jusf[u'à l'âge que vous avez? Qui est-ce qui 
vous eût soigné dans vos infirmités c<'mme elle? qui est-ce qui 
eût tremblé pour vos jours comme elle? Il arrive à votre mère 
de i)arler mal; mais elle ne met elle-même aucune valeur à ce 
qu'elle dit : dans sa colère môme vous avez son cœur; elle vous 
souhaite le bien. Mon fils, l'injustice est de votre côté. Croyez- 
vous qu'elle ne fût pas désolée du moindre accident qui vous 
arriverait? — Je le crois. — Qu'elle ne se réduisît pas à la 
misère pour vous en tirer? — Je le crois. — Qu'elle ne s'arra- 
chât pas le pain de la bouche pour vous le donner? — Je le 
crois. — Qu'elle ne sacrifiât par sa vie pour la vôtre? — Je le 



156 SOCRATIQUE. 

crois. — Que c'est pour vous et non pour elle qu'elle s'adresse 
sans cesse aux dieux? — Que c'est pour moi. — Et vous la 
trouvez dure, féroce! et vous vous en plaignez! Ah! mon fils, 
ce n'est pas votre mère qui est mauvaise, c'est vous! je vous le 
répète, l'injustice est de votre côté. — Quel homme! quel 
citoyen! quel magistrat! quel époux! quel père ! Moins Xantippe 
méritait cette apologie, plus il faut admirer Socrate. Ah! Socrate! 
je te ressemble peu; mais du moins tu me fais pleurer d'admi- 
ration et de joie. 

Socrate ne se croyait point sur la terre pour lui seul et pour 
les siens; il voulait être utile à tous, s'il le pouvait, mais sur- 
tout aux jeunes gens, en qui il espérait trouver moins d'obsta- 
cles au bien. Il leur ôtait leurs préjugés. Il leur faisait aimer la 
vérité. Il leur inspirait le goût de la vertu. Il fréquentait les 
lieux de leurs amusements. Il allait les chercher. On le voyait 
sans cesse au milieu d'eux, dans les rues, dans les places pu- 
bliques, dans les jardins, aux bains, aux gymnases, à la pro- 
menade. Il parlait devant tout le monde; s'approchait et l'écou- 
tait qui voulait. Il faisait un usage étonnant de l'ironie et de 
l'induction ; de l'ironie, qui dévoilait sans effort le ridicule des 
opinions; de l'induction, qui, de questions éloignées en ques- 
tions éloignées, conduisait imperceptiblement à l'aveu de la 
chose même qu'on niait. Ajoutez à cela le charme d'une élocu- 
tion pure, simple, facile, enjouée ; la finesse des idées, les 
grâces, la légèreté et la délicatesse particulière à sa nation, une 
modestie surprenante, l'attention scrupuleuse à ne point offen- 
ser, à ne point avilir, à ne point humilier, à ne point contris- 
ter. On se faisait honneur à tout moment de son esprit. « J'i- 
mite ma mère, disait-il ; elle n'était pas féconde, mais elle avait 
l'art de soulager les femmes fécondes, et d'amener à la lumière 
le fruit qu'elles renfermaient dans leur sein. » 

Les sophistes n'eurent point un fléau plus redoutable. Ses 
jeunes auditeurs se firent insensiblement à sa méthode, et 
bientôt ils exercèrent le talent de l'ironie et de l'induction 
d'une manière très-iiicommode pour les faux orateurs, les 
mauvais poètes, les prétendus philosophes, les grands injustes 
et orgueilleux. 11 n'y eut aucune sorte de folie épargnée, ni 
celle des prêtres, ni celle des artistes, ni celle des magistrats. 
La chaleur d'une jeunesse enthousiaste et folâtre suscita des 



SOCRATIQUE. 157 

haines de tous côtés à celui qui l'iustruisait. Ces haines s'ac- 
crurent et se nuiltiplièrent. Socrate les méprisa ; peu inquiet 
d'être haï, joué, calomnié, pourvu qu'il fut innocent. Cependant 
il en devint la victime. Sa phiIosoj)iiic n'était pas une aflairc 
d'ostentation et de parade, mais de courage et de pratique. 
Apollon disait de lui : « Sophocle est sage, Euripide est plus 
sage que Sophocle; mais Socrate est le plus sage de tous les 
hommes. » Les sophistes se vantaient de savoir tout; Socrate, 
de ne savoir qu'une chose: c'est qu'il ne savait rien. Il se mé- 
nageait ainsi l'avantage de les interroger, de les emharrasser 
et de les confondre de la manière la plus sûre et la plus hon- 
teuse pour eux. D'ailleurs cet homme, d'une prudence et d'une 
expérience consommées, qui avait tant écouté, tant lu, tant 
médité, s'était aisément aperçu que la vérité est comme un (il 
qui part d'une extrémité des ténèbres et se perd de l'autre 
dans les ténèbres; et que dans toute question, la lumière s'ac- 
croît par degrés jusqu'à un certain terme placé sur la longueur 
du fil délié, au delà duquel elle s'affaiblit peu à peu, et s'éteint. 
Le philosophe est celui qui sait s'arrêter juste; le sophiste im- 
prudent marche toujours, et s'égare lui-même et les autres : 
toute sa dialectique se résout en incertitudes. C'est une leçon 
que Socrate donnait sans cesse aux sophistes de son temps, et 
dont ils ne profitèrent point. Ils s'éloignaient de lui mécontents 
sans savoir pourquoi. Ils n'avaient qu'à revenir sur la question 
qu'ils avaient agitée avec lui, et ils se seraient aperçus qu'ils 
s'étaient laissés entraîner au delà du point indivisible et lumi- 
neux, terme de notre faible raison. 

On l'accusa d'impiété; et il faut avouer que sa religion n'é- 
tait pas celle de son pays. Il méprisa les dieux et les supersti- 
tions de la Grèce. Il eut en pitié leurs mystères. Il s'était élevé 
par la seule force de son génie à la connaissance de l'unité de 
la Divinité, et il eut le courage de révéler cette dangereuse 
vérité à ses disciples ^ 

Après avoir placé son bonheur présent et à venir dans la 
pratique de la vertu et la pratique de la vertu dans l'observa- 
tion des lois naturelles et politiques, rien ne fut capable de l'en 

(1) VARIA^TE. On prétend même qu'il connut l'unité de Dieu au sens des chré- 
tiens, et cette opinion, qu'il révéla à ses disciples, et dont ses ennemis lui firent 
un crime, fut un des motifs de sa condamnation. (Édition Naigcon). 



158 SOCRATIQUE. 

écarter. Les événements les plus fâcheux, loin d'étonner son 
courage, n'altérèrent pas même sa sérénité. Il arracha au sup- 
plice les dix juges que les tyrans avaient condamnés. 11 ne 
voulut point se sauver de la prison. 11 apprit en souriant l'arrêt 
de sa mort. Sa vie est pleine de ces traits. 

Il méprisa les injures. Le mépris et le pardon de l'injure, 
qui sont les vertus du chrétien, sont la vengeance du philo- 
sophe. Il garda la tempérance la plus rigoureuse, rapportant 
l'usage des choses que la nature nous a destinées à la conser- 
vation et non à la volupté. 11 disait que moins l'homme a de 
besoins, plus sa condition est voisine de celle des dieux; il était 
pauvre, et jamais sa femme ne put le déterminer à recevoir les 
présents d'Alcibiade et des hommes puissants dont il était 
honoré. Il regardait la justice comme la première des vertus, 
et ce principe est très-fécond. Sa bienfaisance, semblable à 
celle de l'Être suprême, était sans exception. Il détestait la 
flatterie. 11 aimait la beauté dans les hommes et dans les fem- 
mes, mais il n'en fut point l'esclave : c'était un goût innocent 
et honnête, qu'Aristophane même, ce vil instrument de ses 
ennemis, n'osa pas lui reprocher. Que penserons-nous de la 
facilité et de la complaisance avec lesquelles quelques hommes 
parmi les Anciens et parmi les modernes ont reçu et répété 
contre la pureté de ses mœurs une calomnie que nous rougi- 
rions de nommer? c'est qu'eux-mêmes étaient envieux ou cor- 
rompus. Serons-nous étonnés qu'il y ait eu de ces âmes infer- 
nales? Peut-être, si nous ignorions ce qu'un intérêt violent et 
secret inspire ; voyez ce que nous dirons de son démon à Var- 
ticle Thkosophes. 

Socrate ne tint point école, et n'écrivit point. Nous ne savons 
de sa doctrine que ce que ses disciples nous en ont transmis. 
C'est dans ces sources que nous avons puisé. 

Sentiments de Socrate sur la Diciniié. 11 disait : 

Si Dieu a dérobé sa nature à notre entendement, il a mani- 
festé son existence, sa sagesse, sa puissance et sa bonté dans 
ses ouvrages. 

Il est l'auteur du monde, et le monde est la complexion 
de tout ce qu'il y a de bon et de beau. 

Si nous sentions toute l'harmonie qui règne dans l'univers, 
nous ne pourrions jamais regarder le hasard comme la cause 



SOCRATIQUF.. 159 

do tant d'eiïets cncliaînés partout, selon les lois de la sagesse 
la plus surprenante, et {)Our la plus grande utilité possible. Si 
une intelligence suprême n'a pas concouru à la disposition, à 
la propagation et k la conservation générale des êtres, et n'y 
veille pas sans cesse, comment ariive-t-il qu'aucun désordre 
ne s'introduit dans une machine aussi composée, aussi vaste? 

Dieu préside à tout : il voit tout en un instant; notre pen- 
sée, qui s'élance d'un vol instantané de la tei're aux cieux ; notre 
œil, qui n'a qu'a s'ouvrir pour apercevoir les corps placés à la 
plus grande distance, ne sont que de faibles images de la célé- 
rité de son entendement. 

D'un seul acte il est présent à tout. 

Les lois ne sont point des hommes, mais de Dieu. C'est lui 
proprement qui en condamne les infracteurs, par la voix des 
juges qui ne sont que ses organes. 

Sentiments de Socrnte sur les esprits. Ce philosophe rem- 
plissait l'intervalle de l'homme à Dieu d'intelligences moyennes 
qu'il regardait comme les génies lutélaires des nations: il per- 
mcltait qu'on les honorât : il les regardait comme les auteurs 
de la divination. 

Sentiment de Socrate sur Vânie. 11 la croyait préexistaiite au 
corps, et douée de la connaissance des idées éternelles. Cette 
connaissance qui s'assoupissait en elle par son union avec le 
corps, se réveillait avec le temps, et l'usage de la raison et des 
sens. Apprendre, c'était se ressouvenir ; mourir, c'était retour- 
ner à son premier état de félicité pour les bons, de châtiment 
pour les méchants. 

Principes de ht Philosophie inonde de Socrate. Il disait : 

Il n'y a qu'un bien, c'est la science ; qu'un mal, c'estl'ignorance. 

Les richesses et l'orgueil de la naissance sont les sources 
principales des maux. 

La sagesse est la santé de l'àme. 

Celui qui connaît le bien et qui fait le mal est un insensé. 

Rien n'est pi us utile et plus doux que la pratique delà vertu. 

L'homme sage ne croira point savoir ce qu'il ignore. 

La justice et le bonheur sont une même chose. 

Celui qui distingua le premier l'utile du juste fut un homme 
détestable. 

La sagesse est la beauté de l'àme, le vice en est la laideur. 



160 SOCRATIQUE. 

La beauté du corps annonce la beauté de l'âme. 

Il en est d'une belle vie comme d'un beau tableau : il faut 
que toutes les parties en soient belles. 

La vie heureuse et tranciuille est pour celui qui peut s'exa- 
miner sans honte ; rien ne le trouble, parce qu'il ne se reproche 
aucun crime. 

Que l'homme s'étudie lui-même, et qu'il se connaisse. 

Celui qui se connaît échappera à bien des maux, qui atten- 
dent celui qui s'ignore; il concevra d'abord qu'il ne sait rien, 
et il cherchera à s'instruire. 

Avoir bien commencé, ce n'est pas n'avoir rien fait; mais 
c'est avoir fait peu de chose. 

11 n'y a qu'une sagesse, la vertu est une. 

La meilleure manière d'honorer les dieux, c'est de faire ce 
qu'ils ordonnent. 

Il faut demander aux dieux en général ce c|ui nous est bon ; 
spécifier quelque chose dans sa prière, c'est prétendre à une 
connaissance qui leur est réservée. 

Il faut adorer les dieux de son pays, et régler son offrande 
sur ses facultés ; les dieux regardent plus à la pureté de nos 
cœurs qu'à la richesse de nos sacrifices. 

Les lois sont du ciel ; ce qui est selon la loi est juste sur la 
terre, et légitimé dans la ciel. 

Ce qui prouve l'origine céleste des lois, telles que d'adorer 
les dieux, d'honorer ses parents, d'aimer son bienfaiteur, c'est que 
le châtiment est nécessairement attaché à leur infraction ; cette 
liaison nécessaire de la loi, avec la peine de l'infraction, ne 
peut être de l'homme. 

Il faut avoir pour un père trop sévère la même obéissance 
qu'on a pour une loi trop dure. 

L'atrocité de l'ingratitude est proportionnée à l'importance du 
bienfait; nous devons à nos parents le plus important des biens. 

L'enfant ingrat n'obtiendra ni la faveur du ciel, ni l'estime 
des hommes ; quel retour attendrai-je, moi, étranger, de celui qui 
manque aux personnes à qui il doit le plus ? 

Celui qui vend aux autres sa sagesse pour de l'argent se 
prostitue comme celui qui vend sa beauté. 

Les richesses sont entre les mains de l'homme sans la rai- 
son, comme sous lui un cheval fougueux sans frein. 



SOCRATIQUE. IGl 

Les richesses de l'avare ressemblent à la lumière du soleil, 
qui ne récrée personne après son coucher. 

J'appelle avare celui qui amasse des richesses par des 
moyens vils, et qui ne veut point d'indigents pour amis. 

La richesse du prodigue ne sert qu'aux adulateurs et aux 
prostituées. 

11 n'y a point de fonds qui rend autant qu'un ami sincère et 
vertueux. 

Il n'y apoint d'amitié vraie entre un méchant et un méchant, 
ni entre un méchant et un bon. 

On obtiendra l'amitié d'un homme en cultivant en soi les 
qualités qu'il estime en lui. 

11 n'y a point de vertu qui ne puisse se perfectionner et 
s'accroître par la réflexion et l'habitude. 

Ce n'est ni la richesse , ni la naissance, ni les dignités, 
ni les titres qui font la bonté de l'homme; elle est dans ses 
mains. 

L'incendie s'accroît parle vent, et l'amour par le commerce. 

L'arrogance consiste à tout dire et à ne vouloir rien en- 
tendre. 

Il faut se familiariser avec la peine, afin de la recevoir 
quand elle viendra comme si on l'avait attendue. 

Il ne faut point redouter la mort, c'est un assoupissement 
ou un voyage. 

S'il ne reste rien de nous après la mort, c'est plutôt encore 
un avantage qu'un inconvénient. 

Il vaut mieux mourir honorablement que vivre déshonoré. 

11 faut se soustraire à l'incontinence par la fuite. 

Plus on est sobre, plus on approche de la condition des 
dieux, qui n'ont besoin de rien. 

Il ne faut pas négliger la santé du corps, celle de l'âme en 
dépend trop. 

La tranquillité est le plus grand des biens. 

Rien de trop ; c'est l'éloge d'un jeune homme. 

Les hommes vivent pour manger, les bons mangent pour vivre. 

Être sage dans la haute prospérité, c'est savoir marcher sur 
la glace. 

Le moyen le plus sûr d'être considéré, c'est de ne pas affec- 
ter de se montrer aussi bon que l'on est. 

x\ii. n 



162 SOCUATIQUE. 

Si vous êtes un homme de bien, on aura autant de confiance 
en votre parole qu'au serment. 

Tournez le dos au calomniateur et au médisant, c'est quel- 
que perversité qui le fait agir ou parler. 

Principes de Socrate sur la jJi'iidenee donieslique. Il disait : 

Celui qui saura gouverner sa maison tirera parti de tout, 
même de ses ennemis. 

Méfiez-vous de l'indolence, de la paresse, de la négligence ; 
évitez le luxe; regardez l'agriculture comme la ressource la 
plus importante. 

11 est des occupations sordides auxquelles il faut se refuser, 
elles avilissent l'âme. 

11 ne faut pas laisser ignorer à sa femme ce qui lui importe 
de savoir, pour votre bonheur et pour le sien. 

Tout doit être commun entre les époux. 

L'homme veillera aux choses du dehors, la femme à celles 
du dedans. 

Ce n'est pas sans raison que la nature a attaché plus forte- 
ment les mères aux enfants que les pères. 

Principes de la prudeiice politique de Socrate. Les vrais 
souverains, ce ne sont point ceux qui ont le sceptre en main, 
soit qu'ils le tiennent ou de la naissance, ou du hasard, ou de 
la violence, ou du consentement des peuples; mais ceux qui 
savent commander. 

Le monarque est celui qui commande à ceux qui se sont 
soumis librement à son obéissance; le tyran, celui qui contraint 
d'obéir: l'un fait exécuter la loi ; l'autre, sa volonté. 

Le bon citoyen contribuera, autant qu'il est en lui, à rendre 
la république Hérissante pendant la paix et victorieuse pendant 
la guerre ; il invitera le peuple à la concorde, s'il se soulève; 
député chez un ennemi, il tentera toutes les voies honnêtes de 
la conciliation. 

La loi n'a point été faite pour les bons. 

La ville la mieux gardée est celle qui renferme le plus 
d'honnêtes gens; la mieux policée, celle où les magistrats 
agissent de concert; celle qu'il faut préférer à toutes, où la 
vertu a des récompenses assurées. 

Habitez celle où vous n'obéirez qu'aux lois. 

Ce serait ici le lieu de parler des accusations qu'on intenta 



SOCRATIQUE. 1G3 

contre lui, de son apologie et de sa mort; mais ces choses sont 
écrites en tant d'endroits! Qui est-ce qui ignore qu'il fut le mar- 
tyr de l'unité de Dieu ? 

Après la mort de Socrate, ses disciples se jetèrent sur sa 
robe et la déchirèrent. Je veux dire qu'ils se livrèreut à dilTé- 
rentes parties de la philosophie, et qu'ils fondèrent une multi- 
tude de sectes diverses, opposées les unes aux autres, qu'il 
faut regarder comme autant de familles divisées, quoiqu'elles 
avouassent toutes la même souche. 

Les uns s'étaient approchés de Socrate, pour se disposer par 
la connaissance de la vérité, l'étude des mœurs, l'amour de la 
vertu, à remplir dignement les premiers emplois de la républi- 
que auxquels ils étaient destinés : tel fut Xénophon. 

D'autres, parmi lesquels on peut nommer Griton, lui avaient 
confié l'éducation de leurs enfants. 

Il y en eut qui ne vinrent l'entendre que dans le dessein de 
se rendre meilleurs; c'est ce qui arriva à Diodore, à Euthy- 
dème, à Euthère, à Aristarque. 

Critias et Alcibiade lui furent attachés d'amitié. 11 enseigna 
l'art oratoire à Lysias. 11 forma les poètes Événus et Euripide. 
On cioii même qu'il concourut avec ce dernier dans la compo- 
sition des tragédies qui portent son nom. 

Son disciple Aristippe fonda la secte cyrénaï']ue, Phédon 
l'éliaque, Euclide la mégarique, Platon l'académique, Anthistène 
la cynique. 

Xénophon, Eschine, Griton, Simon et Gebès, se contentèrent 
de l'honneur de l'avoir eu pour maître. 

Xénophon naquit dans la S-2" olympiade. Socrate l'ayant ren- 
contré dans une rue, comme il passait, mit son bâton en travers, 
l'arrêta et lui demanda où se vendaient les choses nécessaires à la 
vie. La beauté de Xénophon l'avait frappé. Ge jeune homme fit 
à sa question une réponse séi-ieuse, selon son caractère. Socrate, 
l'interrogeant une seconde fois, lui demanda s'il ne saurait 
point où les hommes apprenaient à devenir bons. Xénophon 
déclara son embarras par son silence et son maintien. Socrate 
lui dit : Suivez-moi, et vous le saurez. Ge fut ainsi que Xéno- 
phon devint son disciple. Ge n'est pas ici le lieu d'écrire l'his- 
toire de Xénophon. INous avons de lui la Cyropédîe, une apo- 
logie de Socrate, quatre livres des dits et des faits mémorables 



16^ SOCRATIQUE. 

de ce philosophe, un banquet, un livre de l'économie, un dia- 
logue sur la tyrannie, l'éloge d'Agésilas et la comparaison des 
républiques d'Athènes et de Lacédémone, ouvrages écrits avec 
une grande douceur de style, de la vérité, de la gravité et de la 
simplicité. 

La manière dont Eschine s'offrit à Socrate est d'une naïveté 
charmante. 11 était pauvre: « Je n'ai rien, dit-il au philosophe 
dont il venait prendre les leçons, qui soit digne de vous être 
offert; et c'est là ce qui me fait sentir ma pauvreté. Je n'ai que 
moi : voyez si vous me voulez. Quels que soient les présents que 
les autres vous aient faits, ils ont retenu par devers eux plus 
qu'ils ne vous ont donné. Quant au mien, vous ne l'aurez pas 
plutôt accepté qu'il ne me restera plus rien. — Vous m'olïrez 
beaucoup, lui répondit Socrate, à moins que vous ne vous esti- 
miez peu. Mais venez, je vous accepte. Je tâcherai que vous vous 
estimiez davantage, et de vous rendi-e à vous-même meilleur 
que je ne vous aurai reçu. » Socrate n'eut point d'auditeur plus 
assidu ni de disciple plus zélé. Son sort le conduisit à la cour 
de Denys le tyran, qui en fit d'abord peu de cas. Son indigence 
fut une tache qui le suivit partout. Il écrivit quelques dialogues 
à la manière de Socrate. Cet ouvrage arrêta les yeux sur lui. 
Platon et Aristippe rougirent du mépris qu'ils avaient affecté 
pour cet homme. Ils le recommandèrent à Denys, qui le traita 
mieux. Il revint dans Athènes, où il trouva deux écoles floris- 
santes établies. Platon enseignait dans l'une, Aristippe dans 
l'autre. Il n'osa pas se montrer publiquement au milieu de ces 
deux philosophes. Il s'en tinta donner des leçons particulières. 

Lorsqu'il se fut assuré du pain par cette ressource, il se livra 
au barreau, où il eut du succès. Menedème lui reprochait de 
s'être approprié des dialogues que Socrate avait écrits, et que 
Xantippelui avait confiés. Ce reproche fait beaucoup d'honneur 
à Eschine. 11 avait bien singulièrement saisi le caractère de son 
maître, puisque Menedème et Aristippe s'y trompaient. On re- 
marque en effet, dans les dialogues qui nous restent d'Eschine, la 
simplicité, l'expression, les maximes, les comparaisons, et toute 
la morale de Socrate. 

Nous n'ajouterons rien à ce que nous avons dit de Criton, 
sinon qu'il ne quitta point Socrate pendant le temps de sa pri- 
son ; qu'il veilla à ce que les choses nécessaires ne lui man- 



SOCRATIQUE. 165 

qiiasseiU pas ; que Socrate, olïensé tie i'abiis qu'on fai:^ait de la 
facilité de son caractère [)our le tourmenter, lui conseilla de 
chercher quelque houune turbulent, méchant, violent, qui fît 
tête à ses ennemis et que ce conseil lui réussit. 

Simon était un corroyeur dont Socrate fréquentait quelque- 
fois la maison. Là, comme partout ailleurs, il parlait des vices, 
des vertus, du bon, du beau, du décent, de l'honnête, et le 
corroyeur l'écoutait ; et le soir, lorsqu'il avait quitté son ou- 
vrage, il jetait sur le papier les principales choses qu'il avait 
entendues. Périclès lit cas de cet homme; il chercha à se l'atta- 
cher par les promesses les plus flatteuses; mais Simon lui ré- 
pondit qu'il ne vendait point sa liberté. 

Cebès écrivit trois dialogues, dont il ne nous reste que le 
dernier, connu sous le nom du Tableau. C'est un petit roman 
sur les goûts, les penchants, les préjugés, les mœurs des 
hommes, composé d'après une peinture qu'on voyait dans le 
temple de Saturne. On y suppose les principes suivants : 

Les âmes ont préexisté aux corps. Un sort heureux ou mal- 
heureux les attend. 

Elles ont un démon qui les inspire, dont la voix se fait 
entendre à elles, et qui les avei'tit de ce qu'elles ont h faire et à 
éviter. 

Elles apportent avec elles un penchant inné à l'imposture, 
à l'erreur, à, l'ignorance et au vice. 

Ce penchant n'a pas la même force en toutes. 

Il promet à tous les hommes le bonheur; mais il les trompe 
et les perd. Il y a une condition vraie et une condition fausse. 

La poésie, l'art oratoire, la musique, la dialectique, l'a- 
rithmétique, la géométrie et l'astrologie sont de l'érudition fausse. 

La connaissance des devoirs et la pratique des vertus sont 
la seule érudition vraie. 

C'est par l'érudition vraie que nous échappons dans ce 
monde à la peine, et que nous nous préparons la félicité dans 
l'autre vie. 

Cette félicité n'arrivera qu'à ceux qui auront bien vécu, ou 
qui auront expié leurs fautes. 

C'est de ce séjour de délices qu'ils contempleront la folie et 
la misère des hommes. Mais ce spectacle ne troublera point 
leur jouissance. Us ne peuvent plus soulTrir. 



166 SOUVERAINS. 

Les méchants, au sortir de cette vie, trouveront le désespoir. 
Ils en seront saisis, et ils erreront, jouets continuels des pas- 
sions auxquelles ils se sont livrés. 

Ce n'est point la richesse, mais l'érudition vraie qui rend 
l'homme heureux. 

11 ne faut ni se fier à la fortune, ni trop estimer ses pré- 
sents. 

Celui qui croit savoir ce qu'il ignore est dans une erreur qui 
l'empêche de s'instruire. 

On met encore du nombre des disciples de Socrate Timon le 
misanthrope. Cet homme crut qu'il fuyait la société de ses sem- 
blables, parce qu'ils étaient méchants; il se trompait : c'est que 
lui-même n'était pas bon. Je n'en veux pas d'autre preuve que 
la joie cruelle que lui causèrent les applaudissements que les 
Athéniens prodiguaient à Alcibiade, et la raison qu'il en donna, 
le pressentiment du mal cjue ce jeune homme leur ferait un jour. 
Je ne hais pas les hommes, disait-il, mais les bêfes féroces qui 
portent ce nom ; et qu'étais-tu toi-même entre ces bêtes féroces, 
sinon la plus intraitable de toutes? Quel jugement portei' de 
celui qui se sauve d'une ville où Socrate vivait, et où il y avait 
une foule de gens de bien, sinon qu'il était plus frappé de la 
laideur du vice que louché des charmes delà vertu? Ce carac- 
tère est mauvais. Quel spectacle plus grand et plus doux que 
celui d'un homme juste, grand, vertueux, au-dessus de toutes 
les terreurs et de toutes les séductions ? Les dieux s'inclinent 
du haut de leur demeure bienheureuse pour le voir marcher 
sur la terre, et le triste et mélancolique Timon détourne ses 
regards farouches, lui tourne le dos, et va, le cœur rempli d'or- 
gueil, d'envie et de fiel, s'enfoncer dans une forêt. 

SOUVERAINS, s. m. pi. [Droit naturel et politique). Ce sont 
ceux k qui la volonté des peuples a conféré le pouvoir néces- 
saire pour gouverner la société. 

L'homme dans l'état de nature ne connaît point de souve- 
rain', chaque invidu est égal à un autre, et jouit de la plus par- 
faite indépendance; il n'est dans cet état d'autre subordination 
que celle des enfants à leur père. Les besoins naturels, et sur- 
tout la nécessité de réunir leurs forces pour repousser les en- 
treprises de leurs ennemis, déterminèrent plusieurs hommes ou 
plusieurs familles à se rapprocher, pour ne faire qu'une même 



SOUVERAINS. 1G7 

famille que l'on nomme socictc. Alors on ne tarda point h s'aper- 
cevoir que si chacun continuait d'exercer sa volonté, <à user de 
ses forces et de son indépendance, et de donner un libre cours 
à sespassions, la situation de chaque individu serait plus mal- 
lieureuse que s'il vivait isolé; on sentit qu'il fallait que chaque 
homme renonçât à une partie de son indépendance naturelle 
pour se soumettre à une volonté qui représentât celle de toute 
la société, et qui fût, pour ainsi dire, le centre commun et le 
point de réunion de toutes ses volontés et de toutes ses forces. 
Telle est l'origine des soureraim. L'on voit que leur pouvoir et 
leurs droits ne sont fondés que sur le consentement des peu- 
ples; ceux qui s'établissent par la violence ne sont que des 
usurpateurs; ils ne deviennent légitimes que lorsque le consen- 
tement des peuples a confirmé aux souverains les droits dont ils 
s'étaient emparés. 

Les hommes ne se sont mis en société que pour être plus 
heureux ; la société ne s'est choisi des souverains que pour 
veiller plus efficacement à son bonheur et à sa conservation. 
Le bien-être d'une société dépend de sa sûreté, de sa liberté et 
de sa puissance. Pour lui procurer ces avantages, il a fallu que 
le souverain eût un pouvoir suffisant pour établir le bon ordre 
et la tranquillité parmi les citoyens, pour assurer leurs posses- 
sions, pour protéger les faibles contre les entreprises des forts, 
pour retenir les passions par des peines, et encourager les 
vertus par des récompenses. Le droit de faire ces lois dans la 
société s'appelle puissanee législative. Voyez Législation. 

Mais vainement le souverain aura-t-il le pouvoir de faire 
des lois, s'il n'a en même temps celui de les faire exécuter : les 
passions et les intérêts des hommes font qu'ils s'opposent 
toujours au bien général, lorsqu'il leur paraît contraire à leur 
intérêt particulier. Ils ne voient le premier que dans le lointain ; 
tandis que sans cesse ils ont le dernier sous les yeux. Il faut 
donc que le souverain soit revêtu de la force nécessaire pour 
faire obéir chaque particulier aux lois générales, qui sont les 
volontés de tous ; c'est ce qu'on nomme puissanee exécutriee. 

Les peuples n'ont point toujours donné la même étendue de 
pouvoir aux souverains qu'ils ont choisis. L'expérience de tous 
les temps apprend que plus le pouvoir des hommes est grand, 
plus leurs passions les portent à en abuser : cette considération 



168 SOUVERAINS. 

a déterminé quejques nations à mettre des limites à la 
puissance de ceux qu'elles chargeaient de les gouverner. Ces 
limitations de la souveraineté ont varié suivant les circonstances, 
suivant le plus ou moins d'amour des peuples pour la liberté, 
suivant la grandeur des inconvénients auxquels ils s'étaient 
trouvés entièrement exposés sous des souverains trop arbi- 
traires : c'est là ce qui a donné naissance aux différentes divi- 
sions qui ont été faites de la souveraineté, et aux différentes 
formes des gouvernements. En Angleterre, la puissance législa- 
tive réside dans le roi et dans le parlement : ce dernier corps 
représente la nation, qui, par la constitution britannique, s'est 
réservé de cette manière une portion de la jouissance souveraine^ 
tandis qu'elle a abandonné au roi seul le pouvoir de faire exé- 
cuter les lois. Dans l'empire d'Allemagne, l'empereur ne peut 
faire des lois qu'avec le concours des États de l'empire. 11 faut 
cependant que la limitation du pouvoir ait elle-même des bornes. 
Pour que le souverain travaille au bien de l'Etat, il faut qu'il 
puisse agir et prendre les mesures nécessaires à cet objet; ce 
serait donc un vice dans un gouvernement, qu'un pouvoir trop 
limité dans le souverain : il est aisé de s'apercevoir de ce vice 
dans les gouvernements suédois et polonais. 

D'autres peuples n'ont point stipulé par des actes exprès et 
authentiques les limites qu'ils fixaient à leurs souverains j ils se 
sont contentés de leur imposer la nécessité de suivre les lois 
fondamentales de l'État, leur confiant d'ailleurs la puissance 
législative, ainsi que celle d'exécuter. C'est là ce qu'on appelle 
souveraineté absolue. Cependant la droite raison fait voir qu'elle 
a toujours des limites naturelles; un souverain, quelque absolu 
qu'il soit, n'est point en droit de toucher aux lois constitutives 
d'un État, non plus qu'à sa religion; il ne peut point altérer 
la forme du gouvernement, ni changer l'ordre de la succession, 
à moins d'une autorisation formelle de sa nation. D'ailleurs il 
est toujours soumis aux lois de la justice et à celles de la rai- 
son, dont aucune forme humaine ne peut le dispenser. 

Lorsqu'un souverain absolu s'arroge le droit de changer à 
sa volonté les lois fondamentales de son pays, lorsqu'il prétend 
un pouvoir arbitraire sur la personne et les possessions de son 
peuple, il devient un despote. Nul peuple n'a pu ni voulu 
accorder un pouvoir de cette nature à ses souverains; s'il 



SOUVERAINS. 169 

l'avait fait, la nature et la raison le mettent tonjours en droit 
de réclamer contre la violence. Voyez l'article Pouvoir. La 
tyrannie n'est autre chose que l'exercice du despotisme. 

La souveraineté, lorsqu'elle réside dans un seul homme, 
soit qu'elle soit absolue, soit qu'elle soit limitée, s'appelle 
moiuircldc. Lorsqu'elle réside dans le peuple même, elle est 
dans toute son étendue, et n'est point susceptible de limita- 
tion ; c'est ce qu'on appelle dnnocratie. Ainsi chez les Athé- 
niens la souveraineté résidait tout entière dans le peuple. La 
souveraineté est quelquefois exercée par un corps, ou par une 
assemblée qui représente le peuple, comme dans les Etats 
républicains. 

En quelques mains que soit déposé le pouvoir nouvcriiin, il 
ne doit avoir pour objet que de ren-dre heureux les peuples qui 
lui sont soumis; celui qui rend les hommes malheureux est une 
usurpation manifeste et un renversement des droits auxquels 
l'homme n'a jamais pu renoncer. Le aoiivcraui doit à ses 
sujets la sûreté; ce n'est que dans cette vue qu'ils se sont 
soumis à l'autorité. Il doit établir le bon ordre par des lois 
salutaires; il faut qu'il soit autorisé à les changer, suivant que 
la nécessité des circonstances le demande; il doit réprimer 
ceux qui voudraient troubler les autres dans la jouissance de 
leurs possessions, de leur liberté, de leur personne; il a le 
droit d'établir des tribunaux et des magistrats qui rendent la 
justice, et qui punissent les coupables suivant des règles sûres 
et invariables. Ces lois s'appellent civiles, pour les distinguer 
des lois naturelles et des lois fondamentales auxquelles le sou- 
rcrdiii lui-même ne peut point déroger. Comme il peut changer 
les lois civiles, quelques personnes croient qu'il ne doit point y 
être soumis; cependant il est naturel que le souverain se con- 
forme lui-même à ses lois tant qu'elles sont en vigueur; cela 
contribuera à les rendre plus respectables à ses sujets. 

Après avoir veillé à la sûreté intérieure de l'Etat, le souve- 
rain doit s'occuper de sa sûreté au dehors; celle-ci dépend de 
ses richesses, de ses forces militaires. Pour parvenir h ce but, 
il portera ses vues sur l'agriculture, sur la population, siu- le 
commerce; il cherchera à entretenir la paix avec ses voisins, 
sans cependant négliger la discipline militaire, ni les forces qui 
rendront sa nation respectable à tous ceux qui pourraient entre- 



170 S PI iN OS A. 

prendre de lui nuire ou de troui)ler sa tranquillité; de là naît le 
droit que les souverains ont de faire la guerre, de conclure la 
paix, de former des alliances, etc. 

Tels sont les principaux droits de la souveraineté, tels sont 
les droits des souverains; l'histoire nous fournit des exemples 
sans nombre de princes oppresseurs, de lois violées, de sujets 
révoltés. Si la raison gouvernait les souverains, les peuples 
n'auraient pas besoin de leur lier les mains, ou de vivre avec 
eux dans une défiance continuelle; les chefs des nations, con- 
tents de travailler au bonheur do leurs sujets, ne chercheraient 
point cà envahir leurs droits. Par une fatalité attachée à la nature 
humaine, les hommes font des eflbrts continuels pour étendre 
leur pouvoir; quelques digues que la prudence des peuples ait 
voulu leur opposer, il n'en est point que l'ambition et la force 
ne viennent à bout de rompre ou d'éluder. Les souverains ont 
un trop grand avantage sur les peuples: la dépravation d'une 
seule volonté suffît dans le souverain pour mettre en danger, 
ou pour détruire la félicité de ses sujets; au lieu que ces der- 
niers ne peuvent guère lui opposer l'unanimité ou le concours 
de volontés et de forces nécessaires pour réprimer ses entre- 
prises injustes. 

Il est une erreur funeste au bonheur des peuples, dans 
laquelle les souverains ne tombent que trop communément : ils 
croient que la souveraineté est avilie dès lors que ses droits 
sont resserrés dans des bornes. Les chefs de nations qui travail- 
leront à la félicité de leurs sujets s'assureront leur amour, 
trouveront en eux une obéissance prompte, et seront toujours 
redoutables à leurs ennemis. Le chevalier Temple disait à 
Charles II quun roi (l'Angleterre, qui est Vhomme de son 
peuple, est le plus gra)td roi du inonde-^ mais s il veut être 
davantage, il n'est plus rien. Je veux être l'honitne de mon 
peuple, répondit le monarque. 

SPIiNOSA (PniLOsoi'HiE de) [Ilist. de la philos.). Benoit 
Spinosa, juif de naissance, et puis déserteur du judaïsme, et 
enfin athée, était d'Amsterdam. Il a été un athée de système, et 
d'une méthode toute nouvelle, quoique le fond de sa doctrine 
lui fût commun avec plusieurs autres philosophes anciens et 
modernes, européens et orientaux. Il est le premier qui ait 
réduit en système l'athéisme, et qui en ait fait un corps de 



SPINOSA. 171 

doctrine lié et tissu, selon la méthode des géomètres ; mais 
d'ailleurs son sentiment n'est pas nouveau. Il y a longtemps 
que l'on a cru que tout l'univers n'est qu'une substance, et 
que Dieu et le monde ne sont qu'un seul être. 11 n'est pas sur 
(jue Straton, philosophe péripatéticien, ait eu la même opinion, 
parce qu'on ue sait pas s'il enseignait que l'univers ou la nature 
fût un être simple et une substance unique. Ce qu'il y a de 
certain, c'est qu'il ne reconnaissait d'autre dieu que la nature. 
Comme il se moquait des atomes et du vide d'Épicure, on 
pourrait s'imaginer ({u'il n'admettait point de distinction entre les 
parties de l'univers; mais cette conséquence n'est point néces- 
saire. On peut seulement conclure que son opinion s'approche 
inliniment plus du spinosisme que le système des atomes. On a 
même lieu de croire qu'il n'enseignait pas, comme faisaient les 
atomistes, que le monde fût un ouvrage nouveau, et produit 
par le hasard; mais qu'il enseignait, comme font les spino- 
sistes, que la nature l'a produit nécessairement et de toute 
éternité. 

Le dogme de l'àme du monde, qui a été si commun parmi 
les Anciens, et qui faisait la partie principale du système des 
stoïciens, est, dans le fond, celui de Spinosa; cela paraîtrait 
plus clairement, si des auteurs géomètres l'avaient expliqué. 
Mais comme les écrits où il en est fait mention tiennent plus de 
la méthode des rhétoriciens que de la méthode dogmatique, et 
qu'au contraire Spinosa s'est attaché à la précision sans se 
servir du lan^^age figuré qui nous dérobe si souvent les idées 
justes (\'m\ corps de doctrine, de là vient ([ue nous trouvons 
plusieurs différences capitales entre son système et celui de 
l'àine du monde. Ceux qui voudraient soutenir que le s[)ino- 
sisme est mieux lié devraient aussi soutenir qu'il ne contient 
pas tant d'orthodoxie ; car les stoïciens n'otaient pas à Dieu la 
providence; ils réunissaient en lui la connaissance de toutes 
choses; au lieu que Spinosa ne lui attribue que des connais- 
sances séparées et très-bornées. Lisez ces paroles de Sénèque : 
« Enndcm qucDi nos, Jovcni intclligunt, cnslodcm rcctornnquc 
universi, animuin ac spirihun, niunddin Jiujiis operis doyniniini 
cl arti/iccm, an nonicn oinnc convcnil. Vis illum faliun voa/rc? 
^un crrabis. Ilic est, ex quo suspcnsa siint oninid, aiussa 
caussarum. Vis illum providendani diccrc? Reclc diccs. Est 



n-2 SPINOSA. 

enim cujus consilio liuic munclo provideliir. Vis illwn naluram 
vocnre? Non jjcccahis. Est cnim, ex qiio lutla sunl omm'û, cujus 
spirùu viowms. Vis illum voctire immdum? Non fallcris. Jpse 
est enim totum quod vides, totus suis ])artibus inditus^ et se 
sustijtens vi sua. (Se\. Qucst. nat. lib. ii, cap. xlv.) Et ailleurs 
il parle ainsi : « Qnid est iiulcm^ rur non existimes in eo divini 
aliquid existere, qui De i par est? Totuni hoc quo continemur, 
et uiiuni est et Deus, et socii ej'us sumus et niembra. [Id. Epist. 
xcii.) Lisez aussi le discours de Caton dans la Pharsale, et 
surtout considérez-y ces trois vers : 



Estne Dei sedes, nisi terra, et pontus, et aër. 

Et cœlum, et virtus? Superos qui quaerimus ultra? 

Jupiter est quodcunique vides, quocumque moveris. 

LucAN. Pluirsal. lib. IX, v. 5~S 



Pour revenir à Spinosa, tout le monde convient qu'il avait 
des mœurs, sobre, modéré, pacifique, désintéressé, même 
généreux; son cœur n'était taché d'aucun de ces vices qui 
déshonorent. Gela est étrange ; mais au fond il ne faut pas plus 
s'en étonner que de voir des gens qui vivent très-mal, quoi- 
qu'ils aient une pleine persuasion de l'Évangile; ce que l'attrait 
du plaisir ne fit point dans Spinosa, la bonté et l'équité natu- 
relles le firent. De son obscure retraite sortit d'abord l'ouvrage 
qu'il intitula : Traité thcologico-politiquc, parce qu'il y envi- 
sage la religion en elle-même, et par rapport à son exercice, 
eu égard au gouvernement civil. Comme la certitude de la 
révélation est le fondement de la foi, les premiers efibrts de 
Spinosa sont contre les prophètes. Il tente tout pour affaiblir 
l'idée que nous avons d'eux, et que nous puisons dans leurs 
prophéties. Il borne à la science des mœurs tout le mérite des 
prophètes. Il ne veut pas qu'ils aient bien connu la nature et 
les perfections de l'Etre souverain. Si nous l'en croyons, ils 
n'en savaient pas plus, et peut-être qu'ils n'en savaient pas 
tant que nous. 

Moïse, par exemple, imaginait un Dieu jaloux, complaisant 
et vindicatif, ce qui s'accorde mal avec l'idée que nous devons 
avoir de la Divinité. A l'égard des miracles, dont le récit est si 
fréquent dans les Écritures, il a trouvé qu'ils n'étaient pas 



SPINOSA. 173 

véritables. Les prodiges, selon lui, sont impossibles ; ils drran- 
geraienl l'ordre de la nature, et ce déi'angenient est contradic- 
toire. Enfin, pour nous alîranchir tout d'un coup et pour nous 
mettre à l'aise, il détruit par un chapitre seul toute l'autorité 
des anciennes Ecritures. Elles ne sont pas des auteurs dont elles 
portiMit les noms : ainsi le Pcntdtcuquc ne sera plus de Moïse, 
mais une compilation de vieux mémoires mal digérés par Esdras. 
Les autres livres sacrés n'auront pas une origine plus respectable. 

Spiiiosa avait étonné et scandalisé l'Europe par une théo- 
logie (pii n'avait de fondement ({ue l'autorité de sa parole. Il ne 
s'égara pas à demi. Son premier ouvrage n'était que l'essai de 
ses forces. Il alla bien plus loin dans un second. Cet autre écrit 
est sa morale, où, donnant carrière à ses méditalions philoso- 
phiques, il plongea son lecteur dans le sein de l'athéisme. 
C'est principalement à ce monstre de hardiesse qu'il doit le 
grand nom qu'il s'est fait parmi les incrédules de nos jours. Il 
n'est pas vrai que ses sectateurs soient en grand nombre. Très- 
peu de personnes sont soupçonnées d'adhérer à sa doctrine, et 
parmi ceux que l'on en soupçonne, il y en a peu qui l'aient 
étudiée, et entre ceux-ci il y en a peu qui l'aient comprise, et 
(|ui soient capables d'en tracer le vrai plan, et de développer le 
fil de ses principes. Les plus sincères avouent que Spinosa est 
incompréhensible, que sa philosophie surtout est pour eux une 
énigme perpétuelle, et qu'enfin s'ils se rangent de son parti, 
c'est qu'il nie avec intrépidité ce qu'eux-mêmes avaient un 
penchant secret à ne pas croire. 

Pour peu qu'on enfonce dans ces noires ténèbres où il s'est 
enveloppé, on y découvre une suite d'abhnes où ce téméraire 
raisonneur s'est précipité presque dès le premier pas, des pro- 
positions évidemment fausses, et les autres contestables, des 
principes arbitraires substitués aux principes naturels et aux 
vérités sensibles, un abus des termes la plupart pris à contre- 
sens, un amas d'équivoques trompeuses, une nuée de contra- 
dictions palpables. 

De tous ceux qui ont réfuté le spinosisme, il n'y a personne 
qui l'ait développé aussi nettement, ni combattu avec autant 
d'avantage que l'a fait M. Bayle. C'est pourquoi je me fais un 
devoir de transcrire ici un précis des raisonnements par les- 
quels il a ruiné de fond en comble ce système monstrueux. 



\lh SPINOSA. 

Mais avant d'en faire sentir le ridicule, il est bon de l'exposer. 
Spinosa soutient : 1° qu'une substance ne peut produire une 
autre substance; 2° que rien ne peut être créé de rien, parce 
que ce serait une contradiction manifeste que Dieu travaillât 
sur le néant, qu'il tirât l'être du non-être, la lumière des 
ténèbres, la vie de la mort; 3" qu'il n'y a qu'une seule sub- 
stance, parce qu'on ne peut appeler substance que ce qui est 
éternel , indépendant de toute cause supérieure, que ce qui 
existe par soi-même et nécessairement. Or toutes ces qualités 
ne conviennent qu'à Dieu; donc il n'y a d'autre substance dans 
l'univers que Dieu seul. 

Spinosa ajoute que cette substance unique, qui n'est ni 
divisée ni divisible, est douée d'une infinité d'attributs, et entre 
autres de l'étendue et de la pensée. Tous les corps qui se 
trouvent dans l'univers sont des modifications de cette sub- 
stance en tant qu'étendue, et que les âmes des hommes sont 
des modifications de cette substance en tant que pensée. Le 
tout cependant reste immobile, et ne perd rien de son essence 
pour quelques changements légers, rapides, momentanés. C'est 
ainsi qu'un homme ne cesse point d'être ce qu'il est en effet, 
soit qu'il veille, soit qu'il dorme, soit quil se repose noncha- 
lamment, soit qu'il agisse avec vigueur. Ecoutons ce que Bayle 
oppose à cette doctrine. 

1° Il est impossible que l'univers soit une substance unique; 
car tout ce qui est étendu a nécessairement des parties, et tout 
ce qui a des parties est composé : et comme les parties de 
Fétendue ne subsistent point l'une dans l'autre, il faut néces- 
sairement, ou que l'étendue en général ne soit pas une sub- 
stance, ou que chaque partie de l'étendue soit une substance 
particulière et distincte de toutes les autres. Or, selon Spinosa, 
l'étendue en général est l'attribut d'une substance : d'un autre 
côté, il avoue avec les autres philosophes que l'attribut d'une 
substance ne diflère point réellement ds cette substance ; d'où 
il faut conclure que chaque partie de l'étendue est une sub- 
stance particulière : ce qui ruine les fondements de tout le 
système de cet auteur. Pour excuser cette absurdité, Spinosa 
ne saurait dire que l'étendue en général est distincte de la sub- 
stance de Dieu; car s'il le disait, il enseignerait que cette sub- 
stance est en elle-même non étendue; elle n'eut donc jamais pu 



SPINOSA. 175 

acquérir les trois dimensions qu'en les créant, puisqu'il est 
visible que l'étendue ne peut sortir ou émaner d'un sujet non 
étendu que par voie de création : or Spinosa ne croyait point 
que de rien on put faire quelque chose. Il est encore visible 
qu'une substance non étendue de sa nature ne peut jamais 
devenir le sujet des trois dimensions : car comment serait-il 
possible de les placer sur ce point mathématique? elles sub- 
sisteraient donc sans un sujet, elles seraient donc une sub- 
stance ; de sorte que si cet auteur admettait une distinction 
réelle entre la substance de Dieu et l'étendue en général, il 
serait obligé de dire que Dieu serait composé de deux sub- 
stances distinctes l'une de l'autre, savoir de son être non 
étendu, et de l'étendue : le voilà donc obligé à reconnaître que 
l'étendue et Dieu ne sont que la même chose; et comme d'ail- 
leurs, dans ses principes, il n'y qu'une substance dans l'uni- 
vers, il faut qu'il enseigne que l'étendue est un être simple, et 
aussi exempt de composition que les points mathématiques; 
mais n'est-ce pas se moquer du monde que de soutenir cela? 
est-il plus évident que le nombre millénaire est composé de 
mille unités, qu'il est évident qu'un corps de cent pouces est 
composé de cent parties réellement distinctes l'une de l'autre, 
qui ont chacune l'étendue d'un pouce? 

Pour se débarrasser d'une difficulté si pressante, Spinons 
répond que l'étendue n'est pas composée de parties , mais de 
modifications. Mais a-t-il bien pu se promettre quelque avan- 
tage de ce changement de mot? Qu'il évite tant qu'il voudra le 
nom de partie, qu'il substitue tant qu'il voudra celui de Diodu- 
lilc ou modification^ que fait cela à l'affaire? Les idées que l'on 
attache au mot partie s'cfiaceront-elles? ne les app!iquera-t-on 
pas au mot modification? les signes et les caractères de diffé- 
rence sont-ils moins réels, ou moins évidents, quand on divise 
la matière en modifications que quand on la divise en parties? 
Visions que tout cela : l'idée de la matière demeure toujours 
celle d'un être composé, celle d'un amas de plusieurs sub- 
stances. Voici de quoi bien prouver cela. 

Les modalités sont des êtres qui ne peuvent exister sans la 
substance qu'elles modifient; il faut donc que la substance se 
trouve partout où il y a des modalités, il faut même qu'elle se 
multiplie à proportion que les modifications incompatibles entre 



176 SPINOSA. 

elles se multiplient. Il est évident, nul Spinosiste ne le peut 
nier, que la figure carrée et la figure circulaire sont incompa- 
tibles dans le même morceau de cire; il faut donc nécessaire- 
ment que la substance modifiée par la ligure carrée ne soit pas 
la même substance que celle qui est modifiée par la figure 
ronde : autrement la figure carrée et la figure ronde se trouve- 
raient en même temps dans un seul et même sujet : or cela 
est impossible. 

2° S'il est absurde de faire Dieu étendu, parce que c'est lui 
ôter sa simplicité, et le composer d'un nondjre infini de parties, 
que dirons-nous, quand nous songerons que c'est le réduire à 
la condition de la nature la plus vile, en le faisant matériel, la 
matière étant le théâtre de toutes les corruptions et de tous les 
changements? Les Spinosistes soutiennent pourtant qu'elle ne 
soufire nulle division; mais ils soutiennent cela par la plus fri- 
vole et par la plus froide chicanerie c[ui puisse se voir. Afin 
que la matière fût divisée, disent-ils, il faudrait que l'une de 
ses portions fût séparée des autres par des espaces vides : ce 
qui n'arrive jamais; mais c'est très-mal définir la division. 
Nous sommes aussi réellement séparés de nos amis, lorsque 
l'intervalle qui nous sépare est occupé par d'autres hommes 
rangés de file, que s'il était plein de terre. On renverse donc et 
les idées et le langage, quand on nous soutient que la matière 
réduite en cendres et en fumée ne souiTre point de séparation? 

3" Nous allons voir des absurdités encore plus monstrueuses, 
en considérant le dieu de Spinosa comme le sujet de toutes 
les modifications de la pensée : c'est déjà une grande difficulté 
que de concilier l'étendue et la pensée dans une seule sub- 
stance ; et il ne s'agit point ici d'un alliage comme celui des 
métaux, ou comme celui de l'eau et du vin; cela ne demande 
que la juxiaposilion : mais l'alliage de la pensée et de l'éten- 
due doit être une identité. Je suis sûr que si Spinosa avait 
trouvé un tel embarras dans une autre secte, il l'aurait jugée 
indigne de son attention ; mais il ne s'en est pas fait une aflaire 
dans sa propre cause; tant il est vrai que ceux qui censurent le 
plus dédaigneusement les pensées des autres sont fort indul- 
gents envers eux-mêmes. 11 se moquait sans doute du mystère 
de la Trinité, et il admirait qu'une infinité de gens osassent 
parler d'une nature formée de trois hypostases, lui qui, à pro- 



SPINOSA. 177 

prement parler, donne à la nature divine autant de personnes 
qu'il y a de gens sur la terre; il regardait comme des fous ceux 
qui, admettant la transsubstantiation, disent qu'un homme 
peut être tout à la fois en plusieurs lieux, vivre à Paris, être 
mort à Rome, etc., lui qui soutient que la substance étendue, 
unique et indivisible, est tout à la fois partout, ici froide, ail- 
leurs chaude, ici triste, ailleurs gaie, etc. 

vS'il y a quelque chose de certain et d'incontestable dans les 
connaissances humaines, c'est cette proposition-ci : On ne peut 
affirmer vcritablement d'un mhne mjet, aux rnême>^ égards^ et 
en même temps, deux termes qui sont opposés; par exemple, 
on ne peut pus dire sans mentir : Pierre se porte bien, Pierre 
est fort m(dade. Les spinosistes ruinent cette idée, et la justi- 
fient de telle sorte, qu'on ne sait plus où ils pourront prendre 
le caractère de la vérité : car si de telles propositions étaient 
fausses, il n'y en a point qu'on pût gai'antir pour vraies. Mon- 
trons que cet axiome est très- faux dans leur système, et posons 
d'abord pour maxime incontestable que tous les titres que l'on 
donne à ce sujet, pour signifier ou tout ce qu'il fait, ou tout ce 
qu'il soufl're, conviennent proprement et physiquement à la 
substance, et non pas à ses accidents. Quand nous disons : le 
fer est dur, le fer est pesant, il s'enfonce dans l'eau, nous ne 
prétendons point dire que sa dureté est dure, que sa pesanteur 
est pesante, etc. ; ce langage serait très-impertinent : nous 
voulons dire que la substance étendue qui le compose résiste, 
qu'elle pèse, qu'elle descend sous l'eau. De même, quand nous 
disons qu'un homme nie, affirme, se fâche, caresse, loue, etc., 
nous faisons tomber tous ces attributs sur la substance même 
de son âme, et non pas sur ses pensées, en tant qu'elles 
sont des accidents ou des modifications. S'il était donc vrai, 
comme le prétend Spinosa, que les hommes fussent des 
modalités de Dieu, on parlerait faussement quand on dirait : 
Pierre nie ceci, il veut ceci, il veut cela, il affirme une telle 
chose; car réellement, selon ce système, c'est Dieu qui nie, qui 
veut, qui affirme, et par conséquent toutes les dénominations 
qui résultent de toutes les pensées des hommes tombent pro- 
prement et physiquement sur la substance de Dieu; d'où il 
s'ensuit que Dieu hait et aime, nie et affirme les mêmes choses, 
en même temps, et selon toutes les conditions requises pour 
xvn. 12 



178 SPINOSA. 

faire que la règle que nous avons rapportée touchant les termes 
opposés soit fausse : car on ne saurait nier que, selon toutes 
ces conditions prises en toute rigueur, certains hommes n'aiment 
et n'affirment ce que d'autres hommes haïssent et nient. Passons 
plus avant : les termes contradictoires vouloir et ne vouloir 
pas conviennent, selon toutes ces conditions, en même temps, 
à diiïérents hommes; il faut donc que, dans le système de 
Spinosa, ils conviennent à cette substance unique et indivisible 
qu'on nomme Dieu. C'est donc Dieu qui forme en même temps 
l'acte de vouloir, et qui ne le forme pas à l'égard d'un même 
objet. On vérifie donc de lui deux termes contradictoires, ce 
qui est le renversement des premiers principes de la métaphy- 
sique : un cercle carré n'est pas plus une contradiction qu'une 
substance qui aime et hait en même temps le même objet : voihà 
ce que c'est que la fausse délicatesse. Notre homme ne pouvait 
souffrir les moindres obscurités, ni du péripatétisme, ni du 
judaïsme, ni du christianisme, et il embrassait de tout son cœur 
une hypothèse qui allie ensemble deux termes aussi opposés 
que la figure carrée et la circulaire, et qui fait qu'une infinité 
d'attributs discordants et incompatibles, et toute la variété et 
l'antipathie des pensées du genre humain se certifient tout à 
la fois, d'une seule et même substance très-simple et indivisible. 
On dit ordinairement : qiiot capita, tôt senms; mais selon Sjn- 
nosUy tous les sentiments de tous les hommes sont dans une 
seule tête. Rapporter simplement telles choses, c'est les réfuter. 

ù" Mais si c'est physiquement parlant une absurdité prodi- 
gieuse qu'un sujet simple et unique soit modifié en même 
temps par les pensées de tous les hommes, c'est une abomi- 
nation exécrable quand on considère ceci du côté de la morale. 

Quoi donc! l'être infini, l'être nécessaire, souverainement 
parfait, ne sera point ferme, constant, et immuable? que dis-je, 
immuable? il ne sera pas un moment le même; ses pensées se 
succéderont les unes aux autres, sans fin et sans cesse; la 
même bigarrure de passions et de sentiments ne se verra pas 
deux fois; cela est dur h. digérer. Voici bien pis : cette mobi- 
lité continuelle gardera beaucoup d'uniformités, en ce sens que 
toujours, pour une bonne pensée, l'être infini en aura de mille 
sortes, d'extravagantes, d'impures, d'abominables; il produira 
en lui-même toutes les folies, toutes les rêveries, toutes les 



SPINOSA. 179 

saletés, toutes les iniquités du genre humain; il en sera non- 
seulement la cause efficiente, mais aussi le sujet passif; il se 
joindra avec elles par l'union la plus intime que l'on puisse 
concevoir : car c'est une union pénétrable, ou plutôt c'est une 
vraie identité, puisque le mode n'est point distinct réellement de 
la substance modifiée. Plusieurs grands philosophes, ne pouvant 
comprendre qu'il soit compatible avec l'être souverainement 
bon de souffrir que l'homme soit si méchant et si malheureux, 
ont supposé deux principes, l'un bon et l'autre mauvais; et 
voici un philosophe qui trouve bon que Dieu soit bien lui-même 
et l'agent et le patient de tous les crimes, et de toutes les 
misères de l'homme. Que les hommes se haïssent les uns les 
autres, qu'ils s'entr' assassinent au coin d'un bois, qu'ils s'as- 
semblent en corps d'armée pour s'entre-tuer, que les vain- 
queurs mangent quelquefois les vaincus : cela se comprend, 
parce qu'ils sont distincts les uns des autres; mais que les 
hommes n'étant que la modification du même être, n'y ayant 
par conséquent que Dieu qui agisse, et le même Dieu en nombre, 
qui se modifie eu Turc, en se modiliant en Hongrois, il y ait des 
guerres et des batailles ; c'est ce qui surpasse tous les monstres 
et tous les dérèglements chimériques des plus folles têtes qu'on 
ait jamais enfermées dans les Petites-Maisons. Ainsi, dans le 
système de Spinom, tous ceux qui disent : Les Allemands ont 
tué dix mille Turcs, parlent mal et faussement, à moins qu'ils 
n'entendent : Dieu, modifié en Allemand, a tué Dieumodifié en. 
dix mille Turcs; et ainsi toutes les phrases par lesquelles on 
exprime ce que font les hommes les uns contre les autres 
n'ont point d'autre sens véritable que celui-ci : Dieu se hait 
lui-même, il se deutande des grâces à lui-même , il se les 
refuse, il se persécute, il se tue, il se mange, il se calomnie, il 
s envoie sur VécJiafaud. Cela serait moins inconcevable, si Spi- 
nosa s'était représenté Dieu comme un assemblage de plusieurs 
parties distinctes ; mais il l'a réduit à la plus parfaite simplicité, 
à l'unité de substance, à l'indivisibilité. 11 débite donc les plus 
infâmes et les plus furieuses extravagances, et infiniment plus 
ridicules que celles des poètes touchant les dieux du paganisme. 
5° Encore deux objections. 11 y a eu des philosophes assez 
impies pour nier qu'il y eût un Dieu, mais ils n'ont point 
poussé leur extravagance jusqu'à dire que s'il existait il ne 



180 SPINOSA. 

serait point une nature parfaitement heureuse. Les plus grands 
sceptiques de l'antiquité ont dit que tous les hommes ont une 
idée de Dieu, selon laquelle il est une nature vivante, heureuse, 
incorruptible, parfaite dans la félicité, et nullement susceptible 
de maux. C'était sans doute une extravagance qui tenait de la 
folie, que de ne pas réunir dans sa nature divine l'immortalité 
et le bonheur. Plutarque réfute très-bien cette absurdité des 
stoïques ; mais quelque folle que fût cette rêverie des stoï- 
ciens, ellen'ôtait point aux dieux leur bonheur pendant la vie. 
Les Spinosistes sont peut-être les seuls qui aient réduit la Divi- 
nité à la misère. Or, quelle misère? quelquefois si grande, 
qu'il se jette dans le désespoir, et qu'il s'anéantirait s'il le 
pouvait; il y tâche, il s'ôte tout ce qu'il peut s'ôter; il se pend, 
il se précipite ne pouvant plus supporter la tristesse aflreuse 
qui le dévore. Ce ne sont point ici des déclamations, c'est un 
langage exact et philosophique ; car si l'homme n'est qu'une 
modification, il ne fait rien : ce serait une phrase impertinente, 
bouffonne, burlesque, que de dire : La joie est gaie, la tristesse 
est triste. C'est une semblable phrase dans le système de Spi- 
nosa que d'affirmer : L'homme pense, V homme s'afflige, l'homme 
se pend, etc. Toutes ces propositions doivent être dites de la 
substance dont l'homme n'est que le mode. Comment a-t-on pu 
s'imaginer qu'une nature indépendante qui existe par elle- 
même et qui possède des perfections infinies soit sujette à tous 
les malheurs du genre humain? Si quelque autre nature la 
contraignait à se donner du chagrin, à sentir de la douleur, on 
ne trouverait pas si étrange qu'elle employât son activité à se 
rendre malheureuse ; on dirait : Il faut bien qu'elle obéisse à une 
force majeure; c'est apparemment pour éviter un plus grand 
mal qu'elle se donne la gravelle, la colique, la fièvre chaude, 
la rage. Mais elle est seule dans l'univers, rien ne lui com- 
mande, rien ne l'exhorte, rien ne la prie. C'est sa propre nature, 
dit Spinosa, qui la porte à se donner elle-même en certaines 
circonstances un grand chagrin et une douleur très -vive. 
Mais, lui répondrai-jc, ne trouvez-vous pas quelque chose de 
monstrueux et d'inconcevable dans une telle fatalité? 

Les raisons très-fortes qui combattent la doctrine que nos 
âmes sont une portion de Dieu ont encore plus de solidité 
contre Spinosa. On objecte à Pythagoras, dans un ouvrage de 



SPIiNOSA. 181 

Gicéron, qu'il résulte de cette doctrine trois faussetés évidentes: 
1° que la nature divine serait déchirée en pièces; 2° qu'elle 
serait malheureuse autant de fois que les hommes; o" que 
l'esprit humain n'ignorerait aucune chose, puisqu'il serait Dieu. 

6° Je voudrais savoir à qui il en veut, quand il rejette cer- 
taines doctrines, et qu'il en propose d'autres. Veut-il apprendre 
des vérités? veut-il réfuter des erreurs? Mais est-il en droit de 
dire qu'il y a des erreurs? Les pensées des philosophes ordi- 
naires, celles des juifs, celles des chrétiens ne sont-elles pas 
des modes de l'Ltre infini, aussi bien que celles de son éthique? 
Ne sont-elles pas des réalités aussi nécessaires k la perfection 
de l'univers que toutes les spéculations? N'émanent-elles pas 
de la cause nécessaire? Comment donc ose-t-il prétendre qu'il 
y a Là quelque chose à rectifier? En second lieu, ne prétend-il 
pas que la nature, dont elles sont les modalités, agit nécessai- 
rement, qu'elle va toujours son grand chemin, qu'elle ne peut 
ni se détourner, ni s'arrêter, ni qu'étant unique dans l'univers, 
aucune cause extérieure ne l'arrêtera jamais, ni ne le redressera? 
Il n'y a donc rien de plus inutile que les leçons de ce philo- 
sophe. C'est bien à lui, qui n'est qu'une modification de sub- 
stance, à prescrire à l'Etre infini ce qu'il faut faire! Cet être 
l'entendra-t-il ? Et s'il l'entendait, pourrait-il en profiter? 
N'agit-il pas toujours selon toute Létendue de ses forces, sans 
savoir ni où il va, ni ce qu'il fait? Un homme comme Spinosa 
se tiendrait en repos, s'il raisonnait bien. S'il est possible qu'un 
tel dogme s'établisse, dirait-il, la nécessité de la nature l'éta- 
blira sans mon ouvrage; s'il n'est pas possible, tous mes 
écrits n'y feront rien. 

Le système de Spinosa choque si visiblement la raison, que 
ses plus grands admirateurs reconnaissent que s'il avait ensei- 
gné les dogmes dont on l'accuse, il serait digne d'exécration; 
mais ils prétendent qu'on ne l'a pas entendu. Leurs apologies, 
loin de le disculper, font voir clairement que les adversaires de 
Spinosa l'ont tellement confondu et abîmé, qu'il ne leur reste 
d'autre moyen de leur répliquer que celui dont les Jansénistes 
se sont servis contre les Jésuites, qui est de dire que son sen- 
timent n'est pas tel qu'on le suppose : voilà à quoi se réduisent 
ses apologistes. Afin donc qu'on voie que personne ne saurait 
disputer à ses adversaires l'honneur du triomphe, il suOTit de 



182 SPINOSA. 

considérer qu'il a enseigné effectivement ce qu'on lui impute, 
et qu'il s'est contredit grossièrement et n'a su ce qu'il voulait. 
On lui fait un crime d'avoir dit que tous les êtres particuliers 
sont des modifications de Dieu. Il est manifeste que c'est sa 
doctrine, puisque sa proposition xiv^ est celle-ci : prœtcr Dcimi 
mdln (Utri neqiœ concipi polcst snhsUiutia et qu'il assure dans la 
xV : qiiidqind est, lu Dco est, et nihil sine Deo neqiie esse neque 
concipi potest; ce qu'il prouve par la raison que tout est mode 
ou substance, et que les modes ne peuvent exister ni être con- 
çus sans la substance. Quand donc un apologiste de Spinosa 
parle de cette manière, s'il était vrai que Spinosa eût enseigné 
que tous les êtres particuliers sont des modes de la substance 
divine, la victoire de ses adversaires serait complète, et je ne 
voudrais pas la leur contester; je ne leur conteste que le fait, 
je ne crois pas que la doctrine qu'ils ont réfutée soit dans son 
livre. Quand, dis-je, un apologiste parle de la sorte, que lui 
manque-t-il? qu'un aveu formel de la défaite de son héros; car 
évidemment le dogme en question est dans la morale de 
Sjjinosa. 

Il ne faut pas oublier que cet impie n'a point méconnu les 
dépendances inévital)les de son système, car il s'est moqué de 
l'apparition des esprits, et il n'y a point de philosophie qui ait 
moins droit de la nier; il doit reconnaître que tout pense dans 
la nature, et que l'homme n'est point la plus éclairée et la plus 
intelligente des modifications de l'univers : il doit donc admettre 
des démons. Quand on suppose qu'un esprit souverainement 
pariait a tiré les créatures du sein du néant, sans y être déter- 
miné par sa nature, mais par un choix libre de son bon plaisir, 
on peut nier qu'il y ait des anges. Si vous demandez pourquoi 
un tel créateur n'a point produit d'autres esprits que l'âme de 
l'iiomme, on vous répondra : Tel a été son bon plaisir, slat pro 
rationc voliintos : vous ne pourrez opposer rien de raisonnable 
à cette réponse, à moins que vous ne prouviez le fait, c'est-à- 
dire qu'il y a des anges. Mais quand on suppose que le Créa- 
teur n'a point agi librement, et qu'il a épuisé sans choix ni règle 
toute l'étendue de sa puissance, et que d'ailleurs la pensée est 
l'un de ses attributs, on est ridicule si l'on soutient qu'il n'y a 
pas de démons. On doit croire que la pensée du Créateur s'est 
modifiée non-seulement dans le corps des hommes, mais aussi 



SPINOSA. 183 

par tout l'univers, et qu'outre les animaux que nous connais- 
sons, il y en a une infinité que nous ne connaissons pas, et qui 
nous surpassent en lumières et en malice, autant que nous 
surpassons, à cet égard, les chiens et les bœufs. Car ce serait 
la chose du monde la moins raisonnable que d'aller s'imaginer 
que l'esprit de l'homme est la modification la plus parfaite qu'un 
être infini, agissant selon toute l'étendue de ses forces, a pu 
produire. JNous ne concevons nulle liaison naturelle entre l'en- 
tendement et le cerveau, c'est pourquoi nous devons croire 
qu'une créature sans cerveau est aussi capable de penser qu'une 
créature organisée comme nous le sommes. Qu'est-ce donc qui 
a pu porter Spiiiosa à nier ce que l'on dit des esprits? Pour- 
quoi a-t-il cru qu'il n'y a rien dans le monde qui soit capable 
d'exciter dans notre machine la vue d'un spectre, de faire du 
bruit dans une chambre et de causer tous les phénomènes ma- 
giques dont les livres font mention? Est-ce qu'il a cru que, 
pour produire ces effets, il faudrait avoir un corps aussi massif 
que celui de l'homme, et qu'en ce cas-là les démons ne pour- 
raient pas subsister en l'air, ni entrer dans nos maisons, ni se 
dérober à nos yeux? Mais cette pensée serait ridicule ; la masse 
de chair dont nous sommes composés est moins une aide qu'un 
obstacle à l'esprit et à la force : j'entends la force médiate, ou 
la faculté d'appliquer les instruments les plus propres à la pro- 
duction des grands effets. C'est de cette faculté que naissent les 
actions les plus surprenantes de l'homme ; mille et mille exem- 
ples le font voir. Un ingénieur, petit comme un nain, maigre, 
pâle, fait plus de choses que n'en feraient deux mille sauvages 
plus forts que Milon. Une machine animée plus petite dix mille 
fois qu'une fourmi pourrait être plus capable de produire de 
grands effets qu'un éléphant; elle pourrait découvrir les parties 
insensibles des animaux et des plantes, et s'aller placer sur le 
siège des premiers ressorts de notre cerveau, et y ouvrir des 
valvules, dont l'effet serait que nous vissions des fantômes et 
entendissions du bruit. Si les médecins connaissaient les pre- 
mières fibres et les premières combinaisons des parties dans les 
végétaux, dans les minéraux, dans les animaux, ils connaîtraient 
aussi les instruments propres à les déranger, et ils pourraient 
appliquer ces instruments comme il serait nécessaire pour pro- 
duire de nouveaux arrangements qui convertiraient les bonnes 



18/» SPINOSA. 

viandes en poison, et les poisons en bonnes viandes. De tels 
médecins seraient sans comparaison plus habiles qu'Hippocrate; 
et s'ils étaient assez petits pour entrer dans le cerveau et dans 
les viscères, ils guériraient qui ils voudraient, et ils causeraient 
aussi les plus étranges maladies qui se puissent voir. Tout se 
réduit à cette question : Est-il possible qu'une modification in- 
visible ait plus de lumières que l'homme et plus de méchanceté? 
Si Spinosa prend la négative, il ignore les conséquences de son 
hypothèse et se conduit témérairement et sans principes. 

S'il eût raisonné conséquemment, il n'eût pas aussi traité 
de chimérique la peur des enfers. Qu'on croie tant qu'on vou- 
dra que cet univers n'est point l'ouvrage de Dieu, et qu'il n'est 
point dirigé par une nature simple, spirituelle et distincte de 
tous les corps, il faut pour le moins que l'on avoue qu'il y a 
certaines choses qui ont de f intelligence et des volontés, et qui 
sont jalouses de leur pouvoir, qui exercent leur autorité sur 
les autres, qui leur commandent ceci ou cela, qui les châtient, 
qui les maltraitent, qui se vengent sévèrement. La terre n'est- 
elle pas pleine de ces sortes de choses? chaque homme ne le 
sait-il pas par expérience? De s'imaginer que tous les êtres de 
cette nature se soient trouvés précisément sur la terre, qui 
n'est qu'un point en comparaison de ce monde, c'est assuré- 
ment une pensée tout à fait déraisonnable. La raison, l'esprit, 
l'ambition, la haine, seraient plutôt sur la terre que partout 
ailleurs. Pourquoi cela? En pourrait-on donner une cause bonne 
ou mauvaise? Je ne le crois pas. Nos yeux nous portent à être 
persuadés que ces espaces immenses que nous appelons le ciel, 
où il se fait des mouvements si rapides et si actifs, sont aussi 
capables que la terre de former des hommes, et aussi dignes 
que la terre d'être partagés en plusieurs dominations. Nous ne 
savons pas ce qui s'y passe; mais si nous ne consultons que la 
raison, il nous faudra croire qu'il est très-probable, ou du 
moins possible, qu'il s'y trouve des êtres puissants qui étendent 
leur empire aussi bien que leur lumière sur notre monde. 
Nous sommes peut-être une portion de leur seigneurie ; ils 
font des lois, ils nous les révèlent par les lumières de la con- 
science, et ils se fâchent violemment contre ceux qui les trans- 
gressent. 11 suffit que cela soit possible pour jeter dans l'in- 
quiétude les athées, et il n'y a qu'un bon moyen de ne rien 



s PIN OSA. 185 

craindre, c'est de croire la mortalité de l'âme. On échapperait 
par là à la colère de ces esprits; mais autrement ils pourraient 
être plus redoutables que Dieu lui-même. En mourant, on pour- 
rait tomber sous le pouvoir de quelque maître farouche; c'est 
en vain qu'ils espéreraient d'en être quittes pour quelques 
années de tourment. Une nature bornée peut n'avoir aucune 
sorte de perfection morale, ne suivre que son caprice et sa pas- 
sion dans les peines qu'elle inllige. Elle peut bien ressembler à 
nos Phalarls et à nos Néron, gens capables de laisser leur en- 
nemi dans un cachot éternellement, s'ils avaient pu posséder 
une autorité éternelle. Espérera-t-on que les êtres malfaisants 
ne dureront pas toujours? Mais combien y a-t-il d'athées qui 
prétendent que le soleil n'a jamais eu de commencement et 
qu'il n'aura point de fin? 

Pour appliquer tout ceci à un spinosiste, souvenons-nous 
qu'il est obligé, par son piinci])e, à reconnaître l'immorlalité 
de l'àme, car il se regarde comme la modalité d'un être essen- 
tiellement pensant; souvenons-nous qu'il ne peut nier qu'il n'y 
ait des modalités qui se fâchent contre les autres, qui les met- 
tent à la gène, à la question, qui font durer leurs tourments 
autant qu'elles peuvent, qui les envoient aux galères pour 
toute leur vie, et qui feraient durer ce supplice éternellement 
si la mort n'y mettait ordre de part et d'autre. Tibère et Cali- 
gula, monstres aflamés de carnage, en sont des exemples illus- 
tres. Souvenons-nous qu'un spinosiste se rend ridicule s'il 
n'avoue que tout l'univers est rempli de modalités ambitieuses, 
chagrines, jalouses, cruelles. Souvenons-nous enfin que l'es- 
sence des modalités humaines ne consiste pas à porter de 
grosses pièces de chair. Socrate était Socrate le jour de sa con- 
ception ou peu après; tout ce qu'il avait en ce temps-là peut 
subsister en son entier après qu'une maladie mortelle a fait 
cesser la circulation du sang et le mouvement du cœur dans la 
matière dont il s'était agrandi ; il est donc après sa mort la 
même modalité qu'il était pendant sa vie, à ne considérer que 
l'essentiel de sa personne. Il n'échappa donc point par la mort 
à la justice, ou au caprice de ses persécuteurs invisibles. Ils 
peuvent le suivre partout où il ira, et le maltraiter sous les 
formes visibles qu'il pourra acquérir. 

M. Bayle, appliqué sans cesse à faire voir l'inexactitude des 



186 SPINOSA. 

idées des partisans de Spinosa, prétend que toutes leurs dis- 
putes sur les miracles ne sont qu'un misérable jeu de mots, et 
qu'ils ignorent les conséquences de leur système, s'ils en nient 
la possibilité. Pour faire voir, dit-il, leur mauvaise foi et leurs 
illusions sur cette matière, il suffit de dire que quand ils re- 
jettent la possibilité des miracles, ils allèguentcette raison, c'est 
que Dieu et la nature sont le même être ; de sorte que si Dieu 
faisait quelque chose contre les lois de la nature, il ferait quel- 
que chose contre lui-même, ce qui est impossible. Parlez nette- 
ment et sans équivoque, dites que les lois de la nature n'ayant 
pas été faites par un législateur libre et qui connût ce qu'il 
faisait, mais étant l'action d'une cause aveugle et nécessaire, 
rien ne peut arriver qui soit contraire à ces lois. Vous allégue- 
rez alors, contre les miracles, votre propre thèse ; ce sera la 
pétition du principe, mais au moins vous parlerez rondement. 
Tirons-les de cette généralité; demandons-leur ce qu'ils pen- 
sent des miracles rapportés dans l'Écriture ; ils en nieront abso- 
lument tout ce qu'ils n'en pourront pas attribuer à quelque 
tour de souplesse. Laissons-leur le front d'airain qu'il faut 
avoir pour s'inscrire en faux contre des faits de cette nature, 
attaquons-les par leurs principes. Ne dites-vous pas que la 
puissance de la nature est infinie? et le serait-elle s'il n'y avait 
rien dans l'univers qui pût redonner la vie à un homme mort? 
le serait-elle s'il n'y avait qu'un seul moyen de former des 
hommes, celui de la génération ordinaire? Ne dites pas que la 
connaissance de la nature est infinie. Vous niez cet entendement 
divin, où, selon nous, la connaissance de tous les êtres possibles 
est réunie; mais en dispersant la connaissance, vous ne niez 
point son infinité. Vous devez donc dire que la nature connaît 
toutes choses, à peu près comme nous disons que l'homme 
entend toutes les langues. Un seul homme ne les entend pas 
toutes, mais les uns entendent celle-ci et les autres celle-là. 
Pouvez-vous nier que l'univers ne contienne rien qui connaisse 
la construction de notre corps? Si cela était, vous tomberiez en 
contradiction, vous ne reconnaîtriez plus que la connaissance de 
Dieu fût partagée en une infinité de manières ; l'artifice de nos 
organes ne lui serait point connu. Avouez donc, si vous voulez 
raisonner conséquemment, qu'il y a quelque modification qui 
le connaît; avouez qu'il est très-possible à la nature de res- 



SPINOSA. 187 

susciter un mort, et que votre maître confondait Uii-môine ses 
idées, ignorait les suites de son principe lorsqu'il disait que 
s'il eût pu se persuader la résurrection de Lazare, il aurait 
brisé en pièces tout son système, il aurait embrassé sans répu- 
gnance la foi ordinaire des chrétiens. Cela suffit pour prouver 
à ces gens-là qu'ils démentent leurs hypothèses lorsqu'ils nient 
la possibilité des miracles, je veux dire, afin d'ôter toute équi- 
voque, la possibilité des événements racontés dans l'Ecriture. 
Plusieurs personnes ont prétendu que M. Bayle n'avait nul- 
lement compris la doctrine de Spinost/, ce qui doit paraître 
bien étrange d'un esprit aussi subtil et aussi pénétrant. M. IJayle 
a prouvé, mais aux dépens de ce système, qu'il l'avait parfaite- 
ment comprise^ II lui a porté de nouveaux coups que n'ont pu 
parer les spùiosistes. Voici comme il raisonne : J'attribue à 
Spinosa d'avoir enseigné : 1° qu'il n'y a qu'une substance dans 
l'univers; 2° que cette substance est Dieu; 3" que tous les êtres 
particuliers, le soleil, la lune, les plantes, les bêtes, les hommes, 
leurs mouvements, leurs idées, leurs imaginations, leurs désirs, 
sont des modifications de Dieu. Je demande présentement aux 
spinosistes : Votre maître a-t-il enseigné cela, ou ne l'a-t-i! pas 
enseigné? S'il l'a enseigné, on ne peut point dire que mes 
objections aient le défaut qu'on nomme ignoratio elcnchi , 
ignorance de l'état de la question; car elles supposent que 
telle a été sa doctrine, et no l'attaquent que sur ce pied-là. Je 
suis donc hors d'affaire, et l'on se trompe toutes les fois que 
l'on débite que j'ai réfuté ce que je n'ai pas compris. Si vous 
dites que Spinos/i n'a point enseigné les trois doctrines ci-dessus 
articulées, je vous demande : Pourquoi donc s'exprimait-il 
comme ceux qui auraient eu la plus forte passion de persuader 
au lecteur qu'ils enseignaient ces trois choses? Est-il beau et 
louable de se servir du style commun, sans attacher aux paroles 
les mêmes idées que les autres hommes, et sans avertir du 
sens nouveau auquel on les prend? Mais pour discuter un peu 
ceci, cherchons où peut être la méprise. Ce n'est pas à l'égard 
du mot substance que je me serai abusé ; car je n'ai point com- 
battu le sentiment de Spinosti sur ce point-là; je lui ai laissé 
passer ce qu'il suppose que, pour mériter le nom de substance, 
il faut être indépendant de toute cause, ou exister par soi- 
même éternellement, nécessairement. Je ne pense pas que j'aie 



188 SPINOSA. 

pu m'abuser en lui imputaut de dire qu'il n'y a que Dieu qui 
ait la nature de substance. S'il y avait donc de l'abus dans mes 
objections, il consisterait uniquement en ce que j'aurais entendu 
par inodalilcsy modifications, modes, ce que Spinosa n'a point 
voulu signifier par ces mots-là; mais, encore un coup, si je 
m'y étais abusé, ce serait sa faute. J'ai pris ces termes comme 
on les a toujours entendus. La doctrine générale des philosophes 
est que l'idée d'être contient sous soi immédiatement deux 
espèces, la substance et l'accident, et que la substance subsiste 
par elle-même, ens per se subsistens, et que l'accident subsiste 
dans un autre être, ens in alio. Or, subsister par soi, dans leurs 
idées, c'est ne dépendre que de quelque sujet d'inhésion; et 
comme cela convient, selon eux, à la matière, aux anges, à 
l'âme de l'homme, ils admettent deux sortes de substance, l'une 
incréée, l'autre créée, et ils subdivisent en deux espèces 
la substance créée; l'une de ces deux espèces est la 
matière, l'autre est notre âme. Pour ce qui regarde l'accident, 
il dépend si essentiellement de son sujet d'inhésion, qu'il ne 
saurait subsister sans lui; c'est son caractère spécifique. Des- 
caites l'a toujours ainsi entendu. Or, puisque Spinosa avait été 
grand cartésien, la raison veut que fou croie qu'il a donné à 
ces termes-là le même sens que Descartes. Si cela est, il n'en- 
tend par modification de substance qu'une façon d'être qui a 
la même relation à la substance, par la figure, le mouvement, 
le repos, la situation, etc., à la matière, que la douleur, l'airir- 
mation, l'amour, etc., à l'âme de l'homme; car voilà ce que les 
cai'tésiens appellent modes. Mais en supposant une fois que 
la substance est ce qui existe de soi, indépendamment de toute 
cause efficiente, il n'a pas du dire que la matière ni que les 
hommes fussent des substances; et puisque, selon la doctrine 
commune, il ne divisait l'être qu'en deux espèces, savoir : en 
substance et en modification de substance, il a dû dire que la 
matière et que l'âme des hommes n'étaient que des modifica- 
tions de substance, qu'il n'y a qu'une seule substance dans 
l'univers, et que cette substance est Dieu. 11 ne sera plus ques- 
tion que de savoir s'il subdivise en deux espèces la modification 
de substance. En cas qu'il se serve de cette subdivision, et qu'il 
veuille que l'une de ces deux espèces soit ce que les cartésiens 
et les autres philosophes chrétiens nomment subslancc crééCy et 



SPIÎNOSA. 189 

que l'autre espèce soit ce qu'ils nomment accident ou mode^ il 
n'y aura plus qu'une dispute de mots entre lui et eux, et il sera 
très-aisé de ramener à l'orthodoxie tout son système, et de faire 
évanouir toute sa secte; car on ne veut être spinosiste qu'à 
cause qu'on croit qu'il a renversé de fond en comble le système 
des chrétiens, et l'existence d'un Dieu immatériel et gouvernant 
toutes choses avec une souveraine liberté. D'où nous pouvons 
conclure, en passant, que les spinosistes et leurs advei'saires 
s'a('Cor(lciit parfaitement bien dans le sens du mot modification 
de substance. Ils croient les uns et les autres que Spinosa ne 
s'en est servi que pour désigner un être qui a la même nature 
que ce que les cartésiens appellent mode, et qu'il n'a jamais 
entendu par ce mot- là un être qui eût les propriétés ou la nature 
de ce que nous appelons substance créée. 

Si l'on veut toucher la question au vif, voici comme on doit 
raisonner avec un spinosisle. Le vrai et le propre caractère de 
la modification convient-il à la matière par rapport k Dieu, ou 
ne lui convient-il point? Avant de me répondre, attendez que 
je vous explique, par des exemples, ce que c'est que le carac- 
tère propre de la modification. C'est d'être dans un sujet de la 
manière que le mouvement est dans le corps et la pensée dans 
l'âme de l'homme. Il ne suffit pas, pour être une modification 
de la substance divine, de subsister dans l'immensité de Dieu, d'en 
être pénétré, entouré de toutes parts, d'exister par la vertu de 
Dieu, de ne pouvoir exister ni sans lui, ni hors de lui; il faut, de 
plus, que la substance divine soit le sujetd'inhérence d'une chose, 
tout comme, selon l'opinion commune, l'âme humaine est le 
sujet d'inhérence du sentiment et de la douleur, et le corps le 
sujet d'inhérence du mouvement, du repos et de la figure. 
Répondez présentement; et si vous dites que, selon Spinosa, 
la substance de Dieu n'est pas de cette manière le sujet d'inhé- 
rence de cette étendue, ni du mouvement, ni des pensées 
humaines, je vous avouerai que vous en faites un philosophe 
orthodoxe qui n'a nullement mérité qu'on lui fît les objections 
qu'on lui a faites, et qui méritait seulement qu'on lui reprochât 
de s'être fort tourmenté pour embarrasser une doctrine que 
tout le monde savait, et pour forger un nouveau système qui 
n'était bâti que sur l'équivoque d'un mot. Si vous dites qu'il a 
prétendu que la substance divine est le sujet d'inhérence de la 



100 SPINOSA. 

matière et de toutes les diversités de l'étendue et de la pensée, 
au même sens que, selon Descartes, l'étendue est le sujet d'inhé- 
rence du mouvement, l'âme de l'homme est le sujet d'inhérence 
des sensations et des passions, j'ai tout ce que je demande ; 
c'est ainsi que j'ai entendu Spinosa, c'est là-dessus que toutes 
mes objections sont fondées. 

Le précis de tout ceci est une question de fait touchant le 
vrai sens du mot inodification dans le système de Spinosa. Le 
faut-il prendre pour la même chose qu'une substance créée, ou 
le faut-il prendre au sens qu'il a dans le système de M. Des- 
cartes? Je crois que le bon parti est le dernier, car dans l'autre 
sens Spinosa aurait reconnu des créatures distinctes de la 
substance divine, qui eussent été faites ou de rien ou d'une 
matière distincte de Dieu. Or, il serait facile de prouver, par un 
grand nombre de passages de ses livres, qu'il n'admet ni l'une 
ni l'autre de ces deux choses. L'étendue, selon lui, est un attri- 
but de Dieu. Il s'ensuit de là que Dieu, essentiellement, éter- 
nellement, nécessairement, est une substance étendue, et que 
l'étendue lui est aussi propre que l'existence; d'où il résulte que 
les diversités particulières de l'étendue, qui sont le soleil, la 
terre, les arbres, les corps des bêtes, les corps des hommes, 
sont en Dieu, comme les philosophes de l'école supposent 
qu'elles sont dans la matière première. Or si ces philosophes 
supposaient que la matière première est une substance simple 
et parfaitement unique, ils concluraient que le soleil et la terre 
sont réellement la même substance. Il faut donc que Spinosa 
conclue la même chose. S'il ne disait pas que le soleil est com- 
posé de l'étendue de Dieu, il faudrait qu'il avoucât que l'étendue 
du soleil a été faite de rien ; mais il nie la création, il est donc 
obligé de dire que la substance de Dieu est la cause matérielle 
du soleil, ce qui compose le soleil, subjeclum ex quo ^ et par 
conséquent que le soleil n'est pas distingué de Dieu, que c'est 
Dieu lui-même, et Dieu tout entier, puisque, selon lui. Dieu 
n'est point un être composé de parties. Supposons pour un 
moment qu'une masse d'oi' ait la força de se convertir en 
assiettes, en plats, en chandeliers, en écuelles, etc., elle ne sera 
point distincte de ces assiettes et de ces plats; et si l'on ajoute 
qu'elle est une masse simple et non composée de parties, il 
sera certain qu'elle est toute dans chaque assiette et dans chaque 



SPINOSA. 191 

chandelier; car si elle n'y était point toute, elle se serait par- 
tagée en diverses pièces; elle serait donc composée de parties, 
ce qui est contre la supposition. Alors ces propositions réci- 
proques ou convertibles seraient véritables le chandelier e.st la 
masse il' or, la masse d" or est le chandelier. Voilà l'image du dieu 
de Spinosa; il a la force de se changer ou de se modifier en 
terre, en lune, en mer, en arbre, etc., et il est absolument un, 
et sans nulle composition de parties. 11 est donc vrai qu'on peut 
assurer que la terre est Dieu, que la lune est Dieu, que la terre 
est Dieu tout entier, que la lune l'est aussi, que Dieu est la 
terre, que Dieu tout entier est la lune. 

Ou ne peut trouver que ces trois manières, selon lesquelles 
les modifications de Spinosa soient en Dieu; mais aucune de ces 
manières n'est ce que les autres philosophes disent de la 
substance créée. Elle est en Dieu, disent-ils, comme dans sa 
cause efficiente, et par conséquent elle est distincte de Dieu réel- 
lement et totalement. Mais, selon Spinosa, les créatures sont en 
Dieu, ou comme l'elTet dans la cause matérielle, ou comme l'acci- 
dent dans son sujet d'inhésion, ou comme la forme du chande- 
lier dans l'étain dont on le compose. Le soleil, la lune, les arbres, 
en tant que ce sont des choses à trois dimensions, sont en Dieu 
comme dans la cause matérielle dont leur étendue est compo- 
sée : il y a donc identité entre Dieu et le soleil, etc. Les mêmes 
arbres, en tant qu'ils ont une forme qui les distingue des 
pierres, sont en Dieu, comme la forme du chandelier est dans 
l'étain. Être chandelier n'est qu'une manière d'être de l'étain. 
Le mouvement des corps et les pensées des hommes sont en 
Dieu, comme les accidents des péripatéticiens sont dans la 
substance créée. Ce sont des entités inhérentes à leur sujet, 
et qui n'en sont point composées, et qui n'en font point partie. 
Ln apologiste de Spinosa soutient que ce philosophe n'at- 
tribue point à Dieu l'étendue corporelle, mais seulement une 
étendue intelligible, et qui n'est point imaginable. Mais si 
l'étendue des corps que nous voyons et que nous imaginons 
n'est point l'étendue de Dieu, d'où est-elle venue, comment 
a-t-elle été faite? Si elle a été produite de rien, Spinosa est 
orthodoxe, son système devient nul. Si elle a été produite de 
l'étendue intelligible de Dieu, c'est encore une vraie création , 
car l'étendue intelligible n'étant qu'une idée et n'ayant point 



192 SPINOSA. 

réellement les trois dimensions, ne peut point fournir l'étofTe 
ou la matière de l'étendue formellement existante hors de l'en- 
tendement. Outre que si l'on distingue deux espèces d'étendue, 
l'une intelligible, qui appartient à Dieu, l'autre imaginable, qui 
appartient aux corps, il faudra aussi admettre deux sujets de 
ces étendues distincts l'un de l'autre, et alors l'unité de subs- 
tance est renversée, tout l'édifice de Spinosa s'en va par terre. 

M. Bayle, comme on peut le voir par tout ce que nous 
avons dit, s'est principalement attaché à la supposition que 
l'étendue n'est pas un être composé, mais une substance uni- 
que en nombre. La raison qu'il en donne, c'est que les spino- 
sistes témoignent que ce n'est pas là en quoi consistent les 
difficultés. Ils croient qu'on les embarrasse beaucoup plus, 
lorsqu'on leur demande comment la pensée et l'étendue se 
peuvent unir dans une même substance. Il y a quelque bizar- 
rerie là dedans; car s'il est certain par les notions de notre 
esprit que l'étendue et la pensée n'ont aucune affinité l'une avec 
l'autre, il est encore plus évident que l'étendue est composée 
de parties réellement distinctes l'une de l'autre, et néanmoins 
ils comprennent mieux la première difficulté que la seconde, et 
ils traitent celle-ci de bagatelle en comparaison de l'autre. 
M. Bayle les ayant si bien battus par l'endroit de leur sys- 
tème qu'ils pensaient n'avoir pas besoin d'être secourus, com- 
ment repousseront-ils les attaques aux endroits faibles? Ce qui 
doit surprendre, c'est que Spinosa, respectant si peu la raison 
et l'évidence, ait eu des partisans et des sectateurs de son 
système. C'est sa méthode spécieuse qui les a trompés, et non 
pas, comme il arrive quelquefois, un éclat de principes sédui- 
sants. Ils ont cru que celui qui employait la géométrie, qui 
procédait par axiomes, par définitions, par théorèmes et par 
lemmes, suivait trop bien la marche de la vérité, pour ne 
trouver que l'erreur au lieu d'elle. Ils ont jugé du fond sur les 
apparences, décision précipitée qu'inspire notre paresse. Ils 
n'ont pas vu que ces axiomes n'étaient que des propositions 
très-vagues, très-incertaines, que ces définitions étaient 
inexactes, bizarres et défectueuses, que leur chef allait enfin 
au milieu des parai ogismes où sa présomption et ses fantaisies 
le conduisaient. 

Le premier point d'égarement, qui est la source de l'erreur, 



SPINOSA. 193 

se trouve dans la définition que Spinosa donne de la su])stance. 
(( J'entends par la substance, dit-il, ce qui est en soi et est 
conçu par soi-même, c'est-à-dire, ce dont la conception n'a pas 
besoin de la conception d'une autre chose dont elle doive être 
formée. » Cette définition est captieuse, car elle peut recevoir 
un sens vrai et faux; ou Spinosa définit la substance par rap- 
port aux accidents, ou par rapport à l'existence; or de quelque 
manière qu'il la définisse, sa définition est fausse, ou du moins 
lui devient inutile. Car 1" s'il définit la substance par rapport 
aux accidents, on pourra conclure de celte définition que la 
substance est un être qui subsiste par lui-même indépendam- 
ment d'un snjet d'inhésion. Or Spinosa ne peut faire servir 
une telle définition à démontrer qu'il n'y a dans le monde 
qu'une seule et unique substance. 11 est évident que les arbres, 
les pierres, les anges, les hommes existent indépendamment 
d'un sujet d'inhérence. 2° Si Spinosa définit la substance par 
rap[)ort à l'existence, sa définition est encore fausse. Cette 
définition, bien entendue, signifie que la substance est une 
chose, dont l'idée ne dépend point d'une autre idée, et qui ne 
suppose rien qui l'ait formée, mais renferme une existence 
nécessaire; or cette définition est fausse, car ou Spinosa veut 
dire par ce langage mystérieux que l'idée même de la sub- 
stance, autrement l'essence et la définition de la substance, 
est indépendante de toute cause, ou bien que la substance 
existante subsiste tellement par elle-même qu'elle ne peut 
dépendre d'aucune cause. Le premier sens est trop ridicule, et 
d'ailleurs trop inutile à Spinosa^ pour croire qu'il l'ait eu 
dans l'esprit ; car ce sens se réduirait à dire que la définition 
de la substance ne peut produire une autre définition de la sub- 
stance, ce qui est absurde et impertinent. Quelque peu consé- 
quent que soit Spinosa, je ne croirai jamais qu'il emploie une 
telle définition de la substance pour prouver qu'une substance 
n'en peut produire une autre, connue si cela était impossible, 
sous prétexte qu'une définition de substance ne peut produire 
une autre définition de substance. 11 faut donc que Spinosa, 
par sa défmition entortillée de la substance, ait voulu dire que 
la substance existe tellement par elle-même, qu'elle ne peut 
dépendre d'aucune cause. Or, c'est cette définition que tous les 
philosophes attaquent. Us vous diront bien que la définition de 
XVII. 13 



19k SPINOSA. 

la substance est simple et indivisible, surtout si on la considère 
par opposition au néant ; mais ils vous nieront qu'il n'y ait qu'une 
substance. Autre chose est de dire qu'il n'y a qu'une seule défi- 
nition de substance, et autre chose c{u'il n'y a qu'une substance. 

En mettant à part les idées de la métaphysique, et ces noms 
à'cssciire, d' existence, de substance, qui n'ont aucune distinc- 
tion réelle entre eux, mais seulement dans les diverses concep- 
tions de l'entendement, il faudra, pour parler plus intelligible- 
ment et plus humainement, dire que puisqu'il y a deux sortes 
d'existences, l'une nécessaire, et l'autre contingente, il y a 
aussi de toute nécessité deux sortes de substances, l'une qui 
existe nécessairement, et qui est Dieu, et l'autre qui n'a qu'une 
existence empruntée de ce premier être, et de laquelle elle ne 
jouit que par sa vertu, qui sont les créatures. La définition de 
Spinom ne vaut donc rien du tout ; elle confond ce qui doit 
être nécessairement distingué, l'essence, qu'il xïQmme, substance, 
avec l'existence. La définition qu'il apporte pour prouver qu'une 
substance n'en peut produire une autre est aussi ridicule. que 
ce raisonnement qu'on ferait pour prouver qu'un homme est un 
cercle. Par homme, j'entends une figure ronde; or le cercle est 
une figure ronde, donc l'homme est un cercle. Car voici comme 
raisonne Spinosa : il me plaît d'entendre par substance ce qui 
n'a point de cause ; or ce qui est produit par un autre a une cause, 
donc une substance ne peut être produite par une substance. 

La définition cju'il donne du fini et de l'infini n'est pas plus 
heureuse. Une chose est finie, selon lui, quand elle peut être 
terminée par une chose de la même nature. Ainsi un corps est 
dit fini, parce que nous en concevons un plus grand que lui; 
ainsi la pensée est terminée par une autre pensée. Mais le 
corps n'est point terminé par la pensée, ainsi que la pensée ne 
l'est point par le corps. On peut supposer deux sujets difi"érents, 
dont l'un ait une connaissance infinie d'un objet, et l'autre n'en 
ait qu'une connaissance finie. La connaissance infinie du pre- 
mier ne donne point l'exclusion à la connaissance finie du 
second. De ce qu'un être connaît toutes les propriétés et tous 
les rapports d'une chose,, ce n'est pas une raison pour qu'un 
autre n'en puisse du moins saisir quelques rapports et quelques 
propriétés. Mais, dira Spinosa, les degrés de connaissance qui 
se trouvent dans l'être fini, n'étant point ajoutés à cette con- 



SPINOSA. 195 

naissance que nous supposons infinie, elle ne peut pas l'être. 
Pour répondre à cette oI)jeclioii, qui n'est ([u'une pure équi- 
voque, je demande si les degrés de la connaissance finie ne se 
trouvent pas dans la connaissance infinie; on ne saurait le nier. 
Ce ne serait pas à la vérité les mêmes degrés numériffues, mais 
ce seraient les mêmes spécifiquement, c'est-à-dire qu'ils seront 
seml)lab!es. Or il n'en faut pas davantage pour la connaissance 
infinie. Quant aux degrés infinis dont elle est composée, on 
ajouterait encore tous les degrés qui se trouvent épars et 
désunis dans toutes les connaissances finies, elle n'en devien- 
drait pas plus parfaite ni plus étendue. Si j'avais précisément 
le même fonds de connaissances que vous sur quelque objet, 
en deviendrais-je plus habile et mes lumières plus étendues, 
parce qu'on ajouterait vos connaissances numériques à celles 
que je possède déjà? Vos connaissances étant absolument sem- 
blables aux miennes, cette répétition de la même science ne 
me rendrait pas plus savant. Donc une connaissance infinie 
n'exige point les degrés finis des autres connaissances; donc 
une chose n'est pas précisément finie, parce qu'il existe d'au- 
tres êtres de la même nature. 

Ses raisonnements sur l'infini ne sont pas plus justes. II 
appelle infini ce dont on ne peut rien nier, et ce qui renferme 
en soi formellement toutes les réalités possibles. Si on lui 
passe cette définition, il est clair qu'il lui sera aisé de prouver 
qu'il n'y a dans le monde qu'une substance unique, et que 
cette substance est Dieu, et que toutes les choses sont les 
modes de cette substance. Mais comme il n'a pas prouvé cette 
définition, tout ce qu'il bâtit dessus n'a qu'un fondement rui- 
neux. Pour que Dieu soit infini, il n'est pas nécessaire qu'il 
renferme en lui toutes les réalités possibles qui sont finies et 
bornées, mais seulement les réalités et perfections possibles qui 
sont immenses et infinies; ou, si l'on veut, pour parler le lan- 
gage ordinaire de l'école, qu'il renferme éminemment toutes les 
réalités et les perfections possibles; c'est-à-dire que toutes les 
perfections et réalités qui se rencontrent dans les individus de 
chaque être que Dieu peut former se trouvent en lui dans un 
degré éminent et souverain; d'où il ne s'ensuit pas que la 
substance de Dieu renlerme la substance des individus sortis 
de ses mains. 



196 SPINOSA. 

Les axiomes de Spiiiosa ne sont pas moins faux et captieux 
que ses définitions; choisissons ces deux qui sont les princi- 
paux : L(i connaissance de l'effet dépend de la connaissance de 
la caase, et la renferme nécessairement : Des choses qui il ont 
rien de commun entre elles ne peuvent servir à se faire con- 
naître mutuellement. On sent tout d'un coup le captieux de ces 
deux axiomes; et pour commencer par le premier, voici comme 
je raisonne. On peut considérer l'effet de deux manières, en 
tant qu'il est formellement un eflet; ou matériellement, c'est-à- 
dire tout simplement, en tant qu'il est en lui-même. Il est 
vrai que l'effet considéré formellement comme effet ne peut 
être connu séparément de la cause, selon cet axiome des écoles : 
correlata. sunt siniul cognitione. Mais si vous prenez l'effet 
en lui-même, il peut être connu par lui-même. L'axiome 
de Spinosa est donc captieux, en ce qu'il ne distingue pas 
entre les différentes manières dont on peut envisager l'effet. 
D'ailleurs, quand Spinosa dit que la connaissance de l'effet 
dépend de la connaissance de la cause et qu'elle la renferme, 
veut-il dire que la connaissance de l'effet entraîne nécessaire- 
ment une connaissance parfaite de la cause? Mais en ce sens, 
l'axiome est très-faux, puisque l'effet ne contient pas toutes 
les perfections de la cause, qu'il peut avoir une nature très- 
différente de la sienne, savoir si la cause agit par sa seule 
volonté; car tel sera l'effet, qu'il plaira à sa volonté de le pro- 
duire. Mais si Spinosa prétend seulement que l'idée de l'effet 
est relative à l'idée de la cause, l'axiome de Spinosa est vrai 
alors, mais inutile au but qu'il se propose; car, en partant de 
ce principe, il ne trouvera jamais qu'une substance n'en puisse 
produire une autre dont la nature et les attributs seront diffé- 
rents. Je dis plus : de ce que l'idée de l'effet est relative à 
l'idée de la cause, il s'ensuit dans les principes de Spinosa 
qu'une substance douée d'attributs différents peut être la cause 
d'une autre substance. Car Spinosa reconnaît que deux choses 
dont l'une est cause de l'autre servent mutuellement à se faire 
connaître; or si l'idée de l'effet est relative à l'idée de la cause, 
il est évident que deux substances de différent attribut pour- 
ront se faire connaître réciproquement, pourvu que l'une soit 
la cause de l'autre, non pas qu'elles aient une même nature et 
les mêmes attributs, puisqu'on les suppose différents; mais par 



SPINOSA. 197 

le rapport qu'il y a de la cause à l'elTet. Pour l'autre axiome, 
il n'est pas moins faux que le précédent; car, quand Spiiiosa 
dit que les choses qui n'ont rien de commun entre elles ne 
peuvent servir à se faire connaître réciproquement, par le 
mot de coimiuii, il entend une même nature spécifique. Or 
l'axiome prison ce sens est très-faux; puisque, soit les attri- 
buts génériques, soit la relation de la cause à l'effet, peuvent 
les faire connaître les uns par les autres. 

Examinons maintenant les autres propositions qui forment 
le système de Spinom. Il dit dans la seconde que deux sub- 
stances ayant des attributs différents n'ont rien de commun 
entre elles. Dans la démonstration de cette proposition, il n'al- 
lègue d'autre preuve que la définition qu'il a donnée de la 
substance, laquelle étant fausse, on n'en peut rien légitimement 
conclure, et par conséquent cette proposition est nulle. Mais 
afin d'en faire mieux comprendre le faux, il n'y a qu'à consi- 
dérer l'existence et l'essence d'une chose pour découvrir ce 
sophisme. Car puisque Spinosa convient qu'il y a deux sortes 
d'existence, l'une nécessaire et l'autre qui ne l'est pas, il s'en- 
suit que deux substances qui auront différents attributs, comme 
l'étendue et la pensée, conviendront entre elles dans une exis- 
tence de même espèce, c'est-à-dire qu'elles seront semblables 
en ce que l'une et l'autre n'existeront pas nécessairement, njais 
seulement par la vertu d'une cause qui les aura produites. Deux 
essences ou deux substances parfaitement semblables dans leurs 
propriétés essentielles seront différentes, en ce que l'existence 
de l'une aura précédé celle de l'autre, ou en ce que l'une n'est 
pas l'autre. Quand Pierre serait semblable à Jean en toutes 
choses, ils sont différents, en ce que Pierre n'est pas Jean, et 
que Jean n'est pas Pierre. Si /S/?mo.9rt dit quelque chose de con- 
cevable, cela ne peut avoir de fondement et de vraisemblance 
que par rapport à des idées métaphysiques qui ne mettent rien 
de réel dans la nature. Tantôt Spinosa confond l'espèce avec 
l'individu, et tantôt l'individu avec l'espèce. 

Mais, dira-t-on, Spinosa parle de la substance précisément 
et considérée en elle-même. Suivons donc Spinosa. Je rapporte 
la définition de la substance à l'existence, et je dis : Si cette 
substance n'existe pas, ce n'est qu'une idée, une définition qui 
ne met rien dans l'être des choses; si elle existe, alors l'esprit 



198 SPINOSA. 

et le corps conviennent en substance et en existence. Mais, selon 
Spinosa, qui dit une substance, dit une chose qui existe néces- 
sairement. Je réponds que cela n'est pas vrai, et que l'existence 
n'est pas plus renfermée dans la définition de la substance en 
général que dans la définition de l'homme. Enfin, on dit, et 
c'est ici le dernier retranchement, que la substance est un être 
qui subsiste par lui-même. Voici donc où est l'équivoque; car 
puisque le système de Spinosa n'est fondé uniquement que sur 
cette définition, avant qu'il puisse argumenter et tirer des con- 
séquences de cette définition, il faut préalablement convenir 
avec moi du sens de la définition. Or, quand je définis la sub- 
stance un être qui subsiste par lui-même, ce n'est pas pour 
dire qu'il existe nécessairement, je n'en ai pas la pensée; c'est 
uniquement pour la distinguer des accidents qui ne peuvent 
exister que dans la substance, et par la vertu de la substance. 
On voit donc que tout ce système de Spinosa, cette fastueuse 
démonstration n'est fondée que sur une équivoque frivole et 
facile à dissiper. 

La troisième proposition de Spinosa est que dans les choses 
qui n'ont rien de commun entre elles, l'une ne peut être la 
cause de l'autre. Cette proposition, à l'expliquer précisément, 
est aussi fausse, ou dans le seul sens véritable qu'elle peut 
avoir, on n'en peut rien conclure. Elle est fausse dans toutes les 
causes morales et occasionnelles. Le son du nom de Dieu n'a 
rien de commun avec l'idée du Créateur qu'il produit dans mon 
esprit. Un malheur arrivé à mon ami n'a rien de commun 
avec la tristesse que j'en reçois. Elle est fausse encore cette 
proposition, lorsque la cause est beaucoup plus excellente que 
l'effet qu'elle produit. Quand je remue mon bras par l'acte de 
ma volonté, le mouvement n'a rien de commun de sa nature 
avec l'acte de ma volonté, ils sont très-différents. Je ne suis 
pas un triangle, cependant je m'en forme une idée, et j'exa- 
mine les propriétés d'un triangle. 

Spinosa a cru qu'il n'y avait point de substance spiri- 
tuelle; tout est corps selon lui. Combien de fois cependant Spi- 
nosa a-t-il été contraint de se représenter une substance spiri- 
tuelle, afin de s'efforcer d'en détruire l'existence? Il y a donc des 
causes qui produisent des effets avec lesquels elles n'ont rien 
de commun, parce qu'elles ne les produisent pas par une éma- 



SPINOSA. 199 

nation de leur essence, ni dans toute l'étendue de leurs forces. 

La quatrième proposition de Spinosa ne nous arrêtera pas 
beaucoup : Deux ou (rois choses dislinctes sont disli)igu('cs cuire 
elles, OH par la cUvcrsitc des atlribiits des substances, ou par 
la diversité de leurs accidents qu'il appelle des alFections. 
Sj)iiu)sa confond ici la diversité avec la distinction. La diver- 
sité vient, à la vérité, de la diversité spécifique des attri- 
buts et des affections. Ainsi il y a diversité d'essence, quand 
l'une est conçue et définie autrement que l'autre; ce qui fait 
l'espèce, comme on parle dans l'école. Ainsi un cheval n'est pas 
un homme, un cercle n'est pas un triangle; car on définit 
toutes ces choses diversement, mais la distinction vient de la 
distinction numérique des attributs. Le triangle A, par exemple, 
n'est pas le triangle B. Titius n'est pas Mœvius; Davus n'est pas 
OEdipe. Cette proposition ainsi expliquée, la suivante n'aura 
pas plus de difficultés. 

C'est la cinquième conçue en ces termes : Il ne jjcuI y avoir 
dans l'univers deur ou plusieurs substances de même nature ou 
de mênie attribut. Si Spinosa ne parle que de l'essence des 
choses ou de leur définition, il ne dit rien; car ce qu'il dit ne 
signifie autre chose sinon qu'il ne peut y avoir dans l'univers 
deux essences différentes, qui aient une même essence : qui en 
doute? Mais si Spinosa entend qu'il ne peut y avoir une essence 
qui se trouve en plusieurs sujets singuliers, de même que l'es- 
sence de triangle se trouve dans le triangle A et dans le triangle 
D, ou comme l'idée de l'essence de la substance se peut trouver 
dans l'être qui pense et dans l'être étendu, il dit une chose mani- 
festement fausse, et qu'il n'entreprend pas même de prouver. 

Nous voici enfin arrivés à la sixième proposition, que Spi- 
nosa a abordée par les détours et les chemins couverts que 
nous a\ons vus. Une substance, dit-il, îw peut être produite 
par une autre substance. Comment ledémontre-t-il? Par la pro- 
position précédente, par la seconde et par la troisième; mais 
puisque nous les avons réfutées, celle-ci tombe et se détruit 
sans autre examen. On comprend aisément que Spinosa ayant 
mal défini la substance, cette proposition, qui en est la conclu- 
sion, doit être nécessairement fausse; car, au fond, la substance 
de Spinosa ne signifie autre chose que la définition de la sub- 
stance, ou l'idée de son essence. Or il est certain qu'une défi- 



200 SPINOSA. 

nition n'en produit pas une autre. Mais comme tous ces degrés 
métapiiysiques de l'être ne subsistent et ne sont distingués que 
par l'entendement, et que dans la nature ils n'ont d'être réel 
et efTectif qu'en vertu de l'existence, il faut parler de la sub- 
stance comme existante, quand on veut considérer la réalité de 
ses effets. Or dans un tel rocher être existant, être substance, 
être pierre, c'est la même chose ; il faut donc en parler comme 
d'une substance existante, quand on le considère comme étant 
actuellement dans l'être des choses, et par conséquent comme 
substance existante, pour exister nécessairement et par elle- 
même, ou par la vertu d'autrui; il s'ensuit qu'une substance 
peut être produite par une autre substance ; car qui dit une sub- 
stance qui existe par la vertu d'autrui, dit une substance qui a 
été produite, et qui a reçu son être d'une autre substance. 

Après toutes ces équivoques et tous ces sophismes, Spinosn, 
croyant avoir conduit sonlecteuroii il souhaitait, lève le masque 
dans la septième proposition. // appartient^ dit-il, à la substance 
d'exister. Gomment le prouve-t-il'/ Par la proposition précédente 
qui est fausse. Je voudrais bien savoir pourquoi Spinosa n'a pas 
agi plus franchement et plus sincèrement; car si l'essence de la 
substance emporte nécessairement l'existence, comme il le dit 
ici, pourquoi ne s'en est-il pas expliqué clairement dans la 
définition qu'il a donnée de la substance, au lieu de se cacher 
sous l'équivoque fâcheuse de subsister par soi-même, ce qui 
n'est véritable que par rapport aux accidents, et point du 
tout à l'existence? Spinosa a beau faire, il ne détruira pas les 
idées les plus claires et les plus naturelles. 

La substance ne dit autre chose qu'un être qui existe, sans 
être un accident attaché à un sujet. Or, on sait naturellement 
que tout ce qui existe sans être accident n'existe pas néan- 
moins nécessairement; donc l'idée et l'essence de la même sub- 
stance n'emportent pas nécessairement l'existence avec elles. 

On n'entrera pas plus avant dans l'examen des propositions 
de Spinosa, parce que les fondements étant détruits, il serait 
inutile de s'appliquer davantage à renverser le bâtiment; cepen- 
dant, comme cette matière est difficile à comprendre, nous la 
retoucherons encore d'une autre manière ; et quand ce ne seraient 
que des répétitions, elles ne seront pas néanmoins inutiles. 

Le principe sur lequel s'appuie Spinosa est de lui-même 



SPINOSA. 201 

obscur et incompréhensible. Quel est-il ce principe ou fonde- 
ment de son système? C'est qu'il n'y a dans le monde qu'une 
seule substance. Certainement la proposition est obscure et 
d'une obscurité singulière et nouvelle : car les hommes ont tou- 
jours été persuadés qu'un corps humain et un muid d'eau ne 
sont pas la même substance, qu'un esprit et un autre esprit ne 
sont pas la même substance, que Dieu et moi, et les autres 
diiïérentes parties de l'univers ne sont pas la même subslance. 
Le principe étant nouveau, surprenant, contre tous les prin- 
cipes reçus, et par conséquent fort obscur, il faut donc l'éclaircir 
et le prouver. C'est ce qu'on ne peut faire qu'avec le secours 
de preuves qui soient plus claires que la chose même à prou- 
ver : la preuve n'étant qu'un plus grand jour, pour mettre en 
évidence ce qu'il s'agit de faire connaître et de persuader. Or, 
quelle est, selon Spinosd, la preuve de cette proposition géné- 
rale. Il )i y a et il ne peut y avoir qiiniie seule substance? La 
voici : c'est qu'une suhsta/u-e n'en saurait produire une autre. 
Mais cette preuve n'enferme-t-elle pas toute l'obscurité et toute 
la difficulté du principe? N 'est-elle pas également contraire au 
sentiment reçu dans le genre humain, f|ui est persuadé qu'une 
substance corporelle, telle qu'un arbre, produit une autre sub- 
stance, telle qu'une pomme, et que la pomme produite par un 
arbre, dont elle est actuellement séparée, n'est pas actuelle- 
ment la même substance que cet arbre? La seconde proposition 
qu'on apporte en preuve du principe est donc aussi obscure 
pour le moins que le pi'incipe, elle ne l'éclaircit donc pas, elle 
ne prouve donc pas. 11 est ainsi de chacune des autres preuves 
de Spinosa : au lieu d'être un éclaircissement, c'est une nou- 
velle obscurité. Par exemple, comments'yprend-il pourprouver 
qu'une substance ne sauraiten produire une autre? C'est, dit-il, 
parce qu'elles ne peuvent se concevoir l'une par l'autre. Quel 
nouvel abîme d'obscurité! car enfin, n'ai-je pas encore plus de 
peine à démêler si deux substances peuvent se concevoir l'une 
par l'autre, qu'à juger si une subslance en peut produire une 
autre? Avancer dans chacune des preuves de l'auteur, c'est 
faire autant de démarches d'une obscurité à l'autre. Par e\cm[)le, 
il iw peut y avoir deux substances de mime attribut, et qui 
aient quelque c/wse de commun entre elles. Cela est-il plus clair, 
ou s'entend-il mieux que la pi'emière proposition qui était à 



202 SPINOSA. 

prouver, savoir, qiiil n'y a dans le monde qu'une seule sub- 
sianccl 

Or, puisque le sens commun se révolte à chacune de ces 
propositions, aussi bien qu'à la première, dont elles sont les 
prétendues preuves, au lieu de s'arrêter à raisonner sur cha- 
cune de ces preuves où se perd le sens commun, on serait en 
droit de dire à Spinosa : Votre principe est contre le sens com- 
mun; d'im principe où le sens commun se perd, il n'en peut 
rien sortir où le sens commun se retrouve. Ainsi, de s'amuser 
à vous suivre, c'est manifestement s'exposer à s'égarer avec 
vous hors de la route du sens commun. Pour réfuter Spinosa^ 
il ne faut, ce me semble, que l'arrêter au premier pas, sans 
prendre la peine de suivre cet auteur dans un tas de consé- 
quences qu'il tire selon sa méthode prétendue géométrique; il 
ne faut que substituer au principe obscur dont il a fait la base 
de son système, celui-ci : Il y a plusieurs substanees, principe 
qui dans son genre est clair au suprême degré. Et en eflet, 
quelle proposition plus claire, plus frappante, plus intime à 
l'intelligence et à la conscience de l'homme? Je ne veux point 
ici d'autre juge que le sentiment naturel le plus droit, et que 
l'inipression la plus juste du sens commun répandu dans le 
genre humain. Il est donc naturel de répondre simplement à la 
première proposition qui lui sert de principe : Vous avancez 
une extravagance qui révolte le sens commun, et que vous 
n'entendez pas vous-même. Si vous vous obstinez à soutenir 
que vous comprenez une chose incompréhensible, vous m'au- 
torisez à juger que votre esprit est au comble de l'extravagance, 
et que je perdrais mon temps à raisonner contre vous et avec 
vous. C'est ainsi qu'en niant absolument la première proposi- 
tion de ses principes, ou en éclaircissant les termes obscurs 
dont il s'enveloppe, on renverse l'édifice et le système par ses 
fondements. En effet, les principes des sectateurs de Spinosu 
ne résultent que des ténèbres où ils prennent plaisir à s'égarer, 
pour y engager avec eux ceux qui veulent bien être la dupe de 
leur obscurité, ou qui n'ont pas assez d'intelligence pour aper- 
cevoir qu'ils n'entendent pas eux-mêmes ce qu'ils disent. 

Voici encore quelques raisons dont on peut se servir pour 
renverser ce système. Le mouvement n'étant pas essentiel à la 
matière, et la matière n'ayant pu se le donner à elle-même, il 



Sr'lNOSA. 203 

s'ensuit qu'il y a quelque autre substance que la matière, et 
que cette substance n'est pas un corps, car cette même difUlculté 
retournerait à l'infini. Spinosa ne croit pas qu'il y ait d'al)sur- 
dilo à i-emonler ainsi de cause en cause à l'infini; c'est se pré- 
cipiter dans l'abîme pour ne pas vouloir se rendre, ni abandon- 
ner son système. 

J'avoue que notre esprit ne comprend pas l'infini, mais il 
comprend clairement qu'un tel mouvement, un tel eflet, un tel 
homme doit avoir sa première cause; car si on ne pouvait 
remonter à la première cause, on ne pourrait, en descendant, 
rencontrer jamais le dernier elïet; ce qui est manifestement 
faux, puisque le mouvement qui se fait à l'instant que je parle 
est de nécessité le dernier. Cependant on conçoit sans peine 
que remonter de l'eflet à la cause, ou descendre de la cause à 
l'effet, sont des choses unies de la même manière qu'une mon- 
tagne avec sa vallée; de sorte que comme on trouve le dernier 
eOét, on doit aussi rencontrer la première cause. Qu'on ne dise 
pas qu'on peut commencer une ligne au point où je fais, et la 
tirer jusqu'à l'infini, de même qu'on peut commencer un nombre 
et l'augmenter jusqu'à l'infini; de telle sorte qu'il y ait un pre- 
mier nombre, un premier point, sans qu'on puisse trouver le 
dernier. Ce serait un sophisme facile à reconnaître, car il n'est 
pas question d'une ligne qu'on puisse tirer, ni d'un nombre 
qu'on puisse augmenter, mais il s'agit d'une ligne formée et 
d'un nombre achevé. Et comme toute ligne qu'on achève après 
l'avoir commencée, tout nombre cp'on cesse d'augmenter, est 
nécessairement fini, ainsi de même, le mouvement, l'effet qu'il 
produit à l'instant étant fini, il faut que le nombre des causes 
qui concourent à cet effet le soit aussi. 

On peut éclaircir encore ce que nous disons par un exemple 
assez sensible. Les philosophes croient que la matière est divi- 
sible à l'infini. Cependant, quand on parle d'une division actuelle 
et réelle des parties du corps, elle est toujours nécessairement 
finie. Il en est de même des causes et des effets de la nature. 
Quand elle en pourrait produire d'autres, et encore d'autres à 
l'infini, les causes néanmoins et les effets qui existent actuelle- 
ment à cet instant doivent être finis en nombre; et il est ridi- 
cule de croire qu'il faille remonter à l'infini pour trouver la 
première cause du mouvement. De plus, quand on parle du 



20^1 SPINOSA. 

mouvement de la matière, on ne s'arrête pas à une seule partie 
de la matière, pour pouvoir donner lieu à Spinosa d'échapper, 
en disant que cette partie de la matière a reçu son mouvement 
d'une autre partie, et celle-là d'une autre, et ainsi de même 
jusqu'à l'infini; mais on parle de toute la matière quelle qu'elle 
soit, finie et infinie, il n'importe. On dit que le mouvement 
n'étant pas de l'essence de la matière, il faut nécessairement 
qu'elle l'ait reçu d'ailleurs. Elle ne peut l'avoir reçu du néant; 
car le néant ne peut agir. Il y a donc une autre cause qui a 
imprimé le mouvement à la matièi'e, qui ne peut être ni matière 
ni corps. C'est ce que nous appelons esprit. 

On démontre encore par l'histoire du monde que l'univers 
n'a pas été formé par une longue succession de temps, comme 
il faudrait nécessairement le croire et le dire, si une cause 
toute-puissante et intelligente n'avait pas présidé dans la créa- 
tion, afin de l'achever et de le mettre en sa perfection. Car s'il 
s'était formé par le seul mouvement de la matière, pourquoi 
serait-elle si épuisée dans ses commencements, qu'elle ne puisse 
plus, et n'ait pu depuis plusieurs siècles former des astres nou- 
veaux? pourquoi ne produirait-elle pas tous les jours des ani- 
maux et des hommes par d'autres voies que par celles de la 
génération, si elle en a produit autrefois? ce qui est pourtant 
inconnu dans toutes les histoires. Il faut donc croire qu'une 
cause intelligente et toute-puissante a formé dès le commence- 
ment cet univers en cet état de perfection où nous le voyons 
aujourd'hui. On fait voir aussi qu'il y a du dessein dans la cause 
qui a produit l'univers. Spinosa n'aurait pu néanmoins attri- 
buer une vue et une fin à sa matière informe. Il ne lui en donne 
qu'en tant qu'elle est modifiée de telle ou telle manière, c'est- 
à-dire que parce qu'il y a des hommes et des animaux. Or c'est 
pourtant la dernière des absurdités de croire et de dire que 
l'œil n'a pas éié fait pour voir, ni l'oreille pour entendre. Il 
faut dans ce malheureux système réformer le langage humain 
le plus raisonnable et le mieux établi, afin de ne pas admettre 
de connaissance et d'intelligence dans le premier auteur du 
monde et des créatures. 

Il n'est pas moins absurde de croire que si les premiers 
hommes sont sortis de la terre, ils aient reçu partout la même 
ligure de corps et les mêmes traits, sans que l'un ait eu une 



STOÏCISME. 205 

partie plus que l'autre, ou clans une autre situation. Mais c'est 
parler conformément à la raison et à l'expérience, de dire que 
le genre humain soit sorti d'un même moule, et qu'il a été fait 
d'un même sang. Tous ces arguments doivent convaincre la rai- 
son qu'il y a dans l'univers un autre agent que la matière qui 
le régit, et en dispose comme il lui plait. C'est pourtant ce que 
Spinosa a entrepris de détruire. Je linis par dire que plusieurs 
personnes ont assuré que sa doctrine, considérée même indé- 
pendamment des intérêts de la religion, a paru fort méprisable 
aux plus grands mathématiciens. On le croira plus facilement, 
si l'on se souvient de ces deux choses, l'une qu'il n'y a point 
de gens- qui doivent être plus persuadés de la multiplicité des 
substances que ceux qui s'appliquent à la considération de 
l'étendue; l'autre, que la plupart de ces savants adniettcMit du 
vide. Or il n'y a rien de plus opposé à l'hypothèse de Spinosa 
que de soutenir que tous les corps ne se touchent point, et 
jamais deux systèmes n'ont été plus opposés que le sien et 
celui des atomistes. Il est d'accord avec Epicure en ce qui 
regarde la rejection de la Providence; mais dans tout le reste 
leurs systèmes sont comme l'eau et le feu. 

STOÏCISME, ou Secte stoïcienne, ou Zénonisme [Illst. de la 
PliUosopJiie). Le stoïcisme sortit de l'école cynique : Zenon, qui 
axait étudié la morale sous Cratès, en fut le fondateur. Aussi 
disait-on que d'un sloicicn à un cynique, il n'y avait que l'habit 
de différence. Cependant Zenon rendit sa philosophie plus éten- 
due et plus intéressante que celle de Diogène; il ne s'en tint 
pas à traiter des devoirs de la vie; il composa un système de 
philosophie universel d'après les maîtres qu'il avait entendus, 
et il donna aux exercices de l'école une face nouvelle. 

Zenon naquit à Cittium, ville maritime de l'île de Chypre : 
Cittium avait été bâtie par une colonie phénicienne; ce qui lui 
attira quelquefois le reproche qu'il n'était qu'un étranger 
ignoble. Mnésius, son père, faisait le commerce; l'éducation de 
son fds n'en fut pas négligée; les affaires du bonhomme l'appe- 
laient souvent à Athènes, et il n'en revenait point sans rapporter 
au jeune Zenon quelques livres de Socrate, A l'âge de trente à 
trente-deux ans, il vint lui-même dans la ville fameuse pour y 
vendre de la pourpre, et pour entendre les hommes dont il avait 
lu les ouvrages. Tout en débarquant, il demanda où ils demeu- 



206 STOÏCISME. 

raient; on lui montra Cratès qui passait, et on lui conseilla de 
le suivre. Zenon suivit Cratès, et devint son disciple. Il ne pou- 
vait assez admirer l'élévation que son maître montrait dans sa 
conduite et dans ses discours; mais il ne se faisait point au 
mépris de la décence qu'on affectait dans son école ; il se livra 
tout entier à la méditation, et bientôt il parut de lui un ouvrage 
intitulé de la Jh'pubUquc, qu'il avait écrit, disait-on, assez plai- 
samment, sous la queue d'un chien. Les cyniques ne s'occu- 
paient que de la morale; ils ne faisaient aucun cas des autres 
sciences. Zenon ne les approuvait pas en ce point; entraîné par 
le désir d'étendre ses connaissances, il quitta Cratès, qui ne 
digéra pas sans peine cette désertion. Il fréquenta les autres 
écoles; il écouta Stilpon pendant dix ans; il cultiva Zénocrate; 
il vit Diodore Cronus ; il interrogea Polémon; enrichi des 
dépouilles de ces hommes, il ouvrit boutique; il s'établit sous 
le Portique ; cet endroit était particulièrement décoré des 
tableaux de Polygnote et des plus grands maîtres; on l'appelait 
le Stott, d'où la secte de Zenon prit le nom de stoïcienne; il ne 
manqua pas d'auditeurs; sa morale était sévère; mais il savait 
tempérer par le charme de l'éloquence l'austérité de ses leçons; 
ce fut ainsi qu'il arrêta une jeunesse libertine que ses préceptes 
nus et secs auraient effarouchée ; on l'admira, on s'attacha à 
lui, on le chérit; sa réputation s'étendit, et il obtint la bien- 
veillance même des rois. Antigonus Gonatas de Macédoine, c[ui 
n'avait pas dédaigné de le visiter sous le Portique, l'appela dans 
ses États; Zenon n'y alla point, mais lui envoya Persée son 
disciple; il n'obtint pas seulement des Athéniens le nom de 
grand philosophe, mais encore celui d'excellent citoyen ; ils 
déposèrent chez lui les clefs des châteaux de leur ville, et l'ho- 
norèrent de son vivant d'une statue d'airain ; il était d'une faible 
santé, mais il était sobre; il vivait communément de pain, d'eau, 
de figues et de miel ; sa physionomie était dure, mais son 
accueil prévenant ; il avait conservé l'ironie de Diogène, mais 
tempérée. Sa vie fut un peu troublée par l'envie; elle souleva 
contre lui Arcésilaûs et Garnéades, fondateurs de l'académie 
moyenne et nouvelle. Épicure même n'en fut pas tout à fait 
exempt; il souffrit avec quelque peine qu'on donnât particuliè- 
rement aux stoïciens le nom de sa(/es. Cet homme qui avait reçu 
dans ses jardins les grâces et la volupté, dont le principe favori 



STOÏCISME. 207 

était de tromper par les plaisirs les peines de la vie, et qui 
s'était lait une manière de philosopher douce et molle, traitait 
le stoïcisme d'hypocrisie. Zenon, de son côt(', ne ménagea pas 
la doctrine de son adversaire, et le peignit comme un précep- 
teur de corruption. S'il est vrai que Zenon prétendit qu'il était 
aussi honnête, luilurdin i//ti/ris fricurc, quani dolcnton alunji 
rorjjoris piiricni friaindo j'uvarc • et que, dans un besoin pres- 
sant, un jeune garçon était aussi commode qu'une jeune fille, 
Kpicure avait beau jeu pour lui répondre. Mais il n'est pas à 
croire qu'un philosophe dont la continence avait passé en pro- 
verbe enseignât des sentiments aussi monstrueux. 11 est plus 
vraisemblable que la haine tirait ces conséquences odieuses d'un 
principe reçu dans l'école de Zenon, et très-vrai, c'est qu'il n'y 
a rien de honteux dans les choses naturelles. Le livre de la 
liéj)iihliqiie ne hit \^[iS le seul qu'il publia; il écrivit un com- 
mentaire sur Hésiode, où il renversa toutes les notions reçues 
de théologie, et où Jupiter, Junon, Vesta et le reste des dieux 
étaient réduits à des mots vides de sens. Zenon jouit d'une 
longue vie; âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, il n'avait plus 
qu'un moment à attendre pour mourir naturellement; s'étant 
laissé tondier au sortir du l'ortique, il crut que la nature l'ap- 
pelait : ;\Ie voilà, lui dit-il, en touchant la terre du doigt qu'il 
s'était cassé dans sa chute; je suis prêt. Et de retour dans sa 
maison, il se laissa mourir de faim. Antigone le regretta, et les 
Athéniens lui élevèrent un tombeau dans le Céramique. 

Sa doctrine était un choix de ce qu'il a puisé dans les écoles 
des académiciens, des érétriaques ou éristiques, et des cyni- 
ques. Fondateur de secte, il fallait ou inventer des choses ou 
déguiser les anciennes sous de nouveaux noms ; le plus facile 
était le premier. Zenon disait de la dialectique de Diodore que 
cet homme avait imaginé des balances très-justes, mais qu'il ne 
pesait jamais que de la paille. Les sloieiens disaient qu'il fallait 
s'opposer à la nature; les cyniques qu'il fallait se mettre au- 
dessus, et vivre selon la vertu et non selon la loi ; mais il est 
inutile de s'étendre ici davantage sur le parallèle du sloicisme 
avec les systèmes qui l'ont précédé; il résultera de l'extrait des 
principes de cette philosophie, et nous ne tarderons ])as à les 
exposer. 

On reproche aux stoïciens le sophisme. Est-ce pour cela, leur 



208 STOÏCISME. 

dit Sénèque, que nous nous sommes coupé la barbe? On leur 
reproche d'avoir porté dans la société les ronces de l'école : on 
prétend qu'ils ont méconnu les forces de la nature, que leur 
morale est impraticable, et qu'ils ont inspiré l'enthousiasme au 
lieu de la sagesse. Gela se peut ; mais aussi quel enthousiasme 
que celui qui nous immole à la vertu, et qui peut contenir notre 
âme dans une assiette si tranquille et si ferme, que les douleurs 
les plus aiguës ne nous arracheront pas un soupir, une larme! 
Que la nature entière conspire contre un stoïcien, que lui fera- 
t-elle ? qu'est-ce qui abattra, qu'est-ce qui corrompera celui 
pour qui le bien est tout, et la vie n'est rien? Les philosophes 
ordinaires sont de chair comme les autres hommes : le stoïcien 
est un homme de fer; on peut le briser, mais non le faire 
plaindre. Que pourront les tyrans sur celui sur qui Jupiter ne 
peut rien? il n'y a que la raison qui lui commande; l'expérience, 
la réflexion, l'étude, suffisent pour former un sage; un stoïcien 
est un ouvrage singulier de la nature ; il y a donc eu peu de 
vrais stoïciens, et il n'y a donc eu dans aucune école autant 
d'hypocrites que dans celle-ci : le stoïcisme est une affaire de 
tempérament, et Zenon imagina, comme ont fait la plupart des 
législateurs pour tous les hommes, une règle qui ne convenait 
guère qu'à lui; elle est trop forte pour les faibles; la morale 
chrétienne est un zénonisme mitigé, et conséquemment d'un 
usage plus général ; cependant le nombre de ceux qui s'y con- 
forment à la rigueur n'est pas grand. 

Principes généraux de la philosophie stoïcienne. La sagesse 
est la science des choses humaines et des choses divines, et la 
philosophie, ou l'étude de la sagesse, est la pratique de l'art qui 
nous y conduit. 

Cet art est un ; c'est l'artpar excellence, celui d'être vertueux. 

11 y a trois sortes de vertus : la naturelle, le morale et la 
discursive; leurs objets sont le monde, la vie de l'homme, et la 
raison. 

11 y a aussi trois sortes de philosophies : la naturelle, la 
morale et la rationnelle, où l'on observe la nature, où l'on s'oc- 
cupe des mœurs, où l'on perfectionne son entendement. Ces 
exercices influent nécessairement les uns sur les autres. 

Logique des stoïciens. La logique a deux branches : la rhéto- 
rique et la dialectique. 



STOÏCISME. 209 

La rhétorique est l'art de bien dire des choses qui deman- 
dent un discours orné et étendu. 

La dialectique est l'art de discuter les choses où la brièveté 
des demandes et des réponses suflit. 

Zenon comparait la dialectique et l'art oratoire à la main 
ouverte et au poing fermé. 

La rhétorique est ou délibérative ou judiciaire, ou démon- 
strative; ses parties sont l'invention, l'élocution, la disposition 
et la prononciation; celles du discours, l'exorde, la narration, la 
réfutation et l'épilogue. 

Les académiciens récents excluaient la rhétorique de la phi- 
losophie. 

La dialectique est l'ait de s'en tenir à la perfection des 
choses connues, de manière à n'en pouvoir être écarté; ses 
qualités sont la circonspection et la fermeté. 

Son objet s'étend aux choses et aux mots qui les désignent ; 
elle traite des conceptions et des sensations; les conceptions et 
les sensations sont la base de l'expression. 

Les sens ont un bien commun ; c'est l'imagination. 

L'âme consent aux choses conçues, d'après le témoignage 
des sens: ce que l'on conçoit se conçoit par soi-même; la com- 
préhension suit l'approbation de la chose conçue, et la science, 
Fimperturbabilité de l'approbation. 

La qualité par laquelle nous discernons les choses les unes 
des autres s'appelle jugement. 

Il y a deux manières de discerner le bon et le mauvais, le 
vrai et le faux. 

Nous jugeons que la chose est ou n'est pas, par sensation, 
par expérience, ou par raisonnement. 

La logique suppose l'homme qui juge, et une règle de juge- 
ment. 

Cette règle suppose ou la sensation, ou l'imagination. 

L'imagination est la faculté de se rappeler les images des 
choses qui sont. 

La sensation naît de l'action des objets extérieurs, et elle 
suppose une communication de l'âme aux organes. 

Ce qu'on a vu, ce qu'on a conçu reste dans l'âme, comme 
l'impression dans la vue, avec ses couleurs, ses figures ses émi- 
nences et ses creux. 

XVI 1. 14 



210 STOÏCISME. 

La compréhension formée d'après le rapport des sens est 
vraie et fidèle; la nature n'a point donné d'autre fondement à 
la science ; il n'y a point de clarté, d'évidence plus grande. 

Toute appréhension vient originairement des sens; car il n'y 
a rien dans l'entendement qui n'ait été auparavant dans la sen- 
sation. 

Entre les choses comprises, il y en a de plus ou de moins 
sensibles; les incorporelles sont les moins sensibles. 

Il y en a de rationnelles et d'irrationnelles, de naturelles et 
d'artificielles, telles que les mots. 

De probables et d'improbables, de vraies et de fausses, 
de compréhensibles et d'incompréhensibles; il faut pour les 
premières qu'elles naissent d'une chose qui soit, qu'elles y 
soient conformes, et qu'elles n'impliquent aucune contra- 
diction. 

11 faut distinguer l'imagination du fantôme, et le fantôme du 
fantastique, qui n'a point de modèle dans la nature. 

Le vrai est ce qui est, et ce qui ne peut venir d'ailleurs que 
d'où il est venu. 

La compréhension, ou la connaissance ferme, ou la science, 
c'est la même chose. 

Ce que l'esprit comprend, il le comprend ou par assimila- 
tion, ou par comparaison, ou par analogie. 

L'homme reçoit la sensation, et il juge : l'homme sage réflé- 
chit avant que de juger. 

Il n'y a point de notions innées; l'homme vient au monde 
comme une table rase sur laquelle les objets de la nature se 
gravent avec le temps. 

Il y a des notions naturelles qui se forment en nous sans 
art; il y en a qui s'acquièrent par industrie et par étude : je 
laisse aux premières le nom de notions, j'appelle celles-ci anti- 
cipation. 

Le senti est dans l'animal, il devient le conçu dans l'homme. 

Les notions communes le sont à tous ; il est impossible 
qu'une notion soit opposée à une notion. 

Il y a la science, et l'opinion, et l'ignorance: si Ton n'a pas 
éprouvé la sensation, on est ignorant; s'il reste de l'incertitude 
après cette épreuve, on est incertain; si l'on est imperturbable, 
on sait. 



STO'iClSME. 211 

Il y a trois choses liées : le mot, la chose, l'image de la 
chose. 

La définition est un discom's qui, analysé, devient la réponse 
exacte à la question : qu'est-ce que la chose? elle ne doit rien 
renfermer qui no lui convienne; elle doit indiquer le carac- 
tère propre qui la distingue. 

Il y a deux sortes de définitions: les unes des choses qui 
sont, les autres des choses que nous concevons. 

Il y a des définitions partielles, il y en a de totales. 
La distribution d'un genre dans ses espèces les plus pro- 
chaines s'appelle division. 

Un genre s'étend à plusieurs espèces; un genre suprême 
n'en a point au-dessus de lui ; une espèce infime n'en a point 
au-dessous d'elle. 

La connaissance complète se forme de la chose et du mot. 
Il y a quatre genres: la substance, la qualité, l'absolu, le 
rapport. 

Les énonciations qui comprennent sous un point commun 
des choses diverses s' a^TpeWent catégoi'ics ; il y a des catégories 
dans l'entendement ainsi que dans l'expression. 

L'éiionciation est ou parfaite, ou imparfaite et défectueuse; 
parfaite, si elle comprend tout ce qui est de la chose. 

Une énonciation est ou affirmative ou négative, ou vraie ou 
fausse. 

Une énonciation affirmative ou négative, parfaite, est un 
axiome. 

Il y a quatre catégories : la directe, l'oblique, la neutre, et 
l'active ou passive. 

Un axiome est ou simple" ou composé; simple, si la propo- 
sition qui l'énonce est simple; composé, si la proposition qui 
l'énonce est composée. 

Il y a des axiomes probables; il y en a de rationnels, il y 
en a de paradoxals. 

Le lenmie, le prolemme et l'épiphore sont les trois parties 
de l'argument. 

L'argument est concluant ou non, syllogistique ou non. 
Les syllogismes sont ou liés, ou conjoints, ou disjoints. 
Il y a des modes selon lesquels les syllogismes concluants 
sont disposés. 



212 stoïcisme. 

Ces modes sont simples ou composés. 

Les argmiients syllogistiques qui ne concluent pas ont aussi 
leurs modes. Dans ces arguments la conclusion ne suit pas du , 
lien des prémisses. 

Il y a des sophismes de diflerents genres; tels, par exemple 
que le sorite, le menteur, l'inexplicable, le paresseux, le domi- 
nant, le voilé, l'électre, le cornu, le crocodile, le réciproque, le 
déficient, le moissonneur, le chauve, l'occulte, etc. 

11 y a -deux méthodes : la vulgaire et la philosophique. 

On voit en effet que cette logique n'a rien de bien merveil- 
leux. Nous l'avons dépouill^^e des termes barbares dont Zenon 
l'avait revêtue. Nous aurions laissé à Zenon ses mots que les 
choses n'en auraient pas été plus nouvelles. 

Physiologie desstoiciens. Le chaos était avant tout. Le chaos 
est un état confus et ténébreux des choses: c'est sous cet état 
que se présenta d'abord la matière qui était la somme de toutes 
les choses revêtues de leurs qualités, le réservoir des germes 
et des causes, l'essence, la nature, s'il est permis de s'exprimer 
ainsi, grosse de son principe. 

Ce que nous appelons le monde et la nature, c'est ce chaos 
débrouillé, et les choses ténébreuses et confuses prenant l'ordre 
et formant l'aspect que nous leur voyons. 

Le monde ou la nature est ce tout dont les êtres sont les 
parties. Ce tout est un; les êtres sont ses membres ou parties. 

Il faut y distinguer des principes différents des éléments. 

De ces principes, l'un est efficient, l'autre est passif. L'effi- 
cient est la raison des choses qui est dans la matière, ou Dieu. 
Le passif est la matière même. 

Ils sont l'un et l'autre d'une nature corpoi-elle. Tout ce qui 
agit ou souffre est corporel. Tout ce qui est est donc corps. 

La cause efficiente ou Dieu est un air très-pur et très-lim- 
pide, un feu artificiel placé à la circonférence des cieux la plus 
éloignée, séjour de tout ce qui est divin. 

Le principe passif ou la matière est la nature considérée 
sans qualité, sans mérite, chose prête à tout, n'étant rien et 
cessant d'être ce qu'elle devient, se reposant si rien ne la 
meut. 

Le principe actif est opposé au principe passif. Ce feu arti- 
ficiel est propre à former de la matière avec une adresse 



STOÏCISME. 213 

suprême et selon les raisons qu'il a en lui même, les semences 
des choses. Voilà sa fécondité. Sa subtilité permet qu'on l'ap- 
pelle incorporel, immatériel. 

Quoiqu'il soit corps, en conséquence de son opposition avec 
la matière, on peut dire qu'il est esprit. 

Il est la cause rationnelle, incorruptible, sempiternelle, 
première, originelle, d'où chaque substance a les qualités qui 
lui sont propres. 

Cette cause est bonne. Elle est parfaite. Il n'y a point de 
qualités louables qu'elle n'ait. 

Elle est prévoyante; elle régit le tout et ses parties; elle 
fait que le tout persévère dans sa nature. 

On lui donne dilFérents noms. C'est le monde dont elle est 
en eflet la portion principale, la nature, le destin, Jupiter, 
Dieu. 

Elle n'est point hors du monde ; elle y est comprise avec la 
matière; elle constitue tout ce qui est, ce que nous voyons et 
ce que nous ne voyons pas; elle habite dans la matière et dans 
tous les êtres; elle la pénètre et l'agite, selon que l'exige la 
raison universelle des choses; c'est l'âme du monde. 

Puisqu'elle pénètre toutes les portions de la matière, elle y 
est intimement présente, elle connaît tout, elle y opère tout. 

C'est en agitant la matière et en lui imprimant les qualités 
qui étaient en elle qu'elle a formé le monde. C'est l'origine des 
choses. Les choses sont d'elle. C'est par sa présence à chacun 
qu'elle les conserve; c'est en ce sens que nous disons qu'elle 
est Dieu, et que Dieu est le père des choses, leur ordinateur et 
leur conservateur. 

Dieu n'a point produit le monde par une détermination 
libre de sa volonté; il en était une partie; il y était compris. 
Mais il a rompu l'écorce de la matière qui l'enveloppait; il s'est 
agité et il a opéré par une force intrinsèque, selon que la 
nécessité de sa nature et de la matière le permettait. 

Il y a donc dans l'univers une loi immuable et éternelle, 
un ordre combiné de causes et d'effets, enchaînés d'un lien si 
nécessaire, que tout ce qui a été, est et sera, n'a pu être autre- 
ment, et c'est là le destin. 

Tout est soumis au destin, et il n'y a rien dans l'univers qui 
n'en subisse la loi, sans en exempter Dieu; puisque Dieu suit 



2ih STOfciSME. 

cet ordre inexplicable et sacré des choses, cette chaîne qui lie 
nécessairement. 

Dieu, ou la grande cause rationnelle n'a pourtant rien qui 
la contraigne : car hors d'elle et du tout, il n'y a que le vide 
infini; c'est la nature seule qui la nécessite; elle agit confor- 
mément à cette nature, et tout suit conformément à son action; 
il ne faut point avoir d'autre idée de la liberté de Dieu, ni de 
celle de l'homme; Dieu n'en est ni moins libre, ni moins puis- 
sant, il est lui-même ce qui le nécessite. 

Ce sont les parties ou les écoulements de cet esprit univer- 
sel du monde, distribués partout, et animant tout ce qu'il y a 
d'animé dans la nature, qui donnent naissance aux démons 
dont tout est rempli. 

Chaque homme a son génie et sa Junon qui dirige ses 
actions, qui inspire ses discours, et qui mérite le plus grand 
respect; chaque particule du monde a son démon qui lui 
est présent et l'assiste; c'est là ce qu'on a désigné sous les 
noms de Jupiter^ de Jnnon^ de Vulcaiii, de Ci'rês. Ce ne sont 
que certaines portions de l'âme universelle, résidentes dans 
l'air, dans l'eau, dans la terre, dans le feu, etc. 

Puisque les dieux ne sont que des écoulements de l'âme 
universelle, distribués à chaque particule de la nature, il 
s'ensuit que dans la déflagration générale qui finira le monde, 
les dieux retourneront à un Jupiter confus et à leurs anciens 
éléments. 

Quoique Dieu soit présent à tout, agite tout, veille à tout, il 
en est l'âme, et dirige les choses selon la condition de cha- 
cune, et la nature qui lui est propre; quoiqu'il soit bon, et 
qu'il veuille le bien, il ne peut faire que tout ce qui est bien 
arrive, ni que tout ce qui arrive soit bien : ce n'est pas l'art 
qui se repose, mais c'est la matière qui est indocile à l'art. 
Dieu ne peut être que ce qu'il est, et il ne peut changer la 
matière. 

Quoiqu'il y ait un lien principal et universel des choses qui 
les enchaîne, nos âmes ne sont cependant sujettes au destin, 
qu'autant et que selon qu'il convient à leur nature; toute force 
extérieure a beau conspirer contre elles, si leur bonté est origi- 
nelle et première, elle persévérera; s'il en est autrement, si 
elles sont nées ignorantes, grossières, féroces ; s'il ne survient 



STOi'ClSME. 215 

rien qui les améliore, les instruise, et les fortifie; par cette 
seule condition, sans aucune inlluence du destin, d'un mouve- 
ment volontaire et propre, elles se porteront au vice et à l'erreur. 

Il n'est pas difficile de conclure de ces principes que les 
stoicicm étaient matérialistes, fatalistes, et à proprement par- 
ler athées '. 

Nous venons d'exposer leur doctrine sur le principe efficient; 
voici maintenant ce qu'ils pensaient de la cause passive. 

La matière première ou la nature est la première des 
choses, l'essence et la base de leurs qualités. 

La matière générale et première est éternelle; tout ce qu'il 
en a été est, elle n'augmente ni ne diminue, tout est elle; on 
l'appelle esaence, considérée dans l'universalité des êtres; 
madcre^ considérée dans chacun. 

La matière dans chaque être est susceptible d'accroisse- 
ment et de diminution; elle n'y reste pas la même, elle se 
mêle, elle se sépare; ses parties s'échappent dans la séparation, 
s'unissent dans le mélange; après la déllagration générale, la 
matière se retrouvera une, et la même dans Jupiter. 

Elle n'est pas stable, elle varie sans cesse, tout est emporté 
comme un torrent, tout passe, rien de ce que nous voyons ne 
reste le même; mais rien ne change l'essence de la matière, il 
n'en périt rien, ni de ce qui s'évanouit à nos yeux; tout 
retourne à la source première des choses, pour en émaner 
derechef; les choses cessent, mais ne s'anéantissent pas. 

La matière n'est pas infinie; le monde a ses limites. 

Il n'y a rien à quoi elle ne puisse être réduite, rien qu'elle 
ne puisse souffrir, qui n'en puisse être fait ; ce qui serait impos- 
sible si elle était immuable : elle est divisible à l'infini; or, ce 
qui est divisible ne peut être infini; elle est contenue. 

C'est par la matière, par les choses qui sont de la matière, 
et par la raison générale qui est présente à tout, qui en est le 
germe, qui le pénètre, que le monde est, que l'univers est, que 
Dieu est; on entend quelquefois le ciel par ce mot: Dieu. 

Le monde existe séparé du vide qui l'environne, comme un 
œuf; la terre est au centre; il y a cette différence entre le 



1. Voyez l'article Fatalisme et Fatalité des stoïciens, dans V Encyclopédie métho' 
dique. (N.) 



216 STOÏCISME. 

monde et l'univers, que l'univers est infini; il comprend les 
choses qui sont, et le vide qui les comprend; le monde est fini, 
le monde est compris dans le vide qui n'entre pas dans l'accep- 
tion de ce mot. 

Au commencement il n'y avait que Dieu et la matière ; Dieu, 
essence des choses, nature ignée, être prolifique, dont une por- 
tion combinée avec la matière a produit l'air, puis l'eau; il est 
au monde comme le germe à la plante; il a déposé le germe du 
monde dans l'eau, pour en faciliter le développement ; une par- 
tie de lui-même a condensé la terre, une autre s'est exhalée; 
de là le feu. 

Le monde est un grand animal, qui a sens, esprit et raison; 
il y a, ainsi que dans l'homme, corps et âme dans ce grand 
animal; l'âme y est présente à toutes les parties du corps. 

Il y a dans le monde, outre de la matière nue de toute qua- 
lité, quatre éléments, le feu, l'air, l'eau et la terre; le feu est 
chaud, l'air froid, la terre sèche et l'eau moite; le feu tend en 
haut, c'est son séjour; cet élément, ou sa portion connue sous 
le nom iVélher, a été le rudiment des astres et de leurs sphères; 
l'air est au-dessous du feu ; l'eau coule sous l'air et sur la 
terre; la terre est la base du tout, elle est au centre. 

Entre les éléments deux sont légers, le feu et l'air; deux 
pesants, l'eau et la terre : ils tendent au centre qui n'est ni 
pesant, ni léger. 

Il y a une conversion réciproque des éléments entre eux ; 
tout ce qui cesse de l'un, passe dans un autre; l'air dégénère 
en feu, le feu en air; l'air en eau, l'eau en air; la terre en eau, 
l'eau en terre; mais aucun élément n'est sans aucun des 
autres : tous sont en chacun. 

Le feu est le premier des éléments, il a son séjour vers le 
ciel, et le ciel est, comme nous l'avons dit, la limite dernière du 
monde, où ce qui est divin a sa place. 

Il y a deux feux, l'artificiel qui sert à nos usages, le naturel 
qui sert aux opérations de la nature ; il augmente et conserve 
les choses, les plantes, les animaux; c'est la chaleur univer- 
selle sans laquelle tout périt. 

Ce feu très-haut, répandu en tout, enveloppe dernière du 
monde, est l'élher, c'est aussi le Dieu tout-puissant. 

Le soleil est un feu très-pur, il est plus grand que la terre; 



STOÏCISME. 217 

c'est un orbe rond connue le monde; c'est un feu, car il en a 
tous les eflels; il est plus grand que la terre, puisqu'il l'rclaire 
et le ciel en même temps. 

Le soleil est donc ajuste titre le premier des dieux. 

C'est une portion très-pure de l'éther, de Dieu ou du feu, 
qui a constitué les astres; ils sont ardents, ils sont brillants, ils 
sont animés, ils sentent, ils conçoivent, ils ne sont composés 
que de feu, ils n'ont rien d'étranger au feu; mais il n'y a point 
de feu qui n'ait besoin d'aliment; ce sont les vapeurs des eaux, 
delà mer et de la terre, qui nourrissent le feu des astres. 

Puisque les astres sont des portions du feu naturel et divin, 
qu'ils sentent et qu'ils conçoivent, pourquoi n'annonceraient- 
ils pas l'avenir? ce ne sont pas des êtres où l'on puisse lire les 
choses particulières ou individuelles, mais bien la suite géné- 
rale des destinées; elle y est écrite en caractères très-évidents. 

On appelle du nom d' {/sires le soleil et la lune ; il y a cette 
dillérence entre un astre et une étoile, que l'étoile est un astre, 
mais que l'astre n'est pas une étoile. 

Voici l'ordre des astres errants : Saturne, Jupiter, Mars, 
Mercure, Vénus, le Soleil, la Lune; la principale entre les 
cinq premières, c'est Vénus, l'astre le plus voisin du soleil. 

La lune occupe le lieu le plus bas de l'éther; c'est un astre 
intelligent, sage, d'une nature ignée; mais non sans quelque 
mélange de terrestre. 

La sphère de l'air est et commence au-dessous de la lune, 
elle est moyenne entre le ciel et les eaux, sa figure est ronde; 
c'est Junon. 

La région de l'air se divise en haute, moyenne et basse; la 
région haute est très-sèche et très-chaude; la proximité des 
feux célestes la rend très- rare et très-ténue; sa région basse, 
voisine de la terre, est dense et ténébreuse ; c'est le réceptacle 
des exhalaisons ; la région moyenne, plus tempérée que celle 
qui la domine, et que celle qu'elle presse, est sèche à sa partie 
supérieure, humide à sa partie inférieure. 

Le vent est un courant d'air. 

La pluie, un changement de nue en eau : ce changement a 
lieu toutes les fois que la chaleur ne peut diviser les vapeurs 
que le soleil a élevées de la terre et des mers. 

La terre, la portion du monde la plus dense, sert de base 



218 STOÏCISME. 

au tout, comme les os dans les animaux ; elle est couverte 
d'eaux qui se tiennent de niveau à sa surface; elle est au 
centre; elle est une, ronde, finie, ainsi que l'exige la nature de 
tout centre : l'eau a la même figure qu'elle, parce que son 
centre est le même que celui de la terre. 

La mer parcourt l'intérieur de la terre par des routes 
secrètes ; elle sort de ses bassins, elle disparaît, elle se con- 
dense, elle se filtre, elle se purifie, elle perd son amertume, et 
ofli'e, après avoir fait beaucoup de chemin, une eau pure aux 
animaux et aux hommes. 

La terre est immobile. 

Il n'y a qu'un seul monde. 

Il est éternel, c'est Dieu et la nature; ce tout n'a point 
commencé, et ne finira point ; son aspect passera. 

Comme l'année a un hiver et un été, le monde aura une 
inondation et une déflagration ; l'inondation couvrira toute la 
surface de la terre, et tout périra. 

Après cette première révolution par l'eau, le monde sera 
embrasé par le feu; répandu dans toutes ses parties, il consu- 
mera l'humidité, et s'assimilera les êtres; ils prendront peu à 
peu sa nature; alors tout se résoudra en Jupiter, et le pre- 
mier chaos renaîtra. 

Ce cahos se débrouillera comme le premier; l'univers se 
reformera comme il est, et l'espèce humaine sera reproduite. 

Le temps est à la dernière place entre les êtres. 

Anthropologie des stoïciens. L'homme est une image du 
monde, le monde est en lui, il a une âme et un corps comme 
le grand tout. 

Les principes de l'espèce humaine étaient dans l'univers 
naissant; les premiers hommes sont nés par l'entremise du feu 
divin, ou par la providence de Dieu. 

Dans l'acte de la génération le germe de l'homme s'unit à 
la portion humide de l'âme. 

La liqueur spermatique ne produit que le corps; elle con- 
tient en petit tous les corps humains qui se succéderont. 

L'âme ne se forme point dans la matrice; elle vient du 
dehors, elle s'unit au corps avant qu'il ait vie. 

Si vous remontez à la première origine de l'âme, vous la 
ferez descendre du feu primitif dont elle est une étincelle; elle 



STOÏCISME. 219 

n'a rien de pesant ni de terrestre; elle est de la même nature 
que la substance qui forme les astres, et qui les fait briller. 

L'âme de l'homme est une particule de Dieu, une petite 
portion de l'âme universelle qui en a été, pour ainsi dire, déta- 
chée; car l'âme du monde est la source féconde de toutes les 
âmes. 11 est difficile d'expliquer la nature; elle est ignée, ardente, 
intelligente et raisonnable. 

Il y a des âmes mortelles, et il y en a d'immortelles. 

Après la déflagration générale et le renouvellement des 
choses, les âmes retourneront dans les corps qu'elles ont animés 
avant cet événement. 

L'âme est un corps, car elle est, et elle agit; mais ce corps 
est d'une ténuité et d'une subtilité extrêmes. 

On y distingue huit facultés : les cinq sens, la faculté d'en- 
gendrer, celle de parler, et une partie principale. 

Après la mort, elle remonte aux cieux; elle habite les 
astres, elle converse avec les dieux, elle contemple, et cet état 
durera jusqu'à ce que, le monde consumé, elle et tout les dieux 
se confondent, et ne forment plus qu'un seul être, Jupiter. 

L'âme du sage, après la dissolution du corps, s'occupe du 
cours du soleil, de la lune, et des autres astres, et vérifie les 
connaissances qu'elle a acquises sur la terre. 

Principes de la philosophie morale des stoïciens. Dans la 
vie, c'est surtout la fin qu'il faut regarder; la fin est l'être par 
qui tout se fait, pour qui tout est, à qui tout se rapporte. 

La fin peut se considérer sous trois aspects : l'objet, les 
moyens, et le terme. 

La fin de l'homme doit être de conformer sa conduite aux 
lois de la nature. 

La nature n'est autre chose que la raison universelle qui 
ordonne tout ; conformer sa conduite à celle de la nature, c'est 
se voir comme une partie du grand tout, et conspirer à son 
harmonie. 

Dieu est la portion principale de la nature; l'âme de l'homme 
est une particule de Dieu: la loi de la nature, ou de Dieu, 
c'est la règle générale par qui tout est coordonné, mû et vivifié; 
vivre conformément à la nature, imiter la Divinité, suivre 
l'ordre général, c'est la même chose sous des expressions 
diff'érentes. 



220 STOÏCISME. 

La nature est tout ce qu'il y a de bon et de beau. 

La vertu aces deux qualités comme la nature. 

Le bonheur en est une suite. 

Bien vivre, aimer le beau, pratiquer le bien, et être heu- 
reux, c'est une même chose. 

La vertu a son germe dans l'âme humaine, c'est une consé- 
quence de son origine ; particule émanée de la Divinité, elle 
tend d'elle-même à l'imitation du principe de son émanation; 
ce principe la meut, la pousse et l'inspire. 

Cette particule détachée de la grande âme, et spécifiée par 
son union à tel ou tel corps, est le démon de cet homme; ce 
démon le porte au beau, au bon, et à la félicité. 

La souveraine félicité consiste à l'écouter ; alors on choisit 
ce qui convient à la nature générale ou à Dieu, et l'on rejette 
ce qui contredit son harmonie et sa loi. 

Chaque homme ayant son démon, il porte en lui le principe 
de son bonheur. Dieu lui est présent. C'est un pontife sacré 
qui préside à son autel. 

Dieu lui est présent; c'est Dieu même attaché à un corps de 
figure humaine, 

La nature du bonheur de l'homme est la même que la nature 
du bonheur de Dieu. C'est la vertu. 

La vertu est le grand instrument de la félicité. 

Le bonheur souverain n'est pas dans les choses du corps, 
mais dans celles de l'âme. 

Il n'y a de bien que ce qui est honnête. L'honnête n'est 
relatif qu'à l'âme. Rien de ce qui est hors de l'homme ne peut 
donc ajouter solidement à son bonheur. 

Le corps, les jouissances, la gloire, les dignités sont des 
choses hors de nous et de notre puissance; elles ne peuvent 
donc que nuire à notre bonheur, si nous nous y attachons. 

Le dernier degré de la sagesse consiste à bien distinguer le 
bon du mauvais. 

Entre les choses, il y en a qui sont bonnes, il y en a qui 
sont mauvaises, et d'autres qu'on peut regarder comme indif- 
férentes. 

Une chose est bonne relativement à la nature d'un être : 
une créature raisonnable ne peut être heureuse que par les 
objets analogues à la raison. 



STOÏClSMi:. 221 

Ce qui est utile et honnête est bon. La bonté ne se conçoit 
point séparée de l'utilité et de l'honnêteté. 

L'utile consiste à se confonnor à la fin du tout dont on est ■ 
partie; à suivre la loi du principe qui commande. 

La vertu est le vrai bien ; la chose vraiment utile. C'est là 
que la nature parfaite nous invite. 

Ce n'est point par des comparaisons de la vertu avec d'au- 
tres objets, par des discours, par des jugements que nous dé- 
couvrons que la vertu est le bien. Nous le sentons. C'est un 
eflet énergique de sa propre nature qui se développe en nous, 
malgré nous. 

La sérénité, le plaisir et la joie sont les accessoires du 
bien. 

Tout ce qui est opposé au bien est mal. Le mal est un écart 
de la raison générale du tout. 

Les accessoires du mal sont les chagrins, la douleur, le 
trouble. 

La vertu et ses accessoires constituent la félicité. 

Il y a des biens présents, il y en a de futurs; des biens 
constants, des biens intermittents, de durables et de passa- 
gers; des biens d'objets, de moyens, de fin, d'utilité, d'inté- 
rieurs, d'extérieurs, d'absolus, de relatifs, etc. 

Le beau, c'est la perfection du bien. 

Tous les biens sont égaux. Il faut les désirer tous. Il n'en 
faut négliger aucun. 

Il y a entre le bien ou l'honnête, entre le mal ou le hon- 
teux, des choses intermédiaires qui ne peuvent ni contribuer 
au bonheur, ni y nuire. On peut ou les négliger, ou les recher- 
cher sans conséquence. 

Le sage est sévère; il fuit les distractions; il a l'esprit fin; 
il ne souffre pas; c'est un homme dieu; c'est le seul vrai pon- 
tife; il est prophète; il n'opine point; c'est le cynique par 
excellence; il est libre; il est roi; il peut gouverner un peuple; 
il n'erre pas; il est innocent; il n'a pitié de rien; il n'est pas 
indulgent; il n'est point fait pour habiter un désert; c'est un 
véritable ami; il fait bien tout ce qu'il fait; il n'est point en- 
nemi de la volupté; la vie lui est indiflerente ; il est grand en 
tout; c'est un économe intelligent; il a la noblesse réelle; per- 
sonne n'entend mieux la médecine; on ne le trompe jamais; 



222 STOÏCISME. 

c'est lui qui sait jouir de sa femme, de ses enfants, de la vie; 
il ne calomnie pas; on ne saurait l'exiler, etc. 

Les stoïciens à ces caractères en ajoutaient une infinité 
d'autres qui semblaient en être les contradictoires. Après les 
avoir regardés comme les meilleurs des hommes, on les eût 
pris pour les plus méchants. C'était une suite de leur apathie, 
de leur imitation stricte de la Divinité, et des acceptions parti- 
culières des mots qu'ils employaient. La définition du stoïcien 
était toute semblable à celle que Vanini donnait de Dieu. 

L'âme, semblable à un globe parfaitement rond, est uni- 
forme; elle n'est capable ni de compression, ni d'expansion. 

Elle est libre; elle fait ce qu'elle veut; elle a sa propre 
énergie. Rien d'extérieur ne la touche, ni ne peut la con- 
traindre. 

Si on la considère relativement au tout, elle est sujette au 
destin ; elle ne peut agir autrement qu'elle agit ; elle suit le 
lien universel et sacré qui unit l'univers et ses parties. 

Dieu est soumis au destin ; pourquoi l'âme humaine, qui 
n'en est qu'une particule, en serait-elle affranchie? 

Aussitôt que l'image du bien l'a frappée, elle le désire. 

Le principe qui se développe le premier dans un être 
animé est celui de sa propre conservation. 

S'il atteint ce qui est conforme à la nature, son bonheur 
commence. 

Les désirs suivent la connaissance ou l'opinion des choses. 

C'est de la connaissance de l'ordre universel que dépend 
celle du vrai bien. 

Si l'on présente à l'homme un bien convenable à sa natui-e, 
et qu'il s'y porte avec modération, il est sage et non passionné ; 
s'il en jouit paisiblement, il est serein et content ; s'il ne craint 
point de le perdre, il est tranquille, etc. 

S'il se trompe sur la nature de l'objet; s'il le poursuit avec 
trop d'ardeur; s'il en craint la privation; s'il en jouit avec 
transport; s'il se trompe sur sa valeur; s'il en est séduit; s'il 
s'y attache ; s'il aime la vie, il est pervers. 

Les désirs fondés sur l'opinion sont des sources de trouble. 
L'intempérance est une des sources les plus fécondes du trouble. 

Le vice s'introduit par l'ignorance des choses qui font la 
vertu. 



STOÏCISME. 223 

Il y a des vertus de tliûone. 11 y en a de pratique. 11 y en a 
de premières. Il y en a de secondaires. 

La prudence, qui nous instruit de nos devoirs; la tempérance, 
qui règle nos appétits ; le courage, qui nous apprend à suppor- 
ter; la justice, qui nous apprend à distribuer, sont des vertus 
(lu j)remier ordre. 

il y a entre les vertus un lien qui les enchaîne; celui à qui 
il en manque une n'en a point. Celui qui en possède bien une 
les a toutes. 

La vertu ne se montre pas seulenieut dans les discours, mais 
on la voit aussi dans les actions. 

Le milieu entre le vice et la vertu n'est rien. 

On forme un honnne à la vertu. 11 y a des méchants qu'on 
peut rendre bons. 

On est vertueux pour la vertu même. Elle n'est fondée ni 
dans la crainte ni dans l'espérance. 

Les actions sont ou des devoirs, ou de la générosité, ou des 
procédés indiiférents. 

La raison ne commande ni ne défend les procédés indiffé- 
rents; la nature ou la loi prise les devoirs. La générosité immole 
l'intérêt personnel. 

Il y a des devoirs relatifs à soi-même; de relatifs au pro- 
chain et de relatifs à Dieu. 

Il importe de rendre à Dieu un culte raisonnable. 

Celui-là a une juste opinion des dieux qui à croit leur exis- 
tence, leur bonté, leur providence. 

Il faut les adorer avant tout, y penser, les invoquer, les 
reconnaître, s'y soumettre, leur abandonner sa vie, les louer 
même dans le malheur, etc. 

L'apathie est le but de tout ce que l'homme se doit à lui- 
même. Celui qui y est arrivé est sage. 

Le sage saura quand il lui convient de mourir; il lui sera 
indifférent de recevoir la mort ou de se la donner. 11 n'attendra 
point à l'extrémité pour user de ce remède. 11 lui suffira de 
croire que le sort a changé. 

11 cherchera l'obscurité. 

Le soir, il se rappellera sa journée. Il examinera ses actions. 
11 reviendra sur ses discours. 11 s'avouera ses fautes. Il se pro- 
posera de faire mieux. 



22h STOÏCISME. 

Son élude particulière sera celle de lui-même. 

Il méprisera la vie et ses amusements; il ne redoutera ni la 
douleur, ni la misère, ni la mort. 

Il aimera ses semblables. 11 aimera même ses ennemis. 

11 ne fera injure à personne. Il étendra sa bienveillance 
sur tous. 

Il vivra dans le monde comme s'il n'y avait rien de propre. 

Le témoignage de sa conscience sera le premier qu'il re- 
cherchera. 

Toutes les fautes lui seront égales. 

Soumis à tout événement, il regardera la commisération et 
la plupart des vertus de cet ordre comme une sorte d'oppo- 
sition à la volonté de Dieu. 

11 jugera de même du repentir. 

Il n'aura point ces vues de petite bienfaisance, étroite, qui 
distingue un homme d'un autre. Il imitera la nature. Tous les 
hommes seront égaux à ses yeux. 

S'il tend la main à celui qui fait naufrage, s'il console celui 
qui pleure, s'il reçoit celui qui manque d'asile, s'il donne la 
vie à celui qui périt, s'il présente du pain à celui qui a faim, il 
ne sera point ému. Il gardera sa sérénité. Il ne permettra point 
au spectacle de la misère d'altérer sa tranquillité. Il reconnaîtra 
en tout la volonté de Dieu et le malheur des autres ; et dans 
son impuissance à les secourir, il sera content de tout, parce 
qu'il saura que rien ne peut être mal. 

Des disciples et des successeurs de Zenon. Zenon eut pour 
disciples Philonide, Calippe, Posidunius, Zénode, Scion et 
Cléanthe. 

Persée, Ariston, Ilérille, Denis, Sphérus et Athénodore se 
sont fait un nom dans sa secte. 

Nous allons parcourir rapidement ce qu'il peut y avoir de 
remarquable dans leurs vies et dans leurs opinions. 

Persée était fils de Démétrius de Cettium. 11 fut, disent les 
uns, l'ami de Zenon; d'autres, un de ces esclaves qu'Antigone 
envoya dans son école pour en copier les leçons. Il vivait aux 
environs de la cent trentième olympiade. Il était avancé en âge, 
lorsqu'il alla à la cour d'Antigone Gonatas. Son crédit auprès 
de ce prince fut tel que la garde de l'Acro-Corinthe lui fut 
confiée. On sait que la sûreté de Corinthe et de tout le Pélopon- 



STOÏCISME. 225 

nèse dépendait de cette citadelle. Le philosophe répondit mal 
à l'axiome du stoïque, qui disait qu'il n'y avait que le sage qui 
sache commander. Aratus de Sycione se présenta subitement 
devant l'Acro-Corinthe, et le surprit. Il empêcha Antigone de 
tenir à Alenedème d'Erétrie la i)arole qu'il lui avait donnée, de 
remettre les Erétriens en république-, il regardait les dieux 
comme les premiers inventeurs des choses utiles chez les peu- 
ples qui leur avaient élevé des autels. 11 eut pour disciple 
Ilermagoras d'Amphipolis. 

Ariston de Ghio était fils de Miltiade. Il était éloquent, et il 
n'en plaisait pas davantage à Zenon, qui affectait un discours 
bref. Ariston, qui aimait le plaisir, était d'ailleurs peu fait pour 
cette école sévère. Il profita d'une maladie de son maître pour 
le quitter. Il suivit Polémon, auquel il ne demeura pas long- 
temps attaché. Il eut l'ambition d'être chef de secte, et il 
s'établit dans le Gynosarge, où il assembla quelques auditeurs, 
qu'on appela de son nom les Aristoniens; mais bientôt son 
école fut méprisée et déserte. Ariston attaqua avec chaleur 
Arcésilaiis et sa manière de philosopher académique et scep- 
tique. Il innova plusieurs choses dans le stoïcisme : il prétendait 
que l'étude de la nature était au-dessus de l'esprit humain; 
que la logique ne signifiait rien, et que la morale était la seule 
science qui nous importât; qu'il n'y avait pas autant de vertus 
différentes qu'on en comptait communément, mais qu'il ne 
fallait pas, comme Zenon, les réduire à une seule; qu'il y avait 
entre elles un lien commun; que les dieux étaient sans intelli- 
gence et sans vie, et qu'il était impossible d'en déterminer la 
forme. Il mourut d'un coup de soleil qu'il reçut sur sa tête qui 
était chauve. Il eut pour disciple Ératosthène de Cyrène. Celui- 
ci fut grammairien, poëte et philosophe. Il se distingua aussi 
parmi les mathématiciens. La variété de ses connaissances lui 
mérita le nom de philologue, qu'il porta le premier, et les 
Ptolomée Philopator et Épiphaiie lui confièrent le soin de la 
bibliothèque d'Alexandrie. 

Persée ne fut pas le seul qui abandonna la secte de Zenon. 
On fait le même reproche à Denis d'Héraclée. On dit de celui-ci 
qu'il regarda la volupté connue la fin des actions humaines, et 
qu'il passa dans l'école cyrenaïque et épicurienne. 

llérille de Garthage n'eut pas une jeunesse fort innocente. 
xvu. 1o 



1^26 STOÏCISME. 

Lorsqu'il se présenta pour disciple à Zénou, celui-ci exigea, 
pour preuve de son changement de mœurs, qu'il se coupât les 
cheveux qu'il avait fort beaux. Ilérille se rasa la tête et fut 
reçu dans l'école stoïque. 11 regarda la science et la vertu comme 
les véritables fins de l'homme, ajoutant qu'elles dépendaient 
quelquefois des circonstances, et que, semblables à l'airain 
dont on fondait la statue d'Alexandre ou de Socrate, il en fallait 
changer selon les occasions; qu'elles n'étaient pas les mêmes 
pour tous les hommes, que le sage avait les siennes qui n'étaient 
pas celles du fou, etc. 

Sphérus le borysthénite, le second disciple de Zenon, ensei- 
gna la philosophie à Lacédémone, et forma Gléomène. 11 passa 
de Sparte à Alexandrie; il modifia le principe des sioiciem, que 
le sage n'opinait jamais. Il disait à Ptolomée qu'il n'était roi 
que parce qu'il en avait les qualités, sans lesquelles il cesserait 
de l'être. 11 écrivit plusieurs traités que nous n'avons pas. 

Cléanthe, né à Asse, en Lycie, succéda à Zenon sous le Stoa. 
Il avait été d'abord athlète. Son extrême pauvreté lui fit appa- 
remment goûter une philosophie qui prêchait le mépris des 
richesses. Il s'attacha d'abord à Cratès , qu'il quitta pour 
Zenon. Le jour, il étudiait; la nuit, il se louait pour tirer de 
l'eau dans les jardins. Les aréopagites, touchés de sa vertu, lui 
décernèrent dix mines sur le trésor public; Zenon n'était pas 
d'avis qu'il les acceptât. Un jour qu'il conduisait des jeunes 
gens au spectacle, le vent lui enleva son manteau et le laissa 
tout nu. La fortune et la nature l'avaient traité presque avec la 
même ingratitude. 11 avait l'esprit lent; on l'appelait Vâne de 
Zenon, et il disait qu'on avait raison, car il portait seul toute la 
charge de ce philosophe. Antigone l'enrichit; mais ce fut sans 
conséquence pour sa vertu. Cléanthe persista dans la pratique 
austère du stoïcisme. La secte ne perdit rien sous lui de son 
éclat ; le Portique fut plus fréquenté que jamais ; il prêchait 
d'exemple la continence, la sobriété, la patience et le mépris 
des injures; il estimait les anciens philosophes de ce qu'ils 
avaient négligé les mots pour s'attacher aux choses; et c'était 
la raison qu'il donnait de ce que, beaucoup moindres en nombre 
que de son temps, il y avait cependant parmi eux beaucoup 
plus d'hommes sages. 11 mourut âgé de quatre-vingts ans ; il 
fut attaqué d'un ulcère à la bouche, pour lequel .les médecin^ 



STOÏCISME. 227 

lui ordonnèrent rabstinencc des aliments; il passa deu\ jours 
sans manger; ce régime lui réussit, mais on ne put le déter- 
miner à reprendre les aliments. 11 était, disait-il, trop près du 
terme pour revenir sur ses pas. On lui éleva, tard h la vérité, 
une très-belle statue. 

Mais personne ne s'est fait plus de réputation parmi les 
stoïciens que Chrysippe de Tarse. 11 écouta Zenon et Cléanthe; 
il abandonna leur doctrine en plusieurs points. C'était un 
homme d'un esprit prompt et subtil. On le loue d'avoir pu 
composer jusqu'à cinq cents vers en un jour; mais parmi ces 
vers y en avait-il beaucoup qu'on pût louer? L'estime qu'il 
faisait de lui-même n'était pas médiocre. Interrogé par quel- 
qu'un qui avait un enfant sur l'homme à qui il en fallait con- 
fier l'instruction : « A moi, lui répondit-il; car si je connaissais 
un précepteur qui valût mieux, je le prendrais pour moi. » Il 
avait de la hauteur dans le caractère; il méprisa les honneurs. 
Il ne dédia point aux rois ses ouvrages, comme c'était la cou- 
tume de son temps. Son esprit ardent et porté à la contradiction 
lui fit des ennemis. Il éleva Garnéade, qui ne profita que trop 
bien de l'art malheureux de jeter des doutes. Chrysippe en 
devint lui-même la victime. Il parla librement des dieux; il 
expliquait la fable des amours de Jupiter et de Junon d'une 
manière aussi peu décente que religieuse. S'il est vrai qu'il 
approuvât l'inceste et qu'il conseillât d'user de la chair humaine 
en aliments, sa morale ne fut pas sans tache. Il laissa un 
nombre prodigieux d'ouvrages. Il mourut âgé de quatre-vingt- 
trois ans; on lui éleva une statue dans le Céramique. 

Zenon de Tarse, à qui Chrysippe transmit le Portique, fit 
beaucoup de disciples et peu d'ouvrages. 

Diogène le babylonien eut pour maîtres Chrysippe et Zenon. 
Il accompagna Critolaiis et Carnéade à Rome. Un jour qu'il 
parlait de la colère, un jeune étourdi lui cracha au visage, et 
la tranquillité de ce philosophe ne démentit pas son discours. 
Il mourut âgé de quatre-vingt-dix-huit ans. 

Antipater de Tarse avait été disciple de Diogène et il lui suc- 
céda. Ce fut un des antagonistes les plus redoutables de Carnéade. 

Panétius de Rhodes laissa les armes, auxquelles il était 
appelé par sa naissance, pour suivre son goût et se livrer ta la 
philosophie. Il fut estime de Cicéron, qui l'introduisit dans la 



228 STOÏCISME. 

familiarité de Scipion et de Lœlius. Panétius fut plus attaché à 
la pratique du stoïcisme qu'à ses dogmes. Il estimait les philo- 
sophes qui avaient précédé, mais surtout Platon, qu'il appelait 
V Homère des philosophes. 11 vécut longtemps à Rome, mais il 
mourut à Athènes. Il eut pour disciples des hommes du pre- 
mier mérite, Mnésarcpae, Posidonius, Lœlius, Scipion, Fannius, 
Hécaton, Apollonius, Polybe. Il rejetait la divination de Zenon; 
il écrivit des Offices; il s'occupa de l'histoire des sectes. Il ne 
nous reste aucun de ses ouvrages. 

Posidonius d'Apamée exerça à Rhodes les fonctions de 
magistrat et de philosophe; et au sortir de l'école, il s'asseyait 
sur le tribunal des lois, sans qu'on l'y trouvât déplacé. Pompée 
le visita, Posidonius était alors tourmenté de la goutte. La 
douleur ne l'empêcha point d'entretenir le général romain. Il 
traita en sa présence la question du bon et de l'honnête. Il 
écrivit différents ouvrages. On lui attribue l'invention d'une 
sphère artificielle, qui imitait les mouvements du système pla- 
nétaire; il mourut fort âgé. Cicéron en parle comme d'un 
homme qu'il avait entendu. 

Jason, neveu de Posidonius, professa le stoïcisme à Rhodes, 
après la mort de sou oncle. 

Des femmes eurent aussi le courage d'embrasser le stoï- 
cisme, et de se distinguer dans cette école par la pratique de 
ses vertus austères. 

La secte stoïcienne fut le dernier rameau de la secte de 
Socrate. 

Voyez, à l'article de la Philosophie des Romains, l'histoire 
des progrès de la secte stoïque dans cette ville sous la répu- 
blique et sous les empereurs. 

Des restaurateurs de la philosophie stoïcienne parmi les 
modernes. Les principaux d'entre eux ont été Juste-Lipse, 
Scioppius, Heinsius et Gataker, 

Juste-Lipse naquit dans le courant de 1547. Il fit ses pre- 
mières études à Bruxelles, d'où il alla perdre deux ans ailleurs. 
Il étudia la scolastique chez les jésuites; le goût de l'élo- 
quence et des questions grammaticales l'entraîna d'abord ; mais 
Tacite et Sénèque ne tardèrent pas à le détacher de Donat et 
de Cicéron. Il fut tenté de se faire jésuite; mais ses parents, 
qui n'approuvaient pas ce dessein, l'envoyèrent à Louvain, où sa 



STOÏCISME. 229 

vocation se perdit. Là il se livra tout entier à la liltr'ratui-e 
ancienne et à la jurisprudence. 11 se lia sous Corneille Valère, 
leur maître commun, à Delrio, Giselin, Lermet, Siioot et 
d'autres qui se sont illustrés par leurs connaissances. Il écrivit 
de bonne heure. Il n'avait que dix-neuf ans, lorsqu'il publia 
ses livres de variis leclionibus : il les dédia au cardinal Pernot 
de Granville, qiii l'aima et le protégea. A Rome, il se plongea 
dans l'étude des antiquités; il y connut Manuce, Mercuiialis et 
Muret. De retour de l'Italie en Flandre, il s'abandonna au 
plaisir, et il ne parut pas se ressouvenir beaucoup de son 
Kpictète; mais cet écart de jeunesse, bien pardonnable à un 
Iionune qui était resté si jeune sans père, sans mère, sans 
[)arents, sans tuteurs, ne dura pas. II revint à l'étude et à la 
vertu. 11 voyagea en France et en Allemagne, en Saxe, en 
liohéme, satisfaisant partout sa passion pour les sciences et 
pour les savants. Il s'arrêta quelque temps en Allemagne, où le 
mauvais état de sa fortune, qui avait disparu au milieu des 
ravages de la guerre allumée dans son pays, le détermina à 
abjurer le catholicisme, pour en obtenir une chaire de profes- 
seur chez les luthériens. Au fond, indifférent en fait de religion, 
il n'était ni catholique ni luthérien. Il se maria à Cologne. Il 
s'éloigna de cette ville pour aller chercher un asile où il put 
vivre dans le repos et la solitude; mais il fut obligé de préférer 
la sécurité à ces avantages et de se réfugier à Louvain, où il 
prit le bonnet du docteur en droit. Cet état lui promettait de 
l'aisance; mais la guerre semblait le suivre partout; elle le 
contraignit d'aller ailleurs enseigner parmi les protestants la 
jurisprudence et la politique. Ce fut là qu'il prétendit qu'il ne 
fallait dans un Etat qu'une religion et qu'il fallait pendre, 
brûler, massacrer ceux qui refusaient de se conformer au 
culte public : quelle morale à débiter parmi des hommes 
qui venaient d'exposer leurs femmes, leurs enfants , leur 
pays, leur fortune, leur vie, pour s'assurer la liberté de la 
conscience, et dont la terre fumait encore du sang que l'into- 
lérance espagnole avait répandu! On écrivit avec chaleur contre 
Juste-l.ipse. Il devint odieux; il médita de se retirer de la 
Hollande. Sa femme, superstitieuse, le pressait de changer de 
religion; les jésuites l'avertissaient; il augurait mal du succès 
de la guerre des Provinces-Unies. Il sinuila une maladie; il alla 



230 STO'iCISME. 

à Spa; il passa quelques années à Liège, et de là il vint à 
Cologne, où il rentra clans le sein du catholicisme. Cette incon- 
stance ne nuisit pas autant à sa considération qu'à sa tranquil- 
lité. Les jésuites, amis aussi chauds qu'ennemis dangereux, le 
préconisèrent. 11 fut appelé par des villes, par des provinces, 
par des souverains. L'ambition n'était certainement pas son 
défaut; il se refusa aux propositions les plus avantageuses et 
les plus honorables. Il mourut à Louvain en 1606, âgé de cin- 
quante-huit ans. 11 avait beaucoup souffert et beaucoup travaillé ; 
son érudition était profonde; il n'était presque aucune science 
dans laquelle il ne fût versé; il avait des lettres, de la critique 
et de la philosophie. Les langues anciennes et modernes lui 
étaient familières. Il avait étudié la jurisprudence et les anti- 
quités. Il était grand moraliste ; il s'était fait un style particu- 
lier, sentencieux, bref, concis et serré. Il avait reçu de la 
nature de la vivacité, de la chaleur, de la sagacité, de la jus- 
tesse même, de l'imagination, de l'opiniâtreté et de la mémoire. 
Il avait embrassé le stoïcisme j il détestait la philosophie des 
écoles. Il ne dépendit pas de lui qu'elle ne s'améliorât. Il 
écrivit de la politique et de la morale; et quoiqu'il ail laissé un 
assez grand nombre d'ouvrages, qu'ils aient presque tous été 
composés dans les embarras d'une vie tumultueuse, il n'y en a 
pas un qu'on ne lise sans quelque fruit; sa Physiologie stoi- 
cienne^ son Traité de la Constance, ses Politiques, ses Notes sur 
Tacite et Sénèque, ne sont pas les moins estimés; il eut des 
mœurs, de la douceur, d-j l'humanité, assez peu de religion. Il 
y a dans sa vie pi us d'imprudence que de méchanceté; ses apos- 
tasies continuelles sont les suites naturelles de ses principes. 

Gaspar Scioppius, dont on a dit tant de bien et tant de 
mal, marcha sur les pas de Juste-Lipse. Il publia des Éléments 
de la philosophie stoïcienne ^ ce n'est guère qu'un abrégé de ce 
qu'on savait avant lui. 

Daniel Ileinsius a fait le contraire de Scioppius; il a délayé 
dans une Oraison de pldlosopliia stoïca ce que le fougueux 
Scioppius avait resserré. 

Gataker s'est montré fort supérieur à l'un et à l'autre dans 
son Commentaire sur l'ouvrage de l'empereur Antonin. On y 
retrouve partout un homme profond dans la connaissance des 
orateurs, des poètes et des philosophes anciens; mais il a ses 



SUICIDE. 231 

prt'jiigés. Il voit souvent Jésiis-Christ, saint Paul, les évangé- 
listes, les Pères sous le Poriique, et il ne tient pas à lui qu'on 
ne les prenne pour les disciples de Zenon. Dacier n'était pas 
éloigné des idées de Gataker. 

SUBVENIR, V. n. (6'/v/m.), secourir, soulager. J'étais dans la 
détresse, il ne dédaigna pas de connaître ma misère et d'y subve- 
nir. Ma grand'mère resta veuve à trente-trois ans, et elle avait 
eu vingt-deux enfants, huit dans les quatre premières couches; 
il lui en restait dix-neuf vivants autour de sa table. Je ne sais 
comment elle parvint à les élever et à subvenir à tous leurs 
besoins, avec le peu de fortune qu'elle avait. De tant d'enfants, 
aucun n'est parvenu au delà de soixante et quinze ans : je n'en 
ai jamais vu que trois; je suis encore jeune, et au moment où 
j'écris, il n'en reste pas un. Avec quelle vitesse les hommes 
passent! Comment la nature 5?<^yiV><^-elle à une diminution si 
rapide de l'espèce? 

SUICIDE, s. m. [Morale). Le suicide est une action par 
laquelle un homme est lui-même la cause de sa mort. Comme 
cela peut arriver de deux manières, l'une directe, l'autre indi- 
recte, on distingue aussi dans la morale le suicide direct d'avec 
le suicide indirect. 

Ordinairement on entend par suicide l'action d'un homme 
qui, de propos délibéré, se prive de la vie d'une manière vio- 
lente. Pour ce qui regarde la moralité de cette action, il faut 
dire qu'elle est absolument contre la loi de la nature. On 
prouve cela de différentes façons. Nous ne rapporterons ici que 
les raisons principales : 

1° Il est sûr que l'instinct que nous sentons pour notre 
conservation, et qui est naturel à tous les hommes, et même 
à toutes les créatures, vient du Créateur. On peut donc la regar- 
der comme une loi naturelle gravée dans le cœur de l'homme 
par le Créateur. Il renferme ses ordres par rapport à notre exis- 
tence. Ainsi tous ceux qui agissent contre cet instinct f[ui leur 
est si naturel, agissent contre la volonté de leur Créateur; 

2" L'homme n'est point le maître de sa vie. Comme il ne se 
l'est point donnée, il ne peut pas la regarder comme un bien 
dont il peut disposer comme il lui plaît. 11 tient la vie de son 
Créateur; c'est une espèce de dépôt qu'il lui a confié. Il n'ap- 
partient qu'à lui de retirer son dépôt quand il le trouvera à 



232 SUICIDE. 

propos. Ainsi l'homme n'est point en droit d'en faire ce qu'il 
veut, et encore moins de le détruire entièrement; 

3° Le but que le Créateur a en créant un homme est sûre- 
ment qu'il continue à exister et à vivre aussi longtemps qu'il 
plaira à Dieu; et comme cette fin seule n'est pas digne d'un Dieu 
si parfait, il faut ajouter qu'il veut que l'homme vive pour la 
gloire du Créateur, et pour manifester ses perfections. Or ce 
but est frustré par le suicide. L'homme, en se détruisant, enlève 
du monde un ouvrage qui était destiné à la manifestation des 
perfections divines. 

h° Nous ne sommes pas au monde uniquement pour nous- 
mêmes. Nous sommes dans une liaison étroite avec les autres 
hommes, avec notre patrie, avec nos proches, avec notre famille. 
Chacun exige de nous certains devoirs auxquels nous ne pouvons 
pas nous soustraire nous-mêmes. C'est donc violer les devoirs 
de la société que de la quitter avant le temps, et dans le moment 
où nous pourrions lui rendre les services que nous lui devons. 
On ne peut pas dire qu'un homme se puisse trouver dans un 
cas où il soit assuré qu'il n'est d'aucune utilité pour la société. 
Ce cas n'est point du tout possible. Dans la maladie la plus 
désespérée, un homme peut toujours être utile aux autres, ne 
fût-ce que par l'exemple de fermeté, de patience, etc., qu'il 
leur donne. 

Enfin, la première obligation où l'homme se trouve par rap- 
port à soi-même, c'est de se conserver dans un état de félicité, 
et de se perfectionner déplus en plus. Ce devoir est conforme à 
l'envie que chacun a de se rendre heureux. En se privant de la 
vie on néglige donc ce qu'on se doit à soi-même ; on interrompt 
le cours de son bonheur, on se prive des moyens de se perfec- 
tionner davantage dans ce monde. 11 est vrai que ceux qui se 
tuent eux-mêmes regardent la mort comme un état plus heu- 
reux que la vie; mais c'est en quoi ils raisonnent mal; ils ne 
peuvent jamais avoir une entière certitude ; jamais ils ne pour- 
ront démontrer que leur vie est un plus grand malheur que la 
mort. Et c'est ici la clef pour répondre à diverses questions 
qu'on forme suivant les différents cas où un homme peut se 
trouver. 

On demande si un soldat peut se tuer pour ne pas tom- 
ber entre les mains des ennemis, comme cela est souvent arrivé 



SUICIDI-:. 233 

dans les siècles passés. A cette question on en peut joindre une 
autre qui revient au même, et à laquelle on doit l'aire la même 
réponse, savoir si un capitaine de vaisseau peut mettre le feu à 
son navire pour le faire sauter en l'air a(in que l'ennemi ne 
s'en rende pas maître. Quelques-uns d'entre les moralistes 
croient que le suicide est permis dans ces deux cas, parce que 
l'amour de la patrie est le principe de ces actions. C'est 
une façon de nuire à l'ennemi pour laquelle on doit suppo- 
ser le consentement du souverain qui veut faire tort à son 
ennemi de quelque façon que ce soit. Ces raisons, quoique spé- 
cieuses, ne sont cependant pas sans exception. D'abord il est 
sûr que, dans un cas de cette importance, il ne suffit pas de 
supposer le consentement du souverain. Pendant que le souve- 
rain n'a pas déclaré sa volonté expressément, il faut regarder 
le cas comme douteux ; or, dans un cas douteux, on ne doit point 
prendre le parti le plus violent, et qui choque tant d'autres 
devoirs qui sont clairs et sans contestation. 

Cette question a donné occasion à une seconde, savoir s'il 
faut obéir à un prince qui vous ordonne de vous tuer. Voici ce 
qu'on répond ordinairement. Si l'homme qui reçoit cet ordre est 
un criminel qui mérite la mort, il doit obéir sans craindre de 
commettre un suicide punissable, parce qu'il ne fait en cela que 
ce que le bourreau devrait faire. La sentence de mort étant pro- 
noncée, ce n'est pas lui qui s'ôte la vie, c'est le juge auquel il 
obéit comme un instrument qui la lui ôte. Mais si cet homme 
est un innocent, il vaut mieux qu'il refuse d'exécuter cet ordre, 
parce qu'aucun souverain n'a droit sur la vie d'un innocent. 
On propose encore cette troisième question, savoir si un mal- 
heureux, condamné à une mort ignominieuse et douloureuse, 
peut s'y soustraire en se tuant lui-même. Tous les moralistes 
sont ici pour la négative. Un tel homme enfreint le droit que le 
magistrat a sur lui pour le punir; il frustre en même temps le 
but qu'on a d'inspirer par le châtiment de l'horreur pour des 
crimes semblables au sien. 

Disons un mot du suicide indirect. On entend par là toute 
action qui occasionne une mort prématurée, sans qu'on ait eu 
précisément l'intention de se la procurer. Cela se fait ou en se 
livrant aux emportements des passions violentes, ou en menant 
une vie déréglée, ou en se retranchant le nécessaire par une 



234 SUICIDE. 

avarice honteuse, ou en s'exposant imprudemment à un danger 
évident. Les mêmes raisons qui défendent d'attenter à sa vie 
directement condamnent aussi le suicide indirect, comme il est 
aisé de le voir. 

Pour ce qui regarde l'imputation du suicide, il faut remar- 
quer qu'elle dépend de la situation d'esprit où un homme se 
trouve avant et au moment qu'il se tue. Si un homme qui a le 
cerveau dérangé, ou qui est tombé dans une noire mélancolie, 
ou qui est en frénésie, si un tel homme se tue, on ne peut pas 
regarder son action comme un crime, parce que dans un tel 
état on ne sait pas ce qu'on fait ; mais s'il le fait de propos 
délibéré, l'action lui est imputée dans son entier. Car, quoi- 
qu'on objecte qu'aucun homme jouissant de la raison ne peut se 
tuer, et qu'effectivement tous les meurtriers d'eux-mêmes 
puissent être regardés comme des fous dans le moment qu'ils 
s'ôtent la vie, il faut cependant prendre garde à leur vie précé- 
dente. C'est là où se trouve ordinairement l'origine de luer 
désespoir. Peut-être qu'ils ne savent pas ce qu'ils font dans le 
moment qu'ils se tuent, tant leur esprit est troublé par leurs 
passions; mais c'est leur faute. ; S'ils avaient ttàché de dompter 
leurs passions dès le commencement, ils auraient sûrement pré- 
venu les malheurs de leur état présent; ainsi la dernière action 
étant une suite des actions précédentes, elle leur est imputée 
avec les autres. 

Le suicide a toujours été un sujet de contestation parmi les 
anciens philosophes ; les stoïciens^le permettaient à leurs sages. 
Les platoniciens soutenaient que la vie est une station dans 
laquelle Dieu a placé l'homme, que par conséquent il ne lui est 
point permis de l'abandonner suivant sa fantaisie. Parmi les 
modernes, l'abbé de S. Cyran a soutenu qu'il y a quelques cas 
où on peut se tuer. Yoici le titre de son livre : Question royale, 
oii est montré oi quelle extrémité, principalement en temps de 
paix, le sujet pourruil. être obligé de conserver la rie du prince 
(mx dépens de la sienne. 

Quoiqu'il ne soit point douteux que l'Église chrétienne ne 
condamne le suicide, il s'est trouvé des chrétiens qui ont voulu 
le justifier. De ce nombre est le docteur Donne, savant théolo- 
gien anglais, qui, sans doute pour consoler ses compatriotes, 
que la mélancolie détermine assez souvent à se donner la mort, 



SUICIDE. 235 

entreprit de prouver que le suicide n'est point défendu dans 
l'Écriiure sainte, et ne fut point regardé comme un crime dans 
les premiers siècles de l'Église. 

Son ouvrage, écrit en anglais, a pour titre, BIAOANATOi : 
a déclaration of tliat parado.rc or fhcsis, that self-lioiiiicide is 
not so naturally sin and tluil il may ncver he otheririse, etc. 
London, 1100; ce qui û^mûe, Exposition d'un parado.ve ou 
système qui prouve que le suicide ii'est pas toujours un péché 
naturel. Londres, 1700. Ce docteur Donne mourut doyen de 
Saint-Paul, dignité à laquelle il parvint après la publication de 
son ouvrage. 

Il prétend prouver dans son livre que le suicide n'est 
opposé ni à la loi de la nature, ni à la raison, ni à la loi de 
Dieu révélée. 11 montre que, dans l'Ancien Testament, des 
hommes agréables à Dieu se sont donné la mort à eux-mêmes; 
ce qu'il prouve par l'exemple de Samson, qui mourut écrasé 
sous les ruines d'un temple qu'il fit tomber sur les Philistins et 
sur lui-même. 11 s'appuie encore de l'exemple d'Ëléazar, qui se 
fit écraser sous un éléphant en combattant pour sa patrie; 
action qui est louée par saint Ambroise. Tout le monde connaît, 
chez les païens, les exemples de Godrus, Curtius, Decius, 
Lucrèce, Caton, etc. 

Dans le Nouveau Testament, il veut fortifier son système par 
l'exemple de Jésus-Christ, dont la mort fut volontaire. 11 
regarde un grand nombre de martyrs comme de vrais suicides, 
ainsi qu'une foule de solitaires et de pénitents qui se sont fait 
mourir peu à peu. Saint Clément exhorte les premiers chrétiens 
au martyre, en leur citant l'exemple des païens qui se dévouaient 
pour leur patrie. Stromat. lib , iv. Tertullien condamnait ceux 
qui fuyaient lapersécution. Voyez Tertullien, de Fuga, Propos, ii. 
Du temps des persécutions, chaque chrétien, pour arriver au 
ciel, affrontait généreusement la mort, et lorsqu'on suppliciait 
un martyr, les assistants s'écriaient : Je suis aussi chrétien. 
Eusèbe rapporte qu'un martyr nommé Germanus irritait les 
bêtes pour sortir plus promptcment de la vie. Saint Ignace, 
évêque d'Antioche, dans sa lettre aux fidèles de l»ome, les prie 
de ne point solliciter sa grâce, volunlarius morior quia mihi 
utile est inori. 

Ijodin rapporte, d'après Tertullien, que, dans une persécu- 



236 SUICIDE. 

tion qui s'éleva contre les chrétiens d'Afrique, l'ardeur pour le 
martyre fut si grande, que le proconsul, lassé lui-même de sup- 
plices, fit demander par le crieur public s'il y (irait encore des 
chrétiens qui demandassent à mourir. Et comme on entendit 
une voix générale qui répondait que oui, le proconsul leur dit 
de s'aller pendre et noyer eux-mêmes pour en épargner la peine 
aux juges. Voy. Bodin, Demomt , lib. iv, cap. m, ce qui prouve 
que dans l'Église primitive les chrétiens étaient affamés du 
martyre, et se présentaient volontairement à la mort. Ce zèle 
fut arrêté par la suite au concile de Laodicée, canon xxxiii, et 
au premier de Carthage, canon ii, dans lesquels l'Église dis- 
tingua les vrais martyrs des faux; et il fut défendu de s'exposer 
volontairement à la mort; cependant l'histoire ecclésiastique 
nous fournit des exemples de saints et de saintes, honorés par 
l'Église, qui se sont exposés à une mort indubitable; c'est 
ainsi que sainte Pélagie et sa mère se précipitèrent par une 
fenêtre et se noyèrent. Voyez saint Augustin, de Cirit. Dei, 
lib. I, cap. XXV. Sainte Apolionie courut se jeter dans le feu. 
Baronius dit sur la première, qu'il ne sait que dire de cette 
action, quid ad hœc dirainus non hahemus. Saint Ambroise dit 
aussi à son sujet que Bieu ne peut s'offenser de notre mort, 
lorsque nous la preiioîis comme un remède. Voyez Ambros., de 
Virginitate, lib. m. 

Le théologien anglais confirme encore son système par 
l'exemple de nos missionnaires qui, de plein gré, s'exposent à 
une mort assurée, en allant prêcher l'Évangile à des nations 
qu'ils savent peu disposées à le recevoir; ce qui n'empêche point 
l'Église de les placer au rang des saints, et de les proposer 
comme des objets dignes de la vénération des fidèles; tels soiit 
saint François de Xavier et beaucoup d'autres que l'Église a 
canonisés. 

Le docteur Donne confirme encore sa thèse par une consti- 
tution apostolique, rapportée au liv. iv, chap. vu et ix, qui 
dit formellement qu'un homme doit plutôt consentira mourir 
de faim que de recevoir de la nourriture de la main d'un excom- 
munié. Athénagoras dit que plusieurs chrétiens de son temps 
se mutilaient et se faisaient eunuques. Saint Jérôme nous 
apprend que saint Marc l'évangéliste se coupe le pouce pour 
n'être point fait prêtre. Voyez Prolegomena in Marcum. 



TENIR. 237 

Enfin, le même auteur met au nombre des suicides les péni- 
tents qui, à force d'austérités, de macérations et de tourments 
volontaires, nuisent à leur santé et accélèrent leur mort; il 
prétend que l'on ne peut faire le procès aux suicides sans le 
faire aux religieux et aux religieuses qui se soumettent volon- 
tairement à une règle assez austère pour abréger leurs jours. 
11 rapporte la règle des chartreux, qui leur défend de manger 
de la viande, quand môme cela pourrait leur sauver la vie ; 
c'est ainsi que M. Donne établit son système, qui ne sera cer- 
tainement point approuvé par les théologiens orthodoxes. 

En 1732, Londres vit un exemple d'un suicide mémorable, 
rapporté par M. SmoUet, dans son Ilisloire d'Angleterre. Le 
nommé Richard Smith et sa femme, mis en prison pour dettes, 
se pendirent l'un et l'autre après avoir tué leur enfant; on 
trouva dans leur chambre deux lettres adressées à un ami, 
pour lui recommander de prendre soin de leur chien et de leur 
chat; ils eurent l'attention do laisser de quoi payer le porteur 
de ces billets, dans lesquels ils expliquaient les motifs de leur 
conduite ; ajoutant qu'ils ne croyaient pas que Dieu pût trouver 
du plaisir à voir ses créatures malheureuses et sans ressources ; 
qu'au reste, ils se résignaient à ce qu'il lui plairait ordonner 
d'eux dans l'autre vie, se confiant entièrement dans sa bonté. 
Alliage bien étrange de religion et de crime! 



TENIR, V. a. n. [Grain.]. Il y a peu de verbes qui aient un 
aussi grand nombre d'acceptions : il ^v^mÇiQ posséder -^ tenir une 
lettre, un livre, un pistolet, un glaive, l'encensoir, le sceptre, 
une place, la campagne, la vie d'un autre; à la gorge, aux 
cheveux, en prison, par la main, à un mur, à un clou, à un 
filet, à un grand, à quelqu'un, par des liaisons, par intérêt, par 
amitié, par goût, par son poste ; à son roi, à sa maîtresse, à 
ses enfants, à sa femme, à son culte, à son gouvernement, à 
son pays, à ses maîtres; contre la raison, la violence, la perse- 



238 THÉOCRATIE. 

cution, le mauvais temps, l'orage, le froid, la pluie, la chaleur; 
de son père, de sa mère ; du bleu, du jaune, du violet, de l'or, 
de l'argent, du cuivre, ou tel autre alliage; chapitre, assemblée, 
conseil, concert; la main à l'exécution, l'œil à la chose, sa 
parole, son serment, à l'humeur, à la vertu, à sa haine; la 
plume, la caisse, la bourse, boutique, magasin, salle d'armes; 
auberge, académie, manège, table, son coin, son quant-à-moi, 
son sérieux; un muid, une pinte, un grand nombre d'objets, 
beaucoup de monde, à ses frais et dépens, à gage, à titre 
d'écuyer, de femme de compagnie, en alarme, en joie, en sus- 
pens, la mer, un mauvais propos, un discours ingénieux et 
poli; le dé, la conversation, la balle, la queue de la poêle, etc.; 
d'où l'on voit que, de quelque manière que ce verbe s'emploie, 
il marque toujours une sorte de jouissance ou de possession. 

THÉOCRATIE, s. f. [Hist. anc. et iwlitiq.). C'est ainsi que 
l'on nomme un gouvernement dans lequel une nation est sou- 
mise immédiatement à Dieu, qui exerce sa souveraineté sur elle, 
et lui fait connaître ses volontés par l'organe des prophètes et 
des ministres à qui il lui plaît de se manifester. 

La nation des Hébreux nous fournit le seul exemple d'une 
vraie tluocratic. Ce peuple, dont Dieu avait fait son héritage, 
gémissait depuis longtemps sous la tyrannie des Égyptiens, 
lorsque l'Éternel, se souvenant de ses promesses, résolut de 
briser ses liens, et de le mettre en possession de la terre qu'il 
lui avait destinée. H suscita pour sa délivrance un prophète, à 
qui il communiqua ses volontés; ce fut Moïse. Dieu le choisit 
pour être le libérateur de son peuple et pour lui prescrire des 
lois dont lui-même était l'auteur. Moïse ne fut que l'organe et 
l'interprète des volontés du ciel, il était le ministre de Dieu, qui 
s'était réservé la souveraineté sur les Israélites; ce prophète 
leur prescrivit en son nom le culte qu'ils devaient suivre et 
les lois qu'ils devaient observer. 

Après Moïse, le peuple hébreu fut gouverné par des juges 
que Dieu lui permit de choisir. La thcocratie ne cessa point pour 
cela; les juges étaient les arbitres des différends, et les géné- 
raux des armées : assistés par un sénat de soixante et dix vieil- 
lards, il ne leur était point permis ni de faire de nouvelles lois, 
ni de changer celles que Dieu avait prescrites; dans les circon- 
stances extraordinaires, on était obligé de consulter le grand- 



THÉOCRATIE. 239 

prèlre et les prophètes pour savoir les volontés du ciel : ainsi 
on réglait sa conduite d'après les inspirations immédiates de la 
Divinité. Cette théocratie dura jusqu'au temps de Samuel; alors 
les Israélites, par une ingratitude inouïe, se lassèrent d'êire 
gouvernés par les ordres de Dieu même; ils voulurent, à 
l'exemple des nations idolâtres, avoir un roi qui les comman- 
dât et qui fît respecter leurs armes. Le prophète Samuel, con- 
sulté sur ce changement, s'adresse au Seigneur, qui lui répond^: 
J'ai entendu le peuple, ce n'est pas toi qu'il rejette, c'est moi- 
même. Alors l'Éternel dans sa colère consent à lui donner un 
roi; mais ce n'est point sans ordonnci" à son prophète d'an- 
noncer à ces ingrats les inconvénients de cette royauté qu'ils 
préféraient à la tliéocratie. 

(( Voici, leur dit Samuel, c|uel sera le droit du roi qui 
régnera sur vous : il prendra vos fils et se fera porter sur 
leurs épaules; il traversera les villes en triomphe; parmi vos 
enfants, les uns marcheront à pied devant lui, et les autres le 
suivront comme de vils esclaves; il les fera entrer par force 
dans ses armées; il les fera servir à labourer ses terres et à 
couper ses moissons; il choisira parmi eux les artisans de son 
luxe et de sa pompe; il destinera vos filles à des services vils 
et bas; et il donnera vos meilleurs héritages à ses favoiis et à 
ses serviteurs; pour enrichir ses courtisans, il prendra la dîme 
de vos revenus; enfin vous serez ses esclaves, et il vous sera 
inutile d'implorer sa clémence, parce que Dieu ne vous écou- 
tera pas, d'autant que vous êtes les ouvriers de votre malheur». 
Voyez Samuel, chap. viir, >'-. 9. C'est ainsi que le prophète 
exposa aux Israélites les droits que s'arrogerait leur roi; telles 
sont les menaces que Dieu fit à son peuple, lorsqu'il voulut se 
soustraire à son pouvoir pour se soumettre à celui d'un homme. 
Cependant la flatterie s'est servie des menaces mêmes du pro- 
phète pour en faire des titres aux despotes. Des hommes per- 
vers et corrompus ont prétendu que par ces mots l'Être suprême 
approuvait la tyrannie, et donnait sa sanction à l'abus du pou- 
voir. Quoique Dieu eût fait connaître ainsi aux Hébreux les 
dangers du pouvoir qu'ils allaient conférer cà l'un d'entre eux, 
ils persistèrent dans leur demande. « Nous serons, dirent-ils, 
connue les autres nations; nous voulons un roi qui nous juge, 
et qui marche à notre tête contre nos ennemis. » Samuel rend 



2/iO THÉOCRATIE. 

compte à Dieu de l'obstination de son peuple; l'Eternel, irrité, 
ne lui répond que par ces mots : Donne-leur un roi : le pro- 
phète obéit en leur donnant Saiïl; ainsi finit la théocratie. 

Quoique les Israélites soient le seul peuple qui nous four- 
nisse l'exemple d'une vraie tliéocratie, on a vu cependant des 
imposteurs qui, sans avoir la mission de Moïse, ont établi sur 
des peuples ignorants et séduits un empire qu'ils leur persua- 
daient être celui de la Divinité. Ainsi, chez les Arabes, Mahomet 
s'est rendu le prophète, le législateur, le pontife et le souve- 
rain d'une nation grossière et subjuguée; V Alcoran renferme à 
la fois les dogmes, la morale et les lois civiles des musulmans; 
on sait que Mahomet prétendait avoir reçu ces lois de la bouche 
de Dieu même; cette prétendue théocratie dura pendant plu- 
sieurs siècles sous les califes, qui furent les souverains et les 
pontifes des Arabes. Chez les Japonais, la puissance du Bairi 
ou de l'empereur ecclésiastique ressemblait à une théocratie^ 
avant que le Cubo ou empereur séculier eût mis des bornes à 
son autorité. On trouve des vestiges d'un empire pareil chez 
les anciens Gaulois; les druides exercent les fonctions de prêtres 
et de juges des peuples. Chez les Ethiopiens et les Egyptiens, 
les prêtres ordonnaient aux rois de se donner la mort lorsqu'ils 
avaient déplu à la Divinité; en un mot, il n'est guère de pays 
où le sacerdoce n'ait fait des efforts pour établir son autorité 
sur les âmes et sur les corps des hommes. 

Quoique Jésus-Christ ait déclaré que son royaume n'est pas 
de ce monde, dans des siècles d'ignorance on a vu des pontifes 
chrétiens s'efforcer d'établir leur puissance sur les ruines de 
celle des rois; ils prétendaient disposer des couronnes avec une 
autorité qui n'appartient qu'au souverain de l'univers. 

Telles ont été les prétentions et les maximes des Grégoire VU, 
des Boniface YIII et de tant d'autres pontifes romains qui, pro- 
fitant de l'imbécillité superstitieuse des peuples, les ont armés 
contre leurs souverains naturels, et ont couvert l'Europe de 
carnage et d'horreurs; c'est sur les cadavres sanglants de plu- 
sieurs millions de chrétiens que les représentants du Dieu de 
paix ont élevé l'édifice d'une puissance chimérique, dont les 
hommes ont été longtemps les tristes jouets et les malheureuses 
victimes. En général, l'histoire et l'expérience nous prouvent 
que le sacerdoce s'est toujours efforcé d'introduire sur la terre 



THÉOCRATIE. 241 

une espèce de théocratie \ les prêtres n'ont voulu se soumettre 
qu'à Dieu, ce souverain invisible de la nature, ou à l'un d'entre 
eux, qu'ils avaient choisi pour représenter la Divinité; ils ont 
voulu lornior dans les États un État séparé indépendant de la 
puissance civile; ils ont prétendu ne tenir que de la Divinité 
les biens dont les hommes les avaient visiblement mis en pos- 
session. C'est à la sagesse des souverains à réprimer ces pré- 
tentions ambitieuses et idéales, et à contenir tous les membres 
de la société dans les justes bornes que prescrivent la raison et 
la tranquillité des États. 

Un auteur moderne a regardé la tlicocralie comme le pre- 
mier des gouvernements que toutes les nations aient adoptés; 
il prétend qu'à l'exemple de l'univers, qui est gouverné par un 
seul Dieu, les hommes réunis en société ne voulurent d'autre 
monarque que l'Ltre suprême. Comme l'homme n'avait que des 
idées imparfaites et humaines de ce monarque céleste, on lui 
éleva un palais, un temple, un sanctuaire et un trône; on lui 
donna des oiïîciers et des ministres. On ne tarda point à repré- 
senter le roi invisible de la société par des emblèmes et des 
symboles qui indiquaient quelques-uns de ses attributs ; peu à 
peu l'on oublia ce que le symbole désignait, et l'on rendit à ce 
symbole ce qui n'était dû qu'à la Divinité qu'il représentait; ce 
fut là l'origine de l'idolâtrie à laquelle les prêtres, faute d'in- 
struire les peuples, ou par intérêt, donnèrent eux-mêmes lieu. 
Ces prêtres n'eurent point de peine à gouverner les hommes au 
nom des idoles muettes et inanimées dont ils étaient les minis- 
tres; une afireuse superstition couvrit la face de la terre sous 
ce gouvernement sacerdotal; il multiplia à l'infini les sacrifices, 
les olïrandes, en un mot toutes les pratiques utiles aux minis- 
tres visibles de la Divinité cachée. Les prêtres, enorgueillis de 
leur pouvoir, en abusèrent étrangemeut; ce fut leur inconti- 
nence qui, suivant l'auteur, donna naissance à cette race 
d'hommes qui prétendaient descendre des dieux, et qui sont 
connus dans la Mythologie sous le nom de demi-dieux. Les 
hommes, fatigués du joug insupportable des ministres de la 
théocralie^ voulurent avoir au milieu d'eux des symboles vivants 
de la Divinité; ils choisirent donc des rois, qui furent pour eux 
les représentants du monarque invisible. Bientôt on leur rendit 
les mêmes honneurs qu'on avait rendus avant eux aux symboles 
xvn. 1(3 



2/i2 THÉOSOPHES. 

de la théocratie; ils furent traités en dieux, et ils traitèrent en 
esclaves les hommes, qui, croyant être toujours soumis à l'Etre 
suprême, oublièrent de restreindre par des lois salutaires le 
pouvoir dont pouvaient abuser ses faibles images. C'est là, sui- 
vant l'auteur, la vraie source du despotisme, c'est-à-dire de ce 
gouvernement arbitraire et tyrannique sous lequel gémissent 
encore aujourd'hui les peuples de l'Asie, sans oser réclamer les 
droits de la nature et de la raison, qui veulent que l'homme 
soit gouverné pour son bonheur. 

THÉOSOPHES (les). (Histoire de la jj/iilosophie) Voici peut- 
être l'espèce de philosophie la plus singulière. Ceux qui l'ont pro- 
fessée regardaient en pitié la raison humaine; ils n'avaient 
nulle confiance dans sa lueur ténébreuse et trompeuse; ils se 
prétendirent éclairés par un principe intérieur, surnaturel et 
divin, qui brillait en eux et s'y éteignait par intervalles; qui les 
élevait aux connaissances les plus sublimes lorsqu'il agissait, ou 
qui les laissait tomber dans l'état d'imbécillité naturelle lorsqu'il 
cessait d'agir; qui s'emparait violemment de leur imagination, 
qui les agitait, qu'ils ne maîtrisaient pas, mais dont ils étaient 
maîtrisés, et qui les conduisait aux découvertes les plus impor- 
tantes et les plus cachées sur Dieu et sur la nature; c'est ce 
qu'ils ont appelé la théosophie. 

Les théosophes ont passé pour des fous auprès de ces 
hommes tranquilles et froids, dont l'âme pesante ou rassise n'est 
susceptible ni d'émotion, ni d'enthousiasme, ni de ces trans- 
ports dans lesquels l'homme ne voit point, ne sent point, ne 
juge point ne parle point, comme dans son état habituel. Ils 
ont dit de Socrate et de son démon que si le sage de la Grèce 
y croyait, c'était un insensé, et que s'il n'y croyait pas, c'était 
un fripon. 

Me sera-t-il permis de dire un mot en faveur du démon de 
Socrate et de celui des théosophes? Nous avons tous des pres- 
sentiments, et ces pressentiments sont d'autant plus justes et 
plus prompts que nous avons plus de pénétration et d'expé- 
rience. Ce sont des jugements subits auxquels nous sommes 
entraînés par certaines circonstances très-déliées. H n'y a aucun 
fait qui ne soit précédé et qui ne soit accompagné de quelques 
phénomènes. Quelque fugitifs, momentanés et subtils que soient 
ces phénomènes, les hommes doués d'une grande sensibilité. 



THÉOSOPHES. 2^3 

que tout frappe, à qui rieu n'échappe, en sont affectes, mais 
souvent dans un moment où ils n'y attachent aucune impor- 
tance. Ils reçoivent une foule de ces impressions. La mémoire du 
phénomène passe; mais celle de l'impression se réveillera dans 
l'occasion: alors ils prononcent que tel événement aura lieu; il 
leur semble que c'est une voix secrète qui parle au fond de leur 
cœur, et qui les avertit. Ils se croient inspirés, et ils le sont en 
effet, non par quelque puissance surnaturelle et divine, mais 
par une prudence particulière et extraordinaire. Car, qu'est-ce 
que la prudence, sinon une supposition dans laquelle nous 
sommes portés à regarder les circonstances diverses où nous 
nous trouvons comme les causes possibles d'effets à craindre 
ou à espérer dans l'avenir? Or, il ari-ive que cette supposition 
est quelquefois fondée sur une infinité de choses légères que 
nous avons vues, aperçues, senties, dont nous ne pouvons plus 
nous rendre compte, ni à nous-mêmes, ni aux autres, mais qui 
n'en ont pas une liaison moins nécessaire ni moins forte avec 
l'objet de notre crainte et de notre espérance. C'est une multi- 
tude d'atomes imperceptibles chacun, mais qui, réunis, forment 
un poids considérable, qui nous incline, sans presque savoir 
pourquoi. Dieu voit l'ordre de l'univers entier dans la plus petite 
molécule de la matière. La prudence de certains hommes pri- 
vilégiés tient un peu de cet attribut de la Divinité. Ils rap- 
prochent les analogies les plus éloignées; ils voient des liai- 
sons presque nécessaires où les autres sont loin d'avoir des 
conjectures. Les passions ont chacune leur physionomie parti- 
culière. Les traits s'altèrent sur le visage à mesure qu'elles se 
succèdent dans l'âme. Le môme homme présente donc à l'ob- 
servateur attentif un grand nombre de masques divers. Ces 
masques des passions ont des traits caractéristiques et communs 
dans tous les hommes. Ce sont les mêmes viscères intérieurs 
qui se meuvent dans la joie, dans l'indignation, dans la colère, 
dans la frayeur, dans le moment de la dissimulation, du men- 
songe, du ressentiment. Ce sont les mêmes muscles qui se 
détendent ou se resserrent à l'extérieur, les mêmes parties qui 
se contractent ou qui s'affaissent; si la passion était perma- 
nente elle nous ferait une physionomie permanente, et fixerait 
son masque sur notre visage. Qu'est-ce donc qu'un physiono- 
miste? C'est un homme qui connaît les masques des passions, 



2U THÉOSOPHES. 

qui en a des représentations très-présentes, qui croit qu'un 
homme porte, malgré qu'il en ait, le masque de sa passion 
dominante, et qui juge des caractères des hommes d'après les 
masques habituels qu'il leur voit. Cet art est une branche de 
la sorle de divination dont il s'agit ici. 

Si les passions ont leurs physionomies particulières, elles 
ont aussi leurs gestes, leur ton, leur expression. Pourquoi n'ai- 
je point été surpris qu'un homme que j'avais regardé pendant 
de longues années comme un homme de bien ait eu tout à 
coup la conduite d'un coquin? C'est qu'au moment où j'apprends 
son action je me rappelle une foule de petites choses qui me 
l'avaient annoncé d'avance, et que j'avais négligées ^ 

Les théosophes ont tous été chimistes; ils s'appelaient les 
philosophes par le feu. Or, il n'y a aucune science qui oiïre à 
l'esprit plus de conjectures déliées, qui le remplisse d'analogies 
plus subtiles que la chimie. Il vient un moment où toutes ces 
analogies se présentent en foule à l'imagination du chimiste : 
elles l'entraînent ; il tente en conséquence une expérience qui 
lui réussit, et il attribue à un commerce intime de son âme avec 
quelque intelligence supérieure ce qui n'est que l'efTet subit 
d'un long exercice de son art. Socrate avait son démon, Para- 
celse avait le sien, et ce n'étaient l'un et l'autre ni deux fous, 
ni deux fripons, mais deux hommes d'un 3 pénétration surpre- 
nante, sujets à des illuminations brusques et rapides, dont ils 
ne cherchaient point à se rendre raison. 

Nous ne prétendons point étendre cette apologie à ceux 
qui ont rempli l'intervalle de la terre aux cieux de natures 
moyennes entre l'homme et Dieu, qui leur obéissaient, et qui 
ont accrédité sur la terre toutes les rêveries de la magie, de 
l'astrologie et de la cabale. Nous abandonnons ces théosophes à 
toutes les épithètes qu'on voudra leur donner. 

La secte des théosophes a été très-nombreuse. Nous ne par- 
lerons que de ceux qui s'y sont fait un nom, tels que Paracelse, 
Yalentin, Fludd, Boëhmius, les Yan-Helmont et Poiret. 

Philippe Auréolus Théophraste Paracelse Bombast de Ho- 
benheim naquit en Suisse en lZi93. Il n'y a sortes de calomnies 
que ses ennemis n'aient hasardées contre lui. Ils ont dit qu'un 

\. Diderot veut parler ici de J.-J. Rousseau.' (N.j 



TIIKOSOPIIES. 2k5 

soldat lui avait coupé les testicules, dans la Carintliic où il 
était employé à conduire un troupeau d'oies. Ce qu'il y a de 
certain, c'est que les premières années de sa vie furent disso- 
lues, et qu'il n'eut jamais de goût pour les femmes. 11 garda le 
célibat. Son père prit sur lui-même le soin de son éducation. 
Il lui montra les humanités, et l'instruisit des principes de la 
médecine ; mais cet enfant, doué d'un génie surprenant, et dé- 
voré du désir de connaître, ne demeura pas longtemps sous 
l'aile paternelle. 11 entreprit dans l'âge le plus tendre les voya- 
ges les plus longs et les plus pénibles, ne méprisant ni aucun 
homme ni aucune connaissance, et conférant indistinctement 
avec tous ceux dont il espérait tirer quelque lumière. Il soufTrit 
beaucoup; il fut emprisonné trois fois; il servit; il fut exposé à 
toutes les misères de la nature humaine: ce qui ne l'empêcha 
point de suivre l'impulsion de son enthousiasme, et de par- 
courir presque toutes les contrées de l'Europe, de l'Asie et de 
l'Afrique. L'enthousiasme est le germe de toutes les grandes 
choses, bonnes ou mauvaises. Qui est-ce qui pratiquera la vertu 
au milieu des traverses qui l'attendent, sans enthousiasme? 
Qui est-ce qui se consacrera aux travaux continuels de l'étude, 
sans enthousiasme? Qui est-ce qui sacrifiera son repos, sa 
santé, son bonheur, sa vie, aux progrès des sciences et des arts 
et à la recherche de la vérité, sans enthousiasme? Qui est-ce 
qui se ruinera, qui est-ce qui mourra pour son ami, pour ses 
enfants, pour son pays, sans enthousiasme? Paracelse descen- 
dait à vingt ans dans les mines de l'Allemagne; il s'avançait 
dans la Russie; il était sur les frontières de la Tartarie; appre- 
nait-il qu'un homme possédait quelque secret, de quelque état 
qu'il fût, en quelque coin de la terre qu'il fût relégué, il le 
visitait. Il s'occupait particulièrement cà recueillir les ouvrages 
des chimistes; il allait au fond des monastères les arracher aux 
vers, aux rats et à la poussière ; il feuilletait jour et nuit Ray- 
mond Lulle et Arnaud de Villeneuve; il conférait sans dédain 
avec les charlatans, les vieilles, les bergers, les paysans, les 
mineurs, les ouvriers; il vécut familièrement avec des person- 
nes du rang le plus distingué, des prêtres, des abbés, des évo- 
ques. 11 disait avoir plus appris de ceux que le monde appelle 
des ignorants que toute l'école galénique ne savait ; il faisait 
peu de cas des auteurs anciens; il en abandonna la lecture de 



2/j6 THEOSOPHES. 

bonne heure; il pensait qu'il y avait plus de temps à perdre 
avec eux que de vraies connaissances à recueillir. 11 affectait 
surtout le plus grand mépris pour les médecins qui l'avaient 
précédé. Les médecins de son temps ne le lui pardonnèrent pas. 
Il brûla publiquement à Bâle les ouvrages d'Avicenne; mon 
maître, disait-il, je n'en reconnais point d'autres que la nature 
et moi. Il substitua les préparations chimiques à la pharmacie 
galénique. Ses succès dans les cas les plus désespérés lui firent 
une réputation incroyable. Jean Frobenius, qui s'est immortalisé, 
sinon par l'invention, du moins par la perfection de l'art typo- 
graphique, était tourmenté de la goutte au pied droit; les re- 
mèdes qu'on lui ordonnait ne faisaient qu'irriter son mal ; on 
était sur le point de lui couper le pied ; Paracelse le vit et le 
guérit. Si l'on en croit Van-Helmont, la lèpre, l'asthme, la 
gangrène, la paralysie, l'épilepsie, la pierre, l'hydropisie, la 
goutte, le cancer, et toutes ces maladies qui font le désespoir 
de nos médecins ne lui résistaient pas. Les habitants de Bâle 
l'appelèrent à eux, et le nommèrent à une chaire de physique. 
Il fit ses leçons en langue vulgaire, et il eut l'auditoire le plus 
nombreux. Il ne savait point de grec; la langue latine lui était 
peu familière; d'ailleurs, il avait un si grand nombre d'idées 
qui lui étaient propres, et qui n'avaient point de nom dans 
aucun idiome, soit ancien, soit moderne, qu'il eût été obligé de 
s'en faire un particulier. Il s'appliqua beaucoup plus à l'étude 
de la matière médicale, à la pratique de la chimie, à la con- 
naissance et à la cure des maladies, qu'à la théorie et à l'éru- 
dition de l'art. Cependant il ne négligea pas entièrement ces 
dernières parties. Il fit un usage surprenant du laudanum, 
qu'on appelait dans son école le remède par excellence. Il parle 
souvent dans ses ouvrages de l'azote qu'il définit ligmim et 
linea vitœ. On prétend que cet azote est le remède universel, 
la pierre philosophale. 11 aurait pu jouir à Bâle de la considéra- 
tion des hommes et du repos, les deux plus grands biens de la 
vie; mais il connaissait l'ignorance et les autres vices de ses 
collègues, et il s'en expliquait sans ménagement. Ses cures les 
ulcéraient; ses découvertes les humiliaient; son désintéresse- 
ment leur reprochait sans cesse leur avarice; ils ne purent 
supporter un homme d'un mérite si affligeant ; ils cherchèrent 
roccasion de le mortifier. L'imprudent et vain Paracelse la leur 



THÉOSOPHES. 2kl 

onVit : il entreprit la guérison d'un clianoinc de Bàle; il en vint 
à bout ; les magistrats réglèrent son honoraire à un prix dont 
la modicité choqua Paracelse; il s'en plaignit avec amertume; 
il se compromit par l'indiscrétion de sa plainte, et il fat obligé 
de sortir de Bâle et de se réfugier en Alsace, où il trouva des 
hommes qui surent honorer et récompenser ses talents. Opori- 
nus, son disciple, et le conducteur de son laboratoire, préparait 
les médicaments, Paracelse les administrait; mais cet homme 
avait pris du goût pour la vie errante et vagabonde. Il quitta 
l'Alsace, il revint en Suisse, il disparut pendant onze ans. Il 
disait qu'il ne convenait point h un homme né pour soulager le 
genre humain de se fixer à un point de la terre, ni à celui qui 
savait lire dans le livre de la nature d'en avoir toujours le même 
feuillet ouvert sous les yeux. 11 parcourut l'Autriche, la Suisse, 
la Bavière, guérissant les corps, et infectant les âmes d'un sys- 
tème particulier de théologie qu'il s'était fait. 11 mourut à Salz- 
bourg en 15 /il. 

Ce fut un homme d'un mérite éclatant et d'une vanité pro- 
digieuse; il souffrait avec impatience qu'on le comparât à 
Luther, et qu'on le mît au nombre des disciples de cet héré- 
siarque. Qu'il fasse son affaire, disait-il, et qu'il me laisse faire 
la mienne; si je me mêlais de réforme, je m'en tirerais mieux 
que lui: on ne nous associe c|ue pour nous perdre. On lui attri- 
bue la connaissance de transmuer les métaux; il est le fonda- 
teur de la pharmacie chimique; il exerça la médecine avec le 
plus grand succès; il a ])ien mérité du genre humain, par les 
préparations dont il a enrichi l'art de guérir les maladies. Ses 
ennemis l'accusèrent de plagiat ; il les défia de montrer dans 
quelque auteur que ce fût le moindre vestige de la plus petite 
de ses découvertes, et ils restèrent muets : on lui reprocha la 
barbarie de ses termes et son obscurité, et ce fut avec raison. Ce 
ne fut pas non plus un honnne pieux : l'habitude de fréquenter 
le bas peuple le rendit crapuleux; les chagrins, la débauche et 
les veilles lui dérangèrent la tête ; il passa pour sorcier, ce qui 
signifie aujourd'hui que ses contemporains étaient des imbé- 
ciles. Il se brouilla avec les théologiens : le moyen de penser 
d'après soi et de ne pas se brouiller avec eux! 11 a beaucoup 
écrit; la plupart de ceux qui le jugent, soit en bien, soit en 
mal, n'ont pas lu une ligne de ses ouvrages: il a laissé un 



2hS THEOSOPHES. 

grand nombre de disciples mal instruits, téméraires; ils ont 
nui à la réputation de leur maître, par la maladresse qu'ils ont 
montrée dans l'application de ses remèdes. 

11 eut pour disciple, pour secrétaire et pour ami, Oporinus. 
Adam de Bodestan professa le premier publiquement sa doc- 
trine. Jacques Gohory la fit connaître à Paris. Gérard Dornée 
expliqua sa méthode et ses procédés chimiques. Michel Toxite 
s'appliqua à définir ses mots obscurs. Oswald Grollius réduisit 
le paracelsisme en système. Henri Kunraih et Josephe-François 
Burrhus laissèrent là ce qu'il y avait de vrai et d'important, 
pour se précipiter dans le théosophisme. 

Voici les principaux axiomes de la doctrine de Paracelse, 
autant qu'il est possible de les recueillir d'après un auteur 
aussi obscur et aussi décousu. 

La vraie philosophie et la médecine ne s'apprennent ni des 
anciens, ni par la créature; elles viennent de Dieu; il est le 
seul auteur des arcanes; c'est lui qui a signé chaque être de 
ses propriétés. 

Le médecin naît par la lumière de la nature et de la grâce, 
de l'homme interne et invisible, de l'ange qui est en nous, par 
la lumière de la nature qui fait à son égard la fonction de 
maître qui l'instruit; c'est l'exercice qui le perfectionne et le con- 
firme; il a été produit par l'institution de Dieu et de la nature. 

Ce ne sont pas les songes vains des hommes qui servent de 
base à cette philosophie et médecine ; mais la nature que Dieu 
a imprimée de son doigt aux corps sublunaires; mais surtout 
aux métaux : leur origine remonte donc à Dieu. 

Cette médecine, cette momie naturelle, ce pépin de la 
nature, est renfermée dans le soufre, trésor de la nature 
entière; il a pour base le baume des végétaux, auquel il faut 
rapporter le principe de toutes les actions qui s'opèrent dans la 
nature, et par la vertu duquel seul toutes les maladies peuvent 
être guéries. 

Le rapport ou la convenance de l'homme, ou du petit 
monde au grand, est le fondement de cette science. 

Pour découvrir cette médecine il faut être astronome et 
philosophe ; l'une nous instruit des forces et des propriétés de 
la terre et de l'eau; l'autre, des forces et des propriétés du fir- 
mament et de l'air. 



TIIEOSOPHKS. 249 

C'est la philosophie et l'astronomie qui font le philosophe 
interne et parlait, non-seulement dans le inaciocosme, mais 
aussi dans le microcosme. 

Le macrocosme est comme le père, et le microcosme, ou 
l'homme, est comme l'enfant; il faut disposer convenablement 
l'un à l'autre. 

Le monde intérieur est comme un miroir où le petit monde, 
ou l'homme s'aperçoit; ce n'est pas par la forme extérieure, 
où la substance corporelle, qu'ils conviennent, mais par les 
vertus et les forces; ils sont un et même quant à l'essence 
et à la forme interne; ils ne dilïerent que par la forme exté- 
rieure. 

Qu'est-ce que la lumière de la nature? sinon une certaine 
analogie divine de ce monde visible avec le corps microcos- 
mique. 

Le monde intérieur est la figure de l'homme ; l'homme est 
le monde occulte, car les choses qui sont visibles dans le 
monde sont invisibles dans l'homme; et lorsque ces invisibles 
<lans l'homme se rendent visibles, les maladies naissent. 

La matière de l'homme étant un extrait des quatre éléments, 
il faut qu'il ait en lui de la sympathie avec tous les éléments 
et leurs fruits; il ne pourrait subsister ni vivre sans eux. 

Pour éviter le vide. Dieu a créé dans les quatre éléments 
des êtres vivants, mais inanimés, ou sans âme intellectuelle; 
comme il y a quatre éléments, il y a quatre sortes d'habitants 
élémentaires; ils diffèrent de l'homme, qui a été créé k l'image 
de Dieu, en entendement, en sagesse, en exercices, en opéra- 
tions et en demeures. 

Les eaux ont leurs nymphes, leurs ondains, leurs mélozénis, 
et leurs monstres ou bâtards, les sirènes qui habitent le même 
élément. 

Les terres ont leurs gnomes, leurs lémures, leurs sylphes, 
leurs montains, leurs zonnets, dont les monstres sont les 
pygmées. 

L'air a ses spectres, ses sylvains, ses satyres, dont les 
monstres sont les géants. 

Le feu, ou le firmament, a ses vulcanales, ses pennates, 
ses salamandres, ses supérieurs, dont les monstres sont les 
zundels. 



250 THÉOSOPHES. 

Le cœur macrocosinique est igné, aérien, aqueux et 
terreux. 

L'harmonie céleste est comme la maîtresse et directrice de 
l'inférieure; chacune a son ciel, son soleil, sa lune, ses planètes 
et ses étoiles; les choses supérieures sont de l'astrologie; les 
inférieures de la chimiologie. 

La providence et la bonté du Créateur ont fait que les astres 
invisibles des autres éléments eussent leurs représentations en 
espèces visibles dans l'élément suprême, et que les lois des 
mouvements et les productions des temps y fussent expliquées. 

Il y a deux cieux : le ciel externe, ou l'agrégat de tous les 
corps dans le firmament; l'interne, ou l'astre invisible, le corps 
insensible de chaque astre; celui-ci est l'esprit du monde ou de 
la nature; c'est hylecs; il est diffus dans tous les astres, ou 
plutôt il les constitue, il les est. 

Tout émane du dedans et naît des indivisibles et occultes ; 
ainsi les substances corporelles visibles viennent des incorpo- 
relles, des spirituelles, des astres, et sont les corps des 
astres; leur séjour est dans les astres; les nues sont dans les 
astres. 

II suit que tout ce qui vit, tout ce qui croît, tout ce qui 
est dans la nature, est signé, possède un esprit sidéré, que 
j'appelle le ciel, l'astre, l'ouvrier caché, qui donne à ce qui est 
sa figure et sa couleur, et qui a présidé à sa formation ; c'est 
là le germe et la vertu. 

Il ne faut pas entendre ce qui précède du corps visible ou 
invisible des astres dans le firmament, mais de l'astre propre 
de chaque chose; c'est celui-ci, et non l'autre qui influe sur 
elle. 

Les astres intérieurs n'inclinent ni ne nécessitent l'homme, 
c'est l'homme plutôt qui incline les astres, et les attaque par 
la magie de son imagination. 

Le cours de chaque ciel est libre, l'un ne gouverne point 
l'autre. 

Cependant les fruits des astres, ou semences célestes, 
aériennes, aqueuses, terrestres, conspirent et forment une 
république qui est une; elles sont citoyennes d'une même 
province; elles se secourent et se favorisent mutuellement; 
c'est l'anneau de Platon, la chaîne d'Homère, ou la suite des 



TlIKUSOPIIES. 251 

choses soumises à la divine providence ; la sympathie univer- 
selle ; l'échelle générale. 

Il y a trois principes des choses; ils sont dans tout com- 
posé : la liqueur ou le mercure, le soufre ou l'huile, et le sel. 

La Trinité sainte a parlé, son verbe un et triple, que cela 
soit fait, a été proféré; et tout a été crû un et triple; témoin 
l'analyse spagirique. 

Dieu a dit que cela soit, et la matière première a été; eu 
égard à ses trois principes, elle fut triple ; ces trois espèces 
qu'elle contenait se séparèrent ensuite, et il y eut quatre espèces 
de corps ou éléments. 

Les vrais éléments spirituels sont les conservateurs, les 
nourriciers, les lieux, les matrices, les mines et les réservoirs 
de toutes les matières ; ils sont l'essence, l'existence, la vie et 
l'action des êtres, quels qu'ils soient. 

Ils sont partagés en deux sphères, l'une supérieure, c'est le 
feu, ou le firmament et l'air, qu'on |)eut comparer au blanc ou 
à la coque de l'œuf; l'autre inférieure, c'est l'eau et la terre, 
qu'on peut comparer au jaune. 

Le Créateur, par la vertu du verbe, développant la multi- 
tude qui était dans l'unité, et cet esprit qui était porté sur les 
eaux, combinant les principes des corps, ou les revêtant de 
l'habit sous lequel ils devaient paraître sur la scène du monde, 
et leur assignant leurs lieux, donnèrent à ces quatre natures 
incorporelles, inertes, vides et vaines, la lumière et les raisons 
séminales des choses qui les ont remplies par la bénédiction 
divine, et qui ne s'y éteindront jamais. 

Les semences des choses, les astres qui les lient, sont 
cachés dans les éléments des choses, comme dans un abîme 
inépuisable, où dès le commencement de la matière les visibles 
se font par les invisibles, les extrêmes se touchent et se joi- 
gnent, tout s'engendre dans les périodes de temps marqués; les 
éléments conspirent au bien général ; c'est ainsi que la sympa- 
thie universelle subsiste; les éléments président au monde, ils 
suffisent à son éternité. 

Les germes, ou principes des choses, ont reçu du verbe la 
vertu de génération et de multiplication. 

On ne peut séparer les semences ou germes des éléments, 
ni les principes du corps des lois de nature. 



252 THÉOSOPHES. 

Les productions et les semences les plus petites suivent 
l'harmonie universelle, et montrent en abrégé l'analogie géné- 
rale des éléments et des principes. 

Les éléments sont en tout, ils sont combinés, et la combi- 
naison s'en conserve par le moyen du baume et de la teinture 
radicale. 

Toutes les créatures sont formées des éléments; on rapporte 
à l'air la production des animaux, à la terre celle des végé- 
taux, à l'eau celle des minéraux; le feu donne la vie à tout ce 
qui est. 

Le corps des éléments est une chose morte et ténébreuse ; 
l'esprit est la vie ; il est distribué en astres qui ont leurs pro- 
ductions et qui donnent leurs fruits ; de même que l'âme sépare 
d'elle le corps, et y habite; les éléments spirituels, dans la 
formation générale, ont séparé d'eux les corps visibles, et y 
habitent. 

Du corps igné se sont séparés les astres visibles ; du corps 
aqueux, les métaux; du corps salin, les minéraux; du corps 
terreux, les végétaux. 

Il y a deux terres : la terre extérieure visible, qui est le 
corps de l'élément, le soufre, le mercure du sel; la terre interne 
et invisible, qui est l'élément, la vie, l'esprit, où sont les astres 
de la terre, qui produisent par le moyen du corps terreux tout 
ce qui croît; la terre a donc en elle les germes et la raison 
séminale de tout. 

Il en faut dire autant des autres éléments; ils sont ou corps 
et composés de ces trois principes ; ou ils sont éléments, un, et 
esprit, et contiennent les astres d'où naissent comme d'une 
mère ou d'un abîme les fruits des éléments. 

Notre feu n'est point un élément, il consume tout, tout 
meurt par lui; mais le feu, premier et quatrième élément, 
qui contient tout, comme lacoque enveloppe l'œuf , c'est le ciel. 

Un élément n'est ni ne peut être séparé de tout autre; il y 
a en tout combinaison d'éléments. 

Les astres des éléments sont les germes ; il y a quatre élé- 
ments, il y a deux choses toujours unies, le corps et l'astre, ou le 
visible ou l'invisible; le corps naît et s'accroît de l'astral, le 
visible de l'invisible ; il reste en lui ; et c'est ainsi que se pro- 
pagent et se multiplient les puissances ou vertus invisibles, les 



THEOSOPIIKS. 253 

semences, les astres; elles se distribuent sous une infinité de 
formes diverses; elles se montrent en une infinité d'êtres, par 
le moyen du corps visible. 

Lorsqu'une semence, un germe, ou un astre meurt ou se 
corrompt dans sa matrice , aussitôt il passe dans un nouveau 
corps et se multiplie : car toute corruption est cause d'une 
génération. 

Voilà la raison pour laquelle les chimistes ont recours à la 
putréfaction; c'est ainsi qu'ils obtiennent la régénération, dans 
laquelle les trois éléments se manifestent avec toutes leurs 
propriétés secrètes. 

Les trois éléments premiers sont unis dans tout corps ; c'est 
cette union qui constitue le corps sain; la santé est la tempé- 
rature de l'union ; où elle n'est pas, ou s'altère, la maladie 
s'introduit, et avec elle le principe radical de la mort. 

Les maladies sont ou élémentaires, ou astrales et firmamen- 
tales; celles-ci naissent du firmament ou ciel de l'homme; 
celles-là, de son germe ou de ses astres. 

L'homme, eu égard à son corps, a un double magnétisme; 
une portion tire à soi les astres et s'en nourrit, de là la sagesse, 
les sens, les pensées; une partie tire à soi les éléments et s'en 
répare, de là la chair et le sang. 

Le firmament est cette lumière de nature qui indue natu- 
rellement sur l'homme. 

Les astres ou les éléments qui sont esprits n'ont point de 
qualité, mais ils produisent tout ce qui a qualité. 

Les maladies ne se guérissent point par les contraires; il 
ne s'agit pas de chasser de l'homme les éléments. 11 faut pos- 
séder des arcanes; il faut avoir en sa disposition les astres; il 
faut avoir appris par la chimie à les réduire de la matière der- 
nière à la matière première. 

Les astres n'ont ni froid ni chaud actuel. 

L'esprit de Dieu habite au milieu de nos cœurs. 

Nulle connaissance ne restera perpétuellement dans l'àme, 
que celle qui a été infuse au dedans, et qui réside dans le sein 
de l'entendement. Cette connaissance essentielle n'est ni du 
sang, ni de la chair, ni de la lecture, ni de l'instruction, ni de 
la raison; c'est une passion, c'est un acte divin, une impression 
de l'être infini sur l'être fini. 



25^ TIIÉOSOPHES. 

L'homme a possédé tous les avantages naturels et surna- 
turels; mais ce caractère divin s'est obscurci par le péché. 
Purgez-vous du péché et vous le recouvrerez en même propor- 
tion que vous vous purifierez. 

La notion de toutes choses nous est congénère; tout est 
dans l'intime de l'esprit; il faut dégager l'esprit des enveloppes 
du péché, et ses notions s'éclairciront. 

L'esprit est revêtu de toute science, mais il est accablé sous 
le corps auquel il s'unit; mais il recouvre sa lumière par les 
efforts qu'il fait contre ce poids. 

Connaissons bien notre nature et notre esprit, et ouvrons 
l'entrée à Dieu qui frappe à la porte de notre cœur. 

De la connaissance de soi naît la connaissance de Dieu. 

Il n'y aura que celui que Dieu instruira lui-même qui 
puisse s'élever à la vraie connaissance de l'univers. La philo- 
sophie des xlnciens est fausse; tout ce qu'ils ont écrit de Dieu 
est vain. 

Les saintes Écritures sont la base de toute vraie philosophie, 
elle part de Dieu et y retourne. La renaissance de l'homme est 
nécessaire à la perfection des arts; or il n'y a que le chrétien 
qui soit vraiment régénéré. 

Celui qui se connaît, connaît implicitement tout en lui, et 
Dieu qui est au-dessus de l'homme, et les anges qui sont à côté 
de Dieu; et le monde qui est au-dessous, et toutes les créa- 
tures qui le composent. 

L'homme est la copule du monde. Il a été formé du limon 
de la terre, ou de l'essence très-subtile de la machine univer- 
selle, extraite et concentrée sous forme corporelle par le grand 
spagiriste. 

L'homme, par son corps, représente le macrocosme sensible 
et temporel ; par son âme, le grand archétype. Lorsqu'il eut 
en lui les propriétés des animaux, des végétaux et des miné- 
raux, le souffle de Dieu y surajouta l'âme. 

Dieu est le centre de la circonférence, ou l'unité de tout ce 
qu'il a produit; tout émane de Dieu; il comprend, il pénètre 
tout. L'homme, à l'imitation de Dieu, est le centre et la circon- 
férence, ou l'unité des créatures; tout est relatif à lui, et verse 
sur lui ses propriétés. 

L'homme contient toutes les créatures, et il reporte avec 



TIIEOSOPIIES. 255 

lui à la source éternelle tout ce qui en est primitivement 
émané. 

11 y a dans l'homme deux esprits : l'un du firmament et 
sidéré, l'autre qui est le souffle du Tout-Puissant ou l'âme. 

L'homme est un composé du corps mortel, de l'esprit sidéré, 
et de l'âme immortelle. L'âme est l'image de Dieu, et son domi- 
cile est dans l'homme. 

L'homme a deux pères : l'un éternel, l'autre mortel; l'esprit 
de Dieu et l'univers. 

Il n'y a point de membre dans l'homme qui ne corresponde 
à un élément, une planète, une intelligence, une mesure, une 
raison dans l'archétype. 

L'homme tient des éléments le corps visible, enveloppe et 
séjour de l'âme; du ciel ou du firmament, le corps invisible, 
véhicule de l'âme, son lien avec le corps visible. 

L'âme passe par le moyen du corps invisible, en consé- 
quence de l'ordre de Dieu, à l'aide des intelligences, au centre 
du cœur, d'où elle se répand dans toutes les autres parties du 
corps. 

Ce corps éthéré et subtil participe de la nature du ciel; il 
imite dans son cours celui du firmament; il en attire à lui les 
influences. Ainsi les cieux versent sur l'homme leurs pro- 
priétés, l'en pénètrent, et lui communiquent la faculté de con- 
naître tout. 

Il y a trinité et unité dans l'homme ainsi que dans Dieu ; 
l'homme est un en personne; il est triple en essence; il y a le 
souille de Dieu ou l'âme, l'esprit sidéré, et le corps. 

Il y a aussi trois cieux dans l'homme ; il correspond à trois 
mondes, ou pliitùt il est le modèle plus parfait du grand œuvre, 
ou de la complexion générale des choses. 

Citoyen de trois mondes, il communique avec l'archétype, 
avec les anges, avec les éléments. 

11 communique avec Dieu par le souffle qu'il en a reçu. Ce 
souffle y a laissé le germe de son origine ; aussi n'y a-t-il rien 
en l'homme qui n'ait un caractère divin. 

Il communique avec les anges par le corps invisible; c'est 
le lien de son commerce possible entre eux et lui. 

11 communique avec l'univers par son corps visible. Il a les 
images des éléments; les éléments ne changent point. La con- 



256 THEOSOPHES. 

formilé des images que l'homme en a est inaltérable; c'est 
ainsi que la notion qu'il a des végétaux et des minéraux est fixe. 

Le corps sidéré est le génie de l'homme, son lare domes- 
tique, son bon démon, son adech interne, son évestre, l'origine 
du pressentiment, la source de la prophétie. 

En tout l'astre, le corps invisible ou l'esprit, quoique privé 
de raison, agit en imaginant et en informant; c'est la même 
chose dans l'homme. 

L'imagination est corporelle; cependant exaltée, échauffée 
par la foi, elle est la base de la magie. Elle peut, sans nuire à 
l'esprit astral, engendrer, produire des corps visibles, et, pré- 
sente ou absente, exécuter des choses au-dessus de l'intelligence 
humaine. Voilà l'origine de la magie naturelle, qui veut être 
aidée par l'art ; elle peut faire invisiblement tout ce que la 
nature fait visiblement. 

L'homme est la quintessence du macrocosme ; il peut donc 
imiter le ciel, il peut même le dominer et le conduire. Tout 
est soumis au mouvement, à l'énergie, au désir de son âme. 
C'est la force de l'archétype qui réside en nous, qui nous élève 
à lui, et qui nous assujettit la créature et la chaîne des choses 
célestes. 

La foi naturelle infuse nous assimile aux esprits; c'est le 
principe des opérations magiques, de l'énergie, de l'imagina- 
tion et de toutes ses merveilles. 

L'imagination n'a de l'efficacité que par l'effet de sa force 
attractive sur la chose conçue. Il faut que cette force soit d'a- 
bord en exercice; il faut qu'elle se féconde parla production 
d'un spectre imité de la chose. Ce spectre se réalise ensuite ; 
c'est là ce qu'on appelle Vart cabalistique. 

L'imagination peut produire par l'art cabalistique tout ce 
que nous voyons dans le monde. 

Les trois moyens principaux de l'art cabalistique sont la 
prière, qui unit l'esprit créé à l'esprit incréé, la foi naturelle, 
et l'exaltation de l'imagination. 

Les hommes à imagination triste et pusillanime sont tentés 
et conduits par l'esprit immonde. 

L'âme purifiée par la prière tombe sur les corps comme la 
foudre ; elle chasse les ténèbres qui les enveloppent et les pénè- 
trent intimement. 



THEOSOPHES. 257 

La médecine réelle et spécifique des maladies matérielles 
consiste dans une vertu secrète , que le verbe a imprimée à 
chaque chose en la créant. Elle n'est ni des astres, ni du con- 
cours des atomes, ni de la force des corps, ni de leur mixtion. 

Il faut distribuer toute la nature inférieure en trois classes 
principales, les végétaux, les animaux et les minéraux. 

Chacun de ces règnes fournit une multitude inépuisable de 
ressources à la médecine. 

On découvre dans ces axiomes le premier germe de la théo- 
rie chimique; la distinction des éléments; la formation des 
mixtes; la difficulté de leur décomposition; l'origine des qua- 
lités physiques, leurs affinités; la nature des éléments qui ne 
sont rien en unité, tout ce qu'il plaît à la combinaison en masse, 
et plusieurs autres vérités dont les successeurs de Paracelse ont 
tiré bon parti. Mais cet homme était dominé par son imagina- 
lion; il est perpétuellement enveloppé de comparaisons, de sym- 
boles, de métaphores, d'allégories; créateur de la science, et 
plein d'idées nouvelles pour lesquelles il manquait de mots, il 
en invente qu'il ne définit point. Entraîné par le succès de ses 
premières découvertes, il n'est rien qu'il ne se promette de son 
travail. Il se livre aux accessoires d'une comparaison comme à 
des vérités démontrées. A force de multiplier les similitudes, il 
n'y a sortes d'extravagances qu'il ne débite. Il en vient à pren- 
dre les spectres de l'imagination pour des productions réelles. 
Il est fou, et il prescrit sérieusement la manière de le devenir; 
et il appelle cela s'unir à Dieu, uu.r anges, et imiter la 
nature. 

Gilles Gushmann et Jules Sperber enchérirent sur Paracelse. 
Voyez l'ouvrage que le premier a publié sous le titre de: lleve- 
lalio diriaœ maj estât is, ejua expliealur quo pacto in prineipio 
omnibus sese I)eus ereaturis suis, et verbo, et facto manifesta- 
verit, et cjua ratione opéra sua omnia, eorumque virtutem, attri- 
buta, et operationes scripto brevi déganter comprehenderit, 
alfjne primo homini ad suam imaginem ab ipso condito tradi- 
deril. Et l'écrit du second qui a paru sous celui de : Isagoge in 
rerain IriuniusDei et naturœ eognitioneni. C'est un système de 
plalonico-pythagorico-péripatético-paracelsico-christianisme. 

Valentin AVeigel, qui parut dans le xv*" siècle, laissa des 
ouvrages de thèosophie, qui hrent grand bruit dans les xvi^ et 
xvii. 17 



258 THEOSOPHES. 

xvii''. Il prétendait que les connaissances ne naissaient point dans 
l'homme du dehors; que l'homme en apportait en naissant les 
germes innés; que le corps était d'eau et de terre; l'âme d'air 
et de feu; et l'esprit d'une substance astrale. Il soumettait sa 
destinée aux influences des cieux ; il disait que, par la lumière 
de la révélation, deux contradictions se pouvaient combiner. 
Leibnitz, qui lui accordait du génie, lui reproche un peu de 
spinosisme. 

Robert fut dans le xyii*^ siècle ce que Paracelse avait été 
au xvl^ Jamais on n'extravagua avec tant de talent, de génie, 
de profondeur et de connaissances. Celui-ci donna dans la 
magie, la cabale, l'astrologie; ses ouvrages sont un chaos de 
physique, de chimie, de mécanique, de médecine, de latin, de 
grec et d'érudition, mais si bien embrouillé, que le lecteur le 
plus opiniâtre s'y perd. 

Boehmius fut successivement pâtre, cordonnier et ihéosoplic ; 
voici les principes qu'il s'était faits; il disait: 

Dieu est l'essence des essences ; tout émane de lui ; avant la 
création du monde, son essence était la seule chose qui fut; il 
en a tout fait; on ne conçoit dans l'esprit d'autres facultés que 
celle de s'élever, de couler, de s'insinuer, de pénétrer, de se 
mouvoir et de s'engendrer. Il y a trois formes de génération, 
l'amer, l'acerbe et le chaud; la colère et l'amoui' ont un môme 
principe; Dieu n'est ni amer, ni acerbe, ni chaud, ni eau, ni 
air, ni terre ; toutes choses sont de ces principes, et ces prin- 
cipes sont de lui; il n'est ni la mort, ni l'enfer; ils ne sont point 
en lui ; ils sont de lui. Les choses sont produites par le soufre, 
le mercure et le sel; on y distingue l'esprit, la vie et l'action; 
le sel est l'âme, le soufre la matière première. 

Le reste des idées de cet auteur sont de la même force, 
et nous en ferons grâce au lecteur; c'est bien 'ici le lieu 
de dire qu'il n'est point de fou qui ne trouve un plus fou 
qui l'admire. Boehmius eut des sectateurs, parmi lesquels 
on nomme Quirinus Kuhlmann, Jean Podage, et Jacques Zim- 
mermann. 

Ils prétendaient tous que Dieu n'était autre chose que le 
monde développé; ils considéraient Dieu sous deux formes, et 
en deux périodes de temps : avant la création et après la créa- 
tion; avant la création tout était en Dieu; après la création, il 



THKOSOPKES. 259 

était en tout; c'était un écrit roulé ou déplié. Ces idées singu- 
lièi-es n'étaient pas nouvelles. 

Jean-Baptiste Van-Heluiont naquit à Bruxelles en \h7'\; il 
étudia les lettres, les mathématiques, l'astronomie; son goiit, 
après s'être porté légèrement sur la plupart des sciences et des 
arts, se fixa à la médecine et à la chimie; il avait reçu de la 
nature de la pénétration; personne ne connut mieux le })rix du 
temps; il ne perdit pas un moment; il passa dans son lahora- 
toire tous les instants qu'il ne donna pas à la pratique de la 
médecine; il fit des progrès surprenants en chimie; il exerça 
l'art de guérir les maladies avec un succès incroyable; son nom 
a été mis à côté de ceux de Bacon, de Boyle, de Galilée et de 
Descartes. Voici les principes de sa philosophie : 

Toute cause physique elficientc n'est point extérieure, mais 
intérieure, essentielle en nature. 

Ce qui constitue, ce qui agit, la cause intérieure, je l'appelle 
(irclicr. 

Il ne faut à un corps naturel, quel qu'il soit, que des rudi- 
ments corporels; ces rudiments sont sujets à des vicissitudes 
momentanées. 

11 n'y a point de privation dans la nature. 

Il n'y faut point imaginer une matière indéterminée, nue, 
première; cette matière est impossible. 

Il n'y a que deux causes, l'eiïiciente et la matérielle. 

Los choses particulières supposent un suc générique, et un 
principe séminal, efficient, générateur; la définition ne doit 
renfermer que ces deux élémonts. 

L'eau est la matière dont tout est fait. 

Le ferment séminal et générateur est le rudiment par lequel 
tout commence et se fait. 

Le rudiment ou le germe, c'est une même chose. 

Le ferment séminal est la cause efficiente du germe. 

La vie commence avec la production du germe 

Le ferment est un être créé ; il n'est ni substance , ni 
accident; sa nature est neutre; il occupe dès le commencement 
du monde les lieux de son empire ; il prépare les semences ; il 
les excite, il les précède. 

Lt^s ferments ont été produits par le Créateur; ils dureront 
jusqu'à la consommation des siècles ; ils se régénèrent, ils ont 



260 THÉOSOPHl'S. 

leurs semences propres qu'ils produisent et qu'ils excitent de 
l'eau. 

Les lieux ont un ordre, une raison assignée par la Divinité, 
et destinée à la production de certains effets. 

L'eau est l'unique cause matérielle des choses ; elle a en elle 
la qualité initiante; elle est pure; elle est simple; elle est 
résoluble, et tous les corps peuvent s'y réduire comme à une 
matière dernière. 

Le feu a été destiné à détruire, et non à engendrer ; son 
origine n'est point séminale, mais particulière; il est, entre les 
choses créées, un être un, singulier et incomparable. 

Entre les causes efficientes en nature, les unes sontefficiem- 
ment efficientes; les autres effectivement; les semences et leurs 
esprits ordinateurs composent la première classe ; les réservoirs 
et les organes immédiats des semences, les ferments qui dis- 
posent extérieurement de la matière, les palingénésies compo- 
sent la seconde. 

Le but de tout agent naturel est de disposer la matière qui 
lui est soumise à une fin qui lui est connue, et qui est déter- 
minée, du moins quant à la génération. 

Quelque opaques et dures que soient les choses, elles 
avaient, avant cette solidité que nous leur remarquons, une 
vapeur qui fécondait la semence, et qui y traçait les premiers 
linéaments déliés et subtils de la génération conséquente. Cette 
vapeur ne se sépare point de l'engendrée; elle la suit jusqu'à ce 
qu'elle disparaisse de la scène; cette cause efficiente intérieure 
est l'archée. 

Ce qui constitue l'archée, c'est l'union de l'aure séminale, 
comme matière, avec f image séminale ou le noyau spirituel 
intérieur qui fait et contient le principe de la fécondité de la 
semence; la semence visible n'est que la silique de l'archée. 

L'archée, auteur et promoteur de la génération, se revêt 
promptement de lui-même d'une enveloppe corporelle : dans 
les êtres animés, il se meut dans les replis de sa semence; il en 
parcourt tous les détours et toutes les cavités secrètes ; il com- 
mence à transformer la matière, selon l'entéléchiede son image, 
et il reste le dispositeur, le maître et l'ordinateur interne des 
effets, jusqu'à la destruction dernière. 

Une conclusion forme une opinion, et non une démonstration. 



THEOSOPHES. 261 

Il préexiste nécessairement en nous la connaissance de la 
convenance des termes comparés dans le syllogisme avant la con- 
clusion; en sorte qu'en général je savais d'avance ce ([ui est 
contenu dans la conclusion, et ce qu'elle ne fait qu'énoncer, 
éclairciret développer. 

La connaissance que nous recevons par la démonstration 
était antérieurement en nous; le syllogisme la rend seulement 
plus distincte; mais le doute n'est jamais entièrement dissipé, 
parce que la conclusion suit le côté faible des prémisses. 

La science est dans l'entendement connne un feu sous la cen- 
dre, qu'il peut écarter de lui-même, sans le secours des modes 
et des formes syllogistiques. 

La connaissance de la conclusion n'est pas renfermée néces- 
sairement dans les prémisses. 

Le syllogisme ne conduit point à l'invention des sciences ; 
il dissipe seulement les ténèbres qui les couvrent. 

Les vraies sciences sont indémontrables; elles n'émanent 
point de la démonstration. 

La méthode des logiciens n'est qu'un simple résumé de ce 
qu'on sait. 

Le but de cette méthode se termine donc à transmettre son 
opinion d'une manière claire et distincte à celui qui nous 
écoute, et à réveiller facilement en lui la réminiscence par la 
force de la connexion. 

Il n'y a qu'ignorance et erreur dans la physique d'Aristote 
et de Galien; il faut recourir à des principes plus solides. 

Le ciel, la terre et l'eau ont été dans le commencement la 
matière créée de tous les êtres futurs ; le ciel contenait l'eau et 
la vapeur fécondante ou l'âme. 

Il ne faut pas compter le feu parmi les éléments; on ne voit 
point qu'il ait été créé. 

La terre n'est point une partie du mixte, elle n'est point la 
mère, mais la matrice des corps. 

L'air et l'eau ne convertissent rien en eux. 

Au commencement, la terre était continue, indivisée; une 
seule source l'arrosait; elle fut séparée en portions diverses par 
le déluge. 

L'air et l'eau ne se convertissent point l'un en l'autre. 

Le globe, composé d'eau et de terre, est rond ; il va d'orient 



2G2 THÉOSOPHES. 

en orient par roccident; il est rond dans le sens de son mou- 
vement, elliptique d'ailleurs. 

Le gas et le blas sont deux rudiments physiques que les 
Anciens n'ont point connus ; le gas est une exhalaison de l'eau, 
élevée par le froid du mercure, et atténuée de plus en plus par la 
dessiccation du soufre ; le blas est le mouvement local et alter- 
natif des étoiles; voilà les deux causes initiantes des météores. 

L'air est parsemé de vides; on en donne la démonstration 
mécanique par le feu. 

Quoique les porosités de l'air soient actuellement vides de 
toute matière, il y a cependant un être créé et réel ; ce n'est 
pas un lieu pur, mais quelque chose de moyen entre l'esprit et 
la matière, qui n'est ni accident ni substance, un neutre : je 
l'appelle luagmdc. 

Le magnale n'est point lumière, c'est une certaine forme 
unie à l'air, les mélanges sont des produits matériels de l'eau 
seule, il n'y a point d'autre élément : ôtez la semence, et le 
mercure se résoudra en une eau insipide; les semences, parties 
similaires des concrets, se résolvent en sel, en soufre et en 
mercure. 

Le ferment qui empreint de semence la niasse n'éprouve 
aucune vicissitude séminale. 

11 y a deux sortes de ferments dans la nature ; l'un contient 
en lui-même l'aure fluante, l'archée séminal qui tend dans son 
progrès à l'état d'àme vivante; l'autre est le principe initiant 
du mouvement ou de la génération d'une chose dans une chose. 

Celui qui a tout fait de rien crée encore la voie, l'origine, 
la vie et la perfection en tout ; l'effet des causes secondes n'est 
que partiel. 

Dieu créa les hommes de rien. 

Dieu est l'essence vraie, parfaite et actuelle de tout. Les 
essences des choses sont des choses, ce n'est pas Dieu. 

Lorsque la génération commence, l'archée n'est pas lumi- 
neux ; c'est une aure où la forme, la vie, l'âme sensitive du 
générateur sont obscures, jusqu'à ce que dans le progrès de la 
génération il s'éclaire et imprime à la chose une image distincte 
de son éclat. 

Cette aure tend par tous les moyens possibles à organiser le 
corps et à lui transmettre sa lumière et toutes les qualités qui 



THEO SOI' II ES. 2G3 

en dépeiKlenl; elle s'enllainnie de plus en plus; elle se porte 
avec ardeur sur le corps; elle cherche à l'informer et à le vivi- 
fier; mais cet effet n'a lieu que par le concours de celui qui est 
la vie, la vérité et la lumière. 

Lorsqu'un être a conçu l'arclK^e, il est en lui le gardien de 
la vie, le promoteur des transmutations depuis la première jus- 
qu'à la dernière. 

Il y a de la convenance entre les archées par leur qualité 
vitale commune et par leur éclat; mais ils ne se reçoivent point 
réciproquement, ils ne se trouI)lent point dans leur ordre et leur 
district. 

La vicissitude en nature n'est point l'efTet de la matière, 
mais du feu. 

La corruption est une certaine disposition de la matière con- 
séquente à l'extinction du feu recteur; ce n'est point une pure 
privation, ses causes sont positives. 

Ce sont les ferments étrangers qui introduisent la corrup- 
tion ; c'est par eux qu'elle commence, continue et s'achève. 

Entre les choses, les unes périssent par la dissipation du 
l)aume de nature, d'autres par la corruption. 

La nature ignore et n'admet rien de contraire à son vœu. 

11 y a deux blas dans l'homme, l'un mû naturellement, 
l'autre volontairement. 

La chaleur n'est point la cause efficiente de la digestion, 
qu'elle excite seulement. Le ferment stomachique est la cause 
efficiente de la digestion. 

La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. Cvst 
un des proccrbcs de S/flonw)i. 

L'àme ne se connaît ni par la raison ni par des images : la 
vérité de l'essence et la vérité de l'entendement se pénètrent en 
unité et en identité ; voilà pourquoi l'entendement est un être 
immortel. 

Il y a plusieurs sortes de lumières vitales. La lumière de 
l'àme est une substance spirituelle, une matière vitale et lumi- 
neuse. 

Ceux qui confondent notre identité avec l'immensité de Dieu, 
et qui nous regardent comme des parties de ce tout, sont des 
athées. 

L'entendement est uni substantiellement à la volonté qui 



26Zj TIIÉOSOPHES. 

n'est ni puissance ni accident, mais lumière, essence spirituelle, 
indivise, distincte de l'entendement par abstraction. 

11 faut reconnaître dans l'âme une troisième qualité, l'amour 
ou le désir de plaire. Ce n'est point un acte de la volonté seule 
ni de l'entendement seul, mais de l'un et de l'autre conjointe- 
ment. 

L'esprit est un acte pur, simple, formel, homogène, indivis, 
immortel, image de Dieu, incompréhensible, où tous les attri- 
buts qui conviennent à sa nature sont rassemblés dans une 
unité. 

L'entendement est la lumière de l'esprit, et l'esprit est l'en- 
tendement éclairé; il comprend, il voit, il agit séparément du 
corps. 

L'entendement est lié aux organes du corps; il est soumis 
aux actions de l'âme sensitive : c'est par cette union qu'il se 
revêt de la qualité qu'on appelle imagination. 

Il n'y a rien dans l'imagination qui n'ait été auparavant 
dans la sensation; les espèces intellectuelles sont toutes éma- 
nées des objets sensibles. 

La force intelligente concourt avec la faculté fantastique de 
l'âme sensitive sur le caractère de l'organe et lui est soumise. 

L'âme a son siège particulier à l'orifice supérieur de l'esto- 
mac; la mémoire a son siège dans le cerveau. 

L'entendement est essentiel à l'âme; la volonté et la mé- 
moire sont des facultés caduques de la vie sensitive. 

L'entendement brille dans la tête, mais d'une lumière 
dépendante de la liaison de l'âme avec le corps, et des esprits 
éthérés. 

L'intelligence qui naît de l'invention et du jugement passe 
par une irradiation qui se fait de l'orifice de l'estomac au cer- 
veau. 

L'orifice de l'estomac est comme un centre d'où l'âme exerce 
son énergie en tous sens. 

L'âme, image de la Divinité, ne pense rien principalement, 
ne connaît rien intimement, ne contemple rien vraiment que 
Dieu, ou l'unité première, à laquelle tout le reste se rapporte. 

Si une chose s'atteint par le sens ou par la raison, ce ne 
sera point encore une abstraction pure et complète. 

Le moyen d'atteindre à l'abstraction pure et complète est 



THÉOSOPHKS. 265 

très-éloigné; il faut être sépare de l'attention à toutes choses 
créées et même incréées; il faut que l'activité de l'âme soit 
abandonnée à elle-même; qu'il n'y ait aucun discours ni inté- 
rieur ni extérieur; aucune action préméditée, aucune contem- 
plation déterminée; il faut que l'âme n'agisse point, qu'elle 
attende dans un repos profond l'induence gratuite d'en haut; 
qu'il ne lui reste aucune impression qui la ramène à elle; qu'elle 
se soit parfaitement oubliée; en un mot qu'elle demeure absorbée 
dans une inexistence, un oubH, une sorte d'anéantissement qui 
la rende absolument inerte et passive. 

Rien ne conduit plus eiricacement et plus parfait(Mnent à 
ce dépouillement, à ce silence, à cette privation de lumière 
étrangère, à ce défaut général de distraction, que la prière, 
son silence et ses délices : exercez-vous à l'adoration pro- 
fonde. 

Dans cette profondeur d'adoration l'âme se perdra, les sens 
seront suspendus, les ténèbres qui l'enveloppent se retireront, 
et la lumière d'en haut s'y réiléchira; alors il ne lui restera 
que le sentiment de l'amour qui l'occupera tout entière. 

iNous pourrions ajouter beaucoup d'autres propositions tirées 
des ouvrages de cet auteur à celles qui précèdent, mais elles 
n'instruiraient pas davantage. D'ailleurs ce Van-Helmont s'ex- 
prime d'une manière si obscure et si barbare, qu'on est bientôt 
dégoûté' de le suivre, et qu'on ne peut jamais se promettre de 
le rendre avec quelque exactitude. Qu'est-ce que son blas, son 
gas et son archée lumineux? qu'est-ce que celte méthode de 
s'abrutir pour s'unir à Dieu, de se séparer de ses connaissances 
pour arriver à des découvertes, et de s'assoupir pour penser 
plus vivement? 

Je conjecture que ces hommes, d'un tempérament sombre 
et mélancolique, ne devaient cette pénétration extraordinaire 
et presque divine qu'on leur remarquait par intervalles, et qui 
les conduisait à des idées tantôt si folles, tantôt si sublimes, 
qu'à quelque dérangement périodique de la machine. Ils se 
croyaient alors inspirés et ils étaient fous; leurs accès étaient 
précédés d'une espèce d'abrutissement, qu'ils regardaient 
connue l'état de l'homme sous la condition de nature dépra- 
vée. Tirés de cette léthargie par le tumulte subit des humeurs 
qui s'élevaient en eux, ils imaginaient que c'était la Divinité 



26G THÉOSOPHES. 

qui descendait, qui les visitait, qui les travaillait; que le souille 
divin dont ils avaient été premièrement animés se ranimait 
subitement et reprenait une portion de son énergie ancienne 
et originelle, et ils donnaient des préceptes pour s'acheminer 
artificiellement à cet état d'orgasme et d'ivresse où ils se trou- 
vaient au-dessus d'eux-mêmes et qu'ils regrettaient; semblables 
à ceux qui ont éprouvé l'enchantement et le délire délicieux 
que l'usage de l'opium porte dans l'imagination et dans les 
sens; heureux dans l'ivresse, stupides dans le repos, fatigués, 
accaljlés, ennuyés, ils prenaient la vie commune en dégoût, ils 
soupiraient après le moment d'exaltation, d'inspiration, d'alié- 
nation. Tranquilles ou agités, ils fuyaient le commerce des 
hommes, insupportables à eux-mêmes ou aux autres. Oh! que le 
génie et la folie se touchent de bien près ! Ceux que le ciel a 
signés en bien et en mal sont sujets plus ou moins à ces symp- 
tômes; ils les ont plus ou moins fréquents, plus ou moins vio- 
lents. On les enferme et on les enchaîne, ou on leur élève des 
statues; ils prophétisent ou sur le trône, ou sur les théâtres, 
ou dans les chaires; ils tiennent l'attention des hommes sus- 
pendue ; ils en sont écoutés, admirés, suivis, ou insultés, 
bafoués, lapidés; leur sort ne dépend point d'eux, mais des 
circonstances dans lesquelles ils se montrent. Ce sont les temps 
d'ignorance et de grandes calamités qui les font naître; alors 
les hommes qui se croient poursuivis par la Divinité se ras- 
semblent autour de ces espèces d'insensés qui disposent d'eux. 
Us ordonnent des sacrifices, et ils sont faits ; des prières, et 
l'on prie; des jeûnes, et l'on jeûne; des meurtres, et l'on 
égorge; des chants d'allégresse et de joie, et l'on se couronne 
de fleurs et l'on danse et l'on chaute; des temples, et l'on en 
élève; les entreprises les plus désespérées, et elles réussissent; 
ils meurent, et ils sont adorés. 11 faut ranger dans cette classe 
Pindare, Eschyle, Moïse, Jésus-Christ, ^lahomet, Shakspeare, 
Roger Bacon et Paracelse. Changez les instants, et celui qui fut 
poète eût été ou magicien, ou prophète, ou législateur. 
hommes à qui la nature a donné cette grande et extraordinaire 
imagination, qui créez, qui subjuguez, que nous qualifions d'in- 
sensés ou de sages, qui est-ce qui peut prédire votre destinée? 
Vous naquîtes pour marcher entre les applaudissements de la 
terre ou l'ignominie, pour conduire les peuples au bonheur ou 



TllEOSOPIlES. 267 

au malheur, et laisser après vous le transport de la louange ou 
de l'exécration. 

François-Mercure Van-IIelmont, fils de Jean-Baptiste, naquit 
en J518; il n'eut ni moins de génie, ni moins de connaissances 
que son père. 11 posséda les langues anciennes et modernes, 
orientales et européennes. Il se livra tout entier à la chimie et 
à la médecine, et il se fit une grande réputation par ses décou- 
vertes et par ses cures. 11 donna éperdument dans la cabale et 
la thc'osophie. Né catholique, il se fit quaker. 11 n'y a peut-être 
aucun ouvrage au monde qui contienne autant de paradoxes 
que son Ordo scculoruni. Il le composa à la sollicitation d'une 
fennne ([ui l'écrivit sous sa dictée. 

Pierre Poiret naquit à Metz en l(5/iG de parents pauvres, 
mais honnêtes. 11 étudia autant que sa santé le lui permit, 11 
fut successivement syncrétiste, éclectique, cartésien, philo- 
sophe, théologien et ihèonophe. Attaqué d'une maladie dange- 
reuse, il fit vœu, s'il en guérissait, d'écrire, en faveur de la 
religion, contre les athées et les incrédules. C'est à cette cir- 
constance qu'on dut l'ouvrage qu'il publia sous le titre de Cogi- 
lationes ralionulcs de Dco, anima et malo. 11 fit connaissance 
étroite à Hambourg avec la fameuse Antoinette Bourignon, qui 
l'entraîna dans ses sentiments de mysticité. 11 attendit donc, 
comme elle, l'illumination passive, et il se rendit l'apologiste 
du silence sacré de l'àme et de la suspension des sens, et le 
détracteur de la philosophie et de la raison. 11 mourut en Hol- 
lande âgé de soixante-trois ans, après avoir passé dans la' retraite 
la plus profonde les dernières années de sa vie ; entre les qua- 
lités du cœur et d'esprit qu'on lui reconnaît, on peut louer sa 
tolérance. Quoiqu'il fût très-attaché à ses opinions religieuses, 
il permettait qu'on en professât librement de contraires; ce 
qui suffit seul pour caractériser un honnête homme et un bon 
esprit. 

Ce fut dans ce temps, au commencement du xvii^ siècle, 
que se forma la fameuse société des Rose-Croix, ainsi appelée 
du nom de celui qu'elle regarda comme son fondateur : c'était 
un certain Bosencreux, né en Allemagne en 1388. Cet homme 
fit un voyage en Palestine, où il apprit la magie, la cabale, la 
chimie et l'alchimie. Il se fit des associés, à qui il confia ses 
secrets. On ajoute qu'il mourut âgé de cent vingt ans. L'associa- 



268 THOMASIUS. 

tion se perpétua après sa mort. Ceux qui la composaient se pré- 
tendaient éclairés d'en haut. Ils avaient une langue qui leur 
était propre, des arcanes particuliers; leur objet était la réfor- 
mation des mœurs des hommes dans tous les états, et de la 
science dans toutes ses branches; ils possédaient le secret de la 
pierre philosophale et de la teinture ou médecine universelle. 
Ils pouvaient connaître le passé et prédire l'avenir. Leur philo- 
sophie était un mélange obscur de paracelsisme et de théosophie. 
Les merveilles qu'ils disaient d'eux leur attachèrent beaucoup 
de sectateurs, les uns fourbes, les autres dupes. Leur société, 
répandue par toute la terre, n'avait point de centre. Descartes 
chercha partout des Rose-Croix, et n'en trouvapoint. Cependant 
on publia leurs statuts; mais l'histoire des Rose-Croix s'est 
tellement obscurcie depuis, que l'on regarde presque aujour- 
d'hui ce qu'on en débitait autrefois comme autant de fables. 

Il suit de ce qui précède que les théosophcs ont été des 
hommes d'une imagination ardente; qu'ils ont corrompu la 
théologie, obscurci la philosophie et abusé de leurs connais- 
sances chimiques, et qu'il est difficile de prononcer s'ils ont 
plus nui que servi au progrès des connaissances humaines. 

Il y a encore quelques théosophcs parmi nous. Ce sont des 
gens à demi instruits, entêtés de rapporter aux saintes Écri- 
tures toute l'érudition ancienne et toute la philosophie nouvelle ; 
qui déshonorent la révélation par la stupide jalousie avec 
laquelle ils défendent ses droits; qui rétrécissent autant qu'il est 
en eux l'empire de la raison, dont ils nous interdiraient volon- 
tiers l'usage; qui sont toujours tout prêts à attacher l'épithète 
d'hérésie à toute hypothèse nouvelle; qui réduiraient volontiers 
toute connaissance à celle de la religion, et toute lecture aux 
livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, où ils voient tout 
ce qui n'y est pas et rien de ce qui y est; qui ont pris' en 
aversion la philosophie et les philosophes, et qui réussiraient à 
éteindre parmi nous l'esprit de découvertes et de recherches, 
et à nous replonger dans la barbarie, si le gouvernement les 
appuyaient, comme ils le demandent. 

THOMASIUS (PHiLosoPHiii de), [tlist. de la Philosophie) Il 
ne faut point oublier cet homme parmi les réformateurs de la 
philosophie et les fondateurs de l'éclectisme renouvelé; il 
mérite une place dans l'histoire des connaissances humaines, 



TUOMASIUS. 269 

par ses talents, ses eiïorls, et les persécutions qu'il a éprou- 
vées. Il naquit à Leipsick en 1555. Son père, homme savant, 
n'oublia rien de ce qui ])0uvait contribuer à l'instruction de son 
fils; il s'en occupa lui-même, et il s'associa dans ce travail 
important les hommes célèbres de son temps, Filler, Rapporte, 
Itligius, les Albert, Menekenius, Franckensteinius, Rechenber- 
gius et d'autres qui illustraient l'Académie de Leipsick; mais 
l'élève ne tarda pas à exciter la jalousie de ses maîtres, dont les 
sentiments ne furent point une règle servile des siens. Il s'ap- 
pliqua à la lecture des ouvrages de Grotius. Cette étude le 
conduisit à celle des lois et du droit. Il n'avait personne qui le 
dirigeât, et peut-être fut-ce un avantage pour lui. PufTendorf 
venait alors de publier ses ouvrages. La nouveauté des ques- 
tions qu'il y agitait lui suscita une nuée d'adversaires. Thoma- 
sius se rendit attentif à ces disputes, et bientôt il comprit que 
la théologie et la jurisprudence avaient chacune un coup d'œil 
sous lequel elles envisageaient un objet commun, qu'il ne 
fallait point abandonner une science aux prétentions d'une 
autre, et que le despotisme que quelques-unes s'arrogent était 
un caractère très-suspect de leur infaillibilité. Dès ce moment 
il foula aux pieds l'autorité; il prit une ferme résolution de 
ramener tout à l'examen de la raison et de n'écouter que sa 
voix. Au milieu des cris que son projet pouvait exciter, il com- 
prit que le premier pas qu'il avait à faire, c'était de ramasser 
des faits. Il lut les auteurs, il conversa avec les savants, et il 
voyagea; il parcourut l'Allemagne ; il alla en Hollande; il y 
connut le célèbre Grœvius. Celui-ci le mit en correspondance 
avec d'autres éruchts, se proposa de l'arrêter dans la contrée 
qu'il habitait, s'en ouvrit à Tliotudsius-, mais notre philosophe 
aimait sa patrie, et il y retourna. 

Il conçut alors la nécessité de porter encore plus de sévérité 
qu'il n'avait fait dans la discussion des principes du droit civil 
et d'appliquer ses réflexions à des cas particuliers. Il fréquenta 
le barreau, et il avoua dans la suite que cet exercice lui avait 
été plus utile que toutes ses lectures. 

Lorsqu'il se crut assez instruit de la jurisprudence usuelle, 
il revint à la spéculation; il ouvrit une école; il interpréta à 
ses auditeurs le Traité du droit de la guerre et de la paix de 
Grotius. La crainte de la peste, qui ravageait le pays, suspendit 



270 THOMASIUS. 

quelque temps ses leçons; mais la célébrité du maître et l'im- 
portance de la matière ne tardèrent pas à rassembler ses disci- 
ples épars. Il acheva son cours; il compara Grotius, PulTendorf 
et leurs commentateurs ; il remonta aux sources ; il ne négligea 
point l'historique; il remarqua l'influence des hypothèses parti- 
culières sur les conséquences, la liaison des principes avec les 
conclusions, l'impossibilité de se passer de quelque loi positive, 
universelle, qui servît de base à l'édifice, et ce fut la matière 
d'un second cours qu'il entreprit à la sollicitation de quelques 
personnes qui avaient suivi le premier. Son père vivait encore, 
et l'autorité dont il jouissait suspendait l'éclat des haines 
sourdes que Thomasiiis se faisait de jour en jour par sa liberté 
de penser; mais bientôt il perdit le repos avec cet appui. 

11 s'était contenté d'enseigner avec Puflendorf que la socia- 
bilité de l'homme était le fondement de la moralité de ses 
actions; il l'écrivit; cet ouvrage fut suivi d'un autre, où il exerça 
une satire peu ménagée sur différents auteurs, et les cris com- 
mencèrent à s'élever. On invoqua contre lui l'autorité ecclésiasti- 
que et séculière. Les défenseurs d'Aristote, pour lequel il affectait 
le plus grand mépris, se joignirent aux jurisconsultes, et cette 
affaire aurait eu les suites les plus sérieuses, si Thomasius ne 
les eût arrêtées en fléchissant devant ses ennemis. Ils l'accu- 
saient de mépriser la religion et ses ministres, d'insulter à ses 
maîtres, de calomnier l'Église, de clouter de l'existence de Dieu; 
il se défendit, il ferma la bouche à ses adversaires et il con- 
serva son franc parler. 

11 parut alors un ouvrage sous ce titre : Interesse jjrinn'pujn 
circa religionem crangcHcam. Un professeur en théologie, 
appelé Hector Gode f roi Mashis, en était l'auteur. Thomasius 
publia ses Observations sur ce traité ; il y comparait le luthéra- 
nisme avec les autres opinions des sectaires, et cette comparai- 
son n'était pas toujours à l'avantage de Masius. La querelle 
s'engagea entre ces deux hommes. Le roi de Danemark fut 
appelé dans une discussion où il s'agissait, entre autres choses, 
de savoir si les rois tenaient de Dieu immédiatement leur auto- 
rité; et sans rien prononcer sur le fond, Sa Majesté danoise se 
contenta d'ordonner l'examen le plus attentif des ouvrages que 
Thomasius publierait dans la suite. 

11 eut l'imprudence de se mêler dans l'affaire des piétistes, 



THOMASIUS. 271 

d'écrire en faveur du mariage en ire des personnes de religions 
dilTérentes, d'entreprendre l'apologie de Michel Montanus, 
accusé d'athéisme, et de mécontenter tant d'hommes h. la fois, 
que, pour échapper au danger qui menaçait sa liberté, il fut 
obligé de se sauver à Berlin, laissant en arrière sa bibliothèque 
et tous ses effets qu'il eut beaucoup de peine à recouvrer. 

11 ouvrit une école à Halle sous la protection de l'électeur; 
il continua son ouvrage périodique, et l'on se doute bien qu'a- 
nimé {)ar le ressentiment, et jouissant aussi delà liberté d'écrire 
tout ce qu'il lui plaisait, il ne ménagea guère ses ennemis. 11 
adressa à Masius même les premières feuilles qu'il publia. 
Elles furent brûlées par la main du bourreau; et cette exécu- 
tion nous valut un petit ouvrage de T/iomaxius, où, sous le nom 
de Attila Frédéric Frommolohius, il examine ce qu'il convient 
à un homme de bien de faire, lorsqu'il arrive à un souverain 
étranger de flétrir ses productions. 

L'école de Halle devint nombreuse. L'électeur y appela d'au- 
tres personnages célèbres, et Tlioirunim fut mis à leur tête. Il 
ne dépendait que de lui d'avoir la tranquillité au milieu des 
honneurs; mais on n'agitait aucune question importante qu'il 
ne s'en mêlât, et ses disputes se multipliaient de jour en jour. 
Il se trouva embarrassé dans la question du concubinage, dans 
celle de la magie, des sortilèges, des vénéfices, des apparitions, 
des spectres, des pactes, des démons. Or je demande comment 
il est possible à un philosophe de toucher à ces sujets sans 
s'exposer au soupçon d'irréligion? 

Tliomasius avait observé que rien n'était plus opposé aux 
progrès de nos connaissances que l'attachement opiniâtre à 
quelque secte. Pour encourager ses compatriotes à secouer le 
joug et avancer le projet de réformer la philosophie, après avoir 
publié son ouvrage De pnidentia cogiUnidi et ratiocimmdl, il 
donna un abrégé historique des écoles de la Grèce; passant de 
Icà au cartésianisme qui commençait à entraîner les esprits, il 
exposa à sa manière ce qu'il y voyait de répréhensible, et il 
invita à la méthode éclectique. Ces ouvrages, excellents d'ail- 
leurs, sont tachés par quelques inexactitudes. 

Il traita fort au long, dans le livre qu'il intitula De riiUro- 
duction à ht pliilosoplde rationnelle, de l'érudition en général 
et de son étendue, de l'érudition logicale, des actes de l'enten- 



272 THOMASIUS. 

dément, des termes techniques de la dialectique, de la vérité, 
de la vérité première et indémontrable, des démonstrations de 
la vérité, de l'inconnu, du vraisemblable, des erreurs, de leurs 
sources, de la recherche des vérités nouvelles, de la manière 
de les découvrir; il s'attacha surtout à ces derniers objets dans 
sa pratique de la philosophie rationnelle. 11 était ennemi mor- 
tel de la méthode syllogistique. 

Ce qu'il venait d'exécuter sur la logique, il l'entreprit sur 
la morale; il exposa dans son Introduction à la philosophie 
monde ce qu'il pensait en général du bien et du mal, de la 
connaissance que l'homme en a, du bonheur, de Dieu, de la 
bienveillance, de l'amour du prochain, de l'amour de soi, etc., 
d'où il passa dans la partie pratique aux causes du malheur en 
général, aux passions, aux allections, à leur nature, à la haine, 
à l'amour, à la moralité des actions, aux tempéraments, aux 
vertus, à la volupté, à l'ambition, à l'avarice, aux caractères, à 
l'oisiveté, etc.... Il s'efforce, dans un chapitre particulier, à 
démontrer que la volonté est une faculté aveugle, soumise à 
l'entendement, principe qui ne fut pas goûté généralement. 

Il avait surtout insisté sur la nature et le mélange des tem- 
péraments ; ses réflexions sur cet objet le conduisirent à des 
vues nouvelles sur la manière de découvrir les pensées les plus 
secrètes des hommes par le commerce journalier. 

Après avoir posé les fondements de la réformation de la 
logique et de la morale, il tenta la même chose sur la jurispru- 
dence naturelle. Son travail ne resta pas sans approbateurs et 
sans ci"iliques; on y lut, avec quelque surprise, que les habi- 
tudes théorétiques pures appartiennent à la folie, lors même 
qu'elles conduisent à la vérité; que la loi n'est point dictée 
par la raison, mais qu'elle est une suite de la volonté et du 
pouvoir de celui qui commande; que la distinction de la justice 
en distributive et commutative est vaine; que la sagesse consiste 
à connaître l'homme, la nature, l'esprit et Dieu; que toutes 
les actions sont indifférentes dans l'état d'intégrité; que le ma- 
riage peut être momentané; qu'on ne peut démontrer par la 
raison que le concubinage, la bestialité, etc., soient illicites, 
etc 

Il se proposa, dans ce dernier écrit, de marquer les limites 
de la nature et de la grâce, delà raison et de la révélation. 



THOMASIUS. 273 

Quelque temps après, il fit réiuiprimer les livres de Poiret, 
De l'érudition vraie, finisse et superficielle. 

11 devint ihéosophe, et c'est sous cette forme qu'on le voit 
dans sa Pncimxilologie physique. 

11 lit connaissance avec le médecin célèbre Frédéric Iloilinan, 
et il prit quelques leçons de cet habile médecin sur la physique 
mécanique, chimique et expérimentale ; mais il ne goûta pas 
un genre d'étude qui, selon lui, ne rendait pas des vérités en 
proportion du travail et des dépenses qu'il exigeait. 

Laissant là tous les instruments de la physique, il tenta de 
concilier entre elles les idées mosaïques, cabalistiques et chré- 
tiennes, et il composa son Tenlawen de nntura et esseuda 
spiritus. Avec quel étonncment ne voit-on pas un homme de 
grand sens, d'une érudition profonde, et qui avait employé la 
plus grande partie de sa vie à charger de ridicules l'incertitude 
et la variété des systèmes de la philosophie sectaire, entêté 
d'opinions mille fois plus extravagantes! Mais Newton, après 
avoir donné son admirable ouvrage des Principes de la philo- 
sopliie naturelle, publia bien un commentaire sur V Apo- 
calypse. 

Thoniasius termina son cours de philosophie par la pratique 
de la philosophie politique, dont il fait sentir la liaison avec 
des connaissances trop souvent négligées par les hommes qui 
s'occupent de cette science. 

11 est difficile d'exposer le système général de la philosophie 
de Thoniasius, parce qu'il changea souvent d'opinions. 

Du reste ce fut un homme aussi estimable par ses mœurs 
que par ses talents. Sa vie fut innocente; il ne connut ni l'or- 
gueil ni l'avarice; il aima tendrement ses amis; il fut bon 
époux; il s'occupa beaucoup de l'éducation de ses enfants; il 
chérit ses disciples, qui ne demeurèrent pas en reste avec lui; il 
eut l'esprit droit et le cœur juste, et son commerce fut instruc- 
tif et agréable. 

On lui reproche son penchant à la satire, au scepticisme, 
au naturalisme, et c'est avec juste raison. 

Principes yênêraur de la philosophie de Thomasius. Tout 
être est quelque chose. 

L'âme de l'homme a deux facultés, l'entendement et la 
volonté. 

xvn. 18 



274 THOMÂSIUS. 

Elles consistent l'une et l'autre en passions et en actions. 
La passion de l'entendement s'appelle sensation-, la passion 
(\e \di yoXowiQ, incUnalion. L'action de l'entendement s'appelle 
méditation i l'action de la volonté, impulsion. 

Les passions de l'entendement et de la volonté précèdent 
toujours les actions; et ces actions sont comme mortes sans 
les passions. 

Les passions de l'entendement et de la volonté sont des 
perceptions de l'âme. 

Les êtres réels s'aperçoi\ent, ou par la sensation et l'enten- 
dement, ou par l'inclination et la volonté. 

La perception de la volonté est plus subtile que la percep- 
tion de l'entendement; la première s'étend aux visibles et aux 
invisibles. 

La perceptibilité est une affection de tout être, sans laquelle 
il n'y a point de connaissance vraie de son essence et de sa 
réalité. 

L'essence est dans l'être la qualité sans laquelle l'âme ne 
s'aperçoit pas. 

Il y a des choses qui sont aperçues par la sensation ; il y 
en a qui le sont par l'inclination, et d'autres par l'un et l'autre 
moyen. 

Etre quelque part, c'est être dedans ou dehors une chose. 
Il y a entre être en un lieu déterminé et être quelque part 
la différence de ce qui contient à ce qui est contenu. 

L'amplitude est le concept d'une chose en tant que longue 
ou large, abstraction faite de la profondeur. 

L'amplitude est ou l'espace où la chose est ou mue ou éten- 
due, ou le mû ou l'étendu dans l'espace, ou l'extension active, 
ou l'étendu passif, ou la matière active, ou la chose mue 
passivement. 

Il y a une étendue finie et passive. Il y en a une infinie et 
active. 

Il y a de la différence entre l'espace et la chose étendue, 
entre l'extension et l'étendue. 

On peut considérer sous différents aspects une chose ou 
prise comme espace, ou comme chose étendue. 

L'espace infini n'est que l'extension active où tout se meut, 
et qui ne se meut en rien. 



THOMASIUS. 275 

11 est nécessaire qu'il y ait quelque étendu fini, dans lequel, 
comme dans l'espace, un autre étendu ne se meuve pas. 

Dieu et la créature sont réellement distingués; c'est-à-dire 
que l'un des deux peut au moins exister sans l'autre. 

Le premier concept de Dieu est d'être de lui-même, et que 
tout le reste sort de lui. 

Mais ce qui est d'un autre est postérieur à ce dont il est; 
donc les créatures ne sont pas coéternelles à Dieu. 

Les créatures s'aperçoivent par la sensation ; alors naît 
l'inclination, qui cependant ne suppose pas nécessairement ni 
toujours la sensation. 

L'homme ne peut méditer des créatures qu'il n'aperçoit 
point, et qu'il n'a pas aperçues par la sensation. 

La méditation sur les créatures finit, si de nouvelles sensa- 
tions ne la réveillent. 

Dieu ne s'aperçoit point par la sensation. 

Donc l'entendement n'aperçoit point que Dieu vive, et toute 
sa méditation sur cet être est morte. Elle se borne à connaître 
que Dieu est autre chose que la créature, et ne s'étend point à 
ce qu'il est. 

Dieu s'aperçoit par l'inclination du cœur qui est une 
passion. 

Il est nécessaire que Dieu mesure le cœur de l'homme. 

La passion de l'entendement est dans le cerveau; celle de 
la volonté est dans le CŒ;ur. 

Les créatures meuvent l'entendement; Dieu meut le cœur. 

La passion de la volonté est d'un ordre supérieur, plus 
noble et meilleure que la passion de l'entendement. Elle est 
l'essence de l'homme; c'est elle qui le distingue de la bête. 

L'homme est une créature aimante et pensante; toute incli- 
nation de l'homme est amour. 

L'intellect ne peut exciter en lui l'amour de Dieu; c'est l'a- 
mour de Dieu qui l'excite. 

Plus nous aimons Dieu, plus nous le connaissons. 

Dieu est en lui-même; toutes les créatures sont en Dieu; 
hors de Dieu il n'y a rien. 

Tout tient son origine de lui, et tout est en lui. 

Quelque chose peut opérer par lui, mais non hors de lui ; ce 
qui s'opère s'opère en lui. 



276 THOMASIUS. 

Les créatures ont toutes été faites de rien, hors de Dieu. 

L'amplitude de Dieu est infinie; celle delà créature est 
finie. 

L'entendement de l'homme, fini, ne peut comprendre exac- 
tement toutes les créatures. 

Mais la volonté inclinée par un être infini est infinie. 

Rien n'étend Dieu; mais il étend et développe tout. 

Toutes les créatures sont étendues ; et aucune n'en étend 
une autre par une vertu qui soit d'elle. 

Être étendu n'est pas la même chose que d'avoir des par- 
ties. 

Toute extension est mouvement. 

Toute matière se meut ; Dieu meut tout et cependant il est 
immobile. 

Il y a deux sortes de mouvement, du non être à l'être, ou 
de l'espace à l'espace, ou dans l'espace. 

L'essence de Dieu était une amplitude enveloppée avant 
qu'il étendît les créatures. 

Alors les créatures étaient cachées en lui. 

La création est un développement de Dieu, ou un acte, parce 
qu'il a produit de rien, en s'étendant, les créatures qui étaient 
cachées en lui. 

N'être rien ou être caché en Dieu c'est une même chose. 

La création est une manifestation de Dieu, par la créature 
produite hors de lui. 

Dieu n'opère rien hors de lui. 

Il n'y a point de créature hors de Dieu ; cependant l'essence 
de la créature diffère de l'essence de Dieu. 

L'essence de la créature consiste à agir et à souffrir, ou à 
mouvoir et à être mue; et c'est ainsi que la sensation de l'homme 
a lieu. 

La perception par l'inclination est la plus déliée; il n'y en 
a point de plus subtile; le tact le plus délicat ne lui peut être 
comparé. 

Tout mouvement se fait par attouchement, ou contact, ou 
application, ou approche de la chose qui meut à la chose qui est 
mue. 

La sensation se fait par l'approximation de la chose au sens, 
et l'inclination par l'approximation de la chose au cœur. 



THOMASIUS. 277 

Le sens est touché d'une manière visible, le cœur d'une 
manière invisible. 

Tout contact du sens se fait par pulsion; toute motion de 
l'inclination, ou par pulsion ou par attraction. 

La créature passive, l'être purement patient, s'appelle 
matière; c'est l'opposé de V esprit. Les opposés ont des effets 
opposés. 

L'esprit est l'être agissant et mouvant. 

Tout ce qui caractérise passion est affection de la matière ; 
tout ce qui marque action est affeclion de l'esprit. 

La passion indique étendu, divisible, mobile; elle est donc 
de la matière. 

La matière est pénétrable, non pénétrante, capa])]e d'union, 
de génération, de corruption, d'illumination et de chaleur. 

Son essence est donc froide et ténébreuse, car il n'y a rien 
dans cela qui ne soit passif. 

Dieu a donné à la matière le mouvement de non être à l'être; 
mais l'esprit l'étend, la divise, la meut, la pénètre, l'unit, l'en- 
gendre, la corrompt, l'illumine, l'échauffé et la refroidit; car 
tous ces effets marquent action. 

L'esprit est par sa nature lucide, chaud et spirant, ou il 
éclaire, échauffe, étend, meut, divise, pénètre, unit, engendre, 
corrompt, illumine, échauffe, refroidit. 

L'esprit ne peut souffrir aucun de ces effets de la matière; 
cependant il n'a ni samolion, ni sa lumière de lui-même, parce 
qu'il est une créature, et de Dieu. 

Dieu peut anéantir un esprit. 

L'essence de l'esprit en elle-même consiste en vertu ou 
puissance active. Son intention donne la vie à la matière, forme 
son essence, et la fait ce qu'elle est, après l'existence qu'elle 
tient de Dieu. 

La matière est un être mort, sans vertu; ce qu'elle en a, 
elle le tient de l'esprit qui fait son essence et sa vie. 

La matière devient informe, si l'esprit l'abandonne à elle- 
même. 

Ln esprit peut être sans matière; mais la matière ne peut 
être sans un esprit. 

Un esprit destiné à la matière désire de s'y unir et d'exercer 
sa vertu en elle. 



278 THOMASIUS. 

Tous les corps sont composés de matière et d'esprit ; ils ont 
donc une sorte de vie en conséquence de laquelle leurs parties 
s'unissent et se tiennent. 

L'esprit est dans tous les corps comme un astre; c'est de là 
qu'il agit par rayons, et qu'il étend la matière. 

S'il retire ses rayons au centre, le corps se résout et se cor- 
rompt. 

Un esprit peut attirer et pousser un esprit. 

Ces forces s'exercent sensiblement dans la matière unie à 
l'esprit. 

Dans l'homme l'attraction et l'impulsion s'appellent amour 
et haine, dans les autres corps sywpulliie et anlipathie. 

L'esprit ne s'aperçoit point par les organes des sens, parce 
que rien ne souffre par la matière. 

La matière, ténébreuse en elle-même, ne peut être ni vue, 
ni touchée ; c'est par l'esprit qui l'illumine qu'elle est vi- 
sible; c'est par l'esprit qui la meut qu'elle est perceptible à 
l'oreille, etc. 

La différence des couleurs, des sons, des odeurs, des saveurs, 

toucher, naît de l'efformation et configuration du reste de la 
matière. 

La chaleur et le froid sont produits par la diversité de la 
motion de l'esprit dans la matière; et cette motion est ou recti- 
ligne ou circulaire. 

C'est l'attraction de l'esprit qui constitue la solidité et la flui- 
dité. 

La fluidité est de l'attraction de l'esprit solaire; la solidité 
est de l'attraction de l'esprit terrestre. 

C'est la quantité de la matière qui fait la gravité ou la légè- 
reté, l'esprit du corps séparé de son tout étant attiré et incliné 
par l'esprit universel ; c'est ainsi qu'il faut expliquer l'élasticité 
et la raréfaction. 

L'esprit en lui-même n'est point opposé à l'esprit. La sym- 
pathie et l'antipathie, l'amour et la haine naissent d'opérations 
diverses que l'esprit exécute dans la matière, selon la diversité 
de son eflbrmation et de sa configuration. 

Le corps humain, ainsi que tous les autres, a esprit et ma- 
tière. 

11 ne faut pas confondre en lui l'esprit corporel et l'âme. 



TIIOMASIUS. 279 

Dans tous les corps, la matière mue par l'esprit touche 
immédiatement la matière d'un autre corps ; mais la matière 
touchée n'aperçoit pas l'attouchement; c'est la fonction de l'es- 
prit qui lui appartient. 

J'entends ici par apercevoir, comprendre et approuver la 
vertu d'im autre, chercher à s'unir à elle, à augmenter sa propre 
vertu, lui céder la place, se resserrer. Ces perceptions varient 
dans les corps avec les figures et selon les espèces. L'esprit, au 
contraire, d'un corps h un autre ne dilïère que par l'acte 
intuitif, plus ou moins intense. 

La division des corps en esprits est une suite de la variété 
de la matière et de sa structure. 

Il y a des corps lucides; il y en a de transparents et d'opa- 
ques, selon la quantité plus ou moins grande de la matière, et 
les motions diverses de l'esprit. 

L'opération ou la perception de l'esprit animal consiste dans 
l'animal, en ce que l'image du contact est comprise par le cer- 
veau, et approuvée par le cœur ; et conséquemment les membres 
de l'animal sont déterminés par l'esprit à approcher de la chose 
qui a touché, ou à la fuir. 

Si ce mouvement est empêché, l'esprit moteur dans l'animal 
excite le désir des choses agréables et l'aversion des autres. 

La structure de la matière du corps de l'homme est telle 
que l'esprit ou conserve les images qu'il a reçues, ou les divise, 
ou les compose, ou les approuve, ou les haïsse, même dans 
l'absence des choses, et en soit réjoui ou tourmenté. 

Cet esprit et l'esprit de tous les autres corps est immatériel ; 
il est cependant capable d'éprouver, par le contact de la matière, 
du plaisir et de la peine ; il est assujetti à l'intention des opé- 
rations conséquentes aux changements de la matière; il est, 
pour ainsi dire, adhérent aux autres corps terrestres, et il ne 
peut sans eux persévérer dans son union avec son propre 
corps. 

L'homme considéré sous l'aspect de matière unie à cet esprit 
est l'homme animal. 

Sa propriété de comprendre les usages des choses, de les 
composer et de les diviser, s'appelle V entendement dctif. 

Sa propriété de désirer les choses s'appelle volonté natu- 
relle. 



280 THOMASIUS. 

La matière est hors de l'esprit, cependant il la pénètre; il 
ne l'environne pas seulement. L'esprit qu'elle a et qui l'étend 
désire un autre esprit, et fait que dans certains corps la matière 
s'attache à un second esprit, l'environne et le comprend, s'il est 
permis de le dire. 

Si l'esprit est déterminé par art à s'éprendre de lai-même, 
il se rapproche et se resserre en lui-même. 

Si un corps ne s'unit point à un autre, ne l'environne point, 
on dit qu'il subsiste par lui-même ; autrement les deux corps ne 
forment qu'un tout. 

L'esprit existe aussi hors des corps, il les environne, et ils 
se meuvent en lui. Mais ni les corps, ni l'esprit subsistant par 
lui-même, ne peuvent être hors de Dieu. 

On peut concevoir l'extension de l'esprit comme un centre 
illuminant, rayonnant en tous sens et sans matérialité. 

L'espace où tous les corps se meuvent est esprit ; et l'espace 
où tous les esprits se meuvent est Dieu. 

La lumière est un esprit invisible illuminant la matière. 

L'air pur ou l'éther est un esprit qui meut les corps et qui 
les rend visibles. 

La terre est une matière condensée par l'esprit. 

L'eau est une matière mue et agitée par un esprit interne. 

Les corps sont ou terrestres ou spirituels, selon le plus ou 
le moins de matière qu'ils ont.^ 

Les corps terrestres ont beaucoup de matière; les corps spi- 
rituels, tels que le soleil, ont beaucoup de lumière. 

Les corps aqueux abondent en esprit et en matière. Ils se 
voient, les uns parce qu'ils sont transparents, les autres parce 
qu'ils sont opaques. 

Les corps lucides sont les plus nobles de tous; après 
ceux-ci ce sont les aériens et les aqueux; les terrestres sont 
les derniers. 

11 ne faut pas confondre la lumière avec le feu. La lumière 
nourrit tout. Le feu, qui est une humeur concentrée, détruit 
tout. 

Les hommes ne peuvent s'entretenir de l'essence incom- 
préhensible de Dieu que par des similitudes. 11 faut emprunter 
ces similitudes des corps les plus nobles. 

Dieu est un être purement actif, un acte pur, un esprit très- 



THOMAS lus. 281 

énergique, une vertu très-effrénée, une lumière, une vapeur 
irès-sublilc. 

i\ous nous mouvons, nous vivons, nous sommes en Dieu. 
C'est une pensée de saint Paul. 

L'àme humaine est un être distinct de l'espiit corporel. 

Le corps du protoplaste fut certainement spirituel, voisin 
de la nature des corps lucides et transparents ; il avait son 
esprit, mais il ne consiituait pas la vie de l'honune. 

C'est pourquoi Dieu lui souilla dans les narines l'âme vivi- 
fiante. 

Cette âme est un rayon de la vertu divine. 

Sa destination fut de conduire l'homme et de le diriger vers 
Dieu. 

Et sous cet aspect l'âme de l'homme est un désir perpétuel 
d'union avec Dieu qu'elle aperçoit de cette manière. Ce n'est 
donc autre chose que l'amour de Dieu. 

Dieu est amour. 

Cet amour illuminait l'entendement de Thomme, afin qu'il 
eut la connaissance des créatures. Il devait, pour ainsi dire, 
transformer le corps de l'homme et l'âme de son corps, et les 
attirer à Dieu. 

Mais l'homme ayant écouté l'inclination de son corps, et l'es- 
prit de ce coi'ps, de préférence à son âme, s'est livré aux créa- 
tures, a perdu l'amour de Dieu, et avec cet amour la connais- 
sance parfaite des créatures. 

La voie commune d'échapper à cette misère, c'est que 
l'homme cherche à passer de l'état de bestialité à l'état d'hu- 
manité, qu'il commence à se connaître, à plaindre la condition 
de la vie, et à souhaiter l'amour de Dieu. 

L'homme animal ne peut exciter en lui ces motions, ni tendre 
au delà de ce qu'il est. 

TJionuisim part de là pour établir des dogmes tout à fait 
différents de ceux de la religion chrétienne. Mais l'exposition 
n'en est pas de notre objet. Sa philosophie naturelle, où nous 
allons entrer, présente quelque chose de plus satisfaisant. 

Principes de la logique de Thonuisins. Il y a deux lumières 
qui peuvent dissiper les ténèbres de l'entendement : la raison 
et la révélation. 

Il n'est pas nécessaire de recourir à l'étude des langues 



282 THOMASIUS. 

étrangères pour faire un bon usage de sa raison. Elles ont cepen- 
dant leur utilité même relative à cet objet. 

La logique et l'histoire sont les deux instruments de la phi- 
losophie. 

La fin première de la logique ou de l'art de raisonner est 
la connaissance de la vérité. 

La pensée est un discours intérieur sur les images que les 
corps ont imprimées dans le cerveau , par l'entremise des 
organes. 

Les sensations de l'homme sont ou extérieures ou inté- 
rieures, et il ne faut pas les confondre avec les sens. Les ani- 
maux ont des sens, mais non des sensations. Il n'est pas 
possible que tout l'exercice de la pensée se fasse dans la glande 
pinéale. Il est plus raisonnable que ce soit dans tout le cer- 
veau. 

Les brutes ont des actions pareilles aux nôtres, mais elles 
ne pensent pas ; elles ont en elles un principe interne qui nous 
est inconnu. 

L'homme est une substance corporelle qui peut se mouvoir 
et penser. 

L'homme a entendement et volonté. 

L'entendement et la volonté ont acdon et passion. 

La méditation n'appartient pas à la volonté, mais à l'enten- 
dement. 

Demander combien il y a d'opérations de l'entendement, 
c'est faire une question obscure et inutile. 

J'entends par abstractions les images des choses, lorsque 
l'entendement s'en occupe dans l'absence des choses. La faculté 
qui les arrête et les oITre à l'entendement comme présentes, 
c'est la mémoire. 

Lorsque nous les unissons, ou les séparons à notre discré- 
tion, nous usons de l'imagination. 

Déduire des abstractions inconnues de celle qu'on connaît, 
c'est comparer, raisonner, conclure. 

La vérité est la convenance des pensées intérieures de 
l'homme, avec la nature et 1rs qualités des objets extérieurs. 

Il y a des vérités indémontrables. Il faut abandonner celui 
qui les nie comme un homme qu'on ne peut convaincre, et qui 
ne veut pas être convaincu. 



TIIOMASIUS. 283 

C'est un fait constant que l'homme ne pense pas toujours. 

Les pensées qui ne conviennent pas avec l'objet extérieur 
sont fausses; si l'on s'y attache sérieusement, on est dans 
l'erreur; si ce ne sont que des suppositions, on feint. 

Le vrai, considéré relativement à l'entendement, est ou cer- 
tain ou probable. 

Une chose peut être d'une vérité certaine et paraître à l'en- 
tendement ou probable ou fausse. 

II y a rapport et proportion entre tout ce qui a convenance 
ou disconvenance. 

Les mots sans application aux choses ne sont ni vrais ni faux. 

Le caractère d'un principe, c'est d'être indémontrable. 

Il n'y a qu'un seul premier principe où toutes les vérités 
sont cachées. 

Ce premier principe, c'est que tout ce qui s'accorde avec 
la raison, c'est-à-dire le sens et les idées, est vrai, et que tout 
ce qui les contredit est faux. 

Les sens ne trompent point celui qui est sain d'esprit et de 
corps. 

Le sens interne ne peut être trompé. 

L'erreur apparente des sens extérieurs naît de la précipita- 
tion de l'entendement dans ses jugements. 

Les sens ne produisent pas toujours en tout les mêmes sen- 
sations. Ainsi il n'y a aucune proposition universelle et absolue 
des concepts variables. 

Sans la sensation, l'entendement ne peut rien ni percevoir 
ni se représenter. 

Les pensées actives, les idées, leurs rapports et les raison- 
nements, qui équivalent aux opérations sur les nombres, 
naissent des sensations. 

L'algèbre n'est pas toutefois la clef et la source de toutes 
les sciences. 

La démonstration est l'éviction de la liaison des vérités avec 
le premier principe. 

Il y a deux sortes de démonstrations ; ou l'on part des 
sensations, ou d'idées et de définitions et de leur connexion avec 
le premier principe. 

11 est ridicule de démontrer ou ce qui est inutile, ou indé- 
montrable, ou connu en soi. 



284 THOMASIUS. 

Autre chose est être vrai, autre chose être faux; autre 
chose connaître le vrai et !e faux. 

L'inconnu est ou relatif ou absolu. 

Il y a des caractères de la vraisemblance; ils en sont la base, 
et ils en mesnrent les degrés. 

Il y a connaissance ou vraie ou vraisemblable, selon l'espèce 
de l'objet dont l'entendement s'occupe. 

11 est impossible de découvrir la vérité par l'art syllogis- 
tique. 

La méthode se réduit à une seule règle que voici : c'est à 
disposer la vérité ou cà trouver ou à démontrer, de manière à 
ne se pas tromper, procédant du facile au moins facile, du plus 
connu au moins connu. 

L'art de découvrir des vérités nouvelles exige l'expérience, 
la définition et de la division. 

Les propositions catégoriques ne sont pas inutiles dans 
l'examen des vérités certaines, ni les hypothétiques dans l'exa- 
men des vraisemblances. 

La condition de l'homme est pire que celle de la bête. 

11 n'y a point de principes matériels comtés. 

L'éducation est la source première de toutes les erreurs de 
l'entendement. De là naissent la précipitation, l'impatience et 
les préjugés. 

Les préjugés naissent principalement de la crédulité qui 
dure jusqu'à la jeunesse; telle est la misère de l'homme, et la 
pauvre condition de son entendement. 

Il y a de grands préjugés. Celui de l'autorité, et celui de la 
précipitation. 

L'ambition est une source des préjugés particuliers. De là le 
respect pour l'antiquité. 

Celui qui se propose de trouver la vérité déposera ses pré- 
jugés ; c'est-à-dire qu'il doutera méthodiquement, qu'il rejet- 
tera l'autorité humaine, et qu'il donnera aux choses une attention 
requise. Il s'attachera préalablement à une science qui le con- 
duise à la sagesse réelle. C'est ce qu'il doit voir en lui-même. 

Nous devons aux autres nos instructions et nos lumières. 
Pour cet effet, nous examinerons s'ils sont en état d'en profiter. 

Les autres nous doivent les leurs. Nous nous rapprocherons 
donc de celui en qui nous reconnaîtrons de la solidité, de la 



THOMASIUS. 285 

clarU', de la ficK'lil^', de rjniiiianitc', de la bienveillance, qui 
n'accablera point notre mémoire, qui dictera peu, qui saura dis- 
cerner les esprits, qui se proportionnera à "la portée de ses 
auditeurs, qui sera l'auteur de ses leçons, et qui évitera l'emploi 
de mots superflus et vides de sens. 

Si nous avons à enseigner les autres, nous tâcherons d'ac- 
quérir les qualités que nous demanderions de celui qui nous 
enseignerait. 

S'agil-il d'examiner et d'interpréter les opinions des autres, 
commençons j^ar nous juger nous-mêmes, et par connaître nos 
sentiments; entendons bien l'état de la question ; que la matière 
nous soit familière. Que pourrions-nous dire de sensé, si les 
lois de l'interprétation nous sont étrangères, si l'ouvrage nous 
est inconnu ; si nous sommes ou animés de quelque passion, ou 
entêtés de quelques préjugés? 

Principes de la jmeuniatologie de Thomasius. L'essence de 
l'esprit considéré généralement ne consiste pas seulement dans 
la pensée, mais dans l'action; car la matière est un être pure- 
ment passif et l'esprit est un être entièrement opposé à la 
matière. Tout corps est composé de l'un et de l'autre, et les 
opposés ont des prédicats opposés. 

Il y a des esprits qui ne pensent point, mais qui agissent; 
savoir la lumière et l'éther. 

Toute puissance active est un être subsistant par lui-même 
et une substance qui perfectionne la puissance passive. 

Il n'y a point de puissance passive subsistante par elle- 
même. Elle a besoin d'une lumière suffisante pour se faire voir. 
Toutes les puissances actives sont invisibles; et quoique la 
matière soit invisible, elle n'en est pas moins l'instrument et 
le signe de la puissance active. 

Sous un certain aspect la lumière et l'éther sont invisibles. 
Tout ce qu'on ne peut concevoir privé d'action est spiri- 
tuel. 

Principes de la morale de Thomasius. Le bien consiste 
dans l'harmonie des autres choses avec l'homme et avec toutes 
ses forces, non avec son entendement seulement ; sous ce der- 
nier aspect, le bien est la vérité. 

Tout ce qui diminue la durée des forces de l'honnnc et qui 
n'en accroît la quantité que pour un temps est mal. 



286 THOMASIUS. 

Toute commotion des organes, et toute sensation qui lui est 
conséquente, est un mal, si elle est trop forte. 

La liberté et la santé sont les plus grands biens que nous 
tenions de la fortune ; et non les richesses, les dignités et les amis. 

La félicité de l'homme ne consiste ni dans la sagesse ni 
dans la vertu. La sagesse n'a du rapport qu'à l'entendement, la 
vertu, qu'à la volonté. 

Il faut chercher la félicité souveraine dans la modération du 
désir et de la méditation. 

Cet état est sans douleur et sans joie, il est tranquille. 

C'est la source de l'amour raisonnable. 

L'homme est né pour la société paisible et tranquille, ou 
de ceux à qui ces qualités sont chères et qui travaillent à les 
acquérir. 

L'homme raisonnable et prudent aime plus les autres 
hommes que lui-même. 

Si l'on enlend par la félicité souveraine, l'assemblage le plus 
complet et le plus parfait de tous les biens que l'homme puisse 
posséder, elle n'est ni dans la richesse, ni dans les honneurs, 
ni dans la modération, ni dans la liberté, ni dans l'amitié; c'est 
une chimère de la vie. 

La santé est une des qualités nécessaires à la tranquillité de 
l'âme ; mais ce n'est pas elle. 

La tranquillité de l'âme suppose la sagesse et la vertu ; celui 
qui ne les a pas est vraiment misérable. 

La volupté du corps est opposée à celle de l'âme ; c'est un 
mouvement inquiet. 

Dieu est la cause première de toutes les choses qui changent; 
ce n'est point là son essence, elle est dans l'aséité. 

La matière première a été créée ; Dieu l'a produite de rien ; 
elle ne peut lui être co-éternelle. 

Les choses inconstantes ne peuvent se conserver elles- 
mêmes; c'est l'ouvrage du Créateur. Il y a donc une Provi- 
dence divine. 

Quoique Dieu donne à tout moment aux choses une vie, une 
essence et une existence nouvelles, elles sont une, et leur état 
présente le passé et l'avenir; ce qui les rend mêmes. 

La connaissance de l'essence divine est une règle à laquelle 
l'homme sage doit conformer toutes ses actions. 



THOMASIUS. 287 

L'homme sage aimera Dieu siiicèremeiil, aura confiance en 
lui et l'adorera avec humilité. 

La raison ne nous présente rien au delà de ce culte inté- 
rieur ; quant au culte extérieur, elle conçoit qu'il vaut mieux s'y 
soumettre que de le refuser. 

Il y a deux erreurs principales relativement à la connais- 
sance de Dieu, l'athéisme et la superstition. 

Le superstitieux est pire que l'athée '. 

L'amour est un désir de la volonté de s'unir et de persé- 
vérer dans l'union avec la chose dont l'entendement a reconnu 
la bonté. 

On peut considérer l'amour déraisonnable sous dilTérents 
aspects, ou le désir est inquiet, ou l'objet aimé est mauvais et 
nuisible, ou l'on confond en lui des unions incompatibles, etc. 

11 y a de la diflerence entre le désir de s'unir à une femme 
par le plaisir qu'on en espère, ou dans la vue de propager son 
espèce. 

Le désir de posséder une femme doit être examiné soigneu- 
sement, si l'on ne veut s'exposer à la séduction secrète de 
l'amour déraisonnable, cachée sous le masque de l'autre amour. 

L'amour raisonnable de ses semblables est un des moyens 
de notre bonheur. 

11 n'y a de vertu que l'amour; il est la mesure de toutes les 
autres qualités louables. 

L'amour de Dieu pour lui-même est surnaturel; la félicité 
éternelle est son but ; c'est aux théologiens à nous en parler. 

L'amour de nos semblables est général ou particulier. 

Il n'y a qu'un penchant commun à la vertu qui établisse 
entre deux êtres raisonnables un amour ^rai. 

Il ne faut haïr personne, quoique les ennemis de nos 
amis nous doivent être communs. 

Cinq vertus constituent l'amour universel et commun : l'hu- 
manité, d'où naissent la bienfaisance et la gratitude; la vivacité 
et la fidélité dans ses promesses, même avec nos ennemis et ceux 
de notre culte ; la modestie, qu'il ne faut pas confondre avec 
l'humilité; la modération et la tranquillité de l'ùmc; la])alicnce 
sans laquelle il n'y a ni amour ni paix. 

I. Voyez la Pensées diverses sur la Comète, par liaylc. (i\.) 



288 TIIOMASIUS. 

L'amour particulier est l'amour de deux amis; sans cette 
union il n'y a point d'amitié. 

Le mariage seul ne rend pas l'amour licite. 

Plus le nombre de ceux qui s'aiment est grand, plus 
l'amour est raisonnable. 

Il est injuste de haïr celui qui aime ce que nous aimons. 

L'amour raisonnable suppose de la conformité dans les incli- 
nations, mais il ne les exige pas au même degré. 

La grande estime est le fondement de l'amour raisonnable. 

De cette estime naît le dessein continuel de plaire, la con- 
fiance, la bienveillance, les biens et les actions en commun. 

Les caractères de l'amour varient selon l'état des personnes 
qui s'aiment, il n'est pas le même entre les inégaux qu'entre 
les égaux. 

L'amour raisonnable de soi-même est une attention entière 
à ne rien faire de ce qui peut interrompre l'ordre que Dieu a 
établi, selon les règles de la raison générale et commune, pour 
le bien des autres. 

L'amour du prochain est le fondement de l'amour de nous- 
mêmes; il a pour objet la perfection de l'âme, la conservation 
du corps, et la préférence de l'amour des autres, même à la 
vie. 

La conservation du corps exige la tempérance, la pureté, le 
travail et la fermeté. 

S'il y a tant d'hommes plongés dans le malheur, c'est qu'ils 
n'aiment point d'un amour raisonnable et tranquille. 

C'est moins dans l'entendement que dans la volonté et les 
penchants secrets qu'il faut chercher la source de nos peines. 

Les préjugés de l'entendement naissent de la volonté. 

Le malheur a pour base l'inquiétude d'un amour déréglé. 

Deux préjugés séduisent la volonté : celui de l'impatience, et 
celui de l'imitation; on déracine difficilement celui-ci. 

Les affections sont dans la volonté, et non dans l'enten- 
dement. 

La volonté est une faculté de l'âme qui incline l'homme, et 
par laquelle il s'excite à faire ou à omettre quelque chose. 

11 ne faut pas confondre l'entendement avec les pensées. 

La volonté se meut toujours du désagréable à l'agréable, du 
fâcheux au doux. 



THOMASIUS. 289 

Tous les penchants de l'âme sont tournés vers l'avenir et 
vers un objet absent. 

Les aflections naissent des sensations. 

Le cœur est le lieu où la commotion des objets intérieurs se 
lait sentir avec le plus de force. 

L'émotion du sang extraordinaire est toujoui's une suite 
d'une impression violente; mais cette émotion n'est pas tou- 
jours accompagnée de celle des nerfs. 

il n'y a qu'une allection première : c'est le désir qu'on peut 
distinguer en amour ou en haine. 

11 ne faut pas compter l'admiration parmi nos penchants. 

Les affections ou penchants ne sont en eux-mêmes ni bons 
ni mauvais; c'est quand ils sont spécifiés par les objets qu'ils 
prennent une qualité morale. 

Les affections qui enlèvent l'homme à lui-même sont mau- 
vaises, et celles qui le rendent à lui-même bonnes. 

Toute émotion trop violente est mauvaise; il n'y a de bonnes 
que les tempérées. 

Il y a quatre penchants ou affections générales : l'amour 
raisonnable, le désir des honneurs, la cupidité des richesses, le 
goût de la vohipté. 

Les hommes sanguins sont voluptueux, les bilieux sont 
ambitieux et les mélancoliques sont avares. 

La tranquillité de l'âme est une suite de l'harmonie entre 
les forces de la pensée, ou les puissances de l'entendement. 

11 y a trois quahtés qui conspirent à former et à perfec- 
tionner l'amour raisonnable : l'esprit, le jugement et la mémoire. 

L'amour raisonnable est taciturne, sincère, libéral, humain, 
généreux, tempérant, sobre, continent, économe, industrieux, 
prompt, patient, courageux, obligeant, officieux, etc. 

Tout penchant vicieux produit des vices contraires à cer- 
taines vertus. 

Un certain mélange de vices produit le simulacre d'une 
vertu. 

11 y a dans tout homme un vice dominant, c{ui se mêle à 
toutes ses actions. 

C'est d'une attention qui analyse ce mélange que dépend 
l'art de connaître les hommes. 

11 y a trois qualités principales qu'il faut surtout envisager 
xvu 49 



290 TBOMÂSIUS. 

dans cette analyse : l'oisiveté ou paresse, la colère et l'envie. 

Il faut étouffer les affections vicieuses, et exciter l'amour 
"raisonnable; clans ce travail pénible, il faut s'attacher premiè- 
rement à l'affection dominante. 

11 suppose des intentions pures, de la sagacité et du cou- 
rage. 

Il faut employer la sagacité à démêler les préjugés de la 
volonté; ensuite ôter à l'affection dominante son aliment, con- 
verser avec les bons, s'exercer à la vertu, et fuir les occasions 
périlleuses. 

Mais pour conformer scrupuleusement sa vie aux règles de 
la vertu les forces naturelles ne suffisent pas. 

Principes de la jurisprudence divine de Thomasius. Le 
monde est composé de corps visibles, et de puissances invi- 
sibles. 

11 n'y a point de corps visible qui ne soit doué d'une puis- 
sance invisible. 

Ce qu'il y a de visible et de tangible dans les corps s'appelle 
matière. 

Ce qu'il y a d'invisible et d'insensible s'appelle nature. 

L'homme est de la classe des choses visibles ; outre les 
qualités qui lui sont communes avec les autres corps, il y a des 
puissances particulières qui l'en distinguent; l'âme, par laquelle 
il conçoit et veut, en est une. 

Les puissances produisent les différentes espèces de corps, 
en combinant les particules de la matière, et en les réduisant à 
telle ou telle configuration. 

L'âme en fait autant dans l'homme; la structure de son corps 
est l'ouvrage de son âme. 

L'homme est doué de la vertu intrinsèque de descendre en 
lui, et d'y reconnaître ses propres puissances et de les sentir. 

C'est ainsi qu'il s'assure qu'il conçoit par son cerveau, qu'il 
veut par son cœur. 

L'une de ces actions s'appelle la pensée, l'autre le désir. 

L'entendement est donc une faculté de l'âme humaine, qui 
réside dans le cerveau, et dont la pensée est le produit; et la 
volonté, une faculté de l'âme humaine qui réside dans le cœur, 
et qui produit le désir. 

Les pensées sont des actes de l'entendement; elles ont pour 



THOMAS lus. 201 

objet, ou les corps, ou les puissances; si ce sont les corps, elles 
s'appellent sensulions ; si ce sont les puissances, conccps. 

Les sensations des objets présents foi-nient le sens coninnm; 
il ne faut pas confondre ces sensations avec leurs objets; les 
sensations sont des corps, mais elles appartiennent à l'âme ; il 
faut y considérer la perception et le jugement. 

Il n'y a ni appétit, ni désir de ce qu'on ne connaît pas; 
tout appétit, tout désir suppose perception. 

La pensée qui s'occupe d'un objet absent, mais dont l'image 
est restée dans l'entendement, en conséquence de la sensation, 
s'appelle imugiiuttion ou invmoire. 

Les pensées sur les corps, considérées comme des touts,sonl 
individuelles. 

Il n'y a point de pensées abstraites de la matière, mais seu- 
lement des puissances. 

La puissance commune des corps, ou la matière, s'appelle- 
rait [)lus exactement la nature du corps. 

Quand nous nous occupons d'une puissance, abstraction 
faite du corps auquel elle appartient, notre pensée est univer- 
selle. 

On peut rappeler toutes les formes de nos pensées, ou à 
l'imagination, ou à la formation des propositions. 

Dans l'investigation, il y a question et suspension de juge- 
ment. Dans la formation des propositons, il y a affirmation et 
négation : ces actions sont de l'entendement et non de la volonté; 
il n'y a point de concept d'un terme simple. 

Le raisonnement ou la méditation est un enchaînement de 
plusieurs pensées. 

On a de la mémoire, quand on peut se rappeler plusieurs 
sensations, les lier, et découvrir par la comparaison la différence 
que les puissances ont entre elles. 

Toute volonté est un désir du cœur, un penchant à s'unir à 
la chose aimée; et tout désir est un effort pour agir. 

L'effort de la volonté détermine l'entendement à l'examen 
de la chose aimée, et à la recherche des moyens de la posséder. 

La volonté est donc un désir du cœur accompagné d'un acte 
de l'entendement. 

Si on la considère abstraction faite de la puissance d'agir, 
on l'appelle appétit semitif. 



292 THOMASIUS. 

La volonté n'est point une pensée : il y a de la différence 
entre l'effort et la sensation. 

Les actions de l'entendement s'exercent souvent sans la 
volonté, mais la volonté meut toujours l'entendement. 

Les puissances des choses qui sont hors de nous meuvent 
et les facultés du corps etcelles de l'entendement, et la volonté. 

Il est faux que la volonté ne puisse être contrainte; pour- 
quoi les puissances invisibles des corps ne l'irriteraient-elles 
pas, ou ne l' arrêteraient-elles pas? 

La faculté translative d'un lieu dans un autre ne dépend pas 
de la pensée, c'est la suite de l'effort du cœur; la volonté 
humaine ne la produit pas toujours, c'est l'effet d'une puissance 
singulière, donné par Dieu à la créature, et concourante avec sa 
volonté et sa pensée. 

L'entendement a des forces qui lui sont propres, et sur les- 
quelles la volonté ne peut rien ; elle peut les mettre quelque- 
fois en action, mais elle ne peut pas toujours les arrêter. 

L'entendement est toujours soumis à l'impulsion de la 
volonté, et il ne la dirige point, soit dans l'affirmation qu'une 
chose est bonne ou mauvaise, soit dans l'examen de cette chose, 
soit dans la recherche des moyens de l'obtenir. La volonté ne 
désire point une chose parce qu'elle paraît bonne à l'entende- 
ment; mais au contraire elle paraît bonne à l'entendement, 
parce que la volonté la désire. 

L'entendement et la volonté ont leurs actions et leurs pas- 
sions. 

L'intellect agit quand la volonté l'incline à la réflexion; il 
souffre quand d'autres causes que la volonté le meuvent et le 
font sentir. 

La volonté est passive, non relativement à l'entendement, 
mais à d'autres choses qui la meuvent. Elle se sert de l'enten- 
dement comme d'un instrument pour irriter les affections, par 
un examen plus attentif de l'objet. 

L'entendement agit dans le cerveau. Parler est un acte du 
corps et non de l'entendement. 

La volonté opère hors du corps, c'est un effort; ses actes 
ne sont point immanents. 

La volonté est le premier agent de la nature humaine; car 
elle meut l'entendement. 



TIIOMASIUS. 293 

Les actes commandés par la volonté sont ou volontaires, ou 
moraux et spontanés, ou nécessaires, contraints et physiques. 

La nature de l'homme moral est la complexion de la puis- 
sance de vouloir, et des puissances qui sont soumises à la 
volonté. 

La raison est le prédicat de l'entendement seul, et non de 
la volonté. 

L'entendement juge librement de la nature des choses, du 
bien et du mal, toutes les fois que la volonté ne le meut pas; 
mais il est soumis à la volonté, et il lui obéit, en tant qu'il en 
est mù et poussé. 

L'entendement et la volonté ont leur liberté et leur servi- 
tude; l'une et l'autre extrinsèques. 

Il n'y a donc nul choix de volonté, et nulle liberté d'indif- 
férence. Comme on ne conçoit pas toujours dans l'acte de la 
liberté qu'elle soit excitée par des puissances extérieures, on 
dit sous ce point de vue qu'elle est libre. 

On accorde aux actions de l'homme la spontanéité parce qu'il 
en est l'auteur, mais non parce qu'elles sont libres. 

Les puissances sont ou en guerre ou d'accord; dans le pre- 
mier cas, la plus forte l'emporte. 

Ce qui conserve les puissances d'un corps est bon; ce qui 
détruit les puissances d'un corps, et conséquemment le corps 
même, est mauvais. 

Qu'est-ce que la vie? l'union des puissances avec le corps. 
Qu'est-ce que la mort? la séparation des puissances d'avec le 
corps. Tant que le corps vit, ses parties qui sont le siège des 
puissances restent unies,- lorsqu'il se dissout, ses parties se 
séparent; les puissances passent à des puissances séparées, car 
il est impossible qu'elles soient anéanties. 

Le corps est mortel, mais les puissances sont immortelles. 

Il est particulier à l'homme d'être porté à des biens qui sont 
contraires au bien général. 

L'effort vers une chose qui lui convient s'appelle désir, 
amour, espérance; vers une chose qui lui est contraire, haine, 
fuite^ Jiorreur, crainte. 

On donne à l'effort le nom de passion, parce que l'objet ne 
manque jamais de l'exciter. 

La raison est saine quand elle est libre, ou non mue par la 



294 THOMASIUS. 

volonté, et qu'elle s'occupe sans son influence de la dilTérence 
du bien réel et du bien apparent; corrompue, lorsque la volonté 
la pousse au bien appai'ent. 

Chaque homme a ses volontés. Les volontés des hommes 
s'accordent peu; elles sont très-diverses, souvent opposées : 
un même homme ne veut pas même constamment ce qu'il a 
voulu une fois: ses volontés se contredisent d'un instant à un 
autre; les hommes ont autant de passions, et il y a dans cha- 
cune de leurs passions autant de diversité qu'il s'en montre sur 
leurs visages pendant la durée de leur vie. 

L'homme n'est point l'espèce infime, et la nature du genre 
humain n'est pas une et la même. 

11 y a dans l'homme trois volontés principales : la volupté, 
l'avarice et l'ambition. Elles dominent dans tous, mais diverse- 
ment combinées; ce ne sont point des mouvements divers qui 
se succèdent naturellement, et dirigés par le principe commun 
de l'entendement et de la volonté. 

Des actes volontaires et contradictoires ne peuvent sortir 
d'une volonté une et commune. 

D'où il suit que c'est aux passions de la volonté, à la con- 
trainte et à la nécessité qu'il faut rapporter ce que l'on attribue 
ordinairement au choix et à la liberté : la discorde une fois 
élevée, la puissance la plus forte l'emporte toujours. 

La volonté est une puissance active de sa nature, parce que 
plusieurs de ses affections ont leur origine dans d'autres puis- 
sances, et que toutes ses actions en sont excitées. 

La volupté, l'ambition, l'avarice, sont trois facultés actives 
qui poussent l'entendement, et qui excitent la puissance trans- 
lative. 

L'espérance, la crainte, la joie, la tristesse, sont des pas- 
sions de l'âme qui naissent de la connaissance d'une puissance 
favorable ou contraire. 

Il y a des passions de l'âme qui excitent les premières 
volontés; il y en a d'autres qui les siq:)priment. 

A proprement parler, il n'y a que deux dilï'érences dans les 
affections premières, l'espérance et la crainte; l'une naît avec 
nous; l'autre est accidentelle. 

L'espérance naît de quelque volonté première; la crainte 
vient d'autres puissances. 



THOMAS lus. 295 

L'espérance et la crainte peuvent se considérer relativement 
à Dieu : raisonnables, on les appelle pictc, crainle filiale; 
déraisonnal)les , on les appelle siij)erstifio)i, cniinte scrvile. Celui 
qui n'est retenu que par des considérations humaines est athée. 
L'homme est prudent et sage lorsqu'il a égard à la liaison 
Ak^^ puiiîsances, non-seulement dans leur effet présent, mais 
encore dans leur elTct <à venir. 

Les prophètes sont des hommes dont Dieu meut iuimédia- 
toment la puissance intellectuelle ; ceux dont il dirige immédia- 
tement la volonté, des héros; ceux dont l'entendement et la 
volonté sont soumis à des puissances invisibles, des sorciers : 
rhomme prudent apporte à l'examen de ces dilférents caractères 
la circonspection la plus grande. 

La puissance hun)aine est finie, elle ne s'étend point aux 
impossibles. En deçà de l'impossibilité, il est difficile de mar- 
quer ses limites. 

Il est plus facile de connaître les puissances des corps en 
les comparant que les puissances des hommes entre eux. 

Toute puissance, surtout dans l'homme, peut être utile ou 
nuisible. 

Il faut plus craindre des hommes qu'en espérer, parce qu'ils 
peuvent et veulent nuire plus souvent que servir. 

Le sage secourt souvent, craint plus souvent encore, résiste 
rarement, met son espoir en peu de choses, et n'a de confiance 
entière que dans la puissance éternelle. 

Le sage ne prend point sa propre puissance pour la mesure 
de la puissance des autres, ni celle des autres pour la mesure 
de la sienne. 

Il y a des puissances qui irritent les premières volontés; il 
y en a qui les apaisent. Les aliments accroissent ou diminuent la 
volupté; l'ambition se fortihe ou s'affaiblit par la louange et par 
le blâme; l'avarice voit des motifs de se reposer ou de travailler 
dans l'inégalité des biens. 

La volonté dominante de l'homme, sans être excitée ni aidée 
par des puissances extérieures, l'emporte toujours sur la volonté 
d'une puissance subordonnée, abandonnée à elle-même et sans 
secours. Les forces réunies de deux puissances faibles peuvent 
surmonter la volonté dominante. Le succès est plus fréquent et 
plus sûr, si les puissances auxiliaires sont extérieures. 



296 TIIOMASIUS. 

Une passion faible, irritée violemment par des puissances 
extérieures, s'exercera plus énergiquement dans un homme 
que la passion dominante dans un autre. Pour cet effet, il faut 
que le secours de la puissance extérieure soit grand. 

Il y a entre les passions des hommes des oppositions, des 
concurrences, des obstacles, des secours, des liaisons secrètes 
que tous les yeux ne discernent pas. 

Il y a des émanations, des écoulements, des simulacres 
moraux qui frappent le sens et qui affectent l'homme et sa 
volonté. 

La volonté de l'homme n'est jamais sans espérance et sans 
crainte, et il n'y a point d'action volontaire sans le concours de 
ces deux passions. 

Il n'y a point d'action libre considérée relativement à la 
seule dépendance de la volonté. Si l'on examine l'action relati- 
vement à quelque principe qui la dirige, elle peut être libre 
ou contrainte. 

La puissance de la volonté est libre quand l'homme suit son 
espérance naturelle, lorsqu'elle agit en lui sans le concours ou 
l'opposition d'une force étrangère qui l'attire ou qui l'éloigné. 
Cette force est ou visible ou invisible ; elle s'exerce ou sur l'âme 
ou sur le corps. 

Toute action qui n'est pas volontaire ou spontanée se fait 
malgré nous. Il n'en est pas de même dans le cas de la con- 
trainte. Une action contrainte ne se fait pas toujours malgré nous. 

Dans l'examen de la valeur morale des actions volontaires, 
il faut avoir égard non-seulement au mouvement de la volonté 
qui les a précédées, mais à l'approbation qui les a suivies. 

Le spontané est ou libre ou contraint; libre, si la volonté a 
mis en action la puissance translative, sans le concours d'une 
puissance étrangère favorable ou contraire; contraint, s'il est 
intervenu quelque force, quelque espérance on quelque crainte 
extérieuie. 

Les mœurs consistent dans la conformité d'un grand nombre 
de volontés. Les sages ont leurs mœurs qui ne sont pas celles 
des insensés. Les premiers s'aiment, s'estiment, mettent leur 
dignité principale dans les qualités de leur entendement, en font 
l'essence de l'homme et soumettent leurs appétits à leur raison 
qu'on ne contraint point. 



TilOMASIL'S. 297 

C'est du mélange des passions qu'il suit qu'entre les insensés 
il y en a d'instruits et d'idiots. 

La force des passions dominantes n'est pas telle qu'on ne 
les puisse maîtriser. 

II n'y a point d'homme, si insensé qu'il soit, que la sagesse 
d'un autre ne domine et ne dispose à l'utilité générale. 

Les passions dominantes varient selon Tàge, le climat et 
l'éducation; voilà les sources de la diversités des mœurs chez 
les peuples divers. 

Les mœurs des hommes ont besoin d'une règle. 

L'expérience et la jncditatiou l'ont le sage. 

Les insensés font peu de cas delà sagesse. 

Les hommes dont le caractère est une combinaison de l'am- 
bition et de la volupté n'ont besoin que du temps et de l'ex- 
périence pour devenir sages. 

Tous ces principes qu'on établit sur la conscience juste et 
la conscience erronée ne sont d'aucune utilité. 

Le sage use avec les insensés du conseil et de l'autorité : il 
cherche à les faire espérer ou craindre. 

L'honnête, l'agréable et l'utile sont les objets du sage; ils 
font tous son bonheur; ils ne sont jamais séparés. 

Dans la règle que le sage imposera aux insensés, il aura 
égard k leur force. 

Le conseil est d'égal à. égal; le commandement est d'un 
supérieur à son inférieur. 

Le conseil montre des biens et des maux nécessaires ; la 
puissance en fait d'arbitraires. Le conseil ne contraint point, 
n'oblige point, du moins extérieurement. La puissance contiaint, 
oblige, même extérieurement. Le sage se soumet au conseil; 
l'insensé n'obéit qu'cà la force. 

La vertu est sa propre récompense. 

A proprement parler, les récompenses et les châtiments sont 
extérieurs. 

L'insensé craint souvent des douleurs chimériques et des 
puissances chimériques. Le sage se sert de ces fantômes pour le 
subjuguer. 

Le but delà règle est de procurer aux insensés la paix exté- 
rieure et la sécurité intérieure. 

11 y a différentes sortes d'insensés. Les uns troublent 



298 THOMAS lus. 

la paix extérieure, il iaul employer contre eux l'autorité; 
d'autres qui n'y concourent pas, il faut les conseiller et les 
contraindre; et certains qui ignorent la paix extérieure, il faut 
les instruire. 

Il est difficile qu'un homme puisse réunir en lui seul le 
caractère de la personne qui conseille et le caractère de celle 
qui commande. Ainsi il y a eu des prêtres et des rois. 

Point d'actions meilleures que celles qui tendent à procurer 
la paix intérieure; celles qui ne contribuent ni ne nuisent à la 
paix extérieure sont comme indifférentes; les mauvaises la 
troublent; il y a dans toutes diflerents degrés à considérer, 11 
ne faut pas non plus perdre de vue la nature des objets. 

Le juste est opposé au mal extrême; l'honnête est le bien 
dans un degré éminent : il s'élève au-dessus de la passion; le 
décent est d'un ordre moyen entre le juste et l'honnête. L'hon- 
nête dirige les actions extérieures des insensés ; le décent est 
la règle de leurs actions extérieures ; ils sont justes, de crainte 
de troubler la paix. 

Le pacte diffère du conseil et de l'autorité ; cependant il 
n'oblige qu'en conséquence. 

La loi se prend strictement pour la volonté de celui qui 
commande. En ce sens elle diffère du conseil et du pacte. 

Le but immédiat de la loi est d'ordonner et de défendre; elle 
punit par les magistrats, elle contraint par les jugements, et elle 
annule les actes qui lui sont contraires; son effet est d'obliger. 

Le droit naît de l'abandon de la volonté : l'obligation lie. 

11 y a le droit que j'ai, abstraction faite de toute volonté, et 
celui que je tiens du pacte et de la loi. 

L'injure est l'infraction de l'obligation et du droit. 

Le droit est relatif à d'autres; l'obligation est immense; l'un 
naît des règles de l'honnête, l'autre des règles du juste. 

C'est par l'obligation interne que l'homme est vertueux; 
c'est par l'obligation externe qu'il est juste. 

Le droit, comme loi, est ou naturel ou positif. Le naturel 
se reconnaît par l'attention d'une âme tranquillesur elle-même. 
Le positif exige la révélation et la publication. 

Le droit naturel se prend, ou pour l'agrégat de tous les 
préceptes moraux qui sont dictés par la droite raison, ou pour 
les seules règles du juste. 



TIIOMASILS. 299 

Tout droit positif, relati\enuiit à sa notoriété, est liiiin;iin. 
Dieu a gravé clans nos cœurs le droit naturel; il est divin; 
la })ul)lication lui est inutile. 

La loi naturelle s'étend plus aux conseils qu'à l'autorité. Ce 
n'est pas le discours de celui qui enseigne, mais de celui qui 
commande, qui la fait recevoir. La raison ne nous conduit point 
seule à reconnaître Dieu comme un souverain autorisé à infliger 
des peines extérieures et arbitraires aux infractions de la loi 
naturelle. Il \oit que tous les châtiments qui n'émanent pas de 
l'autorité sont naturels, et inqM-oprenicnt appelés cliâtinieiUs. 
II n'y a de chàlinients proprement dits que ceux qui sont décer- 
nés par le souverain, et visiblement inlligés. La publication est 
essentielle aux lois. Le philosophe ne connaît aucune publica- 
tion de la loi naturelle; il regarde Dieu comme son père, plus 
encore que comme son maître. S'il a quelque crainte, elle est 
filiale et non servile. 

Si l'on regarde Dieu comme père, conseiller, docteur, et que 
riionnêteté et la turpitude marquent plutôt bonté et malice, 
ou vice en général, que justice ou injustice en particulier, les 
actions sur lesquelles le droit naturel a prononcé ou implicite- 
ment ou explicitement sont bonnes ou mauvaises en elles- 
mêmes naturellement et relativement à toute l'espèce humaine. 

Le droit, considéré comme une puissance morale et rela- 
tive à une règle commune et constante à un grand nombre 
d'hommes, s'a|)pelle droit ruUurel. Le droit positif est relatif à 
une règle qui varie. 

Le droit de la nature oblige même ceux qui ont des opinions 
erronées de la Divinité. 

>i la volonté divine, ni la sainteté du droit naturel, ni sa 
conformité avec la volonté divine, ni son accord avec un état 
|)arfait, ni la paix, ni les pactes, ni la sécurité, ne sont point 
les premiers fondements du droit naturel. 

Sa preun'ère proposition, c'est qu'il faut faire tout ce qui 
contribue le plus à la durée et au bonheur de la vie. 

•Veux-toi à toi-même ce que tu désires des autres; voilà 
le premier principe de l'honnête : rends aux autres ce que tu 
exiges d'eux; voilà le premier principe du décent : ne fais point 
aux autres ce que tu crains d'eux ; voilà le premier principe du 
juste. 



300 THOMASIUS. 

Il faut se repentir; tendre à son bonheur par des moyens 
sages; réprimer l'excès de ses appétits par la crainte de la douleur, 
de l'ignominie, de la misère; fuir les occasions périlleuses; se 
refuser au désespoir ; vivre pour et avec ceux même qui n'ont 
pas nos mœurs; éviter la solitude; dompter ses passions; tra- 
vailler sans délai et sans cesse à son amendement ; voilà les con- 
séquences de la règle de l'honnête. Céder de son droit; servir 
bien et promptement les autres ; ne les affliger jamais sans 
nécessité; ne point les scandaliser; soLiflVir leur folie; voilà les 
suites de la règle du décent. Ne point troubler les autres dans 
leur possession ; agir avec franchise ; s'interdire la raillerie, etc.; 
voilà les conclusions de la règle du juste. 

11 y a moins d'exceptions à la règle du juste et de l'honnête 
qu'à celle du décent. 

Le sage se fait de l'autorité, par ses discours et ses actions. 

Le sage sert par l'exemple, et par le châtiment qu'il ne 
sépare pas. 

Il faut punir et récompenser ceux qui le méritent. 

Celui qui suit la règle de la sagesse mérite récompense : 
celui qui l'enfreint, châtiment. 

Le mérite consiste dans le rapport d'une action volontaire 
à la récompense et au châtiment. 

Imputer, c'est traduire comme cause morale d'un effet 
moral. 

Dans les cas de promesse, il faut considérer l'inspiration 
relativement à la volonté de celui qui a promis, et à l'aptitude 
de celui qui a reçu. 

La méthode de traiter du droit naturel que Hobbes a pré- 
sentée est très-bonne ; il faut traiter d'abord de la liberté, en- 
suite de l'empire, et finir par la religion ^ 

Voilà l'extrait de la philosophie de T/wvuuius, dont on fera 
quelque cas, si l'on considère le temps auquel il écrivait. 11 a 
peut-être plus innové dans la langue que dans les choses; 
mais il a des idées qui lui appartiennent. 

Il mourut en 1(328 à Halle, après avoir vécu d'une vie très- 
laborieuse et très-troublée. Son penchant à la satire fut la 
source principale de ses peines ; il ne se contenta pas d'annon- 

1. Voyez le Ti'aité du Citoyen, par Ilubbes, et l'article Hobbisme (i\.). 



TORTURE. 301 

cer aux hommes des vérités qu'ils ignoraient, mais il acheva 
de révolter leur amour-propre, eu les rendant ridicules par 
leurs erreurs. 

TORTURE ou QUESTION [Jurisprudence) est un tourment 
((lie l'on fait essuyer à un criminel ou à un accusé, pour lui 
l'aire dire la vérité ou déclarer ses complices. 

Les tortures sont dilï'érentes, suivant les différents pays : 
on la donne avec l'eau, ou avec le fer, ou avec la roue, avec 
des coins, avec des brodequins, avec du feu, etc. 

En Angleterre, on a aboli l'usage de toutes les tortures, tant 
en matière civile que criminelle, et même dans le cas de haute 
trahison ; cependant il s'y pratique encore quelque chose de 
semblable quand un criminel refuse opiniâtrement de répondre 
ou de s'avouer coupable, quoiqu'il y ait des preuves. 

En France, on ne donne point la torture ou la question en 
matière civile ; mais, en matière criminelle, snivant l'ordon- 
nance de 1670, on peut appliquer à la question un homme 
accusé d'un crime capital, s'il y a preuve considérable, et que 
cependant elle ne soit pas suffisante pour le convaincre. 

11 y a deux sortes de questions ou tortures^ l'une prépara.- 
toire, que l'on ordonne avant le jugement, et l'autre définitive, 
que l'on ordonne par la sentence de mort. 

La première est ordonnée manentibus indiciis, preuves te- 
nantes; de sorte que si l'accusé n'avoue rien, il ne peut point 
être condamné à mort, mais seulement à toute autre peine, ud 
omnia eitni nwrteni. 

La seconde se donne aux criminels condamnés, pour avoir 
révélation de leurs complices. 

La question ordinaire se donne à Paris avec six pots d'eau 
et le petit tréteau, et la question extraordinaire aussi avec six 
pots d'eau, mais avec le grand tréteau. 

En Ecosse, la question se donne avec une botte de fer et 
des coins. 

En certains pays, on applique les pieds du criminel au feu; 
en d'autres on se sert de coins, etc. 

M. de la Bruyère dit que la question est une invention sûre 
pour perdre un innocent qui a la complexion faible, et pour 
sauver un coupable qui est né robuste. Un ancien a dit aussi 
fort sentencieusement que ceux qui peuvent supporter la ques- 



302 TYRAN. 

tion, et ceux qui n'ont point assez de force pour la soutenir, 
mentent également. 

TYRAN, s. m. [Politique ctrnoralc). Par le mot Tipavvo;, les 
Grecs désignaient un citoyen qui s'était emparé de l'autorité 
souveraine dans un État libre, lors même qu'il le gouvernait 
suivant les lois de la justice et de l'équité; aujourd'hui, par 
tyran, l'on entend non-seulement un usurpateur du pouvoir 
souverain, mais même un souverain légitime qui abuse de 
son pouvoir pour violer les lois, pour opprimer ses peuples, et 
pour faire de ses sujets les \ictimes de ses passions et de ses 
volontés injustes, qu'il substitue aux lois. 

De tous les fléaux qui affligent l'humanité, il n'en est point 
de plus funeste qu'un tyran : uniquement occupé du soin de 
satisfaire ses passions, et celles des indignes ministres de son 
pouvoir, il ne regarde ses sujets que comme de vils esclaves, 
comme des êtres d'une espèce inférieure, uniquement destinés 
à assouvir ses caprices, et contre lesquels tout lui semble per- 
mis; lorsque l'orgueil et la flatterie l'ont rempli de ces idées, il 
ne connaît de lois que celles qu'il impose; ces lois bizarres, 
dictées par son intérêt et ses fantaisies, sont injustes, et varient 
suivant les mouvements de son cœur. Dans l'impossibilité 
d'exercer tout seul sa tyrannie, et de faire plier les peuples 
sous le joug de ses volontés déréglées, il est forcé de s'associer 
des ministres corrompus; son choix ne tombe que sur des hom- 
mes pervers qui ne connaissent la justice que pour la violer, la 
vertu, que pour l'outrager, les lois, que pour les éluder. Boni 
quam mali siispectiores snnt^ seinpcrqac his aliéna virlus for- 
inidolosa est. La guerre étant, pour ainsi dire, déclarée entre 
le tyran et ses sujets, il est obligé de veiller sans cesse à sa 
propre conservation; il ne la trouve que dans la violence, il la 
confie à des satellites, il leur abandonne ses sujets et leurs pos- 
sessions pour assouvir leur avarice et leurs cruautés, et pour 
immoler à sa sûreté les vertus qui lui font ombrage. Cuncta 
ferit, dum cuncta timet. Les ministres de ses passions devien- 
nent eux-mêmes les objets de ses craintes, il n'ignore pas que 
l'on ne peut se fier à des hommes corrompus. Les soupçons, 
les remords, les terreurs l'assiègent de toutes parts; il ne con- 
naît personne digne de sa confiance, il n'a que des complices, il 
n'a point d'amis. Les peuples, épuisés, dégradés, avilis par le 



ULÉMA. 303 

lijrdu, sont insensibles à ses revers, les lois qu'il ;i violres ne 
peuvent lui prêter leur secours; en vain rrclame-t-il la patrie : 
en est-il une où règne un lyrun ? 

Si l'univers a vu quelques tyrans heureux jouir paisible- 
ment du fruit de leurs crimes, ces exemples sont rares, et rien 
n'est plus étonnant dans l'histoire qu'un tyran qui meurt dans 
son lit. Tibère, après avoir inondé Rome du sang des citoyens 
vertueux, devient odieux à lui-même; il n'ose plus contemj)ler 
les murs témoins de ses proscriptions, il se bannit de la société 
dont il a rompu les liens, il n'a pour compagnie que la terreur, 
la honte et les remords. Tel est le triomphe qu'il remporte sur 
les lois! Tel est le bonheur que lui procure sa politique bar- 
bare ! 11 mène une vie cent fois i)lus affreuse que la mort la plus 
cruelle. Caligula, Néron, Domitien ont fini par grossir eux- 
mêmes les flots de sang que leur cruauté avait répandus ; la 
couronne du tyran est à celui qui veut la prendre. Pline disait 
à Trajan « que, par le sort de ses prédécesseurs, les dieux avaient 
fait connaître qu'ils ne favorisaient que les princes aimés des 
iiommes ». 



u 



ULÉMA, s. m. [Ilisi. viod.), c'est le nom que les Turcs don- 
nent à leur clergé, à la tète duquel se trouve le mufti, qui a 
sous lui des scheiks ou prélats. Ce corps, ainsi qu'ailleurs, a 
su souvent se rendre redoutable aux sultans, qui cependant ont 
jdusieurs fois réprimé son insolence, en faisant étrangler ses 
chefs; unique voie pour se procurer la sûreté dans un pays où 
il n'y a d'autre loi que celle de la force, que le clergé turc fait 
trouver très-légitiuie au peuple, lorsqu'il n'en est pas lui-même 
la victime. 



30/t VEHITÉ. 



V 



YÉRITÉ [Log.]. Toute idée, considérée en elle-même, est 
vraie, c'est-à-dire qu'elle représente exactement ce qu'elle re- 
présente, soit que ce qu'elle offre à l'esprit existe ou non. 
Pareillement toute chose, considérée en elle-même, est vraie, 
c'est-à-dire qu'elle est ce qu'elle est : c'est ce que personne ne 
révoquera en doute ; mais quelle utilité pourrait-il y avoir à 
envisager la vérité sous cette face? Il faut considérer la vérité 
relativement à nos connaissances : considérée sous ce point de 
vue, on peut la définir une conformité de nos jugements avec ce 
que sont les choses : en sorte que ce qu'elles sont en elles- 
mêmes soit précisément ce que nous en jugeons. 

Si la vérité est une conformité de notre pensée avec son 
objet, elle est donc une particularité ou circonstance de notre 
pensée, elle en est donc dépendante, elle ne subsiste donc point 
par elle-même. S'il n'y avait point de pensées et de connais- 
sances au monde, il n'y aurait point de vérité; mais comment 
cela peut-il s'accorder avec ce que les philosophes ont dit de 
plus beau touchant la nature des vérités éternelles? ne craignez 
rien pour les vérités éternelles. Comme Dieu est un esprit qui 
subsiste nécessairement, et qui connaît de toute éternité, c'est 
aussi en lui que les vérités subsisteront essentiellement, éter- 
nellement, et nécessairement ; mais par là elles ne se trouve- 
ront pas indépendantes de la pensée, puisqu'elles sont la pensée 
de Dieu même, laquelle est toujours conforme à la réalité des 
choses. Mais, direz-vous, quand je détruirais dans ma pensée 
toutes les intelligences du monde, ne pourrais-je pas toujours 
imaginer la vérité? La vérité est donc indépendante de la pen- 
sée. Point du tout ; ce que vous imagineriez alors serait juste- 
ment une abstraction, et non une réalité. Vous pouvez par abs- 
traction penser à la vérité, sans penser à aucune intelligence; 
mais réellement il ne peut y avoir de vérité sans pensée, ni de 
pensée sans intelligence; ni d'intelligence sans un être qui pense, 
et qui soit une substance spirituelle. A force de penser par abs- 
traction à la vérité, qui est une particularité de la pensée, on 



VÉRITÉ. 305 

s'accouliinie à regarder la vcrilc coninic quelque chose d'iiidé- 
peiulaut de la pensée et de l'esprit; à peu près comme les 
enfants trouvent dans un miroir la représentation d'un objet, 
indépcMidante des rayons de la lumière, dont néanmoins elle 
n'est réellement qu'une modification. 

L'objet avec lequel notre pensée est conforme est de deux 
sortes; ou il est interne, ou il est externe; c'est-à-dire, ou les 
choses auxquelles nous pensons ne sont que dans notre pensée, 
ou elles ont une existence réelle et effective, indépendante de 
notre pensée. De là deux sortes devrrilés, l'une interne, l'autre 
externe, suivant la nature des objets. L'objet de la vérité interne 
est purement dans notre esprit, et celui de la vérité externe est 
non-seulement dans notre esprit, mais encore il existe effective- 
ment et réellement hors de notre esprit, tel que notre esprit le 
conçoit. Ainsi toute vériti' est interne, puisqu'elle ne serait pas 
vérité si elle n'était dans l'esprit; mais une vérité interne n'est 
pas toujours externe. En un mot, la vérité interne est la confor- 
mité d'une de nos idées avec une autre idée que notre esprit se 
propose pour objet; lu vérité externe est la conformité de ces 
deux idées réunies et liées ensemble, avec un objet existant 
hors de notre esprit, et que nous voulons actuellement nous 
représenter. 

Il faut observer que nous jugeons des objets ou par voie de 
principe, ou par voie de conséquence. J'appelle Jugement par 
voie de priiiripe, une connaissance qui nous vient immédiate- 
ment des objets, sans qu'elle soit tirée d'aucune connaissance 
antérieure ou précédente, rappelle juf/e77îent peir voie de coitsé- 
qnenee, la connaissance que notre esprit, agissant sur lui-même, 
lire d'une autre connaissance, qui nous est venue par voie de 
principe. 

Ces deux sortes de jugements sont les deux sortes de vérités 
que nous avons indiquées, savoir la vérité externe, et la vérité 
interne. Nous appellerons la première vérité objective, ou de 
principe; et l'autre, vérité loffic/iie, ou de conséquence. Ainsi 
<<ri7(' objective, de principe, externe, sont termes synonymes; 
de même que vérité interne, logique, de conséquence, signifient 
précisément la même chose. La première est particulière à cha- 
cune des sciences, selon l'objet où elle se porte; la seconde est 
le propre et particulier objet de la logique. 

xvn. 20 



306 VERITE. 

Au reste, comme il n'est nulle science qui ne veuille étendre 
ses connaissances par celles qu'elle tire de ses principes, il n'en 
est aucune aussi oîi la logique n'entre, et dont elle ne fasse 
partie; mais il s'y trouve une diiïérence singulière : savoir, que 
les vcrilcs internes sont immanquables et évidentes, au lieu que 
les vérités externes sont incertaines et fautives. Nous ne pou- 
vons pas toujours nous assurer que nos connaissances externes 
soient conformes à leurs objets, parce que ces objets sont hors 
de nos connaissances mêmes et de notre esprit au lieu que nous 
pouvons discerner distinctement si une idée ou connaissance 
est conforme à une autre idée ou connaissance, puisque ces 
connaissances sont elles-mêmes l'action de notre esprit par 
laquelle il juge intimement de lui-même et des opérations 
intimes; c'est ce qui arrive dans les mathématiques, qui ne sont 
qu'un tissu de vérités internes, où, sans examiner si une rériié 
externe est conforme à un objet existant hors de notre esprit, 
on se contente de tirer d'une supposition qu'on s'est mise dans 
l'esprit des conséquences qui sont autant de démonstrations. 
Ainsi l'on démontre que le globe de la terre, étant une fois dans 
l'équilibre, pourrait être soutenu sur un point mille et mille fois 
plus petit que la pointe d'une aiguille, mais sans examiner si 
cet équilibre existe ou n'existe pas réellement et hors de notre 
esprit. 

La vérité de conséquence étant donc la seule qui appartienne 
à la logicjue, nous cesserons d'être surpris comment tant de 
logiciens ou de géomètres habiles se trouvent quelquefois si peu 
judicieux, et comment des volumes immenses sont en même 
temps un tissu de la meilleure logique et des plus grandes 
erreurs; c'est que ]n. vérité logique et interne subsiste très-bien 
sans la vérité objective et externe ; si donc les premières rérités 
que la nature et le sens commun nous inspirent sur l'existence 
des choses ne sont la base et le fondement de nos raisonne- 
ments, quelque bien liés qu'ils soient et avec quelque exacti- 
tude ([u'ils se suivent, il ne seront que des paralogismes et des 
erreurs. Je vais en donner des exemples. 

Qu'il soit vrai une fois que la matière n'est autre chose que 
y étendue, telle que se la figure Descartes, tout ce qui sera 
étendu sera matière; et dès que j'imaginerai de l'étendue, il 
faut nécessairement que j'imagine de la matière. D'ailleurs ne 



VKRITK. 307 

pouvant iii'abstcnir, quand j'y pense, d"iinagiiier deroiendue au 
delà même des bornes du monde, il faudra que j'imagine de la 
matière au delà de ces bornes, ou, pour parler plus nettement, 
je ne pourrai imaginer des bornes au monde ; n'y pouvant ima- 
giner des bornes, je ne pourrai penser qu'il soit ou puisse être 
iini, et que Dieu ail pu le créer lini. 

De plus, comme j'imagine encore, sans pouvoir m'en abste- 
nir quand j'y pense, qu'avant même la création du inonde il y 
avait de l'étendue, il faudra nécessairement que j'imagine qu'il 
y avait de la matière avant la création du monde, et je ne pour- 
rai imaginer qu'il n'y ait pas toujours eu de la matière, ne pou- 
vant imaginer qu'il n'y ait pas eu toujours de l'étendue; je ne 
pourrai imaginer non plus que la matière ait jamais commencé 
d'exister, et que Dieu l'ait créée. 

Je ne vois point de traité de géométrie qui contienne plus 
de fcriics logiques que toute cette suite de conséquences à 
laquelle il ne manque qu'une vérité objective ou de principe 
pour être essentiellement la vérité même. 

Autre exemple d'évidentes vérités logiques. S'il est vrai 
qu'un esprit en tant qu'esprit est incapable de produire aucune 
impression sur un corps, il ne pourra lui imprimer aucun mou- 
vement; ne lui pouvant imprimer aucun mouvement, mon âme, 
qui est un esprit, n'est point ce qui remue ni ma jambe ni mon 
bras; mon âme ne les remuant point, quand ils sont remués c'est 
par quelque autre principe; cet autre principe ne saurait être 
que Dieu. Yoilà autant de vérités internes qui s'amènent les 
unes les autres d'elles-mêmes, comme elles en peuvent encore 
amener plusieurs aussi naturellement, en supposant toujours le 
même principe; car l'esprit en tant qu'esprit étant incapable de 
remuer les corps, plus un esprit sera esprit, plus il sera inca- 
pable de remuer les corps; de même que la sagesse en tant que 
sagesse étant incapable de tomber dans l'extravagance, j)lus 
elle est sagesse, et plus elle est incapable de tomber dans l'ex- 
travagance. Ainsi donc un esprit infini sera infiniment incapable 
de remuer les corps; Dieu étant un esprit infini, il sera dans une 
incapacité infinie de remuer mon corps ; Dieu et mon âme étant 
dans l'incapacité de donner du mouvement à mon corps, ni mon 
bras ni ma jambe ne peuvent absolument être remués, puisqu'il 
n'y a que Dieu et mon âme à qui ce mouvement puisse s'attri- 



308 VERITE. 

buer. Tout ceci est nécessairement tiré de son principe par un 
tissu de vi'rilés internes. Car enfin, supposé le principe d'où elles 
sont tirées, il sera très-vrai que le mouvement qui se fait dans 
mon bras ne saurait se faire, bien qu'il soit très-évident qu'il 
se fait. 

Quelque étranges que puissent paraître ces conséquences, 
cependant on ne peut trouver des vcrîics internes mieux sou- 
tenues, chacune dans leur genre; et celles dont nous venons de 
rapporter des exemples peuvent faire toucher au doigt toute la 
différence qui se trouve entre la vérité interne ou de consé- 
quence, et la vérité externe ou de })rincipe; elles peuvent aussi 
nous faire connaître comment la logique dans son exercice 
s'étend à l'infini, servant à toutes les sciences pour tirer des 
conséquences de leurs principes, au lieu que la logique dans 
les règles qu'elle prescrit, et qui la constituent un art particu- 
lier, est en elle-même très-bornée. En effet elle n'aboutit qu'à 
tirer une connaissance d'une autre connaissance par la liaison 
d'une idée avec une autre idée. 

Il s'ensuit de là que toutes les sciences sont susceptibles de 
démonstrations aussi évidentes que celles de la géométrie et 
des mathématiques, puisqu'elles ne sont qu'un tissu de vérités 
logiques, en ce qu'elles ont d'évident et de démontré. Elles se 
rencontrent bien avec des vérités externes; mais ce n'est point 
de là qu'elles tirent leur vertu démonstrative; leurs démons- 
trations subsistent quelquefois sans vérité externe. 

Ainsi la géométrie démontre-t-elle, connue nous l'avons 
déjà dit;, qu'un globe mille fois plus grand que la terre peut se 
soutenir sur un essieu moins gros mille fois qu'une aiguille; 
mais un globe et une aiguille, tels que la géométrie se les 
figure ici, ne subsistent point dans la réalité; ce sont de pures 
abstractions que notre esprit se forme sur ces objets. 

Admirons ici la réflexion de quelques-uns de nos grands 
esprits : // n\'st de science, disent-ils, que dans la géométrie et 
les inatliémaiiqiics. C'est dire nettement. Il n'est de science que 
celle qui peut très-bien subsister sans la réalité des choses, 
mais par la seule liaison qui se trouve entre des idées abstraites 
que l'esprit se forme à son gré. On trouvera à son gré de 
pareilles démonstrations dans toutes les sciences. 

La physique démontrera, par exemple, le secret de rendre 



VKRITK. 309 

l'hoûime immortel. 11 ne meurt que par les accidenls du dehors 
ou par l't'puisement du dedans; il ne faut donc qu'éviter les 
accidents du dehors, et réparer au dedans ce qui s'épuise de 
notre substance, par une nourriture qui convienne parfaitement 
avec notre tempérament et nos dispositions actuelles. Dans cette 
abstraction, voilà l'homme immortel démonstrativement etmathr-- 
matiquement; mais cest le globe de la terre sur iine aiguille. 
La morale démontrera, de son côté, le moyen de conserver 
dans une paix inaltérable tous les États du monde. La démon- 
stration ne se tirera pas de loin. Tous les hommes se conduisent 
par leur intérêt : l'intérêt des souverains est de se conserver 
mutuellement dans l'intelligence; cet intérêt est manifeste par 
la muliiplicalion qui se fait pendant la paix et des sujets du 
ï^ouverain et des richesses d'un État. Le moyen d'entretenir 
cette intelligence est également démontré. Il ne faut qu'assem- 
bler tous les députés des souverains dans une ville comnujne, 
où l'on conviendra d'en passer à la pluralité des suffrages, et où 
l'on prendra des moyens propres à contraindre le moindre 
nombre de s'accorder au plus grand nombre; mais e'eat le globe 
sur l'aiguille. Prenez toutes ces vérilh par leur abstraction et 
sans les circonstances dont elles sont accompagnées dans la 
réalité des choses, ce sont là autant de démonstrations équi- 
valentes aux géométriques. 

Mais les unes et les autres, pour exister dans la pratique, 
supposent certains faits. Si donc l'expérience s'accorde avec 
nos idées, et la vérité externe avec la vérité iniQYYiQ, les démon- 
strations nous guideront aussi sûrement dans toutes les sciences 
par rapport à leur objet particulier, que les démonstrations de 
géométrie par rapport aux démonstrations sur l'étendue. 

11 n'est point de globe parfait qui se soutienne sur la pointe 
d'une aiguille; et la vérité géométrique ne subsiste point au 
dehors, comme elle est dans la précision que forme notre esprit 
à ce sujet. Cette précision ne laisse pas d'être d'usage même 
au dehors, en montrant que pour faire soutenir un globe sur 
un axe le plus menu, il faut travailler à faire le globe le plus 
rond, le plus égal de toutes parts, et le plus parfait qui 
puisse être fabriqué par l'industrie humaine. 

11 n'est point aussi dans la nature aucune sorte de nourri- 
ture si conforme à notre tempérament et à nos dispositions 



?10 VRAISEMBLANCE. 

actuelles, qu'elle répare exactement tout ce qui dépérit de notre 
substance; mais plus la nourriture dont nous usons approche 
de ce caractère, plus aussi toutes choses demeurant égales 
d'ailleurs, notre vie se prolonge. 

En un mot, qu'on me garantisse des faits, et je garantis 
dans toutes les sciences des démonstrations géométriques, ou 
équivalentes en évidence aux géométriques; pourquoi? parce 
que toutes les sciences ont leur objet, et tous les onjets four- 
nissent matière à des idées abstraites qui peuvent se lier les 
unes avec les autres ; c'est ce qui fait la nature des vérités 
logiques, et le seul caractère des démonstrations géométriques. 
Voyez la Logique du Père BufTier. 

Quand on demande s'il y a des vérités, cela ne fait aucune 
difficulté par rapport aux vérités internes; tous les livres en 
sont remplis; il n'y a pas jusqu'à ceux qui se proposent pour 
but d'anéantir tontes les vérités tant internes qu'externes. 
Accordez une fois à Sextus Empiricus que toute certitude doit 
être accompagnée d'une démonstration, il est évident qu'on ne 
peut être sûr de rien, puisque dans un progrès à l'infini de 
démonstrations on ne peut se fixer à rien. Toute la difficulté 
roule sur les vérités externes. Voyez les Premiers principes. 

VOLAGE, adj. (C/y/w?.), inconstant, léger, changeant; tous 
ces mots sont synonymes; ce sont des métaphores empruntées 
de différents objets; léger, des corps tels que les plumes, qui 
n'ayant pas assez de masse, eu égard à leur surface, sont 
détournées et emportées çà et là à chaque instant de leur 
chute ; changeant, de la surface de la terre ou du ciel qui n'est 
pas un moment la même; inconstant, de l'atmosphère de l'air 
et des vents; volage, des oiseaux; on dit des enfants qu'ils 
ont l'esprit et le caractère volage^ d'une femme qui change 
souvent d'objet, qu'elle est volage. 

YRATSEMBLA?^GE, s. f. {Métaphysique). La vérité, dit le 
P. Buffier, est quelque chose de si important pour l'homme, 
qu'il doit toujours chercher des moyens sûrs pour y arriver; et 
quand il ne le peut, il doit s'en dédommager en s'attachant 
à ce qui en approche le plus, qui est ce qu'on appelle vraisem- 
blance. 

Au reste, une opinion n'approche du vrai que par certains 
endroits; car, approcher du vrai, c'est ressembler au vrai, c'est- 



VRAISEMBLANCE. 311 

à-dire être propre à former ou à rappeler dans l'esprit l'idée du 
vrai. Or, si une opinion, par tous les endroits par lesquels on la 
peut considérer, formait également les idées du vrai, il n'y pa- 
raîtrait rien que de vrai, on ne pourrait juger la chose que vraie; 
et par là ce serait efi'ectivemcnt le vrai, ou la vérité môme. 

D'ailleurs, comme ce qui n'est pas vrai est faux, et que ce 
qui ne ressemble pas au vrai ressemble au faux, il se trouve, 
en ce qui s'appelle vraisemblable, quelques endroits qui res- 
semblent au faux; tandis que d'autres endroits ressemblent au 
vrai. 11 faut donc faire la balance de ces endroits opposés, pour 
reconnaître lesquels l'emportent les uns sur les autres, afin 
d'attribuer à une opinion la qualité de vraisemblable, sans quoi 
au même temps elle serait vraisemblable et ne le serait pas. 

En eiïet, quelle raison y aurait-il d'appeler semblable au 
vrai ce qui ressemble autant au faux qu'au vrai? Si l'on nous 
demandait à quelle couleur ressemble une étoffe tachetée égale- 
ment de blanc et de noir, répondrions-nous qu'elle ressemble 
au blanc parce qu'il s'y trouve du blanc? On nous demanderait 
en même temps pourquoi ne pas dire aussi qu'elle ressemble 
au noir, puisqu'elle tient autant de l'un que de l'autre. A plus 
forte raison ne pourrait-on pas dire que la couleur de cette 
étoffe ressemble au blanc, s'il s'y trouvait plus de noir que de 
blanc. Au contraire, si le blanc y dominait beaucoup plus que 
le noir, en sorte qu'elle rappelât tant d'idée du blanc que le 
noir en comparaison ne fît qu'une impression peu sensible, on 
dirait que cette couleur approche du blanc, et ressemble à du 
blanc. 

Ainsi dans les occasions oli l'on ne parle pas avec une si 
grande exactitude, dès qu'il paraît un peu plus d'endroits vrais 
que de faux, on appelle la chose vraisemblable ; mais pour être 
absolument vraisemblable, il faut qu'il se trouve manifestement 
et sensiblement beaucoup plus d'endroits vrais que de faux, 
sans quoi la ressemblance demeure indéterminée, n'approchant 
pas plus de l'im que de l'autre. Ce que je dis de la craisem- 
bUuiec s'entend aussi de la probabilité; puisque la probabilité 
ne tombe que sur ce que l'esprit approuve à cause de sa res- 
semblance avec le vrai, se portant du côté où sont les plus 
grandes apparences de vérité plutôt que du côté contraire, sup- 
posé qu'il veuille se déterminer. Je dis : supposé qu'il veuille se 



312 VRAISEMBLANCE. 

dctcnnincr^ car l'esprit ne se portant nécessairement qu'au 
vrai, dès qu'il ne l'aperçoit point dans tout son jour, il peut 
suspendre sa détermination; mais, supposé qu'il ne la suspende 
pas, il ne saurait pencher que du côté de la plus grande appa- 
rence de vrai. 

On peut demander si, dans une opinion, il ne pourrait pas y 
avoir des endroits mitoyens entre le vrai et le faux, qui seraient 
des endroits où l'esprit ne saurait que penser. Or, dans les 
hypothèses pareilles, on doit regarder ce qui est mitoyen entre 
la vérité et la fausseté comme s'il n'était rien du tout; puis- 
qu'en ellet il est incapable de faire aucune impression sur un 
esprit raisonnable. Dans les occasions mêmes où il se trouve 
de côté et d'autre des raisons égales de juger, l'usage autorise 
le mot de vraisemblable ; mais comme ce vraisemblable res- 
semble autant au mensonge qu'à la vérité, j'aimerais mieux 
l'appeler douteux que vraisemblable. 

Le plus haut degré du vraisemblable est celui qui approche 
de la certitude physique, laquelle peut subsister peut-être 
elle-même avec quelque soupçon ou possibilité de faux. Par 
exemple, je suis certain physiquement que le soleil éclairera 
demain l'horizon; mais cette certitude suppose que les choses 
demeureront dans un ordre naturel, et qu'à cet égard il ne se 
fera point de miracle. La vraisemblance augmente, pour ainsi 
dire, et s'approche du vrai par autant de degrés qu .es cir- 
constances suivantes s'y rencontrent en plus grand nombre, et 
d'une manière plus expresse : 

1° Quand ce que nous jugeons vraisemblable s'accorde avec 
des vérités évidentes; 

2° Quand, ayant douté d'une opinion, nous venons à nous y 
conformer, à mesure que nous y laissons plus de réflexions, et 
que nous l'examinons de plus près; 

3° Quand des expériences que nous ne savions pas aupara- 
vant surviennent à celles qui avaient été le fondement de 
notre opinion; 

h° Quand nous jugeons en conséquence d'un plus grand 
usage des choses que nous examinons; 

5° Quand les jugements que nous avons portés sur des 
choses de même nature se sont vérifiés dans la suite. Tels sont 
à peu près les divers caractères qui, selon leur étendue ou 



VHAISKMULANCE. 313 

leur nombre plus considérable, rendent notre opinion plus 
semblable à la vérité; en sorte que si toutes ces circonstances 
se rencontraient dans toute leur étendue, alors comme l'opi- 
nion serait parfaitement semblable à la vérité, elle passerait 
non-seulement pour vraisemblable, mais pour vrai, ou même 
elle le serait en effet. Comme une étoffe qui, })ar tous les 
endroits, ressemblerait à du blanc, non-seulement sei'ait sem- 
blable à du blanc, mais encore serait dite absolument blanche. 

Ce que nous venons d'observer sur la vraisemblance en 
général s'applique connue de soi-même à la vraiscmbUmcc qui 
se tire de l'autorité et du témoignage des hommes. Bien que 
les hommes en général puissent mentir, et que même nous 
ayons l'expérience qu'ils mentent souvent, néanmoins la nature 
ayant inspiré à tous les hommes l'amour du vrai, la présomp- 
tion est que celui qui nous parle suit cette inclination, lors- 
que nous n'avons aucune raison de juger ou de soupçonner 
qu'il ne dit pas vrai. 

Les raisons que nous on pourrions avoir se tirent ou de sa 
personne, ou des choses qu'il nous dit; de sa personne, par 
rapport ou à son esprit, ou à sa volonté. 

Par rapport à son esprit, 1" s'il est peu capable de bien 
jugci- de ce qu'il rapporte; '1" si d'autres fois il s'y est mépris; 
3" s'il est d'une imagination ombrageuse ou échauffée; carac- 
tère très-commun, même parmi des gens d'esprit qui prennent 
aisément l'ombre ou l'apparence des choses pour les choses 
mêmes, et le fantôme qu'ils se forment pour la vérité qu'ils 
croient discerner. 

Par rapport à la volonté, 1'' si c'est un homme qui se fait 
une habitude de parler autrement qu'il ne pense; 2" si l'on a 
éprouvé qu'il lui échappe de ne pas dire exactement la vérité; 
li"' si l'on aperçoit dans lui quelque intérêt à dissinmler; on 
doit alors être plus réservé à le croire. 

A l'égard des choses qu'il dit, 1° si elles ne se suivent et ne 
s'accordent pas bien; 2° si elles conviennent mal avec ce qui 
nous a été dit par d'autres personnes aussi dignes de foi; 3" si 
elles sont par elles-mêmes difficiles cà croire, ou en des sujets où 
il ait pu aisément se méprendre. 

Ces circonstances contraires rendent vraisemblable ce qui 
nous est rapporté : savoir, 1° quand nous connaissons celui qui 



3U VRAISEMBLANCE. 

nous parle pour être d'un esprit juste et droit, d'une imagina- 
tion réglée et nullement ombrageuse, d'une sincérité exacte et 
constante; 2" quand d'ailleurs les circonstances des choses qu'il 
dit ne se démentent point entre elles, mais s'accordent avec des 
faits ou des principes dont nous ne pouvons douter. A mesure 
que ces mêmes choses sont rapportées par un plus grand nom- 
bre de personnes, la vraisemblance augmentera aussi ; elle 
pourra même de la sorte parvenir à un si haut degré, qu^'il sera 
impossible de suspendre notre jugement à la vue de tant de 
circonstances qui ressemblent au vrai. Le dernier degré de la 
vraisemblance est certitude, comme son premier degré est 
doute, c'est-à-dire que où finit le doute, là commence la vrai- 
semblance^ et où elle finit, là commence la certitude. Ainsi les 
deux extrêmes de ]iiV7'aisemblance sont le doute et la certitude; 
elle occupe tout l'intervalle qui les sépare, et cet intervalle s'ac- 
cioît d'autant plus qu'il est parcouru par des esprits plus fins 
et plus pénétrants. Pour des esprits médiocres et vulgaires, cet 
espace est toujours fort étroit; à peine savent-ils discerner les 
nuances du vrai et du vraisemblable. 

L'usage le plus naturel et le plus général du vraisemblable 
est de suppléer pour le vrai : en sorte que là où notre esprit 
ne saurait atteindi-e le vrai, il atteigne du moins le vraisem- 
blable, pour s'y reposer comme dans la situation la plus voisinr 
du vrai. 

1° A l'égard des choses de pure spéculation, il est bon d'être 
réservé à ne porter son jugement dans les choses vraisembla- 
bles qu'après une grande attention : pourquoi? parce que l'ap- 
parence du vrai subsiste alors avec une apparence du faux, qui 
peut suspendre notre jugement jusqu'à ce que la volonté le 
détermine. Je dis le suspendre, car elle n'a pas la faculté de 
déterminer l'esprit à ce qui paraît le moins vrai. Ainsi dans les 
choses de pure spéculation, c'est très-bien fait de ne juger que 
lorsque les degrés de vraisemblance sont très-considérables, et 
qu'ils font presque disparaître les apparences du faux, et le dan- 
ger de se tromper. 

En effet, dans les choses de pure spéculation, il ne se ren- 
contre nul inconvénient à ne pas porter son jugement, lorsque 
l'on court quelque hasard de se tromper ; or pourquoi juger 
quand d'un côté on peut s'en dispenser, et que d'un autre côté 



VHAISEMBLANGE. 315 

en jugeant on s'expose à donner dans le faux? il faudrait donc 
s'abstenir de juger sur la plupart des choses? n'est-ce pas le 
caractère d'un stupide? tout au contraire, c'est le caractère 
d'un esprit sensé et d'un vrai philosophe de ne juger des objets 
que par leur évidence, quand il ne se trouve nulle raison d'en 
user autrement; or, il ne s'en trouve aucune de juger dans les 
choses de pure spéculation, quand elles ne sont que vraisem- 
blables. 

Cependant cette règle si judicieuse dans les choses de pure 
spéculation n'est plus la même dans les choses de pratique et 
de conduite, où il faut par nécessité agir ou ne pas agir. Quoi- 
qu'on ne doive pas prendre le vrai pour le vraisemblable, on 
doit néanmoins se déterminer, par rapport aux choses de pra- 
tique, à s'en contenter comme du vrai, n'arrêtant les yeux de 
l'esprit que sur les apparences de vérité, qui dans le vraisem- 
blable surpassent les apparences du faux. 

La raison de ceci est évidente, c'est que par rapport à la 
pratique il faut agir, et par conséquent prendre un parti ; si 
l'on demeurait indéterminé, on n'agirait jamais; ce qui serait 
le plus pernicieux comme le plus impertinent de tous les partis. 
Ainsi pour ne pas demeurer indéterminé, il faut comme fermer 
les yeux à ce qui pourrait paraître de vrai dans le parti con- 
traire à celui qu'on embrasse actuellement. A la vérité, dans la 
délibération on ne peut regarder de trop près aux diverses faces 
ou apparences de vrai qui se rencontrent de côté et d'autre, pour 
se bien assurer de quel côté est le vraisemblable; mais quand 
on en est une fois assuré, il faut, par rapport à la pratique, le 
regarder comme vrai et ne le point perdre de vue ; sans quoi 
on tomberait nécessairement dans l'inaction ou dans l'incon- 
stance ; caractère de petitesse ou de faiblesse d'esprit. 

Dans la nécessité où l'on est de se déterminer pour agir ou 
ne pas agir, l'indétermination est toujours un défaut de l'esprit, 
qui, au milieu des faces diverses d'un même objet, ne discerne 
pas lesquelles doivent l'emporter sur les autres. Hors de ce 
besoin, on pourrait très-bien, et souvent avec plus de sagesse, 
demeurer indéterminé entre deux opinions qui ne sont (pie vrai- 
semblables. 



316 ZEND-ÂVESTA. 



ZEND-AVESTA, s. m. [Philos, et Antiq.). Cet article est des- 
tiné à réparer les inexactitudes qui peuvent se rencontrer dans 
celui où nous avons rendu compte de la philosophie des Parsis 
en général, et de celle de Zoroastre en particulier. C'est à 
M. Anquetil que nous devons les nouvelles lumières que nous 
avons acquises sur un objet qui devient important par ses liai- 
sons avec l'histoire des Hébreux, des Grecs, des Indiens, et 
peut-être des Chinois. 

Tandis que les hommes traversent les mers, sacrifient leur 
repos, la société de leurs parents, de leurs amis et de leurs 
concitoyens, et exposent leur vie pour aller chercher la richesse 
au delcà des mers, il est beau d'en voir un oublier les mêmes 
avantages et courir les mêmes périls, pour l'instruction de ses 
semblables et la sienne. 

Le Zcnd-Avcsta est le nom commun sous lequel on com- 
prend tous les ouvrages attribués à Zoroastre. 

Les ministres de la religion des Parsis ou sectateurs moder- 
nes de l'ancienne doctrine de Zoroastre sont distingués en cinq 
ordres : les erbids, les mobids, les destours, les destours mo- 
bids, et les destours de destours. 

On appelle erbid celui qui a subi la purification légale, qui 
a lu quatre jours de suite sans interruption le Izescluic et le 
Vendidad, et qui est initié dans les cérémonies du culte or- 
donné par Zoroastre. 

Si après cette espèce d'ordination l'erbid continue de lire 
en public les ouvrages du Zcnd qui forment le rituel, et à exercer 
les fonctions sacerdotales, il devient mobid ; s'il n'entend pas 
le Zend-Avesta, s'il se renferme dans l'étude de la loi du Zcnd 
et du Pehlevy, sans exercer les fonctions de ministre, il est 
appelé desloiir. Le destour mobid est celui qui réunit en lui les 
qualités du mobid et du destour; et le destour de destours 
est le premier destour d'une ville ou d'une province. C'est 
celui-ci qui décide des cas de conscience et des points difficiles 



ZEND-AVESTA. 317 

de la loi. Les Parsis lui payent une sorte de dîme ecclésiastique. 
En aucun lieu du monde les choses célestes ne se dispensent 
gratuitement. 

Arrivé à Surate, M. Anquotil trouva les Parsis divisés en 
deux sectes animées l'une contre l'autre du zèle le plus furieux. 
La superstition produit partout les mêmes effets. L'une de ces 
sectes s'appelait celle des anciens croyiinis, l'autre celle des 
rcfoDiuiteiirs. De quoi s'agissait-il entre ces sectaires, qui pen- 
sèrent à tremper toute la contrée de leur sang? De savoir si le 
pcnon, ou la pièce de lin de neuf pouces en carré que les 
Parsis portent sur le nez en certain temps, devait ou ne devait 
pas être mise sur le nez des agonisants. 

Oiiid rides? mutato noniine de te fabula narratur! 

Que produisit cette dispute? Ce que les hérésies produisent 
dans tous les cultes. On remonte aux sources et l'on s'instruit. 
Les anciens livres de la loi dos Parsis furent feuilletés. Bientôt 
on s'aperçut que les ministres avaient abusé de la stupidité du 
peuple, pour l'accabler de purifications dont il n'était point 
question dans le Zend, et que cet ouvrage avait été défiguré 
par une foule d'interprétations absurdes. On se doute bien que 
ceux qui osèrent révéler aux peuples ces vérités furent traités 
de novateurs et &'impies. A ces disputes il s'en joignit une 
autre sur le premier jour de l'année. Un homme de bien aurait 
en vain élevé la voix, et leur aurait crié : « Eh, mes frères 
qu'importe à quel jour l'année commence? elle commencera 
heureusement aujourd'hui, demain, pourvu que vous vous 
aimiez les uns les autres, et que vous ayez de l'indulo-ence 
pour vos opinions diverses. Croyez-vous que Zoroastre n'eût 
pas déchiré ses livres, s'il eut pensé que chaque mot en de- 
viendrait un sujet de haine pour vous? » Cet homme de bien 
n'aurait été entendu qu'avec horreur. 

M. Anquetil profita de ces divisions des Parsis pour s'in- 
struire et se procurer les ouvrages qui lui manquaient. Bientôt 
il se trouva en état d'entreprendre en secret une traduction de 
tous les livres attribués à Zoroastre. Il se forma une idée juste 
de la religion des Parsis; il entra dans leurs temples qu'ils 
appellent dcrimers, et vit le culte qu'ils rendent au feu. 



318 ZENDAVESTA. 

L'enthousiasme le gagna; il jeta ses vues sur le Sanskret, et 
il songea à se procurer les quatre Vàdes; les quatre Vêdcs sont 
des ouvrages que les Bramines prétendent avoir été composés, 
il y a quatre mille ans, par Kreschnou. Us se nomment le Sam- 
vcda^ le Bidjoitveda, VAthanuiccda et le Raghoiiveda. Le pre- 
mier est plus rare. Il y avait une bonne traduction de ces 
livres faite par Abulfazer, ministre d'Akbar, il y a environ deux 
cents ans, que M. Anquetil ne négligea pas. Il se procura des 
copies de trois vocabulaires sanskretains, VAîneî'kosrh, le 
Viakkcrcn et le Nammala. Les deux premiers sont à l'usage 
des Bramines; le dernier est à l'usage des Sciouras. Il conféra 
avec les principaux destours des lieux qu'il parcourut; et il 
démontra par ses travaux infinis qu'il n'y a nulle comparaison 
à faire entre la constance de l'homme de bien dans ses projets 
et celle du méchant dans les siens. 

Il apprit des auteurs modernes que la doctrine de Zoroastre 
avait été originairement divisée en vingt et une parties; il y 
en avait sept sur la création et l'histoire du monde, sept sur 
la morale, la politique et la religion, et sept sur la physique et 
l'astronomie. 

C'est une tradition générale parmi les Parsis qu'Alexandre 
fjt brûler ces vingt et un livres, après se les être fait traduire en 
grec. Les seuls qu'on put conserver sont le Vcndidad, Vlzes- 
cJinc^ le Wisspei'cd, les Jcsrhts et les Neac.schs. Us ont encore 
une traduction pehlevyque, originale du Zcnd, et un grand 
nombre de livres de prières, qu'ils appellent jScrcngs, avec un 
poëmedecent vingt vers, appelé Barzoununna, sur la vie de 
Bousioun, fils de Zoroastre, de Ssorab, fils de Roustoun, et de 
Barzour, fils de Ssorab. 

Ce qui reste des ouvrages de Zoroastre traite de la matière, 
de l'univers, du paradis terrestre, de la dispersion du genre 
humain et de l'origine du respect que les Parsis ont pour le feu, 
qu'ils appellent Athro-EhorcnicudaopotJu'c^ fils de Dieu. Il y 
rend compte de l'origine du mal physique et moral, du nombre 
des anges à qui la conduite de l'univers est confiée, de quelques 
faits historiques, de quelques rois de la première dynastie, et 
de la chronologie des héros de Ssillan et Zabouslestan. On y 
trouve aussi des prédictions, des traits sur la fin du monde et sur 
la résurrection, d'excellents préceptes moraux, et un traité des 



ZEND-AVESTA. 319 

rites et cérémonies très-ctcndu. Le style en est oriental, des 
répétitions fréquentes, peu de liaisons, et le ton de l'enthou- 
siasme et de l'inspiré. Dieu est appelé dans le Zend Meuiossc- 
pcneslc , et dans le Pehlevy, Mcidonnndafzouni ou VEirc 
ûhorbc dans sou (wrcllciicc.Le texte des vingt et une parties ou 
nosks du législateur Parsis s'appelle VAvc.sta ou le monde. Il 
est dans une langue morte tout à fait dilTérente du pehlevy et 
du parsique. Les plus savants destours ne disent rien de satis- 
faisant sur son origine. Ils croient à la mission divine de 
Zoroastre. Ils assurent qu'il reçut la loi de Dieu même, après 
avoir passé dix ans au pied de son trône. M. Anquetil conjec- 
ture qu'il la composa retiré avec quelques collègues habiles 
entre des rochers écartés; conjecture (pi'il fonde sur la dureté 
montagnarde et sauvage du style. L'alphabet ou les caractères 
de l'Avesta s'appellent Zr//c/. Ils sont nets et simples; on en 
reconnaît l'antiquité au premier coup d'œil. Il pense que le 
pehlevy, langue morte, a été le véritable idiome des Parsis, qui 
en attribuent l'invention a Kaio-Morts, le premier roi de leur 
première dynastie. Le caractère en est moins pur et moins net 
que le Zend. 

Le phazend est un idiome dont il ne reste que quelques 
mots conservés dans les traductions pehlevyques. 

L'Avesta est la langue des temps de Zoroastre; il l'apporta 
des montagnes; les Parsis ne la connaissaient pas avant lui. Le 
pehlevy est la langue qu'ils parlaient de son temps ; et le pha- 
zend est l'Avesta corrompu dont il leur recommanda l'usage 
pour les distinguer du peuple; le phazend est à l'Avesta ce 
que le syiaque est à l'hébreu. Mereod, dans l'Avesta, signifie 
// il dit, et c'est jueri, dans le phazend. L'alphabet du phazend 
est composé du zend et du pehlevy. 

Les manuscrits sont de lin ou de coton enduit d'un vernis 
sur lequel on discerne le trait le plus léger. 

Le Voididtid-siidé est un in-folio de 560 pages. Le mot 
rcndid/id signilie sépare du diable, contraire aux maximes du 
diable, ou l'objet de sa haine. Sade si^mûe pur et sans mélange. 
C'est le nom qu'on donne aux livres zend, qui ne sont accom- 
pagnés d'aucune traduction pehlevyque. 

Le Vendidad contient, outre sa matière propre, les deux 
Traités de Zoroastre, appelés VIzeschné et le Wisspered, parce 



320 ZEiND-AVESTA. 

que le ministre qui lit le Vcndidad est obligé de lire en même 
temps ces deux livres, autres qu'on a pour cet effet divisés en 
leçons. 

Le Vcndidad proprement dit est le vingtième Traité de 
Zoroastre. C'est un dialogue entre Zoroastre et le dieu Ormusd 
qui répond aux questions du législateur. 

Ormusd est défini, dans cet ouvrage, l'être pur, celui qui 
récompense, l'être absorbé dans son excellence, le créateur, le 
grand-juge du monde, celui qui subsiste par sapropre puissance. 

L'ouvrage est divisé en vingt-deux chapitres appelés fnr- 
gard^-y chaque chapitre finit par une prière qu'ils appellent 
eschem vohou, pure, excellente. Cette prière commence par ces 
mots: « Celui qui fait le bien, et tous ceux qui sont purs, iront 
dans les demeures de l'abondance, qui leur ont été préparées. » 
Les deux premiers chapitres, et le cinquième et dernier con- 
tiennent quelques faits historiques, la base de la foi des Parsis; 
le reste est moral, politique et liturgique. 

Dans le premier chapitre, Ormtisd raconte à Zoroastre qu'il 
avait créé seize cités également belles, riches et heureuses ; 
qu'Ahrinian, le diable son rival, fut la cause de tout le mal, et que 
chacune de ces cités était la capitale d'un empire du même nom. 

Dans le second chapitre, Djemchid, appelé en zend Scmo, 
fils de Vivenganm, quatrième roi de la première dynastie des 
Parsis, est enlevé au ciel où Ormusd lui met entre les mains 
un poignard d'or avec lequel il coupe la terre, et forme la con- 
trée Yermaneschné où naissent les honmies et les animaux. La 
mort n'avait aucun empire sur cette contrée qu'un hiver désola; 
cet hiver, les montagnes et les plaines furent couvertes d'une 
neige brûlante qui détruisit tout. 

Djemchid, dit Ormusd à Zoroastre, fut le premier qui vit 
l'Etre suprême face à face, et produisit des prodiges par ma 
voix que je mis dans sa bouche. Sur la fin de ce chapitre, 
Ormusd raconte l'origine du monde. Je créai tout dans le com- 
mencement, lui dit-il; je créai la lumière qui alla éclairer le 
soleil, la lune et les étoiles; alors l'année n'était qu'un jour 
ininterrompu ; l'hiver était de quarante. Un homme fort engen- 
dra deux enfants, l'un mâle et l'autre femelle ; ces enfants s'u- 
nirent, les animaux peuplèrent ensuite la terre. 

Il est parlé, dans les chapitres suivants, des œuvres 



ZEND-AVESTA. 321 

agréables à la terre, ou plutôt à l'ange qui la gouverne, comme 
l'agriculture, le soin des bestiaux, la sépulture des morts, et le 
secours des pauvres. Le bon économe, dit Ormusd, est aussi 
grand à mes yeux que celui qui donne naissance à mille hommes, 
et qui récite mille Izeschnés. 

De l'équité de rendre au riche le prêt qu'il a fait, et des 
crimes appelés méherderoudis, ou œuvre de Deroudi, le diable, 
opposé à Meher, l'ange qui donne aux champs cultivés leur 
fertilité ; on pèche en manquant à sa parole, en rompant les 
pactes, en refusant aux serviteurs leurs gages, aux animaux de 
labour leur nourriture, aux instituteurs des enfants leurs 
appointements, aux paysans leurs salaires, à une pièce de terre 
l'eau qu'on lui a promise. 

Des morts, des lieux et des cérémonies de leur sépulture, 
de purifications légales, des femmes accouchées avant terme. 
Ici Ormusd relève la pureté du Vendidad et parle des trois 
rivières Phérar, Ponti et Varkess. 

De l'impureté que la mort communique à la terre, de l'eau, 
et de toutes sortes de vaisseaux. 

De l'impureté des femmes qui avortent, et de la dignité du 
médecin ; il promet une vie longue et heureuse à celui qui a 
guéri plusieurs malades; il ordonne d'essayer d'abord les 
remèdes sur les infidèles qui adorent les esprits créés par Ahri- 
man ; il prononce la peine de mort contre celui qui aura hasardé 
un remède pernicieux sans avoir pris cette précaution, et fixe la 
récompense que chaque ordre de Parsis doit au médecin; il 
commence par l'athorne ou prêtre ; celui qui a guéri un prêtre 
se contentera des prières que le prêtre ofliirapour lui à Dahman, 
ou celui qui reçoit les âmes des saints, de l'ange Sserosch, et 
qui les conduit au ciel. 

De la manière de conduire les morts au dakmé, ou au lieu 
de leur sépulture; de la cérémonie de chasser le diable en 
approchant du mort un chien ; des prières à faire pour le mort ; 
du péché de ceux qui y manquent et qui se souillent en appro- 
chant du cadavre ou en le touchant, et des purifications que 
cette souillure exige. 

Les Parsis ont pour le feu différents noms tirés de ses usages, 
celui de la cuisine, du bain, etc. ; il faut qu'il y en ait de toutes 
les sortes au dadgah, lieu où l'on rend la justice. 

xvn. 21 



322 ZEND-AVESTA. 

Il parle de la place du feu sacré, de la prière habituelle des 
Parsis, de la nécessité pour le ministre de la loi d'être pur et de 
s'exercer aux bonnes œuvres; de l'ange gardien Bahman : c'est 
lui qui veille sur les bons et sur les juges intègres, et qui donne 
la souveraineté aux princes afiu de secourir le faible etl'indigent. 

Pour plaire à Orniusd il faut être pur de pensées, de paroles 
et d'actions; c'est un crime digne de mort que de séduire la 
femme ou la fille de son voisin, que d'user du même sexe que 
le sien ; rompez toute communion, dit Zoroastre, mettez en 
pièces celui qui a péché, et qui se refuse à l'expiation pénale, 
celui qui tourmente l'innocent, le sorcier, le débiteur qui ne 
veut pas s'acquitter de sa dette. 

Il traite du destour mobid qui confère le barashnom, ou la 
purification aux souillés, des qualités du ministre, du lieu de 
purification, des instruments et de la cérémonie, des biens et 
des maux naturels et moraux; il en rapporte l'origine et les pro- 
grèsàla méchanceté de l'homme, et au mépris de lapurification. 

Il dit de la fornication et de l'adultère, qu'ils dessèchent les 
rivières, et rendent la terre stérile. 

Il passe aux exorcismes ou prières qui éloignent les diables 
instigateurs de chaque crime ; elles tiennent leur principale 
efficacité d'IIonover, ou nom de Dieu ; il enseigne la prière que 
les enfants ou parents doivent dire ou faire dire pour les morts; 
il désigne les chiens dont l'approche chasse le diable qui rôde 
sur la terre après minuit ; il indique la mauière de les nourrir; 
c'est un crime que de les frapper; celui qui aura tué un de ces 
chiens donnera aux trois ordres de Parsis, le prêtre, le soldat 
et le laboureur, les instruments de sa profession ; celui qui n'en 
aura pas le moyen creusera des rigoles qui arroseront les pâtu- 
rages voisins, et fermera ces pâturages de haies, ou il donnera 
sa fille ou sa sœur en mariage à un homme saint. 

Les crimes pour lesquels on est puni de l'enfer sont la 
dérision d'un ministre qui prêche la conversion au pécheur, 
l'action de faire tomber les dents à un chien exorciste, en lui 
faisant prendre quelque chose de brûlant ; d'effrayer et faire 
avorter une chienne, et d'approcher une, femme qui a ses règles 
ou qui allaite. 

11 y a des préceptes sur lapurification des femmes, la rognure 
des ongles et des cheveux, le danger de croire à un destour qui 



ZEND-AVESTA. 323 

porte sur le nez le pcnoii, ou qui n'a pas sa ceinture; ce destour 
est un imposteur qui enseigne la loi du diable, quoiqu'il prenne 
le litre de ministre de Dieu. Dans cet endroit il est dit qu'Ali- 
riman se révolta contre Orniusd, et refusa de recevoir sa loi; 
et l'ange Sserosch, qui garde le monde et préserve l'homme des 
embûches du diable, y est célébré. 

Suit l'histoire de la guerre d'Onnusd et d'Ahriman. Ormusd 
déclare qu'à la fin du monde les œuvres d'Ahriman seront 
détruites par les trois prophètes qui naîtront d'une semence 
gardée dans une petite source d'eau dont le lieu est claire- 
ment désigné. 

11 est fait nienlion dans ce chapitre de l'éternité, de l'âme de 
Dieu qui agit sans cesse dans le monde, de la purification par 
l'urine de vache, et autres puérilités, de la résurrection, du pas- 
sage après cette vie sur un pont qui sépare la terre du ciel, 
sous la conduite d'un chien, le gardien commun du troupeau. 

11 est traité dans le suivant du troisième poëriodekesch ou 
troisième prince delà première dynastie, qui fut juste et saint, 
qui abolit le mal, et à qui Ormusd donna le hom, ou l'arbre de 
la santé; du tribut deprière et de louange du au bœuf suprême 
et à la pluie. 

Le Vendùlad ûnii pav la, mission divine de Zoroastre. Ormusd 
lui députal'ange Nériossengul, en Irman. Va, lui dit-il, en Irman ; 
Irman que je créai pur, et que le serpent infernal a souillé; le 
serpent qui est concentré dans le mal, et qui est gros de la mort. 
Toi qui m'as approché sur la sainte montagne, où tu m'as inter- 
rogé, et où je t'ai répondu, va; porte ma loi en Irman, je te 
donnerai mille bœufs aussi gras que le bœuf de la montagne So- 
kand, sur lequel les hommes passèrent l'Euphrate dans le com- 
mencement des temps; tu posséderas tout en abondance ; exter- 
mine les démons et les sorciers, et met fin aux maux qu'ils ont 
faits. Voilà la récompense que j'ai promise dans mes secrets aux 
habitants d' Irman qui sont de bonne volonté. 

L'Izeschné est le second livre du Vendidad-sadé. Izeschné 
signifie bénédiction. Ce livre a vingt chapitres a[)pelés lin, par 
contraction de /^«/rt??^, ou (iiiicn^ qui finit chaque chapitre. C'est 
proprement un rituel, et ce rituel est une suite de puérilités. 

Zoroastre y recommande le mariage entre cousins germains, 
loue la subordination, ordonne un chef des prêtres, des soldats, 



32/t ZEND-AVESTA. 

des laboureurs et des commerçants, et recommande le soin des 
animaux. Il y est parlé d'un âne à trois pieds, placé au milieu 
de l'Euphrate; il a six yeux, neuf bouches, deux oreilles et une 
corde d'or; il est blanc et nourri d'un aliment céleste ; mille 
hommes et mille animaux peuvent passer entre ses jambes; et 
c'est lui qui purifie les eaux de l'Euphrate, et qui arrose les sept 
contrées de la terre. S'il se met à braire, les poissons créés par 
Ormusd engendrent, et les créatures d'Ahriman avortent. 

Après cet âne vient le célèbre destour Hom-Ised; il est saint; 
son œil d'or est perçant; il habite la montagne Albordi ; il bénit 
les eaux et les troupeaux ; il instruit ceux qui font le bien ; son 
palais a cent colonnes; il a publié la loi sur les montagnes; il a 
apporté du ciel la ceinture et la chemise de ses fidèles ; il lit 
sans cesse VAvesta; c'est lui qui a écrasé le serpent à deux pieds, 
et créé l'oiseau qui ramasse les graines qui tombent de l'arbre 
hom, et les répand sur la terre. Lorsque cinq personnes saintes 
et pieuses sont rassemblées dans un lieu, je suis au milieu d'elles, 
dit Hom-Ised. 

L'arbre hom est planté au milieu de l'Euphrate ; Hom-Ised 
préside à cet arbre. Hom-Ised s'appela aussi Zércgone. Il n'a 
point laissé de livres ; il fut le législateur des montagnes. 

L'Izeschné contient encore l'eulogie du soleil, du feu et de 
l'eau, de la lune et des cinq jours gahs ou sur-ajoutés aux trois 
cent soixante jours de leur année, qui a douze mois composés 
chacun de trente jours. Il finit par ces maximes : « Lisez V IIo- 
novcr; révérez tout ce qu'Ormusd fait, a fait et fera. Car Ormusd 
a dit : Adorez tout ce que j'ai créé, c'est comme si vous m'adoriez. » 

11 n'est pas inutile de remarquer que Zoroastre n'a jamais 
parlé que de deux dynasties de Parsis. 

Le second livre du Vendidad est le Vùspcred, ou la connais- 
sance de tout. 

Un célèbre bramine des Indes, attiré par la réputation de 
Zoroastre, vint le voir, et Zoroastre prononça devant lui le Viss- 
pered. Malgré son titre fastueux, et la circonstance qui le pro- 
duisit, il y a peu de choses remarquables. Chaque classe d'ani- 
maux a son destour; la sainteté est recommandée aux prêtres, 
et le mariage entre cousins germains aux fidèles. 

Nous allonsparcourir rapidementles autres livres desBramines, 
recueillant de tous ce qu'ils nous offriront de plus remarquable. 



ZEND-AVESTA. 325 

Lesjeschts sont des louanges pompeuses d'Ormusd. Dans un 
de ces hymnes, Zoroastre demande à Ormusd quelle est cette 
parole inelVable qui répand la lumière, donne la victoire, con- 
duit la vie de l'homme, déconcerte les esprits malfaisants, et 
donne la santé au corps et à l'esprit; et Ormusd lui répond : 
C'est mon nom. Aie mon nom continuellement à la bouche et 
tu ne redouteras ni lallèche du tchakar, ni son poignard, ni son 
épée, ni sa massue. A cette réponse, Zoroastre se prosterna, et 
dit : J'adore l'intelligence de Dieu qui renferme la parole, son en- 
tendement qui la médite, et sa langue qui la prononce sans cesse. 

Le patet est une confession de ses fautes, accompagnée de 
repentir. Le pécheur, en présence du feu ou du destour, pro- 
nonce cinq fois le Jetha ahou rerio, et s'adressant à Dieu et aux 
anges, il dit: Je me repensavec confusion de tous les crimes que 
j'ai commis en pensées, paroles et actions; je les renonce et je pro- 
mets d'être pur désormais en pensées, paroles et actions. Dieu me 
fasse miséricorde, et prenne sous sa sauvegarde et mon âme et 
mon corps, en ce monde et en l'autre. Après cet acte de contri- 
tion, il avoue ses fautes qui sont de vingt-cinq espèces. 

Le Bdhman Jescht est une espèce de prophétie, où Zoroastre 
voit les révolutions de l'empire et de la religion, depuis Gus- 
taspe jusqu'à la iin du monde. Dans un rêve, il voit un arbre 
sortir de terre et pousser quatre branches, une d'or, une d'ar- 
gent, une d'airain et une de fer. 11 voit ces branches s'entrela- 
cer; il boit quelques gouttes d'une eau qu'il a reçue d'Ormusd, 
et l'intelligence divine le remplit sept jours et sept nuits; il voit 
ensuite un arbre qui porte des fruits, chacun de différentf 
métaux. Voilà de la besogne taillée pour les commentateurs. 

Le Virafnmna est l'histoire de la mission de Viraf. La reli- 
gion de Zoroastre s'était obscurcie, on s'adressa à Viraf pour la 
réintégrer; ce prophète fit remplir de vin sept fois la coupe de 
Gustape, et la vida sept fois, s'endormit, eut des visions, se 
réveilla et dit à son réveil les choses les mieux arrangées. 

Dans le Boundschcsch, ou le livre de l'éternité, l'éternité est 
le principe d'Ormusd et d'Ahriman. Ces deux principes pro- 
duisirent tout ce qui est; le bien fut d'Ormusd, le mal d'Arhiman. 
Il y a eu deux mondes, un monde pur, un monde impur. Arhi- 
man rompit l'ordre général. Il y eut un combat. Arhiman fut 
vaincu. Ormusd créa un bœuf qu'Arhiman tua. Ce bœuf engen- 



326 • ZEND-AVESTA. 

dra le premier homme, qui s'appela Gaiomard ou Kaio-Morts. 
Avant la création clubœuf, Ormusd avait formé une goutte d'eau, 
appelée Yemi de sanlc; puis une autre goutte appelée Veau de 
vie. Il en répandit sur Kaio-Morts, qui parut tout à coup avec la 
beauté, la blancheur etlaforce d'un jeune homme de quinze ans. 

La semence de Kaio-Morts répandue sur la terre produisit 
un arbre, dont les fruits contenaient les parties naturelles des 
deux sexes unis; d'un de ces fruits naquirent l'homme et la 
ffemme; l'homme s'appelait ilie«c/im et la femme Meschine. Ahri- 
man vint sur la terre sous la forme d'un serpent, et les sédui- 
sit. Corrompus, ils continuèrent de l'être jusqu'à la résurrection, 
ils se couvrirent de vêtements noirs et se nourrirent du fruit que 
le diable leur présenta. 

De Meschia et de Meschine naquirent deux couples de mâles 
et de femelles, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'une colonie passa 
l'Euphrate sur le dos du bœuf Staresscok. 

Ce livre est terminé par le récit d'un événement qui doit 
précéder et suivre la résurrection ; à cette grande catastrophe, 
la mère sera séparée du père, le frère de la sœur, l'ami de l'ami; 
le juste pleurera sur le réprouvé, et le réprouvé pleurera sur 
lui-même. Alors la comète Goultcher, se trouvant dans sa révo- 
lution au-dessous de la lune, tombera sur la terre; la terre, 
frappée, tremblera comme l'agneau devant le loup; alors le feu 
fera couler des montagnes comme l'eau des rivières; les hommes 
passeront à traversées flots embrasés, et seront purifiés; le juste 
n'en sera qu'effleuré, le méchant en éprouvera toute la fureur; 
mais son tourment finira, et il obtiendra la pureté et le bonheur. 

Ceux qui désireront en savoir davantage peuvent recourir à 
l'ouvrage anglais intitulé : tlie Annuid Register, or a vieiv of ihc 
History, Politicsand Littérature of the year 1762. C'est de ce 
recueil qu'on a tiré le peu qu'on vient d'exposer. 



FIN DU DICTIONNAIRE ENCYCLOPÉDIQUE. 



VOYAGES 



VOYAGE A BOURBONNE 



A LANGUES 



(Ecrit en 1770. — Publié en 1831.) 



NOTICE PRELIMINAIRE 



Si l'on en croyait les Mémoires secrets, Diderot, en allant en Cham- 
pagne au mois de juillet 1770, avait un tout autre but que d'accompa-- 
gner M'"" de Meaux et de Prunevaux. Le S)/slê/ne de la nature venait 
de paraître, et, comme il lui était généralement attribué, il lui donnait 
beaucoup d'inquiétudes. « Lors de son explosion, il se tint à Langres et 
avait des émissaires à Paris qui l'instruisaient de ce qui se passait. Au 
moindre mouvement contre lui, il était disposé à passer en pays 
étranger. » 

Rien dans le récit de ce voyage ou dans les lettres à M"'' Volland et 
à Grimm, ne trahit cette préoccupation. 11 oublia bien un peu Sophie 
auprès de ces deux dames — on le devine aux protestations d'amour 
qu'il adressait plus tard à son amie (Lettre du 12 octobre 1770], et il 
ne dissimula pas assez son mécontentement de la faveur de M. de Foissy 
près de M'"* de Prunevaux; mais, quel que soit le motif qui l'ait éloigné 
pendant un moment de la rue Taranne, nous lui devons un des meil- 
leurs petits papiers du philosophe. On ne lit pas sans émotion la page 
où il évoque si tendrement le souvenir de son père et de sa mère, on 
admire la pénétration de son génie qui, huit ans avant la publication 
des Époques de la nature, lui faisait esquisser à grands traits les di- 
verses phases des révolutions du globe. 

On a vu (t. V, p. 263) que le conte des Deux amis de Bourbonne 
appartient par le fond, sinon par les détails, à M""' de Prunevaux et que 
Diderot lui laissa le plaisir de l'envoyer au Petit frère, c'est-à-dire, 
malgré la crédulité dont Grimm accuse ce correspondant, à Grimm 
lui-même. 

M. Rathery possédait deux documents fort précieux copiés de la 
même main et qui justifient notre conjecture: la lettre attribuée au 
curé Papin et une autre lettre sans signature, écrite certainement pas 



330 NOTICE PRiaiMLN'AIKE. 

M'"^ de Pi'uiievaux. Nous n'en supprimons que le milieu, parce que c'est, 
à quelques mots près, le texte même des Deux amis; mais le début et 
la fin forment un piquant complément au Voyage à Bourhonne. La 
querelle à peine éteinte de Diderot et de Falconet sur la « belle petite 
folie de la postérité « fournit à iM"--- de Prunevaux des arguments 
tout à fait spirituels et dignes de son sexe; plus loin la bonhomie du 
philosophe se montre à nous dans tout son charme ; enfin l'aventure 
du curé de Ravennes-Fontaine est de celles dont les honnêtes gens d'alors 
faisaient volontiers des « ris à mourir ». 



Ce 5 septembre n~0. 

Je suis donc cliarmante? J'écris à merveille? Cela peut être jusqu'à un certain 
point, mais l'exagération étant l'effet d'un sentiment quelconque, je vous en re- 
mercie toujours comme d'une vérité. Vos louanges peuvent m'oncourager à conti- 
nuer, mais l'amusement m'entraîne; je ne puis m'empècher de vous raconter un 
fait qui a troublé mon âme pour plus d'un jour; partagez avec moi, mon petit 
frère, son indignation et son attendrissement. Si par hasard la voiture historique 
est celle que vous avez choisie pour aller à l'immortalité, je trouve du plaisir à 
vous procurer des matériaux. Mais avant do vous raconter ce que nous avons 
recueilli de nouveau, il faut, mon petit frère, que je vous dise mon petit mot sur votre 
belle petite folie de la postérité. Premièrement, qu'est-ce que la postérité? ce 
n'est rien ni pour vous ni pour elle et pour que ce soit un jour, ce n'est pas 
grand'chose ; je ferais fort peu de cas de celui qui m'opposerait cette rivale à naître; 
je veux qu'on me donne beaucoup de temps, à moi qui suis un être réel, et ce 
fantôme-là ne me laisse que des rognui-es. Point do rognures. Tout ou rien. 
Secondement, sacrifier son bonheur présent et celui de ceux qui sont, à ceux qui 
ne sont point, me paraît d'une tête folle et, qui pis est, d'un mauvais cœur; et 
puis ces morts qu'on loue beaucoup, qui font caqueter autour de leurs cendï-es 
des fous, des sages, des savants, des ignorants, des gens sensés en petit nombre, 
force impertinents, ne m'en semblent pas habiter une demeure plus gaie. Si par 
malheur pour eux ils avaient encore leurs oreilles, ils entendraient, comme de 
leur vivant, mille sots propos pour un bon. Soyez sûr, cher petit frère, que l'avenir 
sera tout aussi bête que le présent et vaut encore moins qu'on fasse quelque 
chose pour lui. Sur ce, je m'en tiens à la morale d'un grand roi, qui avait à lui seul 
sept cents femmes, sans oser pourtant vous prescrire d'être aussi grand et aussi 
sage que lui ; il n'appartient pas à tout le monde d'imiter Salomon, et je connais 
de fort honnêtes gens qui se contenteraient de la sept centième partie de sa félicité, 
et puis j'en reviens à notre dernière aventure 

Vous voyez, petit frère, que la grandeur d'àme et les hautes qualités sont de 
toutes conditions et de tout pays, que tel meurt obscur à qui il n'a manqué qu'un 
théâtre pour être admiré, et qu'il ne faut pas aller jusque chez les Iroquois pour 
trouver deux amis. 

Celui qui se mitonne pour maman ou pour moi dans Bourhonne devient bien 
• leste. II sort à présent, il vient passer des six soirées auprès de nous. Nous som- 



NOTICE PR ELIMINA IRE. 331 

mes bien gaies, mais rira hien qui rira le dernier. V03CZ comme les hommes diffè- 
rent les uns des autres : eoiui-ci rcrlierclie la société des femmes et vous voulez 
les fuir. Attendez au moins que vous ajez quelque cliose de commun avec Sopho- 
cle; je ne doute pas que comme lui vous n'ayez un jour les cheveux blancs, mais 
il n'est pas sûr que vous rencontriez le miroir qui vous en avertisse. Ce n'est pas 
d'aujourd'hui que chacun voit suivant son goût ou sa prévention. Ce n'en est point 
une que le jilaisir que m'a fait votre lettre ; j'ainui mieux la teinte de celle-ci que 
des précédentes. J'ai lu avec satisfaction que notre conir antique a ému le vôtre 
et je crois, quoi qu'en dise maman, ([ue si \(ius \ouIiez l'écouter plus souvent vous 
en seriez plus aimable. Savcz-vous que cette maman dit que vous êtes toujours 
armé de pied en cap contre elle, et cpi'il lui semble fort étrange de paraîtrez vos 
yeux un être fort extraordinaire? Ce sont ses mot-; : jn n'entre point dans vos dif- 
férends, bien persuadée que toutes ces petites délicatesses finiront ;\ la première 
vue ; mais, mon petit frère, elle n'est pas aussi difïïcilc à vivre qu'on le disait 
bien. 

Nous avons perdu pour la seconde et dernière fois le cher philosophe. Il nous 
a ((uittées ajirès avoir bien déjeuné, bien embrassé maman et nous avoir recom- 
mandé sa filleule; c'est un petit magot qu'il trouve charmant. Cette tendresse 
ridicule dirait beaucoup s'il n'y avait pas onze ans d'aljsence, mais connne tout 
le monde ne sait pas comme nous sa conduite, les bruits sourds ne lui sont pas 
avantageux, ou, pour mieux dire, le lui sont beaucoup. Pendant son dernier voyage 
il a eu une petite consolation de son QuintilieH perdu. Vous vous souvenez bien de 
ce curé de Ravennes-Fontaine qui lui gagna son livre, et l'on se moqua do lui 
précisément comme vous l'aviez vu en esprit. C'est que ce bon curé a tous les bons 
goûts, et celui des bons livres, et celui des jolies femmes. Il a su cjue le philosophe 
nous avait fait une seconde visite et il a cherché l'occasion de revoir deux femmes 
aimables, c'est nous; un excellent homme, c'est le philosophe; d'augmenter sa 
bibliothèque d'un bon li\re s'il était possible, et de faire im voyage commode dans 
la voiture d'un do ses paroissiens, entre le mari qui e^t jaloux comme un tigre, et 
sa femme qui est jolie comme un ange et coquette comme un petit chien. Voilà 
donc le curé, la jolie femme et le mari dans la môme voiture. L'amour, qui fait 
tirer parti de tout, lui inspire de monter en voiture au-dessus du vent, c'est-à-dire 
que le vent soufflait de la femme au curé et du curé au mari; le curé est grand 
priseur de tabac; au moment où il venait une bouffée de vent, le curé d'ouvrir sa 
tabatière, le tabac d'aller dans les yeux du mari et la femme d'avoir la main ou la 
joue baisée; nouveau coup de vent, nouvelle prise de tabac, nouvel aveuglement du 
mari, nouvelle main prise et baisée. Nos trois voyageurs allaient ainsi de coup de 
vont en coup de vent, de mari aveuglé en mari aveuglé et de main baisée en main 
baisée, lorsqu'à l'approche du gîte, ce drolc de curé, qui ne veut ni gagner un 
Quintilien, ni caresser la femme d'un jaloux sans plaisanter l'un et l'autre, s'est 
avisé méchamment, au dernier coup de vent et au dernier baisement do main, 
d'appliquer sur la main de la jeune femme le baiser le plus éclatant; le mari ouvre 
les yeux, la femme veut retirer sa main, le curé la retient et la baise et le mari 
de jurer. — « Comment morbleu! mon pasteur, est-ce comme ça que vous avez 
fait tout le voyage? — Le curé: Vous l'avez dit. — Savez-vous que cela ne me 
convient pas? — Cela est pourtant fort doux. — Oh! parbleu! je ne suis pas 



332 NOTICE PRELIMINAIRE. 

homme à vous donner le môme passe-temps et vous pourrez vous pourvoir pour 
le retour d'une autre voiture et d'un autre benêt... Et vous, madame qui riez de si 
bon cœur (car vous noterez que la femme riait à gorge déplojce) nous verrons qui 
rira le dernier » C'est le curé qui'nous a raconté tout cela bien plus plaisam- 
ment que je vous le dis ; vous noterez encore que le susdit prêtre mange comme 
un loup et boit comme une éponge, et qu'à chaque coup de vent, chaque pincée 
de tabac et chaque baiser de main, il fallait une rasade. Après avoir avalé les cjuatre 
bouteilles de vin, il veut encore faire un trictrac avec le philosophe, qui se disait 
peu moralement en lui-même : « Il est ivre, il fera des écoles que ce sera un plaisir 
et si le Quintilien ne nous revient pas, nous en rattraperons au moins la valeur»; 
mais vous savez, mon petit frère, qu'il y a un Dieu au moins pour les gens ivres ; 
ce Dieu tutélaire des ivrognes a voulu que celui-ci attrapât encore au philosophe 
ses neuf francs; et comme c'est le tic de ce curé de plaisanter ceux qu'il mortifie, 
il disait au philosophe : « 11 faut pourtant convenir que les philosophes de Paris 
sont de bonnes gens. Celui-ci voit un pauvre curé condamné à s'en retourner à 
son presbytère à pied et cela lui navre le cœur. C'est qu'il est aussi honnête que 
sensible; il n'ose pas offrir au pauvre curé de l'argent, car le curé, tout pauvre qu'il 
est, n'en prendrait pas ; mais il cherche une tournure, il joue au trictrac et il 
perd, oh ! cela est au mieux. » — Et nous d'éclater de rire et le philosophe d'être 
comme vous vous l'imaginez bien; et le curé de prendre congé de nous en lui disant: 
« Adieu, monsieur, que Dieu vous ait en sa sainte garde et vous adresse à quelque 
bon diable comme moi. » Et le philosophe de lui répondre : « Monsieur l'abbé, ne 
manquez pas en vous en retournant de prendre le dessus du vent. » Eh bien ! mal- 
gré toutes les mauvaises aventures qui attendaient ici votre ami, malgré l'enfant 
trouvé, le Quintilien et l'argent perdu, les plaisanteries du curé et les nôtres, le 
plaisir de vivre avec nous a été le plus fort et il a été d'une humeur charmante. 
Convenez, petit frère, que ces caractères-là sont bien rares. 

A moins d'événements très-intéressants, cette lettre sera la dernière écrite de 
Bourbonne. Si vous êtes honnête, vous en adresserez li réponse à Vandœuvre 
chez M. de Provenchèrcs, où nous serons le 13 de ce mois si Dieu nous prête 
vie; nous pourrions encore recevoir de vos nouvelles à Châlons. C'est maman qui 
dit tout cela et moi qui ne doute pas de vos attentions, attendu qu'il faut juger 
quelquefois le présent par le passé. Adieu, petit frère. » 



Publié pour la première fois en 1831, avec des notes d'un compa- 
triote de Diderot (M. Walferdin), le Voyage à Bourbonne n'a été réim- 
primé que dans la Bibliollieca Dorvoniensis, du d"" Emile Bougard 
(Chaumont et Paris, 1865, in-8). Il a été, en outre, tiré à part à 
25 exemplaires. 



VOYAGE 

A BOURDONNE 



Quand on est dans un pays, encore faut-il s'instruire un peu 
de ce qui s'y passe. Que diraient le docteur Roux et le clier 
Baron ^ si des mille et une questions qu'ils ne manqueront pas 
de me faire, je ne pouvais répondre à une seule? Epargnons à 
mes amies le reproche déplacé d'avoir occupé tous mesmoments, 
et préparons à quelque malheureux que ses infirmités condui- 
ront à Bourbonne une page qui puisse lui être utile. 

J'allai à Bourbonne le 10 août 1770, après avoir donné 
quelques jours au plaisir de revoir mon amie, madame de Meaux, 
qui avait accompagné là sa fille malade d'une énorme obstruc- 
tion à un ovaire, suite d'une couche malheureuse, et reçu les 
adieux démon ami, M. Griinm, avec lequel j'avais fait le voyage 
de Paris à Langres et qui m'avait précédé de quelques jours à 
Bourbonne; tandis qu'une mère tendre s'occupait de la santé 
de son enfant, le philosophe allait s'informant de tout ce qui 
pouvait mériter sa curiosité. Disons d'abord un mot de la malade 
qui m'intéressait le plus. En très-peu de temps l'usage des eaux, 
en boisson diminua presque de moitié le volume de la partie 
affectée. Le docteur Juvet chantait victoire; et si madame de 

1 . D'Holbach. 



334 VOYAGE 

Prunevaux ne s'en retourne pas tout à fait guérie, peut-être 
n'est-ce pas la faute des eaux dont le succès dépend quelque- 
fois d'une grande tranquillité d'esprit. 

Mon père a fait deux fois le voyage de Bourbonne; la pre- 
mière, pour une maladie singulière, une perte de mémoire dont 
il y a peu d'exemples. Quand on lui parlait, il n'avait aucune 
peine à suivre le discours qu'on lui adressait : voulait-il parler, 
il oubliait la suite de ses idées, il s'interrompait; il s'arrêtait 
au milieu de la phrase qu'il avait commencée; il ne savait plus 
ce qu'il avait dit, ni ce qu'il voulait dire, et le vieillard se met- 
tait à pleurer. Il vint ici, il prit les eaux en boisson; elles lui 
causèrent une transpiration violente, et en moins de quinze 
jours il reprit le chemin de sa ville, parfaitement guéri. Ni sa 
fille qui l'avait suivi, ni son fils l'abbé, ni ses amis ne purent 
lui faire prendre un verre d'eau de plus que le besoin qu'il 
crut en avoir. 11 aimait le bon vin. Il disait : Je me porte bien; 
j'entends vos raisons; je raisonne aussi bien et mieux que vous ; 
qu'on ne me parle plus d'eaux; qu'on me donne du bon vin : 
et quoiqu'il eût la soixantaine passée, temps où la mémoire 
baisse et le jugement s'affaiblit, il n'eut jamais aucun ressen- 
timent de son indisposition. 

Son second voyage ne fut pas aussi heureux. Le docteur 
Juvet' avait dit très-sensément que les eaux n'étaient pas appro- 
priées à sa maladie. C'était une hydropisie de poitrine. Il se 
hâta de le renvoyer; et cet homme, que les gens de bien 
regrettent encore, et qu'une foule de pauvres, qu'il secourait à 
l'insu de sa famille, accompagnèrent au dernier domicile, mourut 
ou plutôt s'endormit du sommeil des justes, le lendemain de 
son retour, le jour de la Pentecôte, entre son fds et sa fdle qui 
craignaient de réveiller leur père qui n'était déjcà plus. J'étais 
alors k Paris. Je n'ai vu mourir ni mon père, ni ma mère; je 
leur étais cher, et je ne doute point que les yeux de ma mère 
ne m'aient cherche à son dernier instant. Il est minuit. Je suis 
seul, je me rappelle ces bonnes gens, ces bons parents; et mon 
cœur se serre quand je pense qu'ils ont eu toutes les inquié- 

1. Le docteur Juvet (Hugues-Alexis), né à Chaumont en 171 i, mort le 8 jan- 
vier 1789 était alors médecin de riiôpital militaire de Bourbonne; il avait publié 
en 1750 une Dissertation contenant des observations nouvelles sur les eaux de 
Bourbonne-les-Bains. 



A BOURBON NE. 335 

tutles qu'ils devaient éprouver sur le sort d'un jeune homme 
violent et passionné, abandonné sans guide à tous les fâcheux 
hasards d'une capitale immense, le séjour du crime et des vices, 
sans avoir recueilli un instant de la douceur qu'ils auraient eu 
à le voir, à en entendre parler, lorsqu'il eut acquis par sa bonté 
naturelle et par l'usage de ses talents la considération dont il 
jouit : et souhaitez après cela d'être père! J'ai fait le malheur 
de mon père, la douleur de ma mère tandis qu'ils ont vécu, et 
je suis un des enfants les mieux nés qu'on puisse se promettre! 
Je me loue moi-même; cependant je ne suis rien moins que 
vain, car une des choses qui m'aient fait le plus de plaisir, c'est 
le propos bourru que me tint un provincial quelques années 
après la mort de mon père. Je traversais une des rues de ma 
ville; il m'arrêta par le bras et me dit : Monsieur Diderot, vous 
êtes bon-, inuis si vous croyez que vous vaudrez jamais votre 
père, vous vous trompez. Je ne sais si les pères sont contents 
d'avoir des enfants qui vaillent mieux qu'eux, mais je le fus, 
moi, de m'entendre dire que mon père valait mieux que moi. 
Je crois et je croirai tant que je vivrai que ce provincial m'a 
dit vrai. Mes parents ont laissé après eux un fils aîné qu'on 
appelle Diderot le philosophe, c'est moi; une fille qui a gardé 
le célibat, et un dernier enfant qui s'est fait ecclésiastique. C'est 
une bonne race. L'ecclésiastique est un homme singulier, mais 
ses défauts légers sont infiniment compensés par une charité illi- 
mitée qui l'appauvrit au milieu de l'aisance.J'aimemasœur à la 
folie, moins parce qu'elle est ma sœur que par mon goût ])our 
lesclioses excellentes. Combien j'en aurais à citer de beaux traits 
si je voulais! Ses bonnes actions sont ignorées; celles de l'abbé 
sont publiques.... Et Bourboune? Et les bains? Je n'y pensais 
plus. Occupé d'objets aussi doux que ceux qui n)'occupent, le 
moyen d'y penser!... Je ne sais ce qui m'est arrivé; mais je me 
sens un fond de tendresse infinie. Tout ce qui distrait mon 
cœur de sa pente actuelle m'est ingrat.... De grâce, mes amis, 
encore un moment. Souffrez que je m'arrête et que je me livre 

encore un instant à la situation d'âme la plus délicieuse je 

ne sais ce que j'ai. Je ne sais ce que j'éprouve. Je voudrais 
pleurer... mes parents, c'est sans doute un tendre souvenir 
de vous qui me iouche! toi, qui réchaufiais mes [)ieds froids 
dans (es mains! ma mère!... Que je suis tiiste!... Que je suis 



336 VOYAGE 

heureux! S'il est un être qui ne me comprenne pas, fût-il assis 
sur un trône, que je le plains! 

La fontaine ou le puits qui fume sans cesse est placé clans 
le quartier bas. C'est un petit bâtiment étroit et carré, ouvert 
de deux portes opposéesd ont l'antérieure est placée dans l'entre- 
colonnement de quatre colonnes dont la façade est décorée. 
Ce monument n'est pas magnifique; il pouvait être mieux 
entendu, sans excéder la dépense. Je l'aurais voulu circulaire 
avec quelques bancs de pierre au pourtour ; mais tel qu'il est, 
il suffit à son usage. Combien d'édifices ou n'auraient pas été 
faits, ou seraient aussi simples si l'on avait consulté que l'uti- 
lité ! 

La profondeur de ce puits est de six pieds et son ouverture 
de quatre pieds en carré. 

Les eaux sont si chaudes qu'on aurait peine à y tenir quelque 
temps la main. Elles sont plus chaudes au fond qu'à la surface. 
y\. la surface le thermomètre de Réaumur monte à 55°, au fond 
il monte à 62". Un œuf s'y durcit en vingt-quatre heures. Cette 
année un jeune enfant s'y laissa tomber; en un instant il fut 
dépouillé de sa peau et mourut. Cet accident devrait bien appren- 
dre à en prévenir un pareil pour l'avenir. 

Les eaux de ce puits sont conduites par des canaux souter- 
rains à un bâtiment oblong, construit plus bas, et sont reçues 
dans des bassins carrés et séparés en deux par une cloison. 
Quand on se baigne on s'assied sur de longs degrés de pierre 
qui s'élèvent au-dessus ou descendent au-dessous les uns des 
autres et qui régnent le long des bords de ces bassins. C'est là 
le lieu des bains du peuple. Les particuliers se baignent dans 
les maisons dans des cuves de bois ou baignoires ordinaires. 
On y porte le soir sur les cinq à six heures les eaux qu'on prend 
au puits dans des tonneaux; et sur les six à sept heures le 
lendemain, elles sont encore assez et même trop chaudes pour 
le bain. On tempère la chaleur des eaux selon la force ou la 
faiblesse du malade. 

Des bains renfermés dans ce dernier bâtiment, il y en a 
deux qui sont de source et deux autres qui sont fournis par le 
puits. Ils ont tous c|uatre environ trois pieds de profondeur. 

La quantité et la chaleur des eaux du puits et des bains de 
source sont constantes. La quantité ne s'accroît point par les 



A HOURBONNK. 337 

pluies et ne diminue pas par les sécheresses. Les grands froids 
et les grands chauds ne font rien à sa chaleur. 

On trouve sur le chemin du bâtiment carré vers l'hôpital 
un bain séparé qu'on appelle le bain Patrice. Il est de source, 
il est fréquenté. C'est aux environs de ce puits, dont le nom 
marque assez l'ancienneté, qu'il y avait autrefois des salines 
que le temps a détruites. 

Les bains de source sont pour la douche. La douche se 
donne de trois pieds de haut. La colonne d'eau est d'environ 
huit lignes de diamètre. La peau rougit un peu sous le coup du 
fluide. 

Les bains qui viennent du puits sont moins chauds que les 
bains de source; cependant on ne les peut point supporter au 
delà de vingt minutes. 

On m'a dit que les paysans des environs venaient s'y jeter 
les samedis et qu'ils en étaient délassés. 

Les habitants d'un village éloigné de quelques lieues, appelé 
la ^'euvelle-les-Coiiïy, ont le droit d'user des eaux de toute 
manière sans rien payer. 

Ces eaux passent pour très-énergiques. On s'y rend de 
toutes les provinces du royaume et des pays étrangers pour un 
grand nombre de maladies, les obstructions de toute espèce, 
les rhumatismes goutteux et autres, les paralysies, lessciatiques, 
les maux d'estomac, les affections nerveuses et vaporeuses, la 
colique des potiers, les entorses, les ankyloses, les luxations, les 
suites des fractures, les suites des couches et plusieurs mala- 
dies militaires. Leur effet est équivoque dans les suites de para- 
lysies et d'apoplexies. Le paralytique éprouve un léger soula- 
gement, souvent avant-coureur d'un grand mal. 

Je n'ai garde de disputer l'efficacité constatée de ces eaux; 
mais en général les eaux sont le dernier conseil de la médecine 
poussée à bout. On compte plus sur le voyage que sur le 
ren)ède. A cette occasion, je vous dirai qu'un Anglais hypocon- 
driaque s'adressa au docteur Mead, homme d'esprit et célèbre 
médecin de son pays. Le docteur lui dit: « Je ne puis rien pour 
vous, et le seul homme capable de vous soulager est bien loin. 
— Où est-il? — A Moscou. » Le malade part pour Moscou,- mais 
il était précédé d'une lettre du docteur Mead. Arrivé à Moscou, 
on lui apprend que l'homme qu'il cherchait s'en était allé à 
XVII. 22 



338 VOYAGE 

Rome. Le malade part pour Rome, d'où on l'envoie à Paris, d'où 
on l'envoie à Vienne, d'où on l'envoie je ne sais où, d'où on l'en- 
voie à Londres où il arrive guéri. Les eaux les plus éloignées 
sont les plus salutaires, et le meilleur des médecins est celui 
après lequel on court et qu'on ne trouve point. 

Si le voyage ne guérit pas , il prépare bien l'effet des 
eaux par le mouvement, le changement d'air et de climat, la 
distraction. Celui des eaux de Bourbonne est quelquefois très- 
prompt; quelquefois aussi il est lent, et ne se fait sentir que 
plusieurs mois après qu'on en a quitté le lieu. C'est un espoir qui 
reste à ceux qu'elles n'ont pas soulagés. Ils se flattent de ren- 
contrer au coin de leur foyer la santé qu'ils sont venus chercher 
ici. Que les hommes s'en imposent facilement sur ce qui les 
intéresse! Les eaux de Bourbonne commencent souvent par 
accroître le malaise, un malade perd et recouvre alternativement 
l'espoir de guérir. 

Elles se prennent en boisson, en douches et en bains. On 
use aussi des boues tirées du fond des bains. 

Combien un homme éclairé sous la direction duquel seraient 
ces bains et les autres du royaume y tenterait d'expériences ! 
On fait à l'imitation de nature des bains purement artificiels. 
Combien l'art et la nature combinés n'en fourniraient-ils pas par 
l'intermède des sels mêlés aux eaux et par la variété ^les 
plantes qu'on y ferait pourrir! Combien de qualités diverses ne 
pourrait-on pas donner aux boues! Mais il faudrait que l'art 
cédât à la nature tout l'honneur des guérisons. Les bains seraient 
décriés, si l'on venait à soupçonner que l'industrie de l'homme 
eût quelque part à leur effet. On croirait ne quitter un médecin 
qu'on aurait à sa porte que pour en aller chercher un plus 
éloigné. hommes! race bizarre! 

Les eaux de Bourbonne, prises en boisson, passent pour pur- 
gatives, et le sont, pour fondantes, pour altérantes et pour 
stomachiques. 

Quand elles cessent de purger, on les aide par un purgatif 
approprié à la maladie. On ordonne la panacée mercurielle dans 
les obstructions. La manne simple suffit dans d'autres cas. 

On les boit le matin; leur effet est de provoquer la sueur; 
mais c'est, je crois, en qualité d'eaux chaudes. 

Si l'on s'endort après les avoir bues, il est ordinaire qu'il 



A IJOURBONNE. 339 

s'élève de la chaleur dans le corps et qu'il survienne de la 
fièvre. Les eaux veillées sont innocentes; les eaux assoupies 
sont fâcheuses. Quelle est la cause de cet effet? Nature veut- 
elle tuer ou guérir? Nature ne veut rien. Elle indique un 
remède salutaire; elle pousse ensuite à un sommeil léthifère. 
Et sur ce, vous dirait Rabelais, croyez à la Providence et huvez 
frais. 

La quantité de verres d'eau ordonnée varie. On prend 
chaque verre à quelque intervalle l'un de l'autre. Cet inter- 
valle est ordinairement d'un quart d'heure. Le buveur est debout 
ou couché, selon la nature de la maladie. 

On se rend h ces bains en tout temps, même en hiver; 
mais il y a des précautions à prendre dans la saison rigoureuse. 
Le voyage s'en fait communément dans le courant de mai, et 
le séjour dure jusqu'à la fin d'octobre. 

On boit quelquefois les eaux sans interruption; plus ordi- 
nairement on en coupe l'usage par des repos de vingt à trente 
jours. Les médecins du lieu disent que plus les repos sont longs, 
plus les eaux sont salutaires. Est-ce à la santé du malade? est-ce 
à la pauvreté du lieu? 11 faut se méfier un peu d'un aphorisme 
qui s'accommode si bien avec l'intérêt de ceux qui le proposent. 
Le temps de l'usage du remède s'appelle une saison, la durée 
d'ime saison est de vingt-sept jours. 

On les distribue du puits en bouteilles. La bouteille contient 
deux livres d'eau, se paye deux sous, le bain dix sous dans le 
quartier d'en bas, seize sous dans le quartier d'en haut ; le 
salaire du doucheur et de la doucheuse est de quinze sous. Je 
n'entrerai pas dans ces détails minutieux, si j'avais beaucoup 
de choses importantes à dire, et puis il y a des questionneurs 
sur tout. Le. prix des eaux est peut-être la seule chose que La 
Gondamine m'eut demandée. 

On boit depuis un verre d'eau par jour jusqu'à huit, plus sou- 
vent on s'en tient à six; et ces six verres font la pinte et demie 
de Paris. 

La durée de la douche est de vingt à trente minutes, le 
malade le plus vigoureux ne la supporte pas plus d'une dcmi- 
heure. On prend le bain à la suite. 

La durée du bain après la douche est de demi-heure au 
plus. 



3/tO VOYAGE 

La plus longue durée du bain qui n'a pas été précédée de 
la douche est d'une heure. 

Le bain excite la transpiration, qui s'y condense sous la 
forme de glaires ou de blanc d'œuf léger. Je ne sais rien de 
plus sur la nature et la qualité de ces glaires, qui mériteraient 
peut-être d'être examinés de plus près. Leur quantité, leur qua- 
lité varient-elles selon l'état des malades et la nature des mala- 
dies? Mieux connues, ne fourniraient-elles pas de prognostics au 
médecin? Je l'ignore. 

Le premier jour de la saison est de deux verres ; puis les 
autres jours de trois, de quatre, de cinq, de six. On se tient 
plus ou moins de temps à chacune de ces doses, dont la plus 
forte se prend pendant les derniers des vingt-sept jours de la 
saison. 

Pour les obstructions, la saison est quelquefois de quarante 
jours sans interruption. 

Le repos entre une saison et une saison varie. L'inter- 
valle d'une saison à la saison suivante est communément de 
quinze à vingt jours, selon les forces ou la fatigue du malade. 

Pendant l'usage des eaux le régime est austère ; il est 
ordonné de dîner de bonne heure, de souper de bonne heure, 
de se coucher de bonne heure, parce qu'il faut prendre les eaux 
de bonne heure. Il y a des mets ordonnés, il y en a de pros- 
crits. Pendant le repos, on traite les malades avec un peu d'in- 
dulgence; on se relâche un peu de la sévérité sur les heures 
des repas, de la veille et du sommeil, et l'on fait mal, car je 
sais qu'on en abuse. 

Pendant que j'étais aux eaux, on y douchait un cheval. L'a- 
nimal malade prêtait sans peine son épaule infirme à la douche; 
il léchait l'eau. Quant à son épaule saine, il la refusait au 
remède. Le coup du fluide qui blessait celle-ci était peut-être 
moins sensible sur l'autre paralysée. 

Le nombre courant des douches est de neuf à douze. 

Les eaux présentent à ceux qui entrent dans les bains une 
odeur de foie de soufre assez forte; mais y a-t-il ou n'y a-t-il 
point de soufre? C'est une autre question. Voici des faits qui 
semblent contradictoires et sur lesquels on ne peut également 
compter. 

M. Chevallier, chirurgien du lieu, homme véridique et ins- 



A BOURHOXNE. 3U 

truit^ m'a assuré qu'une cuillère d'argent suspendue à la vapeur 
du puits ne se noircissait pas, et qu'un nouet de litharge et de 
céruse ne s'y ternissait pas. 

Ma sœur m'a assuré qu'au retour des bains, les eaux qu'elle 
avait apportées en bouteilles, et qu'elle réchaullait au bain- 
niarie, dans un gobelet d'argent, noircissaient fortement ce 
gobelet; et l'on peut compter sur son témoignage. 

Au reste il n'est pas rare que des eaux exhalent une très- 
forte odeur de soufre, sans qu'on en puisse obtenir un atome. 
Ce gaz subtil, ainsi que beaucoup d'autres, s'échappe même à 
travers le verre; c'est un caractère qu'il a de commun avec la 
lumière. La lumière est sensible à la vue; le gaz à l'odorat ; 
tous deux sont incoercibles. Combien d'agents ignorés dans la 
naturel Combien de causes de phénomènes sensibles, qui n'ont 
pas même de rapport avec nos sens! Autre animal, autre chimie, 
autre physique. Ce que l'un écrivait ne serait pas même intel- 
ligible pour l'autre, et puis soyez bien dogmatiques. 

La boue des bains noircit l'argent et la céruse; mais sans 
aucun autre caractère sulfureux. 

Cette boue est un mélange de sable fin, ferrugineux, et de 
débris de végétaux : séchée, l'aimant la met en mouvement. Le 
fer y est si sensible que l'acide vitriolique ou nitreux en dissout 
une assez grande quantité, ainsi que d'une terre absorbante qui 
y abonde. 

'SIM. Venel et Monnet ont fait séparément et à plusieurs 
années d'intervalle l'analyse des eaux. Je ne connais point ce 
dernier; on le dit honnête homme. J'ai eu une liaison intime 
avec le premier, qui est maintenant professeur de chimie à 
Montpellier où il se promettait de faire les plus belles choses et 
où il végète amplement. C'est un homme d'un rare mérite, 
excellent chimiste, le plus grand amateur des aises de la vie, le 
contempteur le plus insigne et le plus vrai de la gloire et de 
l'utilité publique, et le moraliste le plus circonscrit que je con- 
naisse. Le gouvernement l'employa à l'examen des eaux médi- 
cinales du royaume. Il y travailla pendant dix ans. Mais tant 
payé, tant tenu; les travaux cessèrent du moment où cessa la 

1. Le docteur Clievallier a publié Mémoires et observations sur les efjets des 
eauxthennales de liourbonne-les-bains. Paris, 177'2, in-l'i. 



3/)2 VOYAGE 

linance. Avec un grain d'enthousiasme et d'amour du genre 
humain, car il en faut, il eût poursuivi ses voyages et ses ana- 
lyses à ses dépens, et il eût complété un ouvrage dont les 
fragments précieux sont aujourd'hui abandonnés à la pâture des 
rats. Mais qu'est-ce que cela lui fait? 11 boit, il mange, il dort; 
il est profond dans la pratique de la morale de Salomon, la 
seule qui lui paraisse sensée pour des êtres destinés à n'être un 
jour qu'une pincée depoussièi'e. Sans l'amour de ses semblables, 
sans la folie sublime d'en être estimé, sans le respect pour la 
postérité, sans la belle chimère de vivre après la mort, on ne 
fait rien. L'on dit avec le poëte Piron : 

Bien fou qui se propose, 
De rien venu s'en retournant à rien, 
D'être en passant ici-bas quelque chose. 

Les analyses des eaux de Bourbonne faites par MM. Venel 
et Monnet se sont exactement rapportées. 

Une attention qui n'est pas à négliger c'est d'y employer 
des vaisseaux de verre. Les vaisseaux vernissés de terre, de 
plomb, se laissent attaquer, et les produits ne sont plus exacts. 

Sur une livre d'eau l'analyse a donné 63 grains de sel marin 
à base alcaline, 

h ZJh grains de sélénite^ 

2 grains de terre absorbante. 

Nul vestige de fer, si ce n'est dans les boues où ce fer peut 
provenir de végétaux pourris; point de sel de Glauber, pas plus 
de sel marin à base terreuse. 

Renfermées dans un vase clos hermétiquement, ces eaux se 
.gardent inaltérées. Exposées à l'air libre, elles se putréfient et 
prennent l'odeur d'œuf pourri. 

J'ai demandé pourquoi on n'usait pas à Bourbonne des bains 
de vapeurs. On m'a répondu qu'ils donnaient des vertiges sans 
aucun soulagement. Mais il y a quinze à vingt ans. Qui sait si 
la nature des eaux est aujourd'hui précisément la même? Si les 
vapeurs seraient aussi infructueuses? Si les premières tentatives 

1. Ancienne dénomination du gyp'^e, ou chaux sulfatée. 



A BOURDONNE. 3^3 

ont été bien faites? Rien de plus difficile qu'une observation, 
une expérience dont on puisse conclure quelque chose. On 
ignore le nombre des essais nécessaires pour en constater la 
généralité et la constance. Le phénomène qui a lieu dans un 
instant n'a pas lieu dans l'instant qui suit. 

Lorsque j'allai à Bourbonne il y avait un assez grand nombre 
de malades de tout âge et de toute condition. Madame Rouillé, 
l'intendante de la province, le grand M. de Vaux, notre dernier 
commandant en Corse, le président de Gasq, l'abbé de La 
Rochefoucauld et sa sœur, madame de Pers avec son nombreux 
cortège, madame l'abbesse de Troye avec son jeune aumônier 
de vingt-neuf ans. J'aurais bien de quoi dire si j'étais louan- 
geur, mais je me tais. Je ne saurais cependant refuser un mot 
k madame l'intendante, à qui des malins m'ont accusé de faire 
la cour en tapinois. Le ciel sembla l'avoir envoyée au secours 
des malheureux habitants pour les sauver des horreurs de la 
disette. Le blé arriva lorsqu'on s'y attendait le moins, et tout 
le lieu retentit de ce cri : Voilà du blé, voilà du blé. Qu'elle 
dut être heureuse en ce moment! Je me mets à sa place, et 
mon cœur en tressaillit de joie. Elle fit cette bonne œuvre avec 
encore plus de modestie que je n'en parle. 

Avec la ferme résolution de ne voir que ce bon et cette 
bonne madame de Sorlières, mon ancien camarade d'école, le 
prévôt de maréchaussée Maillardet, nos amies madame de 
Meaux et son enfant, j'ai presque vu tout le monde. Si je 
tenais beaucoup à ma parole, M. de Foissy, écuyer de M. de 
Chartres, me consolerait d'y avoir manqué. Nous étions porte 
à porte avec un parent de madame l'intendante, appelé M. de 
Jarrière, honnête, aimable et gai. On accordait beaucoup d'es- 
prit à M. de Gasq, et ce n'était pas lui faire grâce. Il visita nos 
amies, qui ne lui trouvèrent point, comme vous pensez bien, 
cette liberté de propos que d'autres femmes lui reprochaient. 
Au moment où je dis des autres, les autres disent de moi. Je 
défraie mon prochain par mes ridicules et par mes bonnes qua- 
lités; et cela est juste, car je suis défrayé avec l'avantage d'un 
contre cent. 

Il y avait une madame de Noce qui s'est fait doucher elle et 
son chien, ce que Naigeon ne croira pas, non plus que madame 
de Pers se soit fait doucher elle et son singe boiteux. Cette 



34^1 VOYAGE 

madame de Noce esf une voisine d'Helvétius..,. Elle nous apprit 
que le philosophe était l'homme du monde le plus malheureux 
à sa campagne. Il est environné là de voisins et de paysans qui 
le haïssent. On casse les fenêtres de son château; on ravage la 
nuit ses possessions; on coupe ses arbres, on abat ses murs, 
on arrache ses armes des poteaux. Il n'ose aller tirer un lapin 
sans un cortège qui fasse sa sûreté. Vous me demanderez com- 
ment cela s'est fait? Par une jalousie effrénée de la chasse. 
M. Fagon, son prédécesseur, gardait sa terre avec deux ban- 
doulières et deux fusils. Ilelvétius en a vingt-quatre avec les- 
quels il ne saurait garder la sienne. Ces hommes ont un petit 
bénéfice par chaque braconnier qu'ils arrêtent, et il n'y a sorte 
de vexations qu'ils ne fassent pour multiplier ce petit bénéfice. 
Ce sont d'ailleurs autant de braconniers salariés. La lisière de 
ses bois était peuplée de malheureux retirés dans de pauvres 
chaumières. Ce sont ces actes de tyrannie réitérés qui lui ont 
suscité des ennemis de toute espèce, et, comme disait madame 
de IXocé, d'autant plus insolents qu'ils ont découvert que le 
bon philosophe est pusillanime. Je ne voudrais point de sa belle 
terre de Yoré', à la condilion d'y vivre dans des transes perpé- 
tuelles. Je ne sais quel avantage il a retiré de sa manière d'ad- 
ministrer sa terre; mais il y est seul, mais il y est haï, mais il 
y a peur. Ah! que notre dame Geoffrin était bien plus sage lors- 
qu'elle me disait d'un procès qui la tourmentait : « Finissez 
mon procès; ils veulent de l'argent? J'en ai. Donnez -leur de 
l'argent. Et quel meilleur emploi puis-je faire de mon argent 
que d'en acheter le repos? » \ la place d'Helvétius, j'aurais dit : 
u On me tue quelques lièvres, quelques lapins; qu'on tue. Ces 
pauvres gens n'ont d'asile que ma forêt, qu'ils y restent. » 
J'aurais raisonné comme M. Fagon, et j'aurais été adoré comme 
lui. 

Les médecins des Eaux sont tous charlatans, et les habitants 
regardent les malades comme les Israélites regardaient la manne 
dans le désert, La vie et le logement y sont chers pour tout le 
monde, mais surtout pour les malades, oiseaux de passage 
dont il faut tirer parti. 



1. Le château de Vorc, près Rcgmalard, arrûiidissemeiit de Mortagne (Orne), 
existe encore. 



A BOURDONNE. 345 

11 y a environ cinq cents feux et trois mille habitants à 
F)Oin-l)onne. 

Les malades y dépensent une année dans l'autre cinquante 
mille écus, cependant les habitants sont pauvres. C'est que de 
ces cinquante mille écus, il y a plus de cent mille francs qui 
sortent du finage; c'est que l'argent qui tombe dans un endroit 
ne l'enrichit point, lorsqu'il fait un bond pour aller trouver 
ailleurs les denrées de consommation ; ceux qui apportent à 
Dourbonne ces denréess 'en retournent avec l'argent des malades 
dans leur bourse. L'argent ne reste pas où il est déboursé. Les 
terres rapportent peu. Celles qui entourent les eaux ne sont pas 
la propriété du village, qui est un lieu nouvellement fait. C'est 
cependant un gros marché à grains. Je ne m'en suis pas aperçu, 
parce qu'on ne vend point de grains, quand il n'y a point de 
grains. 

C'est le prévôt de maréchaussée de Langres qui fait la po- 
lice à Bourbonne pour le gouvernement. C'est une affaire de 
vingt-cinq louis pour lui, et il est aux ordres du ministre de la 
guerre. 11 peut servir pour le logement et pour les vivres. 
C'est à lui qu'il faut s'adresser : mon condisciple Maillardet 
est un galant homme qui cherche à se rendre agréable et qui y 
réussit. 

11 y a un hôpital militaire tenu par des religieuses de l'ordre 
de Saint-Augustin, une paroisse et des Capucins. 

Le jardin des Capucins est ouvert aux malades de l'un et de 
l'antre sexe, et sous ce prétexte il est public. Les femmes tra- 
versent le monastère pour s'y rendre. Ces pauvres moines 
envoient des fleurs et quelques fruits aux étrangers; manière 
simple d'appeler une aumône honnête. C'est leur métier. 

Bourbonne, ainsi que tous les autres lieux où se rassemblent 
des malades, est une demeure triste le jour par la rencontre 
des malades; la nuit, par leur arrivée bruyante. 

La souffrance et l'ennui rapprochent leshommes. Il est d'éti- 
quette que le dernier venu visite les autres, 11 va dire de porte 
en porte : Me voilà. On lui répond de porte en porte : Tant pis 
pour vous. Dans les visites qu'on se rend la demande est : Com- 
ment vous en trouvez-vous?et la réponse: Tant pis ou tant mieux. 
Dites d'un malade qui ne se communique pas aux eaux qu'il est 
insociable, La morgue du rang est la première maladie dont on y 



3Zj6 VOYAGE 

guérit; mais la rechute est sûre quand on les quitte. PJen n'ap- 
prend à l'homme qu'il est homme comme la maladie qui l'aban- 
donne à la direction de tout ce qui l'environne. Deux malades 
sont frères. 

Bourbonne est située dans un fond. Ceux qui s'y rendent 
de Paris ne l'aperçoivent que par [l'extrémité du clocher de la 
paroisse qui perce au-dessus des montagnes, se montre et dis- 
paraît vingt fois, trompe le voyageur sur la distance et le fait 
donner au diable. 

Le séjour en est déplaisant : nulle promenade. Point de jar- 
dins publics. Point d'ombre dans la saison la plus chaude. Une 
atmosphère étoufi'ante. Quand on en est sorti, il est rare c^u'on 
y revienne. Si les habitants entendaient un peu leur intérêt, ils 
n'épargneraient rien pour l'embellir; ils planteraient une pro- 
menade*, ils aplaniraient les chemins aux collines; ils en déco- 
reraient les sommets; ils feraient un lieu dont le charme pût 
attirer même dans la santé. C'est ainsi que les Anglais l'ont 
pratiqué à Bath et k Cambridge où les hommes vont se distraire 
de la maussaderie de leurs femmes, les femmes de la maussa- 
derie de leurs maris, et où, tout en buvant des eaux, on rit, on 
cause, on danse, et l'on arrange d'autres amusements plus 
doux. 

Le doyen d'is, village peu distant de Bourbonne, y avait 
projeté un établissement utile; mais le succès de ses vues exi- 
geait plus de fortune et plus de sens que le bon doyen n'en 
avait. 11 avait acquis une maison. 11 voulait qu'il y eût dans cette 
maison une chambre de bains où l'on réunirait l'effet de l'élec- 
tricité à celui des eaux; un cabinet d'optique où l'on se promè- 
nerait dans toutes les contrées du monde, à l'aide de verres et 
de cartons, qui représenteraient les plus beaux édifices et les 
points de vue les plus étonnants que les verres montrassent de 
leur grandeur naturelle, un cabinet de physique expérimentale, 
muni des principaux instruments, où il ferait un cours d'expé- 
riences ; une bibliothèque des meilleurs auteurs de la langue 
en tout genre; un salon de jeux et un salon de musique. Il des- 

I.Le vœu de Diderot a été eu partie réalisé. A l'époque où il écrivait, en 1770, 
et probablement par suite de ses avis, l'intendant de Cliampagne, M. Rouillé d'Or- 
feuille, fit planter, dans le voisina;j;e des bains, la promenade qui porte aujour- 
d'iiuison nom. {Note de M. Walferdia.) 



A BOURBONNE. S/|7 

linait toutes ces choses à l'amusement et à l'insti-uction des 
malades. 

J'ai vu l'homme. C'est, ou je me trompe fort, une tète 
étroite. 11 n'a recueilli jusqu'à présent de ses dépenses qiio du 
ridicule. C'est qu'il fallait garder le secret; c'est qu'il i'allail 
ordonner sa maison, comme pour soi seul, sauf à ouvrir ensuite 
la porte à tous les honnêtes gens qui auraient sollicité cette 
faveur; et il s'en serait présenté plus qu'il n'en aurait voulu 
recevoir. 

Je ne sais si c'est l'effet de l'air ou de l'eau , mais pendant 
mon séjour à Bourbonne, j'ai peu senti l'appétit; mes intestins 
se sont resserrés d'une manière très-incommode; ma sœur, qui 
y a séjourné plus longtemps, m'a dit avoir éprouvé les mêmes 
choses dont d'autres qu'elle se sont également plaints. A mon 
retour à Langres, tout s'était remis dans l'état naturel. 

Je conseille à tout malade qui vient ici de se pourvoir d'un 
maître Jacques, valet, cuisinier, maître d'hôtel, intendant, etc., 
s'il a quelque usage du pays; on en sera mieux et à moins de 
frais. 

Le système le plus raisonnable sur les eaux thermales en 
général, c'est que ce sont des eaux courantes ordinaires qui sont 
conduites dans leur cours sur de grands amas de substances 
pyriteuses, ou peut-être sur d'immenses débris de volcans sou- 
terrains où elles excitent la chaleur qu'elles prennent et con- 
servent en entraînant avec elles une portion des matières qu'elles 
ont dissoutes. 

Combien de vicissitudes dans l'espace immense qui s'étend 
au-dessus de nos tètes? Combien d'autres dans les entrailles 
profondes de la terre? Une rivière nécessaire au mouvement des 
nioidins à sucre, à l'arrosement des terres plantées de cannes 
et à la subsistance des habitants, vient île disparaître à la Mar- 
tinique dans un tremblement de terre, et de rendre une contrée 
à l'état sauvage. Les mers et la population marchent. Un jour il 
y aura des baleines où croissent nos moissons, des déserts où 
la race humaine fourmille. Les volcans semblent communiquer 
de l'un à l'autre pôle. Lorsque l'un mugit en Islande, un autre 
se tait en Sicile ou parle dans les Gordillières. Les entrailles de 
la terre sont fouillées de cavités immenses où des masses 
énormes d'eaux vont ou iront s'enprloutir. Le feu a creusé des 



'^^^ VOYAGE 

réservoirs à l'eau; ces réservoirs un temps vicies, un autre temps 
remplis, ou sont à découvert comme nos lacs, ou attendent 
que la croûte qui les couvre se fonde, se brise et les montre. 
Les extrémités de notre demeure s'alTaissent, l'équateur s'élève 
par une force qui va toujours en croissant. Ce que nous appelons 
notre globe tend sans cesse à ne former qu'un mince et vaste 
plan. Peut-être qu'avant d'avoir pris cette forme, il ira se 
précipiter dans l'océan de feu qui l'éclairé, à la suite de Mercure, 
de Mars et de Vénus. Qui sait si Mercure sera la première proie 
qu'il aura dévorée? Que diront nos neveux, lorsqu'ils verront la 
planète de Mercure se perdre dans ce gouffre enflammé? Pour- 
ront-ils s'empêcher d'y prévoir leur sort à venir? Si, du milieu 
de leur terreur, ils ont le courage d'agrandir leurs idées, ils 
prononceront que toutes les parties du grand tout s'efforcent à 
s'approcher, et qu'il est un instant où il n'y aura qu'une masse 
générale et commune. 

On demande d'où viennent les eaux thermales de Bourbonne : 
qui le sait? Qui sait à quelle ^profondeur de terre elles s'é- 
chauffent, à quelle distance nous sommes de leur foyer, ce 
qu'elles ont duré, ce qu'elles dureront, quelles qualités elles 
prendront successivement ? 

Une observation assez générale, c'est que partout où il y a 
des eaux thermales, on trouve des carrières de gypse , et que 
les meilleurs chimistes attribuent la formation du gypse à l'acide 
vitriolique séparé de substances pyriteuses décomposées , et 
absorbé par des couches calcaires, je crois, qui se sont trou- 
vées au-dessous. 

Comme les eaux de Bourbonne sont très-énergiques, on ne 
les croit pas indifférentes; et le préjugé est qu'elles font du mal, 
quand elles ne font pas du bien. Ce n'est pas l'avis du docteur 
Juvet, qui prétend qu'on s'y baignerait, comme dans l'eau 
commune; ce qui peut être vrai. J'en ai bien bu. Elles ne sont 
pas désagréables au goût. Ce qu'on y remarque le plus sensi- 
blement, c'est le douceâtre onctueux d'une eau salée, avec un 
soupçon de goût bitumineux sur la fin. 

J'en pris après dîner un bon gobelet qui ne me lit rien; 
seulement le lendemain matin, je crus trouver sur mes lèvres le 
douceâtre salin de la veille. 

Ceux qui ont habité les bords de la mer reconnaissent à 



A BOURBONNE. 



349 



l'évaporation qui s'attache à leurs lèvres la même saveur qu'aux 
eaux de Bourbonne. 

On attribue aux cochons de la Neuvelle-les-Coifiy la décou- 
verte des sources de Bourbonne, et à 'cette découverte le pri- 
vilège des habitants de ce village. Quand je pense que ce sont 
les mêmes animaux qui ont trouvé les sources salutaires de 
Bourbonne auxquels nous devons les truffes excellentes qu'on 
nous envoie encaissées dans des poules d'Inde, 

Aux bons cochons je porte révérence, 
Comme à des gens de bien par qui le ciel voulut 
Que nous eussions un jour et plaisir et salut. 



Bourbonne fut presque entièrement incendiée en 1717. Le 
château, dont les ruines, vues le soir de la hauteur du prieuré, 
font un effet assez pittoresque, était bâti sur les débris d'un 
temple ancien consacré au dieu Orvon et à la déesse Orvone'. 

A un des bastions de ce château construit au m" siècle, 
sous Théodebert et Thierry, et appelé Vervona, il y avait une 
pierre de deux pieds de haut sur quinze pouces de large, avec 
l'inscription suivante plus exactement prise qu'on ne la trouve 
dans les autres auteurs : 



OUVOiNI . T 
MON.E . C . lA 
TINIVS . HO 
MANVS . l.N 
G. PRO. SALV 
E . COCILL.E 



l'IL. 



EX 



\010 



1. Ce temple, construit par les Gaulois, a été détruit par le vandalisme des 
chrétiens qui, après avoir brisé les statues en marbre des divinités qu'on y ado- 



350 VOYAGE 

Les caractères de cette inscription sont du ni« siècle, ainsi 
il y a au moins quinze cents ans que ces eaux sont renom- 
mées. 

Le dieu de Li fontaine s'appelait Orvon, Vervon, Vorvon,Bor- 
von, la lettre faible V changée dans la forte B. C'est la marche 
générale des langues; les consonnes faibles deviennent fortes; plus 
souvent les fortes deviennent faibles, et disparaissent du com- 
mencement des mots, tant nous sommes économes de peines 
dans les choses usuelles. 

Il y a des eaux thermales dans plusieurs lieux qui portent 
les noms de Bourbon, ou Bourbonne; comme Bourbonne-les- 
Bains, Bourbonne-les-Boues, Bourbon-Lancy , Bourbon-l'Ar- 
chambault, l'Abbaye de Boulbon ou Bourbonne sur l'Arige, 
Boulbon ou Bourbon en Provence. Peut-être en fouillant trouve- 
rait-on des eaux chaudes dans les endroits qui n'en ont point 
et qui ont le même nom. D'où il parait que ce sont les eaux qui 
ont nommé ces lieux. Mais comment? Le voici. 

Bcrr, overv, orv, ourr, signifie en bas-breton ou en langue 
celtique, slavone, Bouillant. Tom signifie chaud. Ona signifie 
fontaine. La traduction de l'inscription est donc : 

Consacré à Orvon, ou bouillant; et à Tomona, fontaine 
chaude. Caïus Jatinius dans la Gaule pour le salut de sa fille 
Cocila. 

Il n'est pas difficile de concevoir comment de Borvoni on a 
fait Borboni, Bourbon et Bourbonne. 

On reconnaît au bout de la rue deVellonne ou Bellonne des 
restes d'une voie romaine. C'est le commencement d'une 
ancienne chaussée de Bourbonne à Langres. Cette chaussée tra- 
verse les bois. 

Je ne dis rien des tombeaux qu'on a trouvés en faisant des 
fouilles; par les enquêtes que j'ai faites, il m'a semblé qu'ils 
étaient vides, et qu'il n'y avait ni lampes sépulcrales, ni 
médailles, ni armes, ni marque de dignité. 

Je me tais aussi sur les médailles ou monnaies romaines. 



rait, en jetèrent les têtes dans des puits d'où elles ne furent retirées qu'au com- 
mencement du xvii'^ siècle. 11 a été reconnu que l'une de ces têtes représentait une 
déesse. Elle est couronnée d'une branche de laurier, et deux tresses cannelées, 
qui tombent derrière les oreilles, devaient pendre sur le haut des épaules. {IS!ote 
de M. Walferdin. 



A BOUUBOMXE. c51 

Ceux qui sont curieux de les voir s'adresseront à Langres au 
médecin Chevallier ou à sou frère le chanoine qui en possède 
un assez grand nombre. 

En 17(53, lorsqu'on creusa les fondements des bains, on 
découvrit un ancien bassin de construction romaine. Il était fait 
de briques larges d'un pied, en carré, épaisses d'un pouce, et 
liées comme on le voit aux ouvrages de ces maîtres du monde. 
Ce bassin était octogone. Les fondements et le pourtour étaient 
à \ii romaine. Il se vidait par le fond, à l'aide d'un canal creusé 
sur sa circonférence, et aboutissait à un aqueduc qui versait les 
eaux de ce bassin dans la rivière d'Apance qui traverse la prai- 
rie hors de Bourbonne et qui se rend dans la Saône. 

Le ruisseau qui passe dans ce lieu s'appelle le ruisseau de 
Borne. Il est constant qu'il y a eu à Bourbonne des fontaines 
salantes. Il y a dix-sept ans que des particuliers de la rue des 
Bains les rencontrèrent en creusant un puits. Elles parurent en 
abondance, et très-chargées de sels. En un instant elles attei- 
gnirent le haut du puits et se répandirent. Les habitants se 
hâtèrent de combler ce puits, dans la crainte qu'un établisse- 
ment de salines n'entraînât la destruction de leurs forêts et une 
surcharge d'impôts. 

Dans une fouille qu'on lit, il y a environ quinze ans, der- 
rière l'hôpital, on tomba dans de petits appartements pavés en 
mosaïque de faïence, avec des murs ornés de peintures; les 
habitants d'un village sont trop ignorants pour qu'on puisse 
leur reprocher de n'avoir mis aucun prix à cette découverte. 

Il y avait au milieu d'un de ces petits appartements, bains 
ou autre chose, à terre, des ustensiles de cheminée, pelles, 
pincettes, chenets, crémaillère avec un vase d'airain. 

Il y a sur le chemin de Coifly une belle carrière de gypse. 
On en tire des quartiers assez gros pour en faire des cham- 
branles de cheminées, et des colonnes de douze pieds de haut 
sur quinze à seize pouces de diamètre. Ce gypse prend le poli. 
Il est en très-belles aiguilles. On en trouve des morceaux qui 
ont une sorte de transparence. Cette carrière commence non 
loin de Langres; c'est un banc qui s'élève, s'enfonce, touchant 
ici à la surface de la terre, descendant ailleurs à une très- 
grande profondeur, et suivant sans interruption jusqu'à Bour- 
bonne-les-Bains et par de là la suite et la pente des montagnes 



352 VOYAGE 

circonstance qui me paraît soumettre le gypse à la formation des 
mines à charbon et autres de la même nature. Le gypse de 
Paris est en grains, à ce que je crois; celui-ci est en masse 
cristallisée. Calciné, on en obtient un plâtre excellent dans l'u- 
sage et d'un blanc éclatant. La pluie et l'humidité ne prennent 
point sur le gypse de Bourbonne. 

Un bourgeois de l'endroit et le directeur de l'hôpital ont 
établi ici une manufacture de faïence. La terre qu'ils emploient 
, résiste bien au feu, et s'y attache facilement. On n'y fait encore 
que des ouvrages communs ; et tant mieux pour les entrepre- 
neurs s'ils s'en tiennent là. 

Bourbonne fit autrefois parti du domaine royal. L'aliénation 
date de '167Zi. Le premier seigneur fut un M. Golbert de Terron. 
Celui d'aujourd'hui est président à mortier au parlement de 
Dijon. Il s'appelle M. Ghartraire de Bievre. 

En J31Zi, les eaux payaient six livres pour tout droit seigneu- 
rial. Elles sont à présent aOermées quinze cents francs, et 
rendent environ deux mille quatre cents livres aux fermiers qui 
sous-louent aux distributeurs d'eau qui y trouvent apparem- 
ment leur compte. 

Ce 18 août 1770. 

Il y a ici un M. Juvet, bon homme, expérimenté, un peu 
sourd et fort distrait; c'est le médecin que je préférerais; et 
un M. Chevallier qui a fait à Paris ses cours de chimie, d'ana- 
tomie et de chirurgie; il est jeune, instruit et fort bon à voir. 

J'ai vu à Bourbonne, avec un attendrissement et une commi- 
sération que je ne saurais vous exprimer, ce pauvre abbé 
Boudot, de la Bibliothèque Boyale. Je le regardais et je me 
disais en moi-même : voilà donc où mène l'excès des femmes, 
de la table et de l'étude! En effet, c'est ici que Vénus, et 
Bacchus et Cornus envoient leurs meilleurs serviteurs. L'abbé 
avait une main gantée. Je lui ùtai son gant, et je vis avec peine 
une main noire, desséchée et morte. Je souffris beaucoup. 
Cependant l'abbé a sa vivacité, sa tête et sa gaieté. Il avait tant 
de joie à me voir! 11 me serrait la main; ses yeux se remplis- 
saient de larmes et les miens aussi. Je lui offris tous les services 
qui dépendaient de ma sœur et de moi. II me récita des vers 



A BOURBON.Ni:. 353 

que l'abbé Maiigenot, privé de l'usage de sa main droite, écrivit 
un jour que cette main avait repris quelque mouvement. Voici 
ces vers; ils sont jolis : 

Revenez sous mes doigts, instrument que j'adore, 
Plume que je tirai de l'aile de TAmour. 
Trop heureux si ce dieu daignait sourire encore 
Comme il sourit au premier jour! 

Nous nous séparâmes sur le soir; je lui inspirai de l'espoir, 
et je le laissai avec la promesse de le revoir à Paris *. 

J'étais à peine revenu de chez l'abbé que voilà madame de 
Noce qui arrive, et qui m'appelle au secours d'une pauvre déses- 
pérée. C'était une dame de Propriac, la femme d'un receveur 
des domaines à Dijon, qui s'arrachait les cheveux à côté de sou 
mari agonisant. J'arrive. J'arrache cette femme au plus affreux 
des spectacles. Elle criait, elle ne pouvait pleurer. Je com- 
mençai à faire couler ses larmes; ensuite je l'amenai à s'occuper 
un peu des suites de sa situation. Je crois ne lui avoir pas été 
inutile. Mais, mon ami, écoutez et vous frissonnerez des embû- 
ches que le destin nous tend. 11 y a deux ou trois ans que 
M. de Vaine m'avait dit que si l'apoplectique receveur de Dijon 
venait à manquer, il aurait les prétentions les mieux fondées à 
lui succéder. C'est une nlace de vingt-cinq à trente mille 
francs. J'apprends le matin l'accident de M. de Propriac, et sur- 
le-champ j'écrivis à M. de Vaine. Le soir je me trouve à côté 
de M. de Propriac mourant et de sa femme. Madame de Pro- 
priac me conlie qu'elle part pour Paris et qu'elle va solliciter 
la place de son mari pour un de ses parents, et une pension 
pour elle et pour ses enfjints. A présent, imaginez-vous qu'elle 
apprenne, en arrivant à Paris, qu'elle a pour concurrent M. de 
Vaine; que ce M. de Vaine est mon ami, et que c'est moi seul 
qui l'ai instruit de la mort de M. de Propriac. Imaginez quel 
abominable honnne je deviens tout à coup. J'ai l'art de con- 
soler la femme, j'apprends ses projets, et c'est pour en pro- 
fiter, pour les croiser, pour scr\ir un autre. Imaginez tout ce 

I. L'abbû Routlot mourut à Paris le septembre 1"71. 

XVII. 23 



354 VOYAGE A BOURBONNE. 

que cette aventure peut devenir dans la bouche des méchants ; 
et puis voilà ce qu'on appelle un philosophe. Heureusement 
ma lettre du matin me vint à l'esprit; nos amies, madame de 
Meaux et madame de Prunevaux, m'accompagnèrent à la poste; 
nous arrivâmes comme on allait fermer le paquet, et je pus 
encore retirer cet avis que j'avais donné si innocemment, et 
qui m'aurait diffamé à jamais. Je ne suis pas si robuste que 
vous, et j'avoue que le tribunal de ma conscience ne me suffit 
pas. Je veux encore paraître aux yeux des autres ce que je suis. 
Je quitte mes amis pour rentrer un moment dans le sein 
de ma famille, et chemin faisant je songe combien nous som- 
mes peu maîtres du bonheur ou du malheur de notre vie. 
L'amitié m'appelle à Bourbonne, et peu s'en faut que je n'y 
trouve le déshonneur. 



VOYAGE A LANGRES 



x\près avoir dit un mot de Bourbonne-les-Bains, vous trou- 
veriez étrange si je gardais le silence sur Langres, le lieu de 
ma naissance et le séjour de mes parents. 

Tout le monde sait que cette ville est située sur une haute 
montagne, qu'elle est très-ancienne, que ce fut la patrie de 
Sabinus, et que César fait mention du courage ferme de ses 
habitants. 

La ville d'aujourd'hui n'est qu'une petite portion de la ville 
ancienne qui s'étendait, à ce qu'on prétend, jusqu'à Bourg, 
petit village situé à plus d'une grande lieue vers le midi. 

Il est constant que Langres moderne est assise sur les rui- 
nes d'une Langres ancienne. Il est rare qu'on fasse une fouille 
un peu profonde sans trouver des caveaux, des colonnes, des 
lieux pavés en mosaïque, des restes d'édifices. 

Si les officiers municipaux eussent rassemblé à l'hôtel de 
ville les statues, les bustes, les médailles, les bas-reliefs, les 
inscriptions qu'on y a trouvés en dilférents temps, ils forme- 
raient une galerie très-précieuse. 

Les particuUers se sont emparés de ces antiquités, et il n'en 
reste pas une seule dans la ville. 

Lorsqu'on y réédiha, il y a quelques années, le portail de 
l'église cathédrale, on arriva, en creusant les fondements, à un 
chemin pavé où l'on discernait les traces des roues de voi- 
tures. 

On a trouvé et l'on trouve tous les jours au loin dans la 



356 VOYAGE 

campagne, et surtout du côté de Bourg-, des tombeaux et des 
médailles. 

On ouvrit, il y a cinq ou six ans, à Saint-Geomes, autre 
petit village à une demi-lieue de la ville, deux de ces tom- 
beaux où l'on trouva des coupes de verre et autres vases 
sépulcraux. Ces coupes et ces vases ont été envoyés à Paris, au 
dernier évêque de Montmorin. 11 y en avait un où les circonvo- 
lutions d'un serpent formaient une inscription. Ils étaient tous 
d'une espèce de verre coloré. 

Langres, placée sur les frontières de la Lorraine, de la 
Franche-Comté, de la Bourgogne et de l'Alsace, a été long- 
temps un lieu d'importance. 

Un éloge qu'on ne saurait lui refuser, c'est, dans les diffé- 
rents troubles qui ont agité le royaume, de n'avoir jamais 
abandonné le parti de ses rois. 

Les malheurs du règne de Charles VI livrèrent, comme on 
sait, la France aux Anglais. Charles de Poitiers, alors évêque de 
Langres, se déclara pour l'ennemi, et se retira chez le Bourgui- 
gnon son allié. Langres resta fidèle. 

Les Anglais, désespérant d'emporter cette place de vive force, 
s'y ménagèrent des intelligences. Un nommé Jean Maréchal, 
chanoine, leur livra une des portes, et les conduisit dans la 
partie de la ville qui dépend de la seigneurie du chapitre. Ils 
s'y établirent, et s'y maintinrent quelque temps; mais après 
une action sanglante, où ils essuyèrent une perte considérable, 
ils furent obligés de se retirer. 

Charles VU voulut qu'en l'absence des lieutenants généraux 
de la province, les clefs de la ville, dont l'évêque et le chapitre 
partageaient la garde, fussent confiées aux habitants seuls, et 
que le chef de la commune y commandât seul au fait des 
armes. 

Pendant les entreprises de la Ligue, la situation des Langrois 
devint dilficile. Le duc de Guise avait ses créatures dans l'en- 
ceinte de leur ville; ses troupes occupaient Chaumont, Joinville, 
Saint-Dizier, Bar-sur-Aube, Troyes. Toute la contrée voisine 
était hérissée de châteaux défendus par des garnisons ennemies 
ou suspectes. Environnée des forces de la Ligue, Langres était 
encore exposée aux promesses insidieuses des Guises et aux 
piatiques sourdes de leurs partisans. On a dans les archives de 



A LANGIiES. 357 

la ville les lettres de ces chefs, et à côté celles de Henri 111 et 
de Henri IV qui marquent toule la confiance que ces rois 
avaient dans nos ofllciers municipaux. 

Sur le refus de prendre des engagements contraires à leur 
devoir, le duc Charles de Lorraine tenta, la nuit du 19 au 
20 août 1591, de surprendre la ville. Il s'en approcha à la tète 
d'un corps de troupes; le pétard allait faire sauter une des 
portes, lorsque la trahison qui avait favorisé son entreprise fut 
découverte, et le Lorrain repoussé. La mémoire de sa déroute 
se perpétue par une procession annuelle qui se fait le jour de la 
Saint-Bernard. 

Louis XIII trouva les Langrois tels que ses prédécesseurs 
les avaient éprouvés. Ils défendirent eux-mêmes leur ville et 
chassèrent les rebelles du plat pays. 

Sous la minorité de Louis XIV, la guerre des Princes fut une 
occasion aux habitants de signaler leur zèle. Le comte de Rouai 
avait livré, la nuit du au 7 août 1650, la ville et le château d'Ai- 
gremontau Lorrain. Ce prince y avait mis, sous les ordres du sieur 
de Linville, une garnison dont les courses et les ravages s'éten- 
daient d'un coté jusqu'à Dijon, de l'autre jusqu'à Bar-sur-Aube. 
Les Langrois, avec l'agrément de Gaston, gouverneur de Cham- 
pagne, s'imposent une contribution, forment un corps de cava- 
lerie et d'infanterie, donnent le commandement de cette milice 
à un nommé Du Cerf, un des leurs, dont la bravoure et l'intel- 
ligence s'étaient montrées en différentes circonstances. Du Cerf 
occupe le château de Rançonnières d'où il contient la garnison 
d'Aigremont. Il fait plus. Le Lorrain venait d'entrer dans le 
Bassigny; il le harcèle, il l'inquiète: il tente le siège d'Aigre- 
mont avec succès. La nuit du 10 au 11 janvier 1651, il emporte 
la ville par escalade, et force le château de se rendre à 
discrétion. 

De cette multitude de châteaux qui couvraient le pays, 
presque tous furent pris et rasés; les uns sous le règne de 
Charles VII, les autres pendant la Ligue, les troubles du règne 
de Louis XIII et de la minorité de Louis XIV. 

Voilà l'origine des privilèges de la ville et de son affranchis- 
sement de toute taille et subside, privilèges confirmés par 
Henri IV et Louis XV, dont les dernières lettres patentes sont 
datées du 3 mai 1721, et ont été enregistrées au Parlement, à 



358 VOYAGE 

la Chambre des Comptes et à la Cour des Aides, le 9 août, 
le 13 septembre et le 15 janvier suivants. 

Les habitants sollicitent à présent la continuation de ces 
privilèges. Je crains bien que le malheur des temps ne les en 
dépouille à jamais. 

La ville s'est accrue, depuis une vingtaine d'années, de 
plus de deux mille habitants. Ils y sont au nombre de quatorze 
mille. 

L'unique commerce qu'il y eût, celui de la coutellerie, y est 
tombé par la jalousie des ouvriers des autres provinces, et 
surtout de Paris, qui gâtent de propos délibéré les ouvrages en 
coutellerie de Langres. 

Langres est assez riche. Ceux qui occupent les places de la 
magistrature y sont aisés. Plus les années sont mauvaises, 
plus les chanoines sont riches; leur bénéfice va de 2,400 à 
5,000 livres de revenu. Celui de l'évêque est de 95 à 100,000 liv. 
Il est duc et pair. 

J'ai onze lustres passés, et j'ai vu quatre évèques, M. de 
Clermont -Tonnerre, M. Dantin, M. de Montmorin et M. de La 
Luzerne, ce qui évaluerait à vingt ans la vie moyenne d'un 
évêque. 

La campagne n'est ni abondante, ni stérile. Elle pourrait 
exporter, année commune, un douzième de ses grains. 

Les vins d'Aubigny et de Rivière sont connus. 

Les terres sont affermées et le fermier paye le propriétaire 
en denrées; ce fermier vit au jour la journée; d'où il arrive 
que si le monopole vide les greniers du propriétaire, le fermier 
sent tout aussitôt toute l'horreur de la disette. 

En plusieurs endroits les finages sont trop étendus; d'où il 
arrive que les terres trop éloignées du séjour de l'agriculture 
sont mal cultivées. Ce serait un beau problème d'économie 
politique à résoudre que celui de la distance la plus avan- 
tageuse des confins au lieu de l'habitant de la campagne; ou 
plus généralement, l'étendue d'une campagne étant donnée, 
le nombre des chefs-lieux qu'il y faut distribuer : problème 
très-compliqué. 

Les habitants de Langres ont de l'esprit, de l'éducation, de 
la gaieté, de la vivacité, et le parler traînant. 

Ils ont des livres, ils lisent et ne produisent rien. 



A LANGRES. 359 

Leur ville est bien murée. Ils ont la comuioditc, hiver et 
été, d'en faire le tour sous des remparts couverts. 

S'ils sablaient et fermaient l'entrée des voitures aux allées 
qui conduisent à l'endroit qu'ils appellent Blanche-Fontaine, 
ils auraient une des plus belles promenades qu'il y ait en 
aucune ville de province. 

C'est une fontaine couverte dont les eaux abondantes et 
saines remplissent une coquille, d'où elles tombent dans un 
canal qui les conduit à un premier, un second, un troisième 
bassin. Ces trois bassins sont placés à une assez grande hauteur 
les uns au-dessous des autres. Le dernier est entouré d'arbres ; 
et il s'élève un jet d'eau de son milieu. Les autres sont couverts 
de vieux tilleuls plantés pêle-mêle, le lieu est frais, ombragé, 
délicieux ; la vue en est romanesque ; c'est une longue chaîne 
de montagnes qui s'interrompt vers la droite, et laisse là une 
échappée illimitée. Entre les montagnes et la fontaine, ce sont 
des prairies et un ruisseau, le ruisseau baigne le pied de la 
praii'ie; et les montagnes recèlent par-ci par-là quelques mai- 
sons de campagne. C'est là, mon ami, s'il vous en souvient, 
que nous avons passé quelques heures, causant de vous, de moi, 
de ma bonne sœur, de mon bizarre frère ; nous rappelant ma 
fille et jetant un coup d'œil vers les douces amies que nous 
allions chercher. 

On pourrait faire une histoire de Langres assez intéressante; 
mais je n'ai ni le temps, ni la capacité pour tenter et sortir 
avec succès de cette entreprise que mes concitoyens m'ont 
proposée. 

Je ne vous dis rien des édifices; il n'y en a point de remar- 
quables. En général, les maisons, bâties de pierre dure du pays, 
sont très-solides. Le faste n'a point encore gagné l'intérieur, 
qui ne se remarque que par une extrême propreté. 

Il y avait un collège célèbre où les pauvres envoyaient leurs 
enfants de tous les endroits de la province, de la Bourgogne, 
de la Lorraine de la Franche-Comté. Il était tenu par des 
Jésuites. Depuis leur expulsion il est tombé. Aux Jésuites ont 
succédé des gens sans mœurs et sans lumières; et les habitants 
font étudier leurs enfants à Metz. 

A l'expulsion des Jésuites, nous croyions toucher au moment 
de la restauration des bonnes études ; mais les magistrats qui 



360 VOYAGE 

nous ont débarrassés de mauvais instituteurs n'ont pas songé 
à nous en donner de meilleurs. C'est que ce n'est pas le zèle du 
bien public, mais de petites haines particulières qui les ont 
dirigés. 

Le célèbre procureur général de Rennes^ est le seul qui 
nous ait donné un Traité d'éducation publique où l'on voit 
qu'avec tout son génie, faute de s'être demandé ce qu'il fallait 
faire, il n'a rien fait qui vaille. II a pris pour modèle de son 
instruction un enfant comme il s'en trouverait à peine un seul 
sur cinq cents ; au lieu que le vrai représentant de la généra- 
lité des enfants n'est ni un imbécile, ni un aigle. 

Une autre règle de police, c'était de visiter chaque année les 
écoles et d'en exclure les ineptes ; ce qui ne se pratique point : 
en conséquence, une foule d'enfants qui auraient rempli les 
conditions subalternes arrivent à l'âge de quinze, seize, dix- 
sept, dix-huit ans sans aucun état; condamnés à l'inutilité, à 
l'oisiveté et au libertinage, fléaux de la société, désespoir des 
parents. 

J'oubliais de vous dire qu'il y a dans la province des forêts 
et nombre d'usines ou grosses forges. 

On vient, en dépit du privilège exclusif de la manufacture 
de Saint-Gobin, d'établir à Rouelle, petit village à trois lieues 
de Langres, une manufacture de glaces. Les premiers entre- 
preneurs s'y sont ruinés; leurs successeurs seront-ils plus 
heureux? J'en doute. Cette manufacture est protégée par le 
Parlement de Dijon. 

Il y a une vieille prophétie sur Langres et sur cette dernière 
ville; elle dit : Lingones ardebiml; Divio Susone pcribit. Les 
Langrois seront brûlés; Dijon périra par Suson. Suson est un 
torrent qui coule aux environs de Dijon. La dernière partie en 
a été accomplie. Un seigneur de Dijon, appelé Dijon, commit, à 
l'instigation de sa maîtresse appelée Suson, un crime pour lequel 
il perdit la vie. Puisse la première partie de la prophétie n'a- 
voir qu'un accomplissement allégorique! Ce qu'il y a de certain, 
c'est que cette ville, où l'hiver est très-rigoureux, est très- 
sujette aux incendies. Son hôpital vient d'être brûlé cette 
année 1770. 

i. La Clialotais, Essai d'éducalion nationale ou Plan d'études pour In jeunesse. 
Genève, Dijon, Causse), 1765, in-8. 



A LANGRES. 361 

L'air de la montagne est sain. Les eaux des fontaines qui 
sont autour sont bonnes; cependant il règne, depuis une 
vingtaine d'années, dans cette ville une maladie épidémique qui 
s'apaise, qui se renouvelle avec fureur, et qui paraît no point 
cesser tout à fait ; c'est une fièvre qui vous prend subitement. 
Elle est accompagnée d'un grand mal de tête. La putréfaction 
des humeurs est si rapide qu'on a des vomissements et des 
déjections vermiculaires. La dernière année de sa violence, les 
hirondelles qui s'étaient montrées au commencement du prin- 
temps s'éloignèrent, et ne reparurent pas; ce qui inclinerait à 
faire penser que la contagion vient de l'air. 



VOYAGE DE HOLLANDE 



(Écrit en ['ûi. — Publié eu 1810.) 



Le Voyage de Hollande a été publié pour la première fois dans le 
Supplément de l'édition Belin. Ce sont les notes, parfois assez dévelop- 
pées, que Diderot prit à La Haye à quelques mois distance, en 1773 et 
en 1774. 

Le British Muséum conserve une copie de ce Voyage, retouvée dans 
les papiers de Ginguené, et qui n'offre aucune variante avec le texte 
imprimé. 



PRÉLIMINAIRE. 



DES MOYENS DE VOYAGER UTILEMENT. 

L'âge du voyageur est celui où le jugement est formé et la 
tète meublée des connaissances requises. Sans ces deux condi- 
tions, ou l'on ne rapportera rien de ses voyages, ou l'on aura 
fait bien du chemin et dépensé beaucoup d'argent pour ne rap- 
porter que des erreurs et des vices. 

Je voudrais au voyageur une bonne teinture de mathéma- 
tiques, des éléments de calcul, de géométrie, de mécanique, 
d'hydraulique, de physique expérimentale, d'histoire naturelle, 
de chimie, du dessin, de la géographie, et même un peu d'as- 
tronomie : ce qu'on a coutume de savoir à vingt-deux ans quand 
on a reçu une éducation libérale. 

Que l'histoire de son pays lui soit familière. Les hommes 
qu'il questionnera sur leur contrée l'interrogeront sur la sienne, 
et il serait honteux ([u'il no put leur répondre. 11 est presque 
aussi ridicule d'aller étudier une nation étrangère sans connaître 
la sienne que d'ignorer sa langue et d'en apprendre une autre. 

Que la langue du pays ne lui soit pas tout à fait inconnue; 
s'il ne la parle pas, du moins qu'il l'entende. 

Ayez lu tout ce qu'on aura publié d'intéressant sur le peuple 
que vous visiterez. Plus vous saurez, plus vous aurez à vérilier, 
plus vos résultats seront justes. 

Ne soyez point admirateur exclusif de vos usages, si vous 
craignez de passer pour un causeur impertinent. La plupart de 



366 PRÉLIMINAIRE. 

nos Français semblent n'aller au loin que pour donner mau- 
vaise opinion de nous. 

Gardez-vous de juger trop vite, et songez que partout il y 
a des frondeurs qui déprécient, et des enthousiastes qui 
surfont. 

L'esprit d'observation est rare; quand on l'a reçu de la 
nature, il est encore facile de se tromper par précipitation. Le 
sang-froid et l'impartialité sont presque aussi nécessaires au 
voyageur qu'à l'historien. 

Une des fautes les plus communes, c'est de prendre, en 
tout genre, des cas particuliers pour des faits généraux, et 
d'écrire sur ses lettres en cent façons diflerentes : A Orléans, 
tontes les aubergistes sont acariâtres et rousses. 

Vous abrégerez votre séjour et vous vous épargnerez bien 
des erreurs si vous consultez l'homme instruit et expérimenté du 
pays sur la chose que vous désirez savoir. L'entretien avec des 
hommes choisis dans les diverses conditions vous instruira plus, 
en deux matinées, que vous ne recueilleriez de dix ans d'obser- 
vation et de séjour. 

Le médecin vous dh-a de l'air, de la terre, de l'eau, des pro- 
ductions du sol, des métaux, des minéraux, des plantes, de la 
vie domestique, des mœurs, des aliments, des caractères, du 
tempérament, des passions, des vices, des maladies, ce que 
l'homme d'État ignore. 

L'homme d'État vous donnera sur le gouvernement des 
lumières que vous chercheriez inutilement dans le médecin. 

Si vous savez interroger le magistrat sur les lois et sur la 
police, vous sortirez de sa conversation plus instruit de ces 
deux choses que l'homme d'État. 

C'est sur le commerce, son étendue, son objet, ses règle- 
ments, les manufactures, qu'il faut entendre le commerçant, 
si vous voulez en discourir plus pertinemment peut-être que 
le magistrat. 

L'homme de lettres connaîtra mieux que le commerçant 
l'état des sciences et les progrès de l'esprit humain dans son 
pays. 

Si vous sollicitez l'artiste, il se chargera volontiers de vous 
conduire devant les chefs-d'œuvre en peinture, en sculpture, 
en architecture, qui sont sortis des mains de ses concitoyens 



PRÉLIMINAIRE. 367 

et qui décorent leur patrie. Écoutez-le, sous peine de faire le 
rôle d'Alexandre dans l'atelier de Phidias, ou d'entendre le 
mot de notre Puget à un grand seigneur qui avait forcé la 
porte du sien : Ah! c'est une tcte! Ah! cela parle!... 
L'ecclésiastique épuisera votre curiosité sur la religion. 
C'est ainsi que dans la contrée où chacun est à sa chose et 
n'est qu'à sa chose, vous qui n'aurez qu'un moment à rester, 
et pour qui il n'y aura presque rien d'indilTérent, vous en 
saurez à la vérité moins qu'aucun des habitants sur l'objet qui 
lui est propre, mais plus qu'eux sur la multitude des objets 
qui sont étrangers à leur condition. 

Sortez de la capitale, et faites le même rôle dans les autres 
villes. 

Parcourez les campagnes. Vous entrerez dans la chaumière 
du paysan, si vous ne dédaignez pas l'agriculture et l'économie 
rustique. L'agriculture est-elle à vos yeux la plus importante 
des manufactures? Connaissez-la. 

Si vous n'êtes pas un homme de peu de cervelle, vous pra- 
tiquerez partout le conseil que je vais vous donner. Arrivé dans 
une ville, montez sur quelque hauteur qui la domine, car c'est 
là que par une, application rapide de l'échelle de l'œil, vous 
prendrez une idée juste de sa topographie, de son étendue, du 
nombre de ses maisons, et avec ces éléments quelque notion 
approchée de sa population. 

Ecoutez beaucoup et parlez peu. En parlant vous direz ce 
que vous savez; en écoutant vous apprendrez ce que les autres 
savent. 

Si vous remarquez quelque contradiction dans les récits, 
ne tenez pour certain que le fait qui vous sera généralement 
attesté. 

Appréciez les témoignages; vous ne tarderez pas à discerner 
l'homme instruit et sensé à qui vous pourrez accorder de la 
confiance, du discoureur ignorant, indiscret, frivole, qui n'en 
mérite aucune ; ce dernier parle de tout avec une égale assu- 
rance. Ne balancez pas à croire celui qui se renferme dans les 
choses de son état. 

Et surtout méfiez-vous de votre imagination et de votre 
mémoire. L'imagination dénature, soit qu'elle embellisse, soit 
qu'elle enlaidisse. La mémoire ingrate ne retient rien, la 



368 PRÉLIMINAIRE. 

mémoire infidèle mutile tout; on oublie ce qu'on n'a point 
écrit, et l'on court inutilement après ce que l'on écrivit avec 
négligence. 

C'est en vous conformant à ces préceptes, qu'on pourrait 
augmenter d'un grand nombre d'autres, que, de retour dans 
votre patrie, vos concitoyens se feront un plaisir de vous écou- 
ter, et qu'ils oublieront en votre faveur le proverbe qui dit : 
A beau mentir qui vient de loin. 



VOYAGE DE HOLLANDE 



APPLICATION 
DES MOYENS PRÉCÉDENTS 

A LA HOLLANDE. 



LE MEDECIN, OU DU PAYS. 

On dirait que les peuples, soumis comme les autres corps 
à l'action de la force centrifuge, sont constamment entraînés des 
pôles vers l'équateur, où ils iraient se presser sur une même 
zone, s'ils n'en étaient écartés par mille causes diverses, ni s'ils 
ne devenaient déplus en plus stationnaires à mesure qu'ils des- 
cendent. 

Les Provinces-Unies et les pays de leur domination sont 
situés entre le 2/i'^ et le 29*^ degré de longitude, et le 51« et 
54* degré de latitude septentrionale. Ces pays sont contigus 
les uns aux autres; on leur donne 48 lieues de longueur sur 
environ 40 de largeur, sol étroit et ingrat sur lequel les habi- 
tants sont fixés par une longue habitude de la mer. 

En arrivant dans la Hollande, on voit, à l'approche des côtes, 
des pointes de clochers, des cimes d'arbres, et l'on croirait, à 
quelque petite distance que l'on en soit, que ces objets sortent 
d'une terre inondée. 

L'air y est humide et malsain. Les hivers y durent plus 

qu'ici, mais le froid en est supportable. Les printemps n'y sont 

que des fins d'hiver; les vents du nord y soufflent un peu 

avant l'équinoxe de celte saison, et continuent d'y souffler un 

xvil. 24 



370 VOYAGE 

peu au delà du solstice d'été, d'où il arrive qu'on ne voie 
guère de feuilles aux arbres avant le 12 mai. Les étés y sont 
agréables. Quelquefois on y éprouve les quatre saisons de 
l'année dans un même jour. Ici Ton n'est jamais sûr de deux 
belles journées de suite ; les canaux, les eaux, le voisinage de 
la mer fournissent, après le coucher du soleil, des brouillards 
humides qui gagnent le haut de l'atmosphère, couvrent le ciel, 
et rendent la nuit et le jour suivants pluvieux. Ces vapeurs, soit 
qu'elles s'élèvent de la terre, soit qu'elles descendent du ciel, 
amènent promptement la fin de la promenade, du moins pour 
ceux qui craignent de s'exposer à des accidents fâcheux. 

C'est inutilement que les Russes préviennent les étrangers 
contre les effets de leur froid, et les Hollandais contre l'influence 
de leur serein; il n'y a que l'expérience qui les corrige. 

Pour votre santé, suivez dans toutes les contrées le régime 
des habitants ; l'hiver, en Piussie, mangez le biscotin et buvez la 
liqueur spiritueuse qu'on vous présentera avant le diner; en 
Hollande, entrez dans votre maison de bonne heure, et si vous 
en sortez n'en sortez que tard. C'est du climat et du temps, 
dont on ne méprise point impunément la leçon, que les nations 
ont appris quelle devait être leur manière de vivre habituelle. 

Les vicissitudes de l'atmosphère laissent ici peu de diffé- 
rence entre les habits d'hiver et les habits d'été. 

La Hollande est l'Egypte de l'Europe. Située au milieu des 
eaux, il y en a peu de bonnes. Les rivières charrient beaucoup 
de limon, les eaux de puits sont chargées de sélénite , ont 
un goût de vase, sont froides en hiver et chaudes en été. Le 
manque de bonnes eaux et le climat trop humide ne permettent 
pas de boire l'eau telle qu'elle est offerte par la nature; tous 
les habitants, jusqu'aux domestiques, n'en font usage que dans 
le thé et le café. 

Le Rhin et la Meuse sont les deux principales rivières ; elles 
arrosent le pays; il faut y joindre l'Escaut, le vieux Lssel, le 
petit lssel, l'Amstel, qui a donné son nom à Amsterdam. A mesure 
que les rivières s'avancent dans le pays, leur lit devient plus 
majestueux. Le Rhin, ce fleuve si grand et si fameux, se perd 
dans les sables de Catvvik, et n'arrive pas à la mer. 

On voit, en plusieurs endroits, l'Océan s'élever à vingt- 
deux pieds et demi au-dessus du continent. D'un côté d'une 



DE HOLLANDE. 371 

chaussée assez droite, c'est un fossé; de l'autre côté, c'est 
la mer. 

En suivant la route de La Haye à Ansterdam, vous aurez à 
votre gauche l'Océan presque cà Heur de terre ; à droite, un fossé 
de plus de vingt à vingt-cinq pieds de profondeur; au bas de ce 
fossé un canal qui se remplit perpétuellement d'eau salée. Ce 
spectacle vous fera rêver et frémir. De dessus la chaussée, entre 
l'Océan et la mer de Harlem, que l'Océan a produite par la rup- 
ture de la digue, on apercevait, il n'y a pas encore longtemps, 
les pointes des clochers des villages que la mer avait submergés. 
Quelle leçon que ces pointes de clochers! Personne n'a été 
instruit, et la contrée n'en est pas moins couverte d'habitants. 

Les canaux sont vidés par trois cents moulins. On reconnaît 
par la salure des eaux du canal qu'il y a un suintement perpé- 
tuel des eaux de la mer dans le canal. Ce suintement doit détrem- 
per peu à peu le terrain interposé, et le menacer d'une rupture 
subite. Cependant l'on dort dans ce pays! 

n y a des garJes obligés par serment de visiter la chaussée 
d'heure en heure. Il y a des inspecteurs qui font leur tournée 
tous les quinze jours. 

La mer et les rivières, qui procurent l'abondance aux Pro- 
vinces-Unies, en deviennent, par la situation basse et plate du 
sol, de dangereuses ennemies. Le lit des rivières s'exhaussant 
perpétuellement, le fond ne peut s'exhausser sans que le lit 
s'étende; le lit ne peut s'étendre sans annoncer une submersion 
générale; et c'est là que l'inscription du Vésuve serait bien 
placée: Posteri, posferi . cestra rcstigiturl 

On a opposé des digues àj'Océan et aux rivières. Ces digues 
ont consommé beaucoup d'argent, et leur entretien coûte par 
an au delà du prêt d'une armée de cinquante mille hommes. 

H y a un conseil pour l'inspection et l'entretien perpétuel 
des digues. Un des lieux de ces assemblées est à droite sur le 
chemin de La Haye à Amsterdam. 

11 y a des inspecteurs qui visitent les digues tous les ans, 
en désignent les réparations et fixent la dépense. L'entreprise 
de ces ouvrages est publiée. Les entrepreneurs envoient au 
conseil de cette partie de l'administration le prix qu'ils y mettent, 
et on l'adjuge à celui qui demande le plus bas prix. Ce n'est 
pas tout: il y a une criée où l'entreprise est proposée à un prix 



372 VOYAGE 

plus bas encore que l'oflVe la plus basse, et l'entreprise reste à 
celui qui la prend aux moindres frais. 

Pour cette dépense, on lève trente-quatre sous par arpent 
de terre. Les ouvrages acquittés, le surplus de l'imposition 
rentre dans le lise et s'emploie aux réparations suivantes. Ces 
réparations ne cessent jamais. 

Dans les adjudications il y a une première prime de qua- 
torze florins pour l'entrepreneur au plus bas prix; à la seconde 
adjudication il y a une seconde prime pour celui qui descend à 
un prix moindre que la première. 

Le conseil pour les digues est composé des citoyens les plus 
riches. Ils rendent un compte rigoureux, et la somme qu'ils 
pourraient s'approprier deviendrait si légère dans la répar- 
tition qu'ils en feraient entre eux, que, relativement à leur 
fortune, l'objet en serait trop petit. Ainsi tout s'exécute avec 
fidélité. 

Les digues sont rongées à leur partie supérieure par des 
vers. On scie la partie vermoulue, et l'on y supplée avec de la 
pierre. L'apport de la pierre est un impôt toujours subsistant. 

Les digues qu'on a formées avec des petites branches d'ar- 
brisseaux fichées dans les dunes, et que la mer ensable perpétuel- 
lement, sont indestructibles. La nature vient à bout de l'ouvrage 
de l'homme : quand elle se mêle de construire, son travail prend 
une solidité au-dessus de ses efforts. Les masses de pierres 
qu'elle cimente elle-même restent ; celles que l'homme a cimen- 
tées sont tôt ou tard détruites. 

J'ai ouï dire que lorsqu'un vent violent poussait les flots 
contre les digues, on lui opposait des voiles qui le répercutaient 
contre le flot, qui en était amorti ; mais je n'ai pas vu cette 
manœuvre, et j'ignore comment on tient ces voiles tendues. 

Les chemins en plusieurs contrées sont faits de briques mises 
de champ. Ils durent parce qu'ils sont ensablés, et qu'il n'y a 
point de voitures pesantes. Tout arrive sur des bateaux, et 
le transport des denrées à leur destination se fait sur des 
brouettes. 

Les canaux et les plantations d'arbres dont ils sont bordés 
rendent le pays pluvieux. Ils s'en plaignent, et je crois qu'ils 
ont tort. Ces pluies sont un balai continuel dont l'air a besoin. 
Les maladies ne sont communes que dans les sécheresses, l'air 



DE HOLLANDE. 373 

ne se cliargcaiit plus alors de ces vapeurs qui ne font que monter 
et descendre. 

En Angleterre, je ne sais plus l'endroit, un fermier avait à 
côté de sa maison une mare profonde toute couverte d'une mousse 
verdàtre ; cette mare lui donnait de l'eau très-bonne à l)oire. 
On lui persuada de la nettoyer, et, la mousse enlevée, il n'eut 
plus que de mauvaises eaux. 

Les canaux servent de clôtures, font la salubrité, l'embellis- 
sement de la contrée, et nourrissent du poisson. 

La Hollande, baignée presque de tous côtés des eaux de 
l'Océan, n'olfre que de vastes prairies. On n'y voit point de 
forêts; les seuls arbres sont ceux des jardins, l'ombrage des 
endroits voisins des villes, et la décoration des campagnes; 
mais ces arbres, si agréables pour les yeux, ne servent guère à 
la construction. 11 y a peu de temps qu'on sait que l'air en est 
purifié, et que, ces arbres une ibis coupés, le pays en devien- 
drait infect, malsain et presque inhabitable. 

L'Allemagne et le Nord fournissent la Hollande de bois pour 
l'architecture civile, pour la marine et pour les foyers; mais on 
y en bi'ûle peu. Ils se servent de charbon de terre, et ils ont 
appris du besoin à préparer et à employer la tourbe. La date 
de l'usage de la tourbe est inconnue. Jules Scaliger écrivait, il 
y a deux cents ans, qu'il y avait plus de trois cents ans qu'on 
la brûlait en Hollande et l'on a mille certitudes qu'avant ces 
trois cents ans elle ne fut pas enq:)loyée. 

Les provinces de Gueldre, d'Utrecht, de Frise et de Gro- 
ningue abondent en grains. Les autres sont couvertes de pâtu- 
rages excellents qui nourrissent une prodigieuse quantité de 
bestiaux. Il n'y a point de pays où le beurre et le fromage soient 
plus communs. 

Quoique la vigne n'y croisse pas, et que le blé n'y suffise 
pas à la subsistance, la mer, les rivières et les canaux y entre- 
tiennent l'abondance de tout ce qui est nécessaire, utile et 
agréable à la vie. Amsterdam est un magasin général de toutes 
les productions de la terre, c'est l'entrepôt des marchandises 
qui vont au Nord et qui en reviennent. 

La terre, toute unie, et en beaucoup d'endroits plus basse 
que l'eau, ne donne aucun minéral ; on n'en tire qu'un limon 
bitumineux que l'on pétrit, sècheet coupe en formes de grosses 



2>lk VOYAGE 

briques ; c'est la tourbe, le principal chauffage. Elle fait un bon 
feu et qui dure. Deux phénomènes remarquables, c'est que le 
sel suit l'eau beaucoup plus haut clans l'atmosphère qu'on ne 
le croit. En descendant des clochers les plus élevés, on trouve 
sur les lèvres une saveur saline ; de même qu'en s'endormant 
devant un feu de tourbe la bouche ouverte, elle se remplit et 
s'enduit d'une espèce de vapeur sulfureuse. 

Le charbon de terre vient d'x^ngleterre ; le bois vient d'Ecosse, 
mais en petite quantité. 

Les arbres sont grands, croissent promptement, et ont une 
verdure d'autant plus belle, qu'ils sont sans cesse enveloppés 
d'une atmosphère chargée d'acide sulfureux volatil; mais cette 
verdure passe vite; les arbres même périssent promptement. Ils 
sont droits, mais tendres; jetant des racines peu profondes, ils 
sont souvent abattus par les vents. 

On élève eu Hollande grand nombre de chevaux. Ils sont 
recherchés pour la grandeur; on s'en sert aux équipages et 
dans la cavalerie, mais ils ont les jambes faibles. Il en est des 
animaux comme des plantes; les animaux de la montagne, de 
la plaine et des marais ont chacun leur tempérament, leur carac- 
tère, leurs passions et leurs maladies. 

Naturellement le pays n'est pas trop habitable ; cependant 
il n'y en a guère au monde de plus riche et de plus peuplé rela- 
tivement à son étendue; eflet de l'industrie, de l'activité, de 
l'économie, du travail assidu et de l'amour du gain. On assure 
ici depuis longtemps que la seule petite province de Hollande 
renferme plus de deux millions cinq cent mille habitants. 

Les Provinces-Unies ont une ville du premier ordre, Ams- 
terdam ; plus de vingt villes du second ordre, qui vont de pair 
avec les grandes villes de France après Paris; plus de trente du 
troisième ordre, qui sont les égales de Setdis, de Fontainebleau, 
d Melun; plus de deux cents gros bourgs, et plus de huit cents 
villages. 

J'ai dit que tout son grain ne suffisait pas à sa subsistance; 
j'ajoute qu'on n'en recueille pas de quoi nourrir la centième par- 
tie des habitants; néanmoins, ce pays est appelé le grenier 
commun de l'Europe. La Hollande fournit du froment à l'Es- 
pagne, à l'Italie, à l'Angleterre, au Brabant, et revend souvent 
à la France le produit de ses moissons. 



L)K HOLLANDE. 375 

Il n'y a point de niaiché public, ce sont des négociants qui 
font le commerce du blé; la concurrence des vendeurs fait le 
prix ; la libre importation et exportation engendrent la fécondité. 
On y a éprouvé la cberté, mais jamais la disette. Je laisse tout 
cela à discuter aux économistes. 

En temps de cherté, le magistrat diminue la distillation des 
grains. On tient à Amsterdam en réserve des blés pour nourrir 
pendant quatre ans les Provinces-Unies. Il y a sur ma note les 
Provinces-Unies : c'est peut-être les habitants d' Amsterdam 
qu'il fallait éciire. Quoi qu'il en soit, il est évident que cet 
approvisionnement, en conséquence durpiel l'Ktat peut subite- 
ment devenir le concurrent du négociant, doit contenir l'avidité 
de celui-ci. Le prix du pain est taxé. Le pain blanc est à présent 
à un peu plus de 2 sous du pays la livre. 

On ne manque ni de bois de charpente, ni de laine, ni de 
lin, ni de chanvre, ni d'or, ni d'argent, ni d'étain, ni de fer, 
ni de cuivre, ni de plomb. Avec des vaisseaux et de l'argent, on 
a tout ce qu'on veut. 

Outre les magasins de blé, les habitants, réduits à l'extrême 
nécessité par quelques calamités générales, auront la ressource 
de la pomme de terre, de leur laitage, de leur beurre, de leur 
fromage et de leurs bestiaux. 

Le vin et la bière sont la boisson commune du riche et du 
pauvre. C'est pour la Hollande et pour l'Angleterre que ven- 
dangent les Français, les Espagnols, les Portugais et les autres 
peuples cultivateurs du raisin; c'est pour elles que toutes les 
familles de l'univers moissonnent. 

Dans leur contrée ils ont mis à la chaîne l'air, l'eau et la 
terre, trois esclaves sans le secours desquels ils ne feraient pas 
la vingtième partie de leurs ouvrages. 

Les lacs, les rivières et les canaux regorgent de poissons de 
toute espèce ; la côte abonde en poissons de mer, en poissons à 
coquille, excepté l'huître qui vient de la Zélande et du Texel . 

Il m' arriva sur le chemin de La Haye cà Scheveling l'aven- 
ture de Panurge dans la rue de la Huchette; des fenîmes dont 
je m'étais amusé à considérer les poissons, tandis qu'elles se 
reposaient, me demandèrent s'il n'y avait rien pour la vue. 

11 y a beaucoup de cigognes. Elles nichent dans les che- 
minées; elles viennent au mois d'avril et se retirent cà la fin du 



376 VOYAGE 

mois d'août. Les canaux et les marais sont couverts de canards, 
qui descendent du Nord sur la fin de l'automne. H y a des 
cignes, des oies sauvages en quantité, des hérons et d'autres 
oiseaux aquatiques. La mer fournit aussi les siens; les vanaux, 
les pluviers sentent la fange et sont un mauvais manger. Ainsi 
qu'en Russie les gelinottes et les coqs de bruyère ont un goût 
de sapin, ce qui n'empêche pas les habitants du pays de les 
trouver excellents. Il y a beaucoup d'autre gibier. 11 n'y a point 
de bêtes fauves, point de sangliers, presque point de loups ; 
pour les renards, ils y foisonnent. 

Les armes de La Haye sont deux cigognes ; elles sont 
respectées dans ces contrées aquatiques, qu'elles purgent de 
souris, de grenouilles, de rats, de sauterelles, et des autres 
insectes nuisibles qui s'engendrent par l'humidité des marais. 

Ici les villes, les bourgs et les villages se touchent, et la 
population s'en accroît sans cesse; les républiques se recrutent 
aux dépens des monarchies. Outre les étrangers que la liberté 
civile, politique, religieuse, la curiosité, le désir défaire fortune, 
attirent de toutes parts, la république acquiert encore un 
nombre de sujets allemands et suisses, qui servent dans les 
troupes de terre et dans la marine; ils forment les deux tiers 
des employés, et sont presque tous fixés dans le pays par des 
mariages. 

Qu'on juge de la fréquence et de la proximité des villes en 
Hollande. Il y en a quarante-huit, à chacune desquelles on peut 
commodément se rendre d'Utrecht en un jour, et trente-trois 
dont on peut revenir sans fatigue dans la même ville et dans le 
même jour. Le pays est plat, et les villes aussi. Rien n'est plus 
frais, plus net, plus joli, plus élégant que ces villes. De loin 
elles présentent, par leurs nombreux canaux et par les bords de 
ces canaux plantés d'arbres, l'aspect d'un grand nombre de 
hameaux réunis; on croit être toujours à la campagne, et les 
hameaux semblent avoir été créés pendant la nuit d'un coup 
de baguette. 

Les édifices, les maisons sont bâtis sur les eaux qui environ- 
nent et coupent la contrée; ce sont au milieu de ces eaux comme 
autant de vaisseaux immobiles, sans mâts, et dont le tillac 
serait la toiture. Ces maisons sont légères; elles coûtent peu de 
main-d'œuvre, et se vendent au-dessous de leur valeur; elles 



DK IIOLLANDK. 577 

rapportent dans les villes de commerce un peu plus de deux 
pour cent. Elles sont lavées tous les jours en dehors et en 
dedans; en dehors avec des pompes, en dedans avec des 
éponges. Les corridors en sont, à tous les étages, lambrissés 
de porcelaines. Les plus vieilles y paraissent longtemps neuves; 
elles sont presque toutes terminées en triangle, logent peu de 
monde, n'ont guère que deux ou trois étages, et le triangle a 
sa base au-dessus du second. Elles sont vernissées en dehors 
de toutes sortes de couleurs, et des nattes ou bandes de toile 
sont étendues sur les escaliers. Mais dans ces jolis domiciles, 
il faut en convenir, les inconnus entrent difficilement, et ils sont 
généralement habités par des hôtes assez sales et forts grossiers. 
Si le Hollandais a si grand soin de sa maison, c'est qu'elle ne 
tarderait pas à se moisir; et s'il en a si peu de sa personne, 
c'est qu'il sait bien qu'elle ne se moisira pas. 

On vit sobrement et sainement; une pièce de vingt livres 
de bœuf, qui dure toute la semaine, avec un plat d'excellents 
légumes, voilà tout le service. 

Les terres rapportent, suivant leur situation, deux, trois et 
quatre pour cent, et se vendent un peu mieux que les maisons. 
La nourriture commune est la chair salée, la chair fumée, les 
poissons salés et fumés, les légumes, les racines, surtout les 
pommes de terre, les fruits, le laitage, le beurre qu'on met sur 
la table au dessert, le fromage, l'orge cuite, le riz, un peu de 
mauvais pain de seigle. Le riche bourgeois se nourrit mieux; il 
mange du pain de maïs, mal levé, mal pétri et peu cuit. La 
bière est la boisson commune. Le peuple s'enivre de bière, 
souvent de liqueurs fortes, quelquefois de vin. Son ivresse, qui 
dure longtemps et qui se répète souvent, le rend brutal et 
furieux. On boit, dans tous les États, beaucoup de thé; l'usage 
du chocolat et du café est aussi très-commun. On use, dans 
tous les intervalles de la journée, de lait, de beurre et de petit- 
lait. Les viandes sont exquises; il y a beaucoup de gibier; les 
poissons les plus rares ailleurs y sont en abondance. Autrefois 
les domestiques ne s'engageaient qu'à la condition de ne manger 
du saumon frais que deux fois la semaine. 

En général le Hollandais mange un peu plus que le Français, 
mais il est sobre, et sa table est frugale. Ceux qui les appellent 
mangeurs de fromage n'ont connu que les matelots et gens de 



378 VOYAGE 

port. Ils ont de bonne viande, le meilleur poisson, d'excellent 
gibier et tous les vins délicats. 

Vous y trouverez les hommes, les femmes et les animaux 
replets. Les visages souvent laids des femmes n'inspirent guère 
le désir de vérifier la réputation des gorges, et de connaître les 
autres appas. 

Il n'y a pas d'usage constant et général chez une nation 
sans une raison physique. On apprend à Pétersbourg, par 
l'emploi des parfums, que les sommets de pin, qu'on écrase 
sous les pieds dans la Westphalie, purgent les appartements de 
la vapeur des poêles; et quand on voit un gros Hollandais 
sans cesse la pipe à la bouche, si l'on considère sa stature 
énorme, et si l'on se rappelle qu'il vit de beurre et de lait, on 
le prendra pour un alambic vivant qui se distille lui-même. 

Mais une des choses dont on est continuellement et déli- 
cieusement touché dans toute la Hollande, c'est de n'y ren- 
contrer nulle part, ni la vue de la misère, ni le spectacle de la 
tyrannie. 

H n'y a pas de contrée au monde à laquelle la perfection de 
la médecine locale soit plus importante qu'aux sept Provinces- 
Unies, par la nature du sol, les travaux de l'homme, l'atmosphère, 
la terre et les eaux. Si l'on n'accorde pas à la médecine un 
encouragement proportionné à la dépense des digues, celles-ci 
pourront bien, à la longue, n'enclore que des malades et des 
valétudinaires, des hommes enllés, bouffis, œdémateux et tels 
que les habitants du Phase. 

Je ne connais guère de pays où la politique n'ait jeté son 
regard sur la perfection de la médecine. Si elle considérait, en 
Hollande, un domicile traversé de grandes rivières, couvert de 
marais, coupé en tous sens d'eaux stagnantes, plus bas que la 
mer qui bruit autour, elle s'avouerait à elle-même que la nature 
semble avoir condamné la contrée à l'état inculte et sauvage. 
On y est de toutes parts dans un état forcé; point de pain, point 
de vin, point d'eau; un air malsain; rien en propre, si ce n'est 
la crainte instantanée d'être noyé. Sans cesse le peuple va 
chercher au loin sa vie, et le ministère lutte contre la mort. 

Les maladies épidémiques n'y sont pas plus communes 
qu'ailleurs; les endémiques sont le scorbut, les acides de 
l'estomac, les vers, la fièvre, les fluxions, les maux de dents. 



DE HOLLANDE. 37ft 

leur carie, la chute des cheveux, les obstructions, le sable des 
reins, l'enflure des jambes, la vieillesse prématurée, les hernies 
et les maux vénériens; ceux-ci sont communs dans les villes 
de commerce et de garnison, et on les guérit difficilement. 

Dans quelques villes on pratique beaucoup l'inoculation 
depuis douze à treize ans; elle est défendue dans les autres, 
où les prt\jugés ne cèdent qu'aux ravages de la maladie. 

Quelquefois la pédérastie se décèle ici avec une fureur 
inconcevable; alors la ])olice s'empare du pédéraste notoire 
pendant la nuit, et le jette dans les canaux. 

Toutes les rues sont infectées de l'odeur de la peinture : 
cependant la colique des potiers est rare. Je passai devant une 
maison fraîchement couverte de vert-de-gris; la vapeur, qui 
m'aurait causé à Paris un mal de tête violent et subit, ne m'af- 
fecta pas. J'en témoignai ma surprise au docteur, qui m'apprit 
que l'usage journalier que je faisais du beurre et du lait en 
était le préservatif. 

Je me suis laissé dire ici un fait assez singulier : c'est que 
les scieurs de grès périssaient phthisiques et pulmoniques; que 
la poussière de grès coupé pénétrait les bouteilles scellées her- 
métiquement, les vessies, les œufs, et qu'aucun ouvrier n'avait 
pu exercer ce métier pendant quatorze ans. 

Il est sûr que les répareurs de la porcelaine en biscuit 
vivent peu; que la poussière des livres est funeste; que la 
vapeur des mines tue, et qu'il y a une multitude d'arts malfai- 
sants; tels que la peinture, la préparation des vernis, le carder 
des laines, dont les ouvriers ont i)re3que tous la poitrine et les 
yeux en mauvais état; les imprimeurs finissent par les jambes. 
Il y aurait donc un bon traité à faire des maladies des arts. 

En Hollande, le siège de la maladie des bestiaux est dans 
les poumons. La cause en est vraisemblablement dans l'acide 
sulfureux volatil qu'ils respirent de la terre. Les bestiaux qu'on 
nourrit dans les étables sont moins malades. On leur administre 
les acides végétaux, le vinaigre, les pommes acides, mais sur- 
tout le marc de la distillation de l'eau-de-vie de grain. 

Camper, médecin hollandais, en a inoculé avec succès : ceux 
qui avaient la maladie en ont guéri; ceux qui ne l'avaient pas 
ne l'ont pas prise. 

En été le mal s'accroît, et c'est alors que les eaux des 



380 VOYAGE 

canaux sont plus fortement imprégnées de tourbe dissoute. 

C'est à cet acide sulfureux volatil que j'attribuerais volon- 
tiers la blancheur extrême des toiles de Harlem, à la lessive, 
et sur le pré. 

La chute du tonnerre développe la maladie, la donne et 
l'accroît. 

— On remarqua en 1596, dans la maladie épidémique de 
Paris, qu'un grand tonnerre avait tout à coup augmenté de cinq 
cents le nombre des malades dans les hôpitaux. 

A Harlem, on lessive avec la cendre, on lave avec le tan, et 
la toile est exposée sur le pré à un air sulfureux. Le linge s'y 
blanchit comme la cire et comme les ouvrages en laine du 
bonnetier. Peut-être faut-il attribue)' à la même cause le beau 
vert des arbres, les cheveux blonds très-communs, et la blan- 
cheur de la peau. 

Dans les dunes, la toile se blanchit plus ou moins prompte- 
ment, et plus ou moins selon les vents; à Harlem le vent 
n'y fait rien, H faudrait observer d'où viennent ces vents 
blanchisseurs. 

L'ivoire et le marbre sales se nettoient dans une nuit à 
Harlem. On y couvre les couches des fleurs de tourbe pulvé- 
risée. 

Le poids ordinaire des bœufs et des vaches va de six à sept 
cents livres; mais il n'est pas rare d'en trouver qui pèsent 
jusqu'à douze cents et par delà; des moutons depuis trente 
jusqu'à cent livres; des veaux depuis quatre-vingts jusqu'à 
quatre cents livres. 

Une bonne vache donne en été jusqu'à vingt pintes de lait, 
en hiver jusqu'à dix à douze. 

Depuis le commencement de mai les bestiaux couchent 
dehors; à la fin de décembre ils rentrent dans l'étable, à moins 
que la terre ne se couvre de neige avant ce temps. 

l'homme d'état, ou du gouvernement. 

Un monarque absent ; un peuple persuadé de sa haine pour 
la nation et de son mépris pour les lois et ses privilèges; des 
évêchés nouvellement érigés; l'inquisition introduite; l'admi- 
nistration entièrement abandonnée au cardinal de Granvelle ; 



DE HOLLANDE. 381 

les seigneurs exclus des conseils et des aflaii-es ; la tyrannie du 
duc d'Albe; plus de dix-huit mille citoyens mis à mort; après 
ces atroces persécutions l'insolence de sa statue; l'exécution 
du comte d'Egmont et celle du comte de Ilorn, les idoles du 
peuple ; le centième, le vingtième, le dixième denier imposé 
contre les formes établies depuis plusieurs siècles ; l'existence 
heureuse d'un chef tel que le prince d'Orange, capable d'animer 
un grand corps de mécontents, profond dans les conseils, 
redoutable dans les camps, entreprenant et sage, alTable et 
sévère, souple et ferme selon les circonstances, instruit de tous 
les moyens d'arriver à ses fins et n'en négligeant aucun, puissant 
par sa richesse et ses revenus dans le pays, par son crédit et 
ses alliances en Allemagne, par la considération dont il jouissait 
au dehors, par l'adéction, l'estime et la confiance qu'on lui 
accordait au dedans, sincère et incapable de méditer le projet 
de se rendre le maître, ami des lois, défenseur des privilèges 
et jaloux de la liberté; quand on recherche l'effet naturel de 
tant de causes réunies, ce n'est plus du succès de la révolution 
qu'on est étonné, c'est de son audace dans un moment où le 
tyran étant en paix avec toutes les puissances de l'Europe, ses 
forces n'étaient point divisées. 

Avant les troubles, les dix-sept provinces offrent six millions 
pour le maintien de leurs privilèges et de leurs libertés; ils 
sont refusés, et la révolte éclate. 

La Hollande est délivrée de la tyrannie sous Guillaume P'"; 
elle défend et conserve ses libertés sous le prince Mauiice; la 
république est reconnue État libre et souverain sous le prince 
Frédéric-Henri; elle jouit du repos sous Guillaume II; elle a 
des guerres et se montre victorieuse sous Guillaume III; sous 
Guillaume IV, elle recouvre la paix et la tranquillité qu'elle 
avait perdues. 

Guillaume I''', prince d'Orange, prit pour devise un alcyon 
avec ces mots : Sœvis tninquillm in midis, tranquille au milieu 
des flots en courroux. Ce pouvait être celle de toute la Hol- 
lande. 

Depuis l'union des sept provinces qui s'est faite à Utrecht 
en 1579, l'État n'a souffert aucun détriment des démêlés qui se 
sont élevés dans les assemblées générales ou particulières; l'es- 
prit de leur devise s'est toujours conservé ; Concordia res parvce 



382 VOYAGE 

crcsrwit, les petites clioses s'accroissent par la concorde. Leur 
gouvernement est un mélange de démocratie et d'aristocratie. 

Chaque province, chaque ville, est une république particu- 
lière qui s'administre par ses lois, ses usages, ses coutumes, à 
la pluralité des voix, sans aucune distinction des personnes, 
voilà le côté démocratique; la noblesse veille à la sûreté du 
pays, voilà le côté aristocratique. 

Aux états généraux les députés sont autant d'ambassadeurs 
envoyés par leurs provinces. L'ensemble offre une image de la 
confédération des Achéens, composée de plusieurs villes pour la 
sécurité de toutes. Les Achéens contre Philippe de Macédoine, 
les Hollandais contre Philippe d'Espagne. 

On donne le nom de Provinces-Unies aux sept provinces; 
une division perpétuelle règne cependant entre elles, et l'in- 
térêt général ne suspend pas toujours leurs jalousies particu- 
lières. Jamais Harlem n'a souffert qu'on entreprît le dessèche- 
ment de la mer de son nom. L'opération est possible; la route 
de cette ville à Amsterdam en serait abrégée ; on recouvrerait 
un espace immense de terres utiles. Mais les habitants de 
Harlem ont dit : « Que deviendrait l'impôt continuel que nous 
levons sur les voyageurs? et nos pêcheries?... » Ainsi que dans 
les autres contrées de la terre, ici tout s'agite, se presse et se 
choque; il n'y a d'immobile que la sagesse du gouvernement. 

ÉTATS GÉNÉRAUX. 

Les sept provinces sont représentées par les états généraux ; 
c'est l'assemblée de leurs députés chargés des ordres de leurs 
États particuliers. Les états généraux ne peuvent prendre de 
résolution sur aucune affaire importante sans avoir eu l'avis ou 
le consentement des états particuliers. 

La constitution hollandaise paraît en cela meilleure que la 
constitution anglaise qui donne un pouvoir illimité aux membres 
du parlement. Là, un député ne dira pas à ses commettants : 
u Je vous ai achetés bien cher, et je vous vendrai le plus chère- 
ment que je pourrai... » Ce propos serait immédiatement suivi 
de sa déposition. 

Chaque province est souveraine, et l'on peut considérer la 
confédération des sept provinces comme l'union de plusieurs 



DE HOLLANDE. 383 

princes qui conserveraient leur autorité ou leurs droits en s'as- 
sociant. 

Ils sont titrés par toutes les puissances de l'Europe de hauts 
et puissants seigneurs; le roi d'Espagne seul les appelle 77îes- 
sieurs les états généraux ou î'o.s Seigneuries. 

Le nombre des députés des provinces n'est pas fixe, chaque 
province en envoie autant qu'il lui plaît. Leur honoraire est 
d'environ deux mille florins par an. Parmi les cinquante dépu- 
tés absents ou présents, dix-huit sont Gueldres : on ne compte 
que les suffrages des provinces. Ainsi il n'y a jamais que sept 
voix. 

Chaque province préside les états à son tour pendant une 
semaine. La présidence commence le dimanche à minuit, et 
finit le dimanche suivant à la même heure. L'honneur de la pré- 
sidence est réservé au chef de la députation. 

Les députés sont assis, suivant le rang de la province, autour 
d'une longue table. Le fauteuil du président est au milieu; à 
la droite du président siègent les députés de Gueldre, à sa 
gauche sont placés ceux de Hollande, et à la suite de ceux-ci, 
les députés de Zélande, d'Utrecht, de Frise, d'Over-Issel et de 
Groningue. Il n'y a que six chaises; les autres députés sont 
debout. Tel est l'ordre d'une des plus solennelles et des plus 
augustes assemblées qu'il y ait au monde. C'est là que sont 
agitées les affaires de la république et du monde. C'est là qu'on 
voit des commerçants, des bourgeois prendre le ton imposant 
et l'air majestueux des rois. 

Les députés ont reçu leurs instructions de leurs pro\inces; 
s'ils manquent de fidélité dans leur rôle, ils n'en sont respon- 
sables qu'aux états particuliers qui les ont commis; les états 
généraux n'ont aucune juridiction personnelle sur eux. La durée 
commune de la commission d'un député est de trois ou six ans. 
On peut la prolonger. Le conseiller-pensionnaire de Hollande 
assiste tous les jours à l'assemblée. Sa fonction est de proposer 
au nom de sa province. 

Les militaires sont exclus des états généraux sans en 
excepter le capitaine général ou stathouder, qui, ses proposi- 
tions faites, se retire et laisse aux délibérations toute leur liberté. 



38/» VOYAGE 



GREFFIER. 



Les états généraux nomment leur greffier. Sa charge est 
importante, et sa place la plus lucrative de l'Etat; ses hono- 
raires vont au delà de soixante mille florins. Il ne manque à 
aucune assemblée, il lient registre des résolutions; il rédige les 
lettres et les instructions pour les ministres étrangers; il assiste 
aux conférences avec les ministres des différentes puissances, 
il y donne sa voix; il a le même privilège aux comités nommés 
par les états généraux; il lit la prière à l'ouverture de toutes 
les séances, auxquelles cette cérémonie donne un air imposant 
et religieux; il est assis à l'extrémité de la table, la tête cou- 
verte taudis qu'on délibère; il rédige la délibération, dont il 
fait lecture tête nue et debout derrière le fauteuil du président. 

Un député de la province de Gueldre insistait sur la dimi- 
nution des appointements de vingt mille florins de M. Steen, 
grand pensionnaire de Hollande, mort en 1773. Celui-ci, tirant 
une lettre de son portefeuille, et la présentant au député, lui 
dit : « Peut-être, monsieur, que quand vous saurez qu'il m'en 
a coûté cinquante mille écus pour obtenir cette preuve de votre 
trahison, vous ne trouverez plus que mes appointements soient 
trop forts. » 

LE CONSEIL d'état. 

Le conseil d'État est composé de douze députés des pro- 
vinces. On y traite des aflaires militaires, de l'administration des 
finances, de la somme nécessaire pour la dépense de chaque 
année, et d'autres objets. Le trésorier général siège au conseil 
d'Etat. Sa fonction est presque la même que celle de notre con- 
trôleur général; il inspecte les projets du conseil, il veille sur 
la conduite du receveur général et des autres receveurs subal- 
ternes de la généralité. Il ne peut s'absenter de La Haye sans 
en avoir obtenu la permission des états généraux. Ce conseil 
a deux employés ou ministres, un receveur général et un secré- 
taire; tous les deux à la nomination des états généraux. 



DE HOLLANDE. 385 



CHAMBRE DES COMPTES. 

Cette clianibre a la direction d'une partie des finances. Chaque 
province y députe tous les trois ans, et ses deux députés chan- 
gent tous les trois ans. C'est là qu'on examine et qu'on arrête 
les comptes de tous les collèges de l'amirauté, et de tous les 
comptables, sans exception ; c'est là qu'on enregistre les ordon- 
nances du conseil d'État sur le receveur général et sur les autres 
receveurs. 

LE HAUT CONSEIL DE GUERRE. 

11 y a un conseil de guerre permanent et établi à La Haye. 
Ce conseil a un président, huit assesseurs et un greffier. Il con- 
naît de tous les délits des militaires, excepté drs Suisses. Les 
arrêts de mort rendus dans les difTérentes garnisons ne s'exécu- 
tent point sans la confirmation de ce tribunal ; il faut encore 
qu'ils aient passé sous les yeux du stathouder, qui peut com- 
muer la peine en moins, mais non pas en plus. 

DÉPUTATION A l'armÉE. 

En temps de guerre, les états généraux envoient des députés 
à l'armée; ils ont à leur tête un membre du conseil d'État. Leur 
dépense est taxée à soixante-dix florins chacun par jour. On leur 
rend les honneurs de la souveraineté. Sans leur avis et sans leur 
consentement, le général en chef ne peut ni livrer bataille, ni 
entreprendre un siège, ni former aucune entreprise d'éclat. 11 y 
a un grand inconvénient, ce me semble, à lier les mains d'un 
général d'armée; la guerre a des instants si précieux! 

Les états généraux ne peuvent ni déclarer la guerre, ni 
faire la paix, ni conclure aucun traité sans le consentement 
unanime de toutes les provinces; les états généraux ne peuvent 
non plus, sans la môme unanimité provinciale, ni lever de l'ar- 
gent, ni lever des troupes. Les luis qu'on arrête aux assemblées 
des états généraux n'ont de force qu'après l'approbation des 
états de chaque province. Il en est de même, et des règlements 
nouveaux, et de l'abrogation des anciens, qu'on est dans l'usage 
XVII. 25 



386 VOYAGE 

de regarclei- comme les bases de la république. Du reste, ils 
confèrent tous les gouvernements, ce sont eux qui nomment les 
généraux, c'est à eux que ceux-ci prêtent serment. Ils ont beau- 
coup d'influence sur les résolutions provinciales. Dans le pays 
de la généralité, ils font les magistrats et nomment tous les offi- 
ciers dépendant du ressort. 

Le lieu de leur assemblée est au palais des anciens comtes 
de Hollande. C'est une longue galerie tapissée d'une vieille baute 
lisse, et décorée des portraits de cinq stathouders. On y entre 
par trois portes, pour éviter toutes les difficultés du cérémonial. 

LE CONSEIL DES BOURGMESTRES. 

Ce conseil, quoique composé d'une quarantaine de personnes, 
est du plus grand secret. 

LES COMMETTANTS. 

Un commettant est toujours un grand propriétaire. Cela me 
paraît juste, l'intérêt personnel étant toujours la mesure du 
sentiment patriotique. Il n'y a point de patrie pour celui qui 
n'a rien ou qui peut emporter avec lui tout ce qu'il a. 

Le commettant peut se faire accompagner par deux de ses 
concitoyens aux délibérations de l'Ltat. Il est révocable sur-le- 
cbamp. Il n'accède à aucune conclusion sans en référer à sa 
ville, et sans que la ville en ait référé à la diète de la province. 

j'avoue que plus j'examine cette constitution, plus elle me 
paraît sage. Mais n'a-t-elle aucun inconvénient? J'en doute. 
Mais peut-elle convenir à un grand empire? C'est une question 
à examiner. 

DU STATUOUDÉRAT. 

Le stathouder est capitaine général des armées des Provinces- 
Unies, sur terre et sur mer. Sa charge est héréditaire, tant aux 
mâles qu'aux femmes, nés en légitime mariage, professant la 
religion réformée, pourvu qu'ils ne soient ni rois, ni électeurs, 
et que les femmes n'aient pour époux ni électeurs, ni rois. 

Le stathoudérat est devenu héréditaire sous le père du sta- 
thouder actuel. C'est l'ouvrage des Bentings, chefs de la noblesse, 



dl: hollande. 387 

et tous les deux chéris du peuple. Ils se déguisèrent en mate- 
lots, ils échaufTèrent les esprils, ils excitèrent des révoltes; ils 
s'étaient proposé par cette manœuvre de se rendre agréables 
au stalhouder, et de dominer à la cour et dans l'État. Ils ont 
été trompés dans leur attente ambitieuse. 

J'ai vu ces hommes. Je leur trouvai la gravité imposante et 
rustique des anciens Romains. De Rhoonc, le cadet, avait le regard 
pénétrant et vif; il voulait fortement, mais il ne voulait pas 
longtemps; l'aîné projetait lentement, mais il ne se relâchait 
point. 

Sous Philippe II, le prince d'Orange était déjà gouverneur 
des provinces de Hollande, de Zélande et d'Utrecht. Les Pro- 
vinces-Unies ont accordé aux stathouders les mêmes préroga- 
tives dont ils avaient été revêtus sous le roi d'Espagne; mais 
elles se sont réservé toute la puissance de la souveraineté, 
comme de faire la guerre, la paix, des alliances, de battre mon- 
naie et de lever des subsides. 

Le stathouder dispose de presque tous les emplois mili- 
taires; cependant il ne crée point les généraux et ne nomme 
point aux gouvernements. Il prescrit les règlements qu'il juge 
nécessaires aux armées; il propose aux états généraux la 
dépense que le militaire exige pour chaque année; il préside le 
conseil deguerre,il en confirme lesjugements, il peut les modé- 
rer et faire grâce; il députe, mais seulement en son nom et 
pour les affaires qui le concernent, des plénipotentiaires dans' 
les cours étrangères. Les ambassadeurs et les autres ministres 
des souverains sont envoyés aux états généraux; s'ils sollicitent 
des audiences du stathouder, s'ils lui font la cour, c'est un pur 
devoir de politesse. Gomme stathouder, il préside tous les col- 
lèges de l'amirauté dans les sept provinces, et les assemblées 
de la compagnie des Indes orientales et occidentales. Il est 
arbitre des différends qui surviennent entre les provinces, les 
villes et les autres membres de l'État; si l'affaire est épineuse, 
il peut appeler auprès de lui quelques assesseurs, et son juge- 
ment est définitif et sans appel. En qualité de chef des cours de 
justice, il nomme à des emplois civils; il peut remettre la peine 
de mort, mais c'est l'État qui la décerne. Il choisit de son auto- 
rité, dans quelques villes, entre les sujets qui lui sont présen- 
tés pour la magistrature; il nomme aux places du plat pays, il 



388 VOYAGE 

les ôte à volonté. Il serait facile de penser que toutes les 
forces du gouvernement sont dans sa main, et qu'il règne; 
cependant il n'en est rien. 

11 a sa consommation franche, et ses biens sont libres de 
toutes charges publiques. Ses revenus comme stathouder sont 
de 350,000 llorins. L'État fait de fortes pensions à ses enfants. 
Si les subsides se levaient en son nom, la nation avare lui repro- 
cherait jusqu'aux livrées de ses pages. 

L'autorité du stathouder s'accroît pendant la guerre ; h la 
paix, la puissance civile reprend tout ce qu'elle avait cédé de 
ses droits à la nécessité des circonstances. Le stathouder opine 
toujours pour augmenter la milice, les Etats pour la diminuer. 
Le stathouder a pour raison ou prétexte qu'il faut que la répu- 
blique soit puissante au dehors ; la république lui répond qu'il 
vaut beaucoup mieux qu'elle soit libre au dedans. 

La princesse Caroline, fille du roi Georges II, et femme de 
Guillaume IV, prince d'Orange, gouvernante pendant la mino- 
rité de Guillaume V, n'agréa aucun des trois sujets que les 
bourgmestres d'Amsterdam lui présentèrent; elle était fière et 
d.espote, et elle avait accordé sa protection à un sujet mal famé. 
Les bourgmestres lui dirent : « Votre intention, madame, est 
sans doute que nous usions de notre droit, et nous en userons. » 
Ils se passèrent de son agrément, et l'on s'en est passé depuis. 
Cet événement est de l'année 1758... 

L'année passée (1772) le secrétariat de Rotterdam h Ams- 
terdam vint à vaquer. La ville de Rotterdam présenta un sujet 
tout à fait républicain, et nullement stathoudérien. Le prince 
essaya de porter l'aftaire aux états généraux ; c'était une infrac- 
tion manifeste des privilèges d'Amsterdam et de Rotterdam. Il 
retira son avis, et fit bien. Rotterdam et Amsterdam sont deux 
villes unies... 

Au temps des couches de la princesse actuelle de Hollande, 
on délibéra aux états de je ne sais quelle province d'envoyer 
savoir des nouvelles de sa santé. Un marchand de vin, dont 
c'était le tour de voter, dit : Envoyez qui vous voudrez; pour 
moi Je n'y vais pus: Je suis roi. Gela s'est passé en 1773, au 
mois d'août... 

S'il vaque une lieutenance de ville, le stathouder n'y nomme 
pas, mais il recommande. Il arriva que, parmi trois concurrents 



DE HOLLANDE. 389 

à cette place, il y avait un déterminé républicain ; le stathouder 
n'osa pas le rayer; mais bien qu'il l'eût inscrit le dernier, il 
fut élu. 

C'est le père de celui-ci qui a été le premier stathouder des 
Provinces-Unies. La Frise, qu'il a gouvernée despotiquemont, est 
aujourd'hui la province qui lui est le moins soumise. 

Le père du stathouder actuel disait, lorsqu'il avait accordé 
un emploi : Je viens de [dire quarante méeontenls et un ingrat... 
Et il devait s'y attendre ; l'emploi n'ayant été conféré qu'à la 
condition de trahir la patrie , la promesse était aussitôt 
oubliée que le protégé avait atteint le dernier terme de son 
ambition... 

Une aubergiste d'IIelvoet demanda à Georges II deux gui- 
nées pour des œufs. Georges lui dit: « Est-ce que les œufs sont 
si rares ici?... Non, lui répondit-elle, ?y?^//.s' les rois. » 

A Riswick, à l'entrée d'un champ, un paysan vint à Jean II, 
électeur palatin, et, lui présentant sa fourche, lui dit: ii Que 
fais-tu ici y roi de Boliénie? que ne t'en vas-tu dans tes États?... n 

Le stathouder eut avis qu'il allait paraître un ouvrage violent 
sous le titre de VJnutilité du statlioudérat; il mit tout en oeuvre 
pour en empêcher l'impression. Les magistrats lui dirent : « Ou 
la chose n'est pas, et dans ce cas il importe peu qu'on la publie; 
ou la chose est, et dans ce cas il est bon qu'on le sache...)) 

Il ne serait pas difficile d'en composer un second, où l'on 
prouverait que le stathoudérat héréditaire est nuisible. Le sta- 
thouder, qui n'est qu'un général de troupes, n'a pas le privi- 
lège de naître un grand général. En fixant cette dignité dans la 
même famille, il me semble qu'on a trouvé le secret d'avoir 
à la tête des armées une longue suite d'ineptes. Cette institu- 
tion est aussi ridicule dans une démocratie qu'elle le serait dans 
une monarchie. Dans une société bien ordonnée, il ne doit 
point y avoir d'emplois héréditaires; c'est au talent adonner la 
place. La constitution de la Hollande serait aussi parfaite qu'il 
serait possible de l'imaginer, si les dignités de général et 
d'amiral étaient séparées; si les personnages qui en auraient 
été pourvus, et qui seraient toute leur vie à la solde de l'Etat, 
pouvaient être aussi facilement déposés que les derniers des 
employés; et s'ils étaient déposés au moment même où ils 
seraient soupçonnés de se faire des créatures, on leur lierait les 



390 VOYAGE 

mains et on les isolerait en les privant de voix clans les conseils, 
et de toutes nominations aux places vacantes, même à l'armée. 

POLITIQUE. 

L'ambition de la république est de s'enrichir et non de 
s'agrandir. Le Hollandais ne veut être que commerçant, et 
n'avoir de troupes que ce qu'il lui en faut pour garder sa fron- 
tière, et de marine qu'autant que le soutien et l'accroissement 
de son négoce l'exigent. 11 ne respire que la paix, ou des 
guerres entre ses voisins auxquelles il ne prenne aucune part ; 
qui les affaiblissent, et qui lui laissent à lui seul le commerce 
du monde. 

La fantaisie d'un stathouder est d'être roi; il est porté vers 
ce terme par une impulsion naturelle, mais il en est éloigné. 
Cependant le Hollandais ne peut être trop attentif à ses 
démarches; il n'en fait presque aucune qui soit indifférente. 
Jusqu'à présent tout est assez bien; les places importantes à 
l'armée sont occupées par des nationaux ; il ne peut mettre des 
troupes en mouvement que du consentement des États; c'est 
aux magistrats que les garnisons jurent fidélité. Si sa protection 
devenait toujours un titre d'exclusion aux grâces, son influence 
dans l'administration des colonies cesserait tout à coup. On 
rampe devant lui jusqu'à ce qu'on ait obtenu l'emploi qu'on en 
sollicite; mais, la grâce une fois obtenue, il se trouve exacte- 
ment que l'État a recouvré un citoyen et que le stathouder a 
perdu une créature. 

Il leur a déplu que le stathouder s'unît à la maison de 
Brandebourg; ils ont craint qu'il ne sortît un jour du duché de 
Glèves une nuée de soldats étrangers qui se joignissent aux 
nationaux et les subjuguassent. Leur frayeur paraît d'autant 
mieux fondée que les troupes nationales sont composées de 
Suisses, d'Allemands et autres, et que la politique du capitaine 
général est de les avancer de préférence à ceux du pays, qui 
se dégoûtent et se retirent. 

Le pays réserve ses habitants pour le commerce, et n'em- 
ploie à sa défense que des stipendiés; les Carthaginois, com- 
merçants, en usèrent ainsi, et s'en trouvèrent mal. 

Ils sont persuadés que quand ils auraient été médiateurs 



DE HOLLANDE. 391 

entre la maison de France et la maison d'Autriche, ils n'auraient 
pu négocier plus utilement pour eux que par le traité de Ver- 
sailles. En se réservant les Pays-Bas autrichiens, l'impératrice- 
reine a élevé entre eux et la Hollande une barrière inexpugnable. 
Entourés de la mer de toutes parts, ils sont gardés par une 
multitude de forteresses du seul coté qui permette l'entrée de 
leur terrain. 

Ils ne verront jamais sans les plus vives alarmes passer les 
Pays-Bas sous la domination de la France. La république a 
toujours observé religieusement les traités qu'elle a faits, lors 
même qu'ils lui étaient désavantageux; en toute circonstance, 
elle a vu dans le trouble de son commerce plus d'inconvénient 
à les rompre qu'à les garder. 

Si l'on y réfléchit avec attention, on s'apercevra que le 
gouvernement le plus voisin de la pure démocratie est celui 
qui convient le mieux à un peuple commerçant dont la prospé- 
rité dépend de la plus grande liberté dans ses opérations. Per- 
sonne n'entend mieux l'intérêt d'un négociant que lui-même; 
au moment où quelque autorité se mêle de le diriger ou par des 
leçons ou par des lois, tout est perdu. 

C'est la raison pour laquelle ceux qui ont anciennement 
donné un stathouder à la Hollande, et ceux qui dans la suite 
ont rendu cette dignité héréditaire, se sont laissé tromper par 
des circonstances particulières qui ne les excusent point, et 
entraîner vers une sorte d'administration diamétralement oppo- 
sée à l'esprit et au bonheur général. Les funestes effets de ce 
gouvernement commencent à s'y faire sentir; de jour en jour 
ils s'accroîtront avec l'autorité du stathouder, jusqu'à ce que, 
par des progrès insensibles, cette autorité, conduite à l'extrême, 
amène l'esclavage et la misère, source d'une autre révolution. 

Protégez l'industrie, mais gardez-vous de lui commander. 
Les règlements, les inspections, la prohibition, les défenses, les 
oi-donnances ne sont jamais sans inconvénients lorsqu'il s'agit 
d'un objet aussi variable que le connnerce. Il ne faut pas de 
Irgislation où la nature a constitué un despote attentif, juste, 
ferme, éclairé, qui récompense et qui punit toujours avec poids 
et mesure; l'intérêt, sans cesse favorable à ceux qui le con- 
sultent sagement, n'est jamais cruel que pour ceux qui l'en- 
tendent mal. 



392 VOYAGE 

FORCES DE l'État. 

Les revenus de la république sont le résultat des sommes 
qui se lèvent sur la généralité, dont l'administration est confiée 
au conseil d'Etat, et des ordinaires et des extraordinaires que 
les Provinces-Unies et le pays de Drente fournissent tous les 
ans suivant leur contingent, en conséquence de la pétition que 
le conseil d'Etat a adressée aux états généraux pour la dépense 
présumée nécessaire dans l'année suivante. 

La province de Hollande fournit cinquante-sept sur cent de 
subside. 

Les forces consistent : 1" dans un grand nombre de places 
de guerre sur la fi'ontière; 2° en quarante mille hommes de 
troupes de terre ; 3" en vingt vaisseaux de ligne, que l'amirauté 
arme tous les ans; Ii° en une multitude de rivières dont les 
eaux peuvent inonder la plupart des provinces et les garantir 
de l'approche de l'ennemi : triste ressource; 5" dans tous les 
ports du pays, excepté Vlissengen et Helvoet, qui sont dange- 
reux, et où il est presque impossible d'entrer; 6" clans-l'amour 
de la liberté et l'horreur de la monarchie, deux boulevards sans 
lesquels les autres ne sont rien. 

Des guerres longues et dispendieuses ont fait contracter à 
l'Etat des dettes inmienses; les citoyens ont fourni des fonds 
dont ils reçoivent un intérêt à deux et demi pour cent tous les 
ans. On a fait quelque remboursement; la province de Zélande 
est la seule dont les finances y soient encore dérangées. Pour lu 
faciliter les moyens de se libérer, elle ne paiera pas de contin- 
gent d'ici à quelques années. 

L'Etat n'est pas riche; mais il fourmille d'hommes à argent, 
qui savent le faire valoir et délier leur bourse dans les besoins. 
Faut-illaisser durer, faut-il acquitter la dette nationale? Les 
uns disent: a Si on l'acquitte, l'argent s'en ira chez l'étranger; 
le besoin viendra, et l'on n'aura plus rien ; » d'autres répondent: 
« L'Etat qui s'acquitte voit sans cesse s'accroître son crédit: l'ar- 
gent placé au loin rend davantage; au moment du besoin, si 
les portefeuilles sont pleins, on fond ses elfets, même à perte, et 
les capitaux rentrent ; ou si on ne les fond pas, c'est qu'appa- 
remment les intérêts suffisent pour satisfaire l'impôt. » 

Il y a peu de pays où l'habitant soit plus chargé d'impôts 



DE HOLLANDE. 393 

tous les ol)jets de consomnication y sont assujettis ; on les appelle 
accises: ils font le tiers du prix du pain, du vin, de la bière et 
du chaufTage ; mais la perception n'en appesantit point le far- 
deau, on est accoutumé à voir les denrées à peu près sur le 
même pied, on n'en est point eiïarouché, et l'on ignore presque 
que l'accise est payée, et chez le boulanger, et chez le boucher, 
et chez le cabaretier. 

L'impôt sur le sel, le savon, le café, le thé et toutes les 
choses qui se consomment dans le pays, est moins fort. La 
pomme de terre est mise au rang des denrées de premier 
besoin. Le pain n'est qu'une nourriture de seconde nécessité. 

Le stathouder et sa maison sont exempts des accises. 

Les impôts réunis se montent à des sommes considérables 
dans chaque province. 

Il n'y a point de fermiers généraux. 

11 y a une taxe sur les domestiques, les chevaux, les car- 
rosses et les bestiaux. La taxe des domestiques s'accroît avec 
leur nombre. Les terres et les maisons sont taxées. On la double 
ou triple en temps de guerre ou autre besoin urgent. 

Dans les mêmes circonstances, on lève le centième ou le 
deux centième denier de la valeur de tous les biens, soit en 
fonds de terre, soit en obligations sur l'Etat; dans les pro- 
vinces à grains, les terres ensemencées sont sujettes à l'impôt. 

Un revenu très-considérable est celui qui provient à chaque 
succession collatérale du quarantième denier de la vente de 
tous les biens en fonds de terre, des bâtiments, des vaisseaux 
et des hypothèques sur les fonds de terre. Les biens vendus par 
décret payent le vingtième denier. 

Le papier tinil)ré ne laisse pas de produire. Tous les actes 
de justice, toutes les requêtes de l'État doivent être sur papier 
timbré. Sa valeur est en raison des sommes spécifiées dans 
l'acte ou du produit de la vente d'une charge, d'une maison, ou 
d'un autre ell'et. 

11 y a des receveurs établis dans les villes et dans chaque 
province; ils perçoivent ces taxes, et les versent ensuite dans 
les caisses générales. Ces receveurs ont des gages fixes; ils 
payent les intérêts des obligations sur les villes et sur les pro- 
vinces. Ln receveur général acquitte les intérêts des obliga- 
tions sur la république. Les porteurs d'obligations regardent 



39^ VOYAGE 

ces eflets comme de l'argent comptant, parce qu'ils en tou- 
chent les intérêts à leurs échéances, et qu'ils en disposent 
comme d'une lettre de change. 

Les droits d'entrée et de sortie sont légers, et perçus par 
les cinq collèges de l'amirauté. C'est un fonds pour l'entretien 
de la marine. 

Les impositions sur les objets de consommation montent 
très-haut. J'ai déjà dit que le peuple n'y faisait pas attention; 
il achète les choses nécessaires à la vie et à l'entretien, et il 
ne croit en payer que le prix qu'on lui en demande; il con- 
fond la valeur avec l'accise, sans murmurer d'un joug qu'il 
porte à son insu. 

On ne répugne point aux taxes, parce qu'elles sont propor- 
tionnées aux fortunes, qu'elles sont vraiment employées aux 
besoins de l'État et qu'elles ne s'évanouissent pas en passant 
par une longue suite de mains rapaces. Celui qui fait la plus 
grande dépense paye le plus d'impôt à l'État. 

J'ai ouï dire que, faute d'avoir égard à la qualité des ter- 
rains, il y avait quelques contribuables vexés. 

Ln fait presque incroyable et vrai, c'est que les droits sur 
les entrées, sorties, leurs consommations et autres analogues, 
produisaient jusqu'à 15 ou 1(3,000 llorins par semaine. 

MILICE, MARINE ET COLOMES. 

•Quatre peuples, les l^rançais, les Allemands, les Anglais et 
les Écossais, ont pris les armes pour la Hollande, sans leur ins- 
pirer l'esprit martial. 

11 y a peu d'officiers, peu de soldats au service de la pro- 
vince de Hollande. 

Dans la dernière guerre, la province de Gueidre a entre- 
tenu quatre régiments; la Hollande, vingt-six; la Zélande, 
six; Utrecht, quatre; la Frise, six; Over-Issel, deux; Gronin- 
gue et Drenle, un. 

H y a trois régiments écossais, six régiments suisses; dans 
les cas les plus urgents, on ne force personne à prendre les 
armes. 

En campagne, le stathouder, outre son revenu annuel de 
300,000 llorins, en a 100,000 pour les espions et les corres- 



DE HOLLANDE. 395 

poiidances secrètes; il dispose de celte dernière somme sans 
en rendre compte. 

.MARINE. 

La répul)liqiie des Provinces-Unies a tiré sa force primitive 
delà mer, dont elle est sortie; c'est par l'accroissement suc- 
cessif de sa marine commerçante qu'elle a acquis de la richesse, 
de la consistance et de la force. 



L AMIRAUTE. 

L'amirauté est partagée en cinq collèges; il y en a trois en 
Hollande, un à Midelbourg en Zélande, et un à Arlingen en 
Frise. Chacun de ces collèges est composé de douze députés 
tirés des provinces où ils sont établis et des provinces réunies ; 
leur honoraire est de mille florins : ils en ont quatre par jour 
quand ils sont en commission ; il leur en est alloué un pour 
leur messager. De ces députés, deux sortent du même collège, 
et font place à deux autres. Les sentences en sont sans appel. 

Chaque collège dépend des états généraux; ils ont, comme 
nous avons dit, la recette des droits d'entrée et de sortie; ils 
disposent absolument des affaires de la marine; chacun d'eux 
préside à son tour. La présidence est d'une semaine; la durée 
de leur commission est de quatre ans. Il y a toujours un député 
noble. 

Le stathouder est grand amiral, président de tous les collè- 
ges et nominateur de tous les officiers de la Hotte. La dixième 
partie des prises lui appartient; il a un préavis et voix dèli- 
bérative. 

La marine militaire hollandaise est peu de chose; quant a 
la marine commerçante, elle est égale au moins à celle d'An- 
gleterre ; le nombre des vaisseaux qu'elle peut mettre en com- 
mission est exorbitant. 

On dit qu'Amsterdam a plus de vaisseaux que de maisons. 

La marine hollandaise est ingrate. Le capitaine, les offi- 
ciers, les pilotes à qui il est arrivé de perdre un vaisseau ne 
trouvent pas facilement de l'emploi. 

Le matelot a par mois depuis 5 florins jusqu'à 7, et 50 



396 VOYAGE, 

florins de gratification ; ou de 8 à 9 florins, et 100 florins de 
gratification. 

Le soldat, par mois, depuis 10 jusqu'à 12 et 13 florins, et 
150 florins de gratification. 

Le bas -officier, le second commis des vivres, le second 
canonnier, le second cuisinier, le caporal militaire, le caporal 
marin, chacun lli florins par mois, et 180 de gratification. 

Le second maître d'équipage et le second maître sur le 
gaillard-avant ont permission d'une caisse en marchandises 
pour le retour ; et tous les autres officiers l'ont en partant ; 
cette caisse est de la valeur de ih florins. 

Le second maître d'équipage, le second maître sur le gail- 
lard-avant, les trois chirurgiens, 19 florins de paye et 200 
florins de gratification. 

Les ofliciers de tillac et maîtres d'équipage ont 22 florins 
de paye et 300 florins de gratification. 

Le premier officier sur le gaillard-avant a 20 florins de 
paye et 300 florins de gratification. 

Le premier canonnier, de paye 20 florins, de gratifica- 
tion 300. 

Le deuxième chirurgien, de paye 22 florins, de gratifica- 
tion 300. 

Le premier cuisinier, de paye 20 florins , de gratifica- 
tion 250. 

Le premier capitaine, de paye 62 florins, de gratifica- 
tion 2,000. 

Le premier commis des vivres, de paye 20 florins, de gra- 
tification 250. 

Le premier pilote, de paye 50 florins, de gratification 1,000. 

Le premier chirurgien -docteur, de paye 50 florins de grati- 
fication 1,000. 

Le deuxième pilote, de paye 36 florins, de gratification ZiOO. 

Le troisième pilote, de paye 26 florins, de gratifica- 
tion 300. 

Le premier maître d'équipage, en partant, a permission 
pour une caisse de 20 florins; un panier d'environ trois cents 
bouteilles de vin; deux caisses à vin; deux tonneaux de bière, 
chacun de trois cents bouteilles; deux caves à eau-de-vie, 
toutes deux de 30 flacons. 



DE HOLLANDE. 397 

Le premier maître d'équipage en retour a permissiou pour 
la même caisse de 20 florins. 

Le second maître d'équipage, en partant, a permission 
pour une caisse de l/i florins, et pour deux caves à oau-de-vie. 

Le premier maître sur le gaillard-avant, en partant et au 
retour, est traité comme le premier maître d'équipage. 

Le traitement du premier canonnier et du second chirurgien 
est le même. 

Le premier cuisinier et le premier commis des vivres ont, 
en partant, une caisse de 20 llorins, un panier de vin, deux 
caves à eau-de-vie; au retour la caisse seulement. 

11 n'y a point de permission, en revenant, pour les autres 
bas officiers. 

Le commandant des soldats, ou sergent, a de part 20 flo- 
rins, et de gratification 250; en partant, une caisse de 20 
florins, nn panier de vin, quatre caves d'eau-de-vie, deux 
tonnes de bière, deux caisses à vin; une caisse à chapeaux, 
(ju'on remplit de ce qu'on veut, et une caisse à pipes. Au retour, 
rien. 

Les ordres de la compagnie portent que les caisses permises 
en partant ne contiendront que des vêtements et aliments de 
voyage, sous peine de confiscation; cependant elles sont toutes 
pleines de marchandises. 

La marine commerçante a nui à la marine militaire; plus il 
y a de marchands, moins il y a de soldats. 

Ce sont les Juifs réfugiés en Hollande qui ont appris, par 
leur exemple, aux Hollandais à former des établissements sur 
les côtes de Barbarie et dans le Levant. 

Les hommes qu'ils envoient clans leurs colonies pour les 
administrer ne valent guère mieux que la plupart de ceux que 
nous envoyons dans les nôtres. Ils n'ont que de faibles appoin- 
tements; mais ce qu'on appelle le tour du bâton est si consi- 
dérable, que rien n'y est plus commun que des fortunes 
rapides. 

C'est alors que la protection du stathouder, bien ménagée, 
peut beaucoup; il faut. qu'il s'intéresse vivement et qu'il cabale 
secrètement; s'il écrit, tout est perdu; sa signature au bas 
d'une lettre de son secrétaire serait un titre d'exclusion. 

S'il n'y a point de probité à l'épreuve du passage de la 



398 VOYAGE 

Ligne, cela est encore plus vrai de la nation hollandaise que 
d'aucune autre. 

Quelles gens que ces colons de Ceylan et de Madagascar! 
des hommes qui n'ont rien, soit qu'ils soient nés sans fortune, 
soit qu'ils aient dissipé celle qu'ils avaient; que l'avidité expa- 
trie, que le désir de revoir incessamment leur pays pousse à 
toutes sortes de rapines. Ces hommes, vicieux en partant, de- 
viennent des tigres par leur séjour aux îles. On dit en Hollande, 
comme ici, de celui qui retient des colonies sans une fortune 
immense, que c'est un sot. Dans une contrée où l'or pallie tous 
les vices, il y a cependant des hommes qui se sont enrichis par 
des voies si déshonnêtes, si atroces, si connues, qu'ils en de- 
meurent chargés de l'opprobre du public; mais il m'a semblé 
qu'il entrait beaucoup de jalousie dans ce blâme, et que tel 
d'entre les détracteurs de cette odieuse opulence n'aurait pas 
hésité à se couvrir de sang au même prix. 

Les Hollandais ont un code noir, mais il est tombé en dé- 
suétude. Ils en donnent pour raison que les nègres criminels 
qu'on défère à la justice ne manquent jamais d'accuser leurs 
camarades de complicité, et que ceux-ci une fois emprisonnés 
et l'habitation restant sans cultivateurs, le propriétaire est 
ruiné; ils ajoutent qu'un colon avare n'est pas pressé de tuer 
un homme qui lui a coûté depuis 12 à 1,500 jusqu'à 2,000 flo- 
rins. 

Si j'en crois M. Cazot, qui a de grandes possessions aux îles, 
et qui a longtemps administré lui-même ses habitations, les 
iNègres ne sont méchants que sous des maîtres qui corrompent 
leurs femmes et leurs filles, qui les nourrissent mal, et qui les 
excèdent de travail. 

L'homme blanc ou noir aime la vie, tant qu'on ne la lui 
rend pas insupportable. 

Je suis entré dans un vaisseau de quatre-vingt-dix pièces 
de canon. Quelle machine! Je l'ai mesuré : il m'a paru avoir de 
longueur soixante de mes pas, sur vingt-cinq de largeur, un 
peu plus ou un peu moins. 

J'ai vu le yacht de l'amirauté. C'est une petite maison char- 
mante où l'on trouve toutes les commodités et tout le luxe des 
nôtres, des glaces et des vernis; de quoi loger huit maîtres, 
en couchant deux à deux, leurs domestiques en même nombre, 



DE HOLLANDE. 399 

douze personnes, employées les unes à la cuisine, les antres à 
la manœuvre du boudoir llotlant. II y a une petite salle de 
compagnie et une petite salle à manger; le dessus du pont est 
éclairé par des ouvertures laites au plafond. 

Le yacht, en hiver ou temps des glaces, est précédé d'un 
autre bâtiment armé à la proue d'un fer tranchant qui lui 
ouvre le passage. 

LA. NOBLESSE. 

La noblesse en Hollande, où heureusement le gouvernement 
ne la donne point, est bonne, ancienne, et y conserve toute sa 
dignité. Elle forme un collège dans les états de la province, 
députe aux états généraux avec voix délibérative, préside dans 
toutes les assemblées où elle assiste, et sa vigilance est excitée 
par des honoraires assis sur les biens ecclésiastiques. 

Le premier noble dans chaque province, alternativement 
avec le pensionnaire, garde les sceaux. Les nobles ont beaucoup 
d'emplois à vie dans les eaux et forêts. 

Les jeunes nobles doivent se faire inscrire sur le registre de 
la noblesse de la province, pour entrer en fonction à leur tour. 

La province de Frise n'a point de collège de nobles, les 
possesseurs de grandes terres y représentent- le plat pays. Et 
dans la province d'Utrecht, il faut être noble des deux côtés 
pour être admis dans le collège. Les nobles sont partout ce 
que nous appelons ici les notables. 

Dans les Provinces-Unies on ne connaît point de tiers-état. 
La souveraineté réside dans le peuple, et elle est représentée 
dans les villes par les bourgmestres, les échevins, le conseil de 
ville; et dans les campagnes par les nobles. 

LA MAGISTRATURE. 

Les échevins et les fiscaux sont magistrats dans les villes et 
dans les bourgs. 

Chaque province a sa cour de justice et ses états. 

Les bourgmestres ont communément (iOO florins d'hono- 
raires. Les échevins ont un droit de présence; c'est un jeton 
de la valeur de 36 sous. Les baillis ou fiscaux ont 000 florins 



AOO VOYAGE 

pour leurs soins, lorsqu'ils ont suivi un procès à l'extraordi- 
naire. Les conseillers ont 300 florins. Les appointements du 
président ne sont pas au delà. 

Les magistrats de ville administrent la justice, font la po- 
lice, et dirigent les finances assignées par les états de la pro- 
vince ; ils perçoivent les subsides, ils fixent l'impôt sur les 
objets de consommation, relativement aux droits de chaque 
ville; ils peuvent le diminuer, mais non l'augmenter. 

Ce subside est employé à l'entretien, à l'embellissement 
des villes, et au payement des magistrats et de leurs officiers. 

On arrive à la magistrature par la probité, par le talent, 
mais surtout par la faveur des échevins, qui vous introduisent 
dans le conseil de ville ; des bourgmestres, qui vous proposent 
pour échevins; des bourgmestres et des échevins, qui concou- 
rent à vous faire élire bourgmestre; et du stathouder, lorsqu'il 
a droit d'élection ou de confirmation. La durée de la magistra- 
ture n'est que de deux années. Plusieurs médecins ont siégé 
aux états généraux, aux états provinciaux, et sont devenus 
bourgmestres dans de grandes villes. 

LA JUSTICE. 

La justice est lente, mais elle se rend. Les magistrats sont 
amovibles; par cette raison, ils ne font point un mal qu'on 
pourrait leur rendre. Le peuple est plus important en Hollande 
qu'ailleurs; on cherche à lui plaire, et c'est un moyen sûr de 
lui être agréable que de le contenter sur ce point. 

La plupart des provinces ont une cour de justice à laquelle 
on appelle des villes particulières et du plat pays, excepté dans 
les causes criminelles. 

On se pourvoit en révision devant les États de la province, 
qui nomment un certain nombre de personnes versées dans les 
lois et les coutumes, pour examiner le jugement rendu. Leur 
sentence est définitive. 

Les moyens de la plaidoirie sont pris des lois municipales 
de chaque province et de chaque ville, des placards des états, 
et, au défaut de lois, du droit romain. Les juges passent pour 
incorruptibles et prononcent, dans les contestations entre l'é- 
tranger et l'indigène, sans acception de rang et de personne. 



DE HOLLANDE. m 

Les parties ne connaissent point leur rapporteur; au mo- 
ment où il est désigné, il est révoqué. 

Là, comme partout ailleurs, les chicanes des avocats, des 
procureurs, des i-apporteurs et des intéressés, éternisent les 
aiïaires. Cependant la république a fait une loi très-sage, qui 
semblerait devoir obvier cà la longueur et à la multiplicité des 
procès, c'est de n'admettre aucune action juridique en matière 
de commerce si la demande n'excède pas 300 llorins. Alors, 
l'aflaire est portée et jugée définitive à la chambre des bourg- 
mestres, par deux connnissaires nommés ad hoc. Lorsque la 
somme est plus considérable, l'affaire est du ressort des éche- 
vins; lorsqu'ils n'ont pas la capacité compétente, ils appellent 
en consultation les plus habiles négociants, et la chose est 
promptement décidée; il est rare qu'il y ait appel de leur sen- 
tence. On peut plaider soi-même sa cause. 

L'honoraire d'un avocat consulté est de 36 sous, celui d'un 
procureur consulté de 20 à 1h sous, celui d'un notaire est fixé 
par la nature des actes; en général il est moindre qu'en France. 
Les procédures se font par écrit; il y a des causes d'audience, 
mais on a peu d'égard aux discours des avocats. 



CHAMBRE DE DESOLATION. 

Cette chambre connaît des banqueroutes, presque toutes 
frauduleuses. Elle est bien nommée, car, la procédure achevée, 
la chambre a gobé l'huître, et il ne reste que les écailles aux 
créanciers. 

COCR DES RIXES. 

A cette cour, chacun plaide sa cause, et la justice est 
gratuite. 

c 11 A M 15 r, E DU grafis pro Dco . 

C'est là que, sur une simple requête, le tribunal donne à 

l'indigent qui n'est pas en état d'actionner le riche un avocat 

et un procureur, et l'affaire se suit. Pour que cette institution 

fût très-belle, il faudrait que la cause du pauvre passât la pre- 

XV il. 26 



Z»02 VOYAGE 

niièie au rôle, et que dans le cas où le riche succomberait, il 
fût condamné à tous les frais de la procédure. Le pauvre peut 
languir longtemps avant que d'obtenir justice du riche, et les 
frais peuvent quelquefois excéder le fonds; cependant on les 
prélève sur l'objet de la demande. 

11 y a la cour des bourgmestres, avec avocats plaidants et 
consultants, et procureurs ; 

La chambre ou cour de justice à La Haye, où l'on appelle 
de la sentence des bourgmestres ; 

La cour de révision, où les parties déposent chacune 
5,000 florins avant que d'être entendues; 

La cour tenue par les pensionnaires des villes. 11 arrive 
souvent qu'un pensionnaire, un juge, entend infirmer sa 
sentence. 

En vingt ans, il n'y a pas vingt appels à la cour de révi- 
sion; on est arrêté dans sa poursuite par le dépôt exigé des 
5,000 florins. 

NOTARIAT. 

Se fait notaire qui s'en reconnaît la capacité ; c'est une 
affaire de 300 florins, dont le greffier des états perçoit 56 pour 
son droit d'examinateur. 

Le candidat se fait recevoir à La Haye ou à Amsterdam. Le 
notaire ne succède point à une étude, il se la fait lui-même. 
Six semaines après son décès, toutes ses minutes sont portées 
à l'hôtel de ville, sous peine de 600 florins d'amende. Ainsi 
l'hôtel de ville devient le dépôt général des transactions et de 
la fortune des citoyens, et les expéchtions doivent former un 
fonds considérable. 

A Leyde, l'étude du père passe à son fils avec les minutes 
s'il est notaire, et à sa fille si elle épouse un homme de cet 
état. 

DE QUELQUES LOIS. 

L'enfant qui frappe son père est puni, mais celui qui frappe 
sa mère est puni de mort. Si l'enfant est majeur, son père ne 
peut le faire enfermer, mais bien sa mère. 



DE HOLLANDE. Z,0o 

Tue femme en mourant peut léguer tout son bien à qui bon 
lui semble; un époux a la même liberté, ce qui rend, non les 
maris moins grossiers, mais les femmes riches plus puissantes 
dans leurs maisons. 

Une pareille loi éteindrait parmi nous la galanterie des 
femmes et des hommes, et la fatuité des jeunes gens. 

Le père n'hérite pas de ses enfants : ce sont ses frères, et, 
au défaut de frères, les plus proches collatéraux. 

Les héritiers d'un homme ou d'une femme célibataire payent 
à l'État une double taxe, le vingtième denier de la succession, 
au lieu du quarantième. 

Les peines sont d'autant plus rares qu'il y a moins de 
misère. 11 y a moins de voleurs en Hollande qu'ailleurs; il y a 
moins de voleurs de grands chemins. Comment exercer ce dan- 
gereux métier dans un pays coupé de fossés, de canaux, de 
rivières, et hérissé de barrières? Dans un intervalle de huit ans, 
on n'a justicié à La Haye qu'un seul voleur. 

A Amsterdam, à peine punit-on de mort six hommes par an. 

Un citoyen ne peut être arrêté dans sa maison par ces gens 
(]ue nous appelons commissaires, sergents, archers; il faut que 
la magistrature y descende en coi'ps. 

MAISONS DE FORCE. 

11 y a des maisons de force et de travail auxquelles on con- 
damne ceux qui échappent à la peine capitale. 

Lorsqu'un malfaiteur a été condamné à mort, dans l'inter- 
valle de la sentence à l'exécution il est gardé par le moins 
coupable de ceux qui sont renfermés dans la maison de force; 
celui-ci veille à ce que le malfaiteur ne se défasse pas, et au- 
tant d'années de sa détention lui sont remises qu'il en passe à 
cette triste fonction. 

Les biens du malfaiteur ne sont point confisqués; mais les 
frais de justice sont si exorbitants, que les enfants du coupable 
sont presque ruinés. 

LA POLICE. 

Il y a dans les villes, les bourgs et les villages un bailli ou 



hQk VOYAGE 

lieutenant de police. Ces satellites s'appellent dcndcrs. Ce ma- 
gistrat a pour honoraires les amendes auxquelles il condamne 
les délinquants, et ces amendes sont à sa discrétion, d'où l'on 
voit que le bailli a son intérêt à multiplier les délits. C'est, à 
parler exactement, un promoteur du vice, son contribuable; il 
tend des pièges de toute espèce aux riclies citoyens; par exem- 
ple, il aposte des filles dont la fonction est d'attirer en mauvais 
lieu les hommes mariés. 

Le bailli, ou lieutenant de police actuel d'Amsterdam, s'est 
arrangé avec la régence; il cède à la régence la moitié de 
l'amende, à la condition de ne rien payer des frais lorsqu'il suc- 
combe dans l'action qu'il intente contre un citoyen. Ainsi ce 
magistrat exerce la tyrannie sans fâcheuse conséquence pour 
lui; et la régence, qui devient juge et partie, ne laisse presque 
aucune ressource à l'accusé qu'un accommodement quelconque 
avec le bailli. 

Un bailli savait qu'un riche particulier marié entretenait 
dans sa maison une courtisane; la demeure du Hollandais était 
un asile sacré dont la police ne pouvait forcer l'entrée; cepen- 
dant il fallait prendre cet homme en flagrant délit, ce que 
l'homme de police exécuta pendant une nuit d'été, en ordon- 
nant à ses dcnders d'appliquer des échelles au mur, et de voir 
ce qui se passait dans fappartement de la courtisane, dont les 
fenêtres étaient ouvertes. Les dcndcrs avaient si bien pris leur 
moment, qu'ils virent ce qu'ils cherchaient à voir. Le lende- 
main le citoyen est appelé devant le bailli, et condamné à 
30,000 florins. La somme parut forte à l'accusé, qui refusa de 
la payer, et qui s'en alla demander conseil à un avocat, qui 
plaida si fortement la cause de la liberté et la sainteté de la 
demeure d'un citoyen, que le bailli fut condamné à 20,000 flo- 
rins. 

11 y avait à La Haye une fort belle courtisane, la fille d'un 
médecin de Cologne, appelée la Sleenhausen. Un particulier 
nommé \anderveld, en devint amoureux, et lui fit proposer 
pour une nuit une lettre de change de 1,000 florins. La cour- 
tisane, alors entretenue par un chambellan du prince, le baron 
de Zul, refuse l'argent. L'émissaire de Yanderveld avait une 
très-jolie femme; il propose à celui-ci de passer la lettre de 
change à son profit, et d'accepter sa femme. Yanderveld y con- 



DE HOLLANDE. 605 

sent; le traité s'accomplit; l'échéance de la lettre de change 
arrive ; on la présente à Vanderveld, qui méconnaît sa signa- 
ture. Grand procès, où plusieurs coquins se trouvent impliqués, 
entre autres un notaire chez qui toute cette infamie s'était 
arrangée; ce notaire est emprisonné et se pend. Vanderveld et 
son agent sont confrontés; Vanderveld lui demande comment 
il se trouve nanti de cet effet, quelle sorte de marchandise il a 
donnée en échange, comment il a acquis cette créance sur lui. 
L'autre ne lui répond autre chose que : Monsieur Vanderveld, 
ne me pressez pas, je dirai tout... Seconde confrontation, même 
interpellation de l'accusateur, même réponse de l'accusé. A la troi- 
sième, lorsque l'agent vit qu'il n'y avait plus de ressource que 
dans la révélation du mystère d'iniquité, il dit à Vanderveld : 
Eh bien ! monsieur, puisqu'il faut que je parle, la lettre de 
change dont j'exige le payement, vous l'avez signée pour la 
Sleenhausen, qu'on peut interroger; elle m'est restée à son refus 
et au même prix, car vous avez accepté ma femme au lieu de 
la courtisane. Vanderveld a été condamné à payer, et ils ont 
été tous deux amendés et infamés'. 

Ce juif Pinto-, que nous avons connu à Paris et à La Haye, 
a passé deux ou trois fois par les pattes du bailli ; et malgré sa 
vieillesse, je ne le crois pas encore à l'abri de cet accident. 

A Amsterdam la police se maintient avec vingt archers. La 
nuit l'hôtel de ville est gardé, à la charge des bourgeois, par 
des sentinelles chargées de prêter main-forte à la patrouille, 
dont la fonction est encore d'annoncer l'heure dans tous les 
quaruers depuis onze jusqu'au jour, de veiller au feu, d'arrêter 
ceux qui troublent la tranquillité publique, qui portent des 
paquets k heure indue, ou qui volent, et d'avertir ceux qui ont 
laissé leurs fenêtres ou leurs portes ouvertes; ils prêtent secours 
et sont réciproquement secourus par la garde bourgeoise. Dans 
le plat pays, à chaque village il y a un archer, sans compter 
les gardes des eaux et forêts. 

1. Voir cette anecdote dans le ^eveu de Rameau, t. V. p. 470. I^es noms pro- 
pres n'y sont pas cités. 

2. Pinto fisaac), juif portugais, qui jialjita longtemps Bordeaux et mourut à La 
Haye, en 1787, a publié, entre autres ouvrages. Du Jeu de Cartes: lettre à M. Di- 
derot, Londres, 176S, in-8, réimp. dans son Traité de la circulation et du cré- 
dit, etc., Amsterdam, 1773, in-12. Cest une étude sur l'influence, selon lui salu- 
taire, de la passion des cartes. 



/i06 VOYAGE 

Les hommes mariés surpris chez des filles sont condamnés 
à une amende très-forte. 

Ici chacun est maître chez soi; la liberté civile y met tous 
les habitants de niveau; les petits ne peuvent être opprimés par 
les grands, ni les pauvres par les riclies. En maintenant les pri- 
vilèges des citoyens, le magistrat défend les siens. C'est un 
crime que de faire la moindre violence à un particulier dans 
sa maison. La liberté de penser, déparier et d'écrire est presque 
illimitée. 

Les magistrats se font aimer et respecter par un accueil 
libre, un commerce facile et des manières populaires; le carac- 
tère hautain et impérieux les fait détester. 

Les étrangers jouissent de tous les avantages des naturels; 
mais l'entrée des charges de la république leur est fermée; elle 
s'ouvre pour leurs descendants devenus bourgeois, lorsqu'ils se 
sont distingués par leur probité et leur patriotisme. 

Lorsque le roi de Danemark et le prince Henri de Prusse 
ont fait le voyage de la Hollande, on les a reçus avec cette 
liberté, compagne de l'indépendance, qui ne s'incline que devant 
les lois. 

La Hollande est la patrie de tous les amis de la liberté, et 
l'asile de quelques fripons; mais asile inviolable. Le prince de 
Galitzin fut obligé de recourir à des moyens artificieux pour 
éluder la garantie de la constitution nationale, et s'emparer d'un 
faux monnayeur. 

Je n'aime pas cette espèce de protection accordée aux mal- 
faiteurs; elle a cessé en Italie. 

DU COMMERCE. 

On disait de mon temps qu'il y avait pins d'or en Hollande 
que d'argent en France, et plus d'or et d'argent que de cuivre 
en France et en Espagne. Le Hollandais, par la prodigieuse 
quantité de marchandises qu'il envoie en Amérique, tire un meil- 
leur parti des mines d'or et d'argent que l'Espagnol qui les 
exploite. Christophe Colomb, Améric Yespuce et Vasco de Gama 
ont autant navigué pour la Hollande que pour l'Espagne et le 
Portugal. 

Le Hollandais commerce dans toutes les contrées du monde 



DE HOLLANDE. ^07 

habitable. S'il n'est pas le seul négociant de l'univers, on ne 
peut guère lui disputer d'en être le plus grand et le plus habile. 

C'est dans le commerce que l'État a puisé ses premières 
forces, c'est par le commerce qu'elles se sont accrues. Réduisez 
la Hollande et l'Angleterre à leurs ressources locales, et vous 
les réduirez à rien. 

On trouve l'origine de ce grand commerce dans la situation 
d'un pays étendu le long de la mer, et traversé de deux grandes 
rivières, mais surtout dans la liberté de conscience et la dou- 
ceur d'un gouvernement qui attire des différentes contrées une 
aiïluence de peuples qui se fixe en Hollande et qui y apporte sa 
fortune et son industrie, y fait fleurir les manufactures, et lui 
assure cette supériorité de commerce dont elle jouit, et dont 
elle jouira tant ({u'elle subsistera en république. 

11 n'y a point de pays où l'on voie un aussi grand nombre 
de navires. On prétend que la seule province de Hollande a plus 
de vaisseaux que le reste de l'Europe. 

Amsterdam est le grand marché de l'univers; ses bâtiments 
y déposent, des quatre parties du monde, tout ce qu'il est 
possible d'imaginer d'utile et d'agréable. 

La bourse a été bâtie en 1608, en pierre de taille; elle est 
fondée sur deux mille pilotis. Ce bel édifice a deux cents pieds 
de long sur cent vingt-quatre de large; les galeries en sont 
portées sur quarante-six colonnes. 

H règne beaucoup de bonne foi dans les engagements et les 
traités. C'est à la bourse des villes que se font la plupart des 
marchés, et la parole a force d'écrit. Les règlements sur le 
commerce sont excellents, parce qu'ils ont été faits non par des 
militaires, des prêtres, des magistrats, des financiers, des gens 
de cour, mais par des commerçants. 

Le roulage, qui n'est pas une des sources les moins fécondes 
de l'opulence hollandaise, doit diminuer sans cesse par le com- 
merce des autres nations, à qui ils apprendront enfin à se passer 
de leurs services. 

\\ n'y a point de nation à qui il convienne davantage d'avoir 
des colonies. Des gains sans cesse multipliés enfantent la richesse, 
et la richesse s'accroît sans mesure par l'économie. 

Le luxe et la boime chère font quelques progrès, mais on 
est loin encore du temps où l'on perdra ses après-midi, et où 



4 08 VOYAGE 

l'on consumera ses nuits autour d'une table de jeu. Cependant 
il faut que cejte gangrène, qui commence, finisse, à l'aide de 
l'extrême abondance de l'ambition et de la vie oisive et molle, 
par éteindre le goût du commerce. 

Le luxe consiste en maisons de plaisance, en jardins spa- 
cieux et soignés, en fleurs; des oignons de jacinthes ont été 
payés jusqu'à 6,000 florins; il y a des tulipes et des œillets 
fort chers. 

Ils aiment les tableaux, les gravures et les dessins; un grif- 
fonnage à l'eau-forte de la main de Rembrandt est d'une 
valeur exorbitante. Ils se jettent avec fureur sur toute la mar- 
chandise de l'Inde et de l'Asie. Les maisons regorgent de por- 
celaines, de bijoux en argent et en or, de diamants, de meubles 
et d'étoffes précieuses. 

C'est par le commerce que les grandes fortunes se font, 
rarement par des mariages. Ces fortunes durent plus qu'ailleurs, 
dans un pays où la noblesse et les dignités sont comptées pour 
rien, et où le négociant qui reçoit de sa famille 100,000 florins 
s'occupe non à s'élever ou s'illustrer, mais à doubler son capital 
par de l'industrie ou de l'économie. 

Il n'en est pas des fortunes faites aux Indes ainsi que des 
fortunes faites dans le pays. Les premières sont rapidement 
dissipées par des enfants ou des héritiers qui, en passant la 
mer, ont oublié l'état de leurs pères, et perdu leurs vertus 
domestiques. Arrivés dans. la patrie, ils y sont presque isolés, 
ils ne participent en rien à l'esprit général, qui les ramènerait 
à la condition mercantile. Ils se livrent à toutes sortes d'excès, 
qui sont suivis de la ruine de leur fortune et de leur santé. 

Une grande fortune en Hollande est depuis 10 millions de 
florins jusqu'à un million. 

Une fortune moyenne depuis un million de florins jusqu'à 
800,000. 

Une fortune ordinaire est de 600, -400, 300, 100 mille flo- 
rins ; cela s'appelle avoir du bien. 

Depuis 100,000 jusqu'à 50,000, c'est un bien médiocre. Il 
ne faut pas oublier que l'intérêt de l'argent est à deux et demi 
pour cent. 

Beaucoup de femmes portent de grosses bagues d'or au pre- 
mier doigt et au pouce de la main droite; la bague au premier 



DE HOLLANDE. Zi09 

doigt marque qu'elles ont de l'or assez, celle au pouce qu'elles 
en ont beaucoup. 

Le médecin Robert m'assurait s'être trouvé un jour à table 
avec sept particuliers dont les biens connus étaient évalués à - 
/i2 millions de florins. 

Ce pays, dont les habitants sont si riches, est cependant le 
plus stérile de tous; rien n'y croît, mais tout y arrive. 

La nature semble ne l'avoir si maltraité que pour donner 
aux industrieux habitants l'art de le fertiliser et l'embellir aux 
dépens des autres parties du globe. 

Outre les rivières, ce sont des canaux sans nombre qui faci- 
litent les promenades, les voyages, le transport des marchan- 
dises, et qui entretiennent le prix des comestibles à un taux 
modique. Un bateau coûte peu d'entretien, et renferme plus de 
marchandises que huit voitures. Les barques publiques qui cou- 
vrent ces canaux sont tirées par des chevaux, partent et arrivent 
à l'heure nommée. Les bords des canaux sont presque partout 
ornés de belles allées d'ormes et de tilleuls, et bordés de 
belles maisons, avec des jardins où l'on cultive toutes sortes 
d'arbres et de fleurs, et où sont nourris les oiseaux rares des 
Indes. 

Le roufeest un petit cabinet séparé pour quelques voyageurs, 
dans toutes les voitures publiques. 

J'étais enfermé dans le roufe avec sept ou huit Hollandais. 
Ils me demandèrent poliment si la fumée du tabac ne m'incom- 
moderait point. La Hollande est un des pays du monde où l'on 
fume le plus. Je leur répondis qu'est-ce que cela leur faisait? 
qu'ils étaient de mauvais républicains; que dans tout Etat démo- 
cratique, si les usages ne convenaient point à un étranger, il 
n'avait qu'à s'en aller.... Ils sourirent, et allumèrent leurs pipes. 

Le commerce sera florissant en Hollande tant que des 
citoyens, les riches, ne pourront placer leurs fonds dans leur 
pays, et que les indigents n'y trouveront point d'occupation. 
Les uns confieront leur fortune à la mer, les autres y expose- 
ront leur vie. 

La Hollande est le grand magasin des productions de 
l'Orient. La vendange et la moisson s'y font toute l'année en 
fait, beurre et fromage; les toiles, le poisson salé, le papier, 
les étoffes, sont les principaux objets du conuuercc intérieur. 



k\0 VOYAGE 

Les Hollandais sont des hommes-fourmis, qui se répandent 
sur toutes les contrées de la terre, ramassent tout ce qu'ils 
trouvent de rare, d'utile, de précieux, et le portent dans leurs 
magasins. C'est en Hollande que le reste de l'Europe va cher- 
cher tout ce qui lui manque. La Hollande est la bourse commune 
de l'Europe. Les Hollandais ont tant fait par leur industrie, 
qu'ils en ont obtenu tout ce qu'exigent les besoins de la vie, 
et cela en dépit des quatre éléments. C'est là qu'on voit à chaque 
pas l'art aux prises avec la nature, et l'art toujours victorieux. 
La richesse y est sans vanité, la liberté sans insolence, la mal- 
tôte sans vexation, et l'impôt sans misère. 

L'habitant du plat pays, ou le paysan, a le maintien assuré 
et sérieux, il porte sa tête droite, il vous regarde fixement; sa 
maison, les entours de sa maison, ses dedans, son vêtement, 
indiquent l'aisance et le goût de la propreté. On présume faci- 
lement qu'il peut, sans fâcheuses conséquences, s'enrichir et 
montrer sa richesse. 



LE CITOYEN ET L'ARTISAN 



OU 



DE LA BOURGEOISIE, DES CORPORATIONS, DES MANUFACTURES 
ET DES OUVRIERS. 



Les étrangers ne sont ni reçus bourgeois, ni admis dans les 
corporations sans avoir fait preuve de bonnes mœurs pendant 
quatre ans, ou sans donner caution. Puisqu'il y a des corpora- 
tions pour exercer un métier, il faut y être agrégé; mais les 
droits de maîtrise sont très-modiques. 

On travaille tous les jours de la semaine, excepté, je crois, 
le dimanche ; il y a peu de fêtes. 

Ce n'est pas le droit de maîtrise, c'est le droit de bour- 
geoisie qui cotite. Il y a pour chaque métier un tribunal qui ne 
juge de rien, mais qu'on paye. Ce tribut s'appelle le gnelder ; 
celui des imprimeurs et des libraires est d'un florin par an. Le 
guelder perçu, les juges s'en vont à Leizendam, à peu près la 
moitié du chemin de La Haye à Leyde, manger le waterfisch: 
le waterfisch est une espèce de petite perche ferme, délicate et 
cuite, qu'on vous sert à la nage dans un grand vaisseau de 
terre rempli d'eau tiède et de feuilles de persil; on les sert 
avec des tartines de pain blanc et de pain noir entre lesquelles 
il y a d'excellent beurre. 

MANUFACTURES. 

11 y a des manufactures de draps, de toutes espèces de 
porcelaine, de faïence et de verre; des moulins pour tous les 



^12 VOYAGE 

ouvrages qui peuvent s'exécuter par le moyen de ces machines, 
comme papiers, planches, huiles, etc. Qui n'a pas entendu 
parler des toiles de Frise et des blanchisseries de Harlem? une 
pièce de toile de soixante-quinze aunes de longueur, qui avait 
été faite dans le pays, et qui ne pesait que trois livres, fut 
vendue en Espagne 9 ducats l'aune; une autre de même qua- 
lité fut payée en France U florins l'aune. 

La Zélande produit beaucoup de garance ; il y a des raffi- 
neries de sucre et de sel; on y sublime le soufre en grand; on 
y travaille le borax; on y engraisse des bestiaux sans nombre; 
on y fabrique des vaisseaux pour tous les peuples maritimes. 
Les manufactures de galon, de gaze, etc., de Cambrai, y sont 
établies; on ourdit dans l'Over-Issel du linge damassé, des 
toiles de coton, des indiennes et toutes sortes de basins. Les 
ouvriers vont à l'utile et au solide. Les modes en étoffes, en 
meubles, en équipages, en ajustements, changent peu. 

La main-d'œuvre est chère. Les ouvriers sont payés à la 
journée, partant ils travaillent le moins, pour gagner le plus 
qu'ils peuvent. Ils vous feront attendre longtemps l'ouvrage que 
vous leur commanderez; les salaires sont donc au-dessus de 
la proportion des besoins, et forts, relativement à la dépense 
nécessaire et journalière. Ajoutez qu'ils sont économes et amis 
du repos; le salaire d'un manœuvre est de 10 à 15 sous : celui 
d'un domestique de louage, de 25 à 30 sous. 

Les libraires sont peu instruits, mais ils ont de l'esprit, du 
discernement, de la ruse et de l'activité. La faculté de la con- 
trefaction fait tomber la librairie. Souvent le débitant est forcé 
de céder à ses confrères à bas pris, même à perte et sans 
argent, des exemplaires d'un livre nouveau. Les libraires hon- 
nêtes ne font aucune entreprise sérieuse sans frayeur. Les 
brochures du jour, les libelles même, s'impriment librement. 
On a fait jusqu'à quatre éditions d'un libelle contre le stat- 
houdérat. 

Le contrôleur général Terray a fait deux mauvaises opéra- 
tions entre beaucoup d'autres. Lorsqu'il imposa les livres, il 
anéantit les échanges, et invita le libraire hollandais à contre- 
faire nos bons ouvrages. Lorsqu'il imposa le papier, celui qu'on 
fabrique en Auvergne s'élevant au prix du papier qui se fabrique 
en Hollande, les Allemands donnèrent la préférence à celui- 



DE HOLLANDE. ^13 

ci; aussi le nombre de nos papeteries est-il le même, et celui 
des papeteries hollandaises s'est-il considérablement augmenté. 
La première fois qu'on me parla de la nonchalance de l'ou- 
vrier hollandais, du moins à La Haye, je crus qu'on m'avait fait 
un conte, jusqu'à ce qu'il fût question de remplacer un carreau 
dans une cuisine. Je dis ce que j'ai vu : ils arrivèrent trois, 
l'un portant le carreau, un autre le plâtre, et le troisième la 
truelle et le marteau; d'abord ils chargèrent et allumèrent 
leurs pipes, puis ils regardèrent à leur besogne. Il manquait 
du sable, l'un des trois en alla chercher; cependant ses cama- 
rades, étendus à terre, fumèrent leurs pipes. Le sable arrivé et 
jeté dans un coin, tous s'en allèrent boire le genièvre. Les 
voilà revenus. Ils se mettent en besogne, et la matinée se passe 
à sceller un carreau. Il est vrai que cela s'est fait chez un 
grand seigneur, et que ces fainéants-là étaient payés à la 
journée. 



L'HABITANT DU PAYS 



OU 



DES MOEURS. 



Il n'y a point de lois somptuaires en Hollande. 11 y a des 
lois contre l'usure; mais là, comme partout ailleurs, l'usurier 
les élude par la teneur de son contrat. 

L'intérêt des contrats à charge à l'État a été réduit, mais il 
est bien payé. L'intérêt légal de l'argent entre particuliers est 
de trois à quatre pour cent. Tout le monde lit, tout le monde 
est instruit des affaires publiques. 

Gomme il n'y a point ici de droit de primogéniture, et que 
tout est partagé à la mort d'un père, d'un parent qui a plu- 
sieurs héritiers, il ne restera pas en Hollande un seul tableau, 
pas une grande bibliothèque, pas une collection d'estampes ou 
d'histoii'e naturelle, du moins dans la possession des particu- 
liers. Cependant le stathouder obtenant la préférence aux 
ventes, c'est dans son palais que se réuniront à demeure les 
débris des amas de tant de choses précieuses en tout genre. 
Lorsqu'on sera curieux de peinture, on n'en trouvera plus que 
dans les édifices publics et dans les temples. 

Les habitants des Provinces-Lnies sont assez généralement 
bien faits, grands de taille et replets, comme tous les animaux 
habitant des vallées et des lieux marécageux; ils ont le teint 
blanc, les cheveux blonds, les yeux bleus, de belles couleurs, 
de la beauté, du moins jusqu'à l'âge de puberté; passé dix- 
sept à dix-huit ans, tous ces agréments se perdent. Les belles 



VOYAGE DE HOLLANDE. 415 

dents y sont rares; c'est un elTet ou de l'atmosphère, ou des 
aliments, ou de l'habitude de fumer. L'intervalle de la jeu- 
nesse à l'âge viril est court. 

Ils sont modestes dans leurs vêtements, et frugals dans leur 
manière de vivre, économes, compatissants, laborieux, braves, 
patients dans les travaux, industrieux, opiniâtres dans leurs 
projets, habiles navigateurs, grands commerçants, entrepre- 
nants, aventureux dans leurs voyages de mer, et très-jaloux de 
leurs privilèges et libertés. Ils sont francs, brusques et durs; 
certainement ils n'ont rien de notre politesse ; cependant il n'est 
pas rare d'y trouver une sorte d'alfabilité. Ils se prêtent sans 
peine à la curiosité des étrangers; l'entrée de leurs cabinets de 
peinture est facile, ils vous ouvrent sans réserve leurs porte- 
feuilles d'estampes. 

A Leyde, chez M. Ilope, nous commençâmes, avant que de 
parcourir son immense collection de Rembrandt, par boire 
d'excellent vin du Cap, et nous terminâmes la séance par de 
la limonade. 

Les femmes y sont grandes, atteignent promptement leur 
accroissement, et sont fécondes et nubiles d'aussi bonne heure 
(ju'en France. Elles cessent communément d'avoir des enfants 
à l'âge de quarante ans. Elles sont sujettes aux fausses couches, 
moins celles du peuple que des grands ; les grossesses heu- 
reuses et les couches faciles sont deux récompenses du travail. 
Elles sont belles, si l'on peut l'être avec des gorges et des fesses 
énormes; elles ont beaucoup d'embonpoint, de vilaines dents, 
des chairs molles; telles on les voit dans les tableaux de 
Rubens, telles elles sont dans les maisons *. Elles sont blanches 
(le teint, elles ont la démarche contrainte, elles se penchent 
trop en devant; elles n'ont ni vivacité, ni gaieté; elles sont 
modestes et vertueuses, ménagères, trop économes; elles veil- 
lent à ce que leurs maisons soient tenues avec une extrême 
propreté ; elles aiment leurs maris brutaux, en sont aimées, 
les dominent dans le domestique, et régnent chez elles. 

Les mariages sont comnmns; il y a peu de célibataires. 
L'intérêt des pères diffère l'établissement des enfants. Les for- 



1. Les Leautés flamandes, dit M. Dubucq, ne sont que du beurre organisé. (Di- 
derot). 



Zil6 VOYAGE 

tunes par le mariage sont rares; une fille riche veut un riche 
époux, et le garçon riche veut une femme opulente. 

La corruption des mœurs fait des progrès; elle marche d'un 
même pas avec le luxe et la richesse, elle s'accélère par deux 
causes, un commerce habituel avec l'étranger, et le séjour des 
militaires; la beauté, les talents, l'éducation, la sagesse d'une 
lille, ne lui servent de rien, c'est l'argent qui répare le man- 
que de ces qualités. Les vertus qui recommanderaient un jeune 
lionuno ne lui seraient guère plus utiles. Youlez-vous attacher 
les regards, soyez riche. Voulez-vous être préféré à un jeune 
homme riche, soyez encore plus riche. Il est rare qu'on marie 
les hlles avant vingt-cinq ans. La jeune épouse, le jour de ses 
noces, reçoit un présent avec une partie de son ameublement. 
Le présent est d'usage parmi les gens opulents; l'ameublement 
se fait, parmi les gens du commun, aux dépens des tantes, des 
cousines, des parents et des amis qui ont assisté aux noces, où 
il ne se trouve pas plus d'invités d'un sexe que de l'autre. Les 
fdles, même riches, ne se marient pas aussi facilement qu'en 
France; les pères défoncent, le plus tard qu'ils peuvent, leurs 
tonnes d'or. 

Presque toutes les femmes y étant sages, il y a peu d'hom- 
mes dérangés et de mauvais ménages. L'intérêt, le travail, 
l'amour du gain, l'assiduité aux affaires et le goût du commerce 
amortissent les passions; une femme m'a dit qu'il y avait beau- 
coup d'insolents, mais presque point d'amoureux. Le liberti- 
nage vague des honmies mariés est sévèrement puni. 11 en a 
coûté 200 ducats à Pinto. 

Une fille, soit majeure, soit mineure, peut enlever son 
amant; l'enlèvement de l'amant est présumé, si c'est la fille 
qui l'est allé chercher. La vertu des filles du peuple est suspecte. 
Elles remplissent pêle-mêle de longs chariots avec de jeunes 
garçons de leur âge, et tout cela s'en va, sans aucuns surveil- 
lants, au bal, à la kermesse, à une réjouissance publique. Ces 
filles galantes deviennent des femmes sages: au sortir du 
temple, elles ne reconnaissent plus celui à qui elles se sont 
livrées; cependant ces maris, auxquels elles gardent fidéhté, 
sont quelquefois joueurs, crapuleux, libertins, et, qui pis est, 
très-maussades. 

J'ai vu beaucoup de jolis enfants, peu de beaux hommes, 



DE HOLLANDE. Zjl7 

et presque point de bien belles femmes. Je crois que le 
caractère national de la figure s'allie difficilement avec la 
légèreté, l'élégance et la noblesse. 

On enîernie les filles pour cause de libertinage; c'est le 
magistrat ou la police qui les châtie. S'il arrive que les parents 
se laissent fléchir et demandent à les retirer, il faut payer leur 
pension, et donner caution de leur meilleure conduite pour 
l'avenir. S'il n'y a guère plus de mœurs à Amsterdam qu'à 
Paris, il n'en est pas ainsi dans les autres villes; une fille notée 
serait forcée de sortir de Saardam. 

Je ne suis point entré dans le musico, je sais seulement 
que les honnêtes gens des deux sexes ne se font pas scrupule 
de s'y laisser conduire par la curiosité; que c'est un lieu où 
toutes les courtisanes se donnent en spectacle; que les matelots 
y fument, qu'ils y dansent; qu'il ne s'y commet rien d'indécent; 
que c'est là que les parties s'arrangent, et que le reste se passe 
ailleurs. 

Les temps de neiges et de glaces sont le carnaval de la 
Hollande; les rivières et les canaux sont couverts de patineurs 
et de patineuses. C'est en patinant que le paysan apporte à la 
ville ses denrées, les paysannes en font autant, et cette manière 
d'aller est très-rapide. 

La kermesse ou fête de paroisse rassemble un grand concours 
d'hommes et de femmes qui boivent, qui chantent et qui dan- 
sent; les kermesses sont telles aujourd'hui qu'on les voit dans 
les tableaux de Tcnicrs- je jure sur mon âme de n'y avoir pas 
vu une femme qui ne fût à peu près hideuse ; le peintre a fait 
choix des plus belles ou des moins laides ; qu'on juge des autres ! 

Il m'a paru que sans les affaires qui rapprochent les Hollan- 
dais, il n'y aurait presque aucune société entre eux, tant ils se 
fréquentent peu. 

On m'a assuré qu'on avait longtemps célébré dans la sei- 
gneurie de Warmonde des espèces de saturnales, une fête 
pendant laquelle les valets devenaient maîtres et les maîtres 
valets. Ceux-ci, magnifiquement vêtus, étaient servis par le 
seigneur et par la dame, couverts des vêtements les plus 
simples. Le lendemain chacun rentrait dans son état, et reprenait 
ses fonctions. 

Je lis ici sur mes notes que les honnêtes femmes sont mal- 
xvii. 27 



/il8 VOYAGE 

heureuses, et qu'elles sont durement et grossièrement traitées 
par des maris sordides, qui regardent à tout. Il me semble 
avoir dit le contraire ailleurs; ai-je pris un fait particulier pour 
les mœurs générales? ou ai-je jugé des mœurs générales par 
quelques faits particuliers? Je l'ignore. Je lis que les pères 
sont idolâtres de leurs enfants ingrats; que s'il se présente une 
entreprise lucrative, et que l'enfant puisse l'enlever à son père, 
il n'y manque pas, et que le père en rit. Cela est-il vrai? cela 
est-il faux? je n'en sais rien : il faudrait que l'amour de l'or eut 
singulièrement altéré les idées de l'honnêteté, de la reconnais- 
sance, de la dignité, de la droiture dans l'un et l'autre. 

DE l'économie domestique. 

Toutes les productions du pays payent, mais la taxe des 
étrangères est plus forte. Il faut mettre au nombre de celles-ci 
les marchandises ou denrées qui passent d'une province-unie 
dans une autre. Les impôts sont multipliés et considérables, 
mais plus dans la province de la Hollande que dans les six 
autres. Tout cependant se tient de niveau par le commerce, 
l'émulation et l'activité des habitants. L'impôt sur le blé est 
de 3 florins 18 sous par sac pesant de cent quatre-vingts à cent 
quatre-vingt-quatre livres; l'intérêt légal de l'argent est de 
2 et demi à h pour 100; les obligations sur le pays étaqt 
chargées de 1 et demi pour 100, elles portent cet intérêt et se 
vendent de 3 à Zi pour 100 au delà de leur valeur intrinsèque. 

Les légumes sont à très-bon marché ; les poissons, turbots, 
soles, plies, merlans, éperlans, saumons, cabéliaux, harengs, 
sont presque pour rien. Les maquereaux, les rougets sont 
rejetés à l'eau et méprisés. 

C'est le prince de Galitzin, à présent ambassadeur de Russie 
à La Haye, qui leur a appris à manger le maquereau, qu'ils 
regardaient comme un aliment malsain. 

Le poisson d'eau douce est abondant et à très-bon marché. 
Il n'y a point d'impôt sur le poisson. On a vingt-cinq œufs pour 
8 à 10 sous. Avant la mortalité des bestiaux, le beurre se ven- 
dait 5 sous, à présent il en vaut 6; dans un intervalle de huit 
ans il a passé jusqu'à 8 sous. Le fromage de Hollande se vend 
en détail h sous la livre ; la pinte de lait 1 sou et demi ; en 



DE HOLLANDE. /il9 

hiver le prix est de 2 liards do plus. La farine "2 sous et demi 
la livre; le pain noir ou de seigle '2 sous; le magistrat veille à 
ce que ce pain et la pomme de terre soient à bon marché. 
L'orge perlé 2 sous; le tabac à fumer, depuis h sous jusqu'à 
il florins ; le vin depuis 7 sous jusqu'à liO sous. 

Une barrique de vin, de France ou d'ailleurs, est imposée 
à 26 ou 27 florins, ou même plus, selon sa contenance. Vous 
avertissez le taxateur : il se transporte chez le boucher, chez le 
particulier qui reçoit le vin ; ceux-ci payent, et on leur délivre 
une permission de tirer et d'enlever le vin. 

La fraude des impôts est à la poursuite du bailli; il y 
veille, lui et ses archers, d'autant plus exactement que l'amende 
arbitraire est à son profit. 

Il y a pour un domestique mâle ou femelle 7 florins de taxe; 
pour deux 19 florins; pour trois 30 florins; pour quatre /i3 flo- 
lins 16 sous; pour cinq 60 florins; au delà de cinq domestiques 
on ne paye rien de plus. 

Il y a des droits sur le thé et sur le café. Un particulier 
qui a 800 florins de revenu paye h florins par an; celui qui 
affirme qu'il n'use ni thé, ni café, ne paye rien. 

L'aune de toile, dont celle de France fait sept quarts, vaut 
depuis 6 sous jusqu'à 10 florins. La toile à chemise coûte 
1 florin l'aune ; vingt-huit aunes suffisent pour six chemises 
d'homme. 

Comme il fait ici plus froid que chaud, on y porte commu- 
nément des chemises moyennement fines : les toiles fines sortent 
du pays. 

Les terres sont divisées par morges; la morge est autant 
qu'un homme peut en faucher en un jour : elles se louent, 
six cents verges, depuis 8 jusqu'à 100 florins, selon la fertilité 
et la proximité des villes. 

Les maisons payent deux fois et demi le douzième de la 
location ; celles qui ne sont pas louées ne payent rien : la taxe 
de celles dont le prix est diminué par accident est réductible 
sur requête. Les maisons de plaisance, celles de village, suivent 
la même taxe. Les maisons de paysans ou métairies isolées qui 
ne tiennent point aux villages ne payent rien. 

On n'admet dans le commerce que l'or et l'argent de France 
ou d'Aniïleterre. 



/i20 VOYAGE 

La livre est de 16 onces : 100 livres d'Amsterdam donnent 
105 livres de Paris; (53 onces, poids de marc, donnent 
6/i onces. 

Le stathouder a des sept provinces, comme stathouder, 
capitaine-général et amiral, 250,000 florins. 

Le duc, comme feld-maréchal, gouverneur de place, pro- 
priétaire de deux régiments, 80,000 florins. 

Le trésorier général est payé selon les dépenses : sa place 
rend environ 20,000 florins. 

Le receveur général lire de sa place et de sa coterie 
20,000 florins. 

Le greflier des États, qui est, à proprement parler, le 
ministre des affaires étrangères, a 60,000 florins d'honoraire. 

Les appointements de ces trois dernières places sont fixés 
par une délibération qu'on tient secrète. 

DÉPENSE d'une MAISON PARTICULIÈRE. 

Une maison située dans un quartier assez écarté, ayant au 
premier trois chambres et une cuisine; au second trois cham- 
bres et un cabinet; au troisième un grenier et quelques loge- 
ments de domestiques; une cave proportionnée au reste de la 
maison, paye de location ZiOO florins par an en deux termes: 
l'un au mois de mai, l'autre au mois de novembre. 

Le ménage consiste en une femme et trois enfants en bas 

Pour domestiques il y a trois femmes et un laquais. 

DÉPENSES ANNUELLES. 

Loyer de la maison 400 fl. 

Chauffage, tourbe, bois, cliarbons 200 

Impôt sur le thé, café, à 4 florins par domestique 16 
Impôt, à 9 florins par tête, pour les quatre do- 
mestiques 36 

Autre impôt que la maîtresse de la maison ne 

peut m'expliquer 7 17 

Étrennes et charités indispensables 20 

679 1 7 



80 


or.o 

679 


17 


J639 


17 



DE HOLLANDE. Zi21 

DÉPENSE DU MOIS. 

La viande, un jour portant l'autre, par accord, à 

4 sous la livre, pour tout le ménage 20 IL 

Pain blanc et brun 12 

Beurre 1t 

Épices 6 

Lait 3 

Déjeuners des domestiques en thé 2 

Déjeuners de la dame en chocolat 3 

Pour le vin o 

La bière avec Limpùt 2 

Le savon 2 

Quelques menues dépenses 10 

Dépense du mois .... 

Dépense des douze mois . 
Dépenses annuelles. . . . 

Total 

Il ne manque à ces minutieux détails que d'avoir été faits à 
Rome il y a deux mille ans, pour être lus avec intérêt. 

DOMESTIQUES. 

Un homme qui sert est gagé depuis 50 jusqu'à 80 florins; 
une femme depuis hO jusqu'à 60 florins. Ils ont des étrennes 
et nombre d'autres profits. Les domestiques naturels sont rare- 
ment fidèles; on recherche les domestiques suisses des deux 
sexes. 

Un maître qui frappe son domestique est mis à l'amende. 
Tout esclave qui a mis le pied en Hollande y devient libre. 

Le nombre des indigents qui viennent chercher fortune dans 
le pays est grand. 

Les régents aiment à avancer leurs gens. Lorsqu'ils en ont 
été satisfaits pendant un certain temps, ils les marient et les 
placent dans des emplois qui leur procurent une vie commode. 
Des domestiques très-intelligents sont quelquefois parvenus à 
de grandes places. On en a vu siéger aux états généraux à côté 
et même devant leurs maîtres. 



VOYAGE 



LIQUEURS SPIRITUEUSE.e. 



L'usage des liqueurs spiritueuses est commun dans les pays 
fort chauds; apparemment qu'elles servent là à ranimer la ma- 
chine accablée, à figer les fluides animaux, et à en retarder la 
transpiration. Le même usage est aussi commun dans les pays 
très-froids ; apparemment qu'elles servent ici à réchauffer la 
machine engourdie, et à donner du ton à l'estomac et aux intes- 
tins. 

Je sais, par expérience, que la sensation juge mal ce froid 
perfide qui semble n'effleurer que la peau, qui pénètre jusqu'aux 
os, et dont l'action passe insensiblement aux principes néces- 
saires à la vie. Ce n'est pas la seule affection qui, brusquement 
excitée, causerait des douleurs inouïes, et qui, faite peu à peu, 
conduit à une mort qui a même sa douceur : c'est un véritable 
sommeil. La mort passe dans l'animal comme la vie en sort, et 
la vie en sort comme elle s'y est introduite. 

Il y a à La Haye cinq moulins à blé; le pays est venteux : 
celui de l'ouest a quatre étages d'appartements, le moulin est au- 
dessus de ces étages ; il y a quatre meules. Il a 101 pieds de haut, 
et /lâ dans œuvre; on y moudjusqu'à quatorze ou quinze cents sacs 
par jour; le sac pèse cent quatre-vingts livres. On paye 6 sous 
pour le sac de seigle, ou l'on donne deux livres de farine ; on 
paye 8 sous pour le sac de blé, ou l'on donne deux livres de farine. 
L'édifice coûte, de construction, ZiO,000 florins. 11 a huit pieds 
de fondements, sans compter le pilotis; les caves sont au-des- 
sous du rez-de-chaussée; on moud plus de cinq sacs de blé par 
heure quand le vent est bon, et dix-huit à vingt sacs de seigle. 

Le gruau paye d'impôts 7 sous du pays par sac. Il y a un 
seul moulin pour le gruau, il va par des chevaux. 

Un panier de mouches à miel donne depuis vingt jusqu'à 
vingt-huit livres de cire et de miel ensemble, et jette deux ou 
trois essaims. Le panier vaut 1 ducat. 

Le pain est un luxe en Hollande. Il y varie de prix. 

Il n'y a point de monopoles ; la puissance d'une multitude de 
particuliers s'y oppose. On y mange peu de pain. Le prix de la 
viande y est presque fixe. 

M. l'abbé Galiani, dans ses discours sur le prix du grain, 
prouve qu'il devait peu hausser ou baisser en Hollande, parce 



DE HOLLANDE. ^23 

que la disette n'était jamais universelle, et que le Hollandais 
allait chercher l'abondance où elle était; mais il arrive quelque- 
fois qu'elle est à une grande distance, et que le commerçant en 
blé n'apporte pas toujours sa denrée, mais la laisse dans les 
lieux où il espère en tirer m.eilleur parti. Le commerçant est un 
mauvais patriote; il laissera mourir de faim ses concitoyens pour 
gagner 1 sou de plus. 

Vn adulte qui a bon appétit vit de pommes de terre; et 
depuis le commencement de l'été jusqu'au printemps, il en 
consomme douze cents livres. 

Le sac de seigle ne paye d'imposition que la moitié du sac 
de blé, 2 florins. 

Il y a un moulin qui jouit du privilège de moudre l'orge, le 
blé noir, le paulre et le seigle pour les bestiaux. Il n'y a 
aucune imposition sur ces moutures; mais, pour prévenir les 
fraudes, on môle sur chaque sac de grain réduit en farine dix 
livres de sable fin de la mer... Je n'entends pas trop cela. 

Rien de plus appétissant que les boucheries; la beauté des 
viandes invite à manger, la netteté des étaux à s'asseoir; il n'y 
a ni sang, ni os, ni ordures, ni odeur. 

La bière est mauvaise à mon goût, à moins qu'elle ne soit 
d'Angleterre; celle-ci est blanchâtre, agréable, légère et très- 
capiteuse. 

On prendrait la maison de campagne d'un particulier pour 
la demeure d'un prince. 

Les cafés sont très-simples; aucune femme n'y préside; il 
n'y a point de comptoirs, point de tables de marbre, point de 
glaces, point de lustres. 

Les voitures sont hautes et légères, parce que le pays est 
sablonneux, et qu'une voiture lourde exigerait plusieurs che- 
vaux pour la tirer des profondes ornières qu'elle creuserait. 

Les femmes riches ne dédaignent pas les soins domestiques; 
elles sont les premières intendantes de leurs maisons. 

Une grisette avec tous ses attraits, une courtisane avec tout 
son manège, ne s'élèvent pas au-dessus de leur condition; on 
louera la sagesse de l'une, on jouira des complaisances de l'au- 
tre; mais elles ne feront pas une grande fortune. Une mère in- 
struit sa fille des devoirs domestiques, et de l'usage du monde 
qu'elle doit fréquenter. 



ti2h VOYAGE 

Une suite de la netteté hollandaise, c'est que le nombre des 
domestiques femmes y est plus grand que celui des domestiques 
hommes. La propreté du Hollandais se remarque jusque sur ses 
vaisseaux. 

On a ici la passion du beau linge. 

A table, après la santé du maître et de la maîtresse, on boit à 
celle de tous les convives, des amis absents, des parents, des 
maîtresses, à la prospérité de la république, au succès du com- 
merce et des armes, si la république est en guerre. Les santés 
se terminant par le verre d'amitié à rouge bord; c'est celui 
qu'on sable avec le plus de plaisir : malgré la division des inté- 
rêts, il y a des amis. 

Ils font régulièrement leurs quatre repas : le matin, c'est le 
café ; entre une heure et deux, c'est le dîner; sur les cinq à six 
heures du soir, c'est le thé; on soupe à neuf heures. On n'y 
connaît guère de vins français que le bourgogne, qu'on boit pur 
dans les maisons riches. On a du vin du Rhin de cinquante, de 
soixante et même de cent ans. Les grands-pères font en vin du 
Rhin les provisions des petits-fils de leurs enfants. Ils aiment 
la table; aux naissances, aux baptêmes, aux sevrages d'enfants, 
aux accords, aux fiançailles, aux noces, aux couches, au départ 
pour voyage, au retour, ce sont autant de fêtes domestiques sur- 
ajoutées aux réjouissauces publiques. 

Bien qu'économe, le Hollandais ne se refuse point au 
plaisir de la vie. Depuis le plus simple artisan jusqu'au plus 
riche négociant, chacun compte avec soi-même, et sait ce 
qu'il peut sacrifier aux dépenses accidentelles du courant de 
l'année. 

Les diamants chez les dames, les boucles, les couteaux, les 
ciseaux, les chaînes d'or, les bagues, les anneaux qu'on voit 
aux doigts des bourgeoises, et même des paysannes , prouvent 
la richesse du pays. Les femmes portent encore, pendues à leur 
côté, des bourses semblables à l'ancienne escarcelle des Fran- 
çais, garnies de cercles à ressort et de crochets d'argent. 

Les Westphaliens sont en Hollande ce que les Savoyards 
sont en France. Il y en a au moins trente mille dans la seule 
province de Hollande; ils sont laborieux, fidèles et avares; ils 
vivent de pain et d'eau avec un peu de lard de leur pays ; ils 
vaquent à toutes sortes de travaux, mais surtout à la récolte des 



DE HOLLANDE 425 

foins, considérable dans un pays de prairie. Leurs femmes sont 
attachées aux maisons de campagne, où elles s'occupent du jar- 
dinage; ils accumulent leurs petits gains: ils sont sortis de 
leur contrée avec rien, et ils y portent tous les ans quelque 
argent. 



LE SAVANT ET L'ARTISTE 



ou 



DE L EDUCATION, DES SCIENCES, DES BELLES-LETTRES 
ET DES BEAUX-ARTS 



11 n'y a point de collèges publics pour les humanités. Des 
maîtres de pension donnent les premiers principes des langues 
grecque et latine. Au sortir de ces écoles, la plupart des enfants 
sont envoyés, sur leur bonne foi, achever leurs études dans 
une université. Il y a peu de précepteurs ou de gouverneurs. 
Les jeunes personnes de l'un et de l'autre sexe possèdent les 
langues étrangères. 

La langue hollandaise est la flamande, un des dialectes de 
l'allemand ; elle a un si grand nombre de mots communs avec 
l'anglais, qu'en passant par les rues j'entendais presque toutes 
les enseignes. On la parle diversemeni dans chaque province, 
et même dans chaque ville. La prononciation m'en a paru dure ; 
elle est abondante ; elle a des diminutifs : ceux d'entre les 
Hollandais qui ont du talent écrivent en latin. Dès le commen- 
cement, le génie s'est tourné vers le commerce, et l'on s'est 
plus occupé à amasser de l'argent qu'à cultiver les lettres, dont 
les progrès sont presque incompatibles avec l'esprit mercantile. 

Les libraires de Hollande impriment tout ce qu'on leur 
présente, mais ne donnent pas d'argent. 

Depuis le temps que nous persévérons dans notre absurde 
intolérance, s'ils s'étaient avisés d'attacher un prix raisonnable 
aux manuscrits, ceux d'entre nous qui pensent avec quelque 



VOYAGE DE HOLLANDE. 427 

hardiesse seraient allés travailler où ils ont envoyé leurs 
ouvrages. 

L'école de Leyde a eu la plus grande célébrité sous les 
Vitriarius, les Abbinis, les Muschenbroeck, les Boerhaave; on y 
venait de toutes les contrées de l'Europe. 

On entretient en Hollande cinq universités; il y a des écoles 
jusque dans les moindres villages. L'éducation des enfants y est 
soignée. Ils savent tous lire, écrire et chiffrer; ils ne vont 
jamais sans un crayon et des tablettes; les papiers publics sont 
sans cesse entre leurs mains; ils sont instruits des intérêts de 
la république, de son histoire, de leurs privilèges, de leurs 
libertés, et parlent très-librement de la régence. 

On compte parmi leurs hommes illustres dans les sciences : 
Junius, élève d'Alciat, fameux jurisconsulte; Golzius, célèbre 
antiquaire, qui naquit à Amsterdam; Juste Lipse ; David Leleu, 
de AVilchemfort, qui fut versé dans la philosophie, le droit, les 
langues orientales, et qui entreprit deux voyages au Levant 
pour s'y perfectionner; Huygliens, qu'il suffit de nommer ; Gil- 
bert Cuper, littérateur et critique; Van der Meulen, juriscon- 
sulte et commentateur de Grotius; llennius, médecin; Golius, 
professeur en ai'abe à Leyde; Bantius, savant en grec et habile 
médecin ; Daniel Heinsius, professeur en grec et en latin, qui 
fut conseiller d'État du roi de Suède et historiographe, que la 
république de Venise créa chevalier de Saint-Marc, et dont le 
fils, grand pensionnaire, fut aussi grand poëte latin; Érasme, 
dont la maison subsiste toujours à Rotterdam, où le magistrat 
veille à sa conservation; Adrien Junius, qui fut médecin, géo- 
graphe, histoiien, et qu'on nomme le phénix de la Hollande; 
Petrus Cornélius, que notre de Thou appelle le prince des his- 
toriens; Douza, grand capitaine, qu'on en regarde comme le 
Varron; Paul Merula, qui professa l'histoire à Leyde; les Vos- 
sius, entre lesquels Jean eut neuf enfants, qui possédèrent dif- 
férentes langues, et Isaac, qui fut honoré des bienfaits de 
Louis XIV; Marcus Zuerius Boxhornius, qui fut le Cicéron hol- 
landais, et qui professa à dix-sept ans, à Leyde, les belles- 
lettres et l'éloquence; le capitaine Pyndius, qui écrivit l'his- 
toire avec succès; Thysius, qui fut professeur à Leyde, et le 
Tite-Live du pays. A ces grands noms, on pourrait en ajouter 
beaucoup d'autres. 



428 VOYAGE 

Anne-Marie Schuerman, d'Utrecht, posséda familièrement 
le grec, le latin, le français l'allemand, l'italien, l'hébreu, le 
syriaque et le chaldéen ; elle a écrit en sept langues. Elle fut 
versée dans la philosophie, la théologie et les mathématiques; 
on admire ses ouvrages en peinture, ses miniatures, ses enlu- 
minures, ses gravures au diamant sur le verre et au burin sur 
le cuivre. 

Je n'omettrai ni Salengre, dont on a trois volumes in-folio 
de supplément au Tn'sor des Antiquités rojjiaines, ni Troost, 
qui inventa le pastel, ni tous les professeurs de l'école de Leyde, 
Hesmand, Raw, S'Gravesende, Gronovius et Périzonius. La 
Haye a eu son Meerman, jurisconsulte et géomètre: Amsterdam 
se vantait il y a dix ans de son Vandendam, qui, d'artisan, 
devint mathématicien, philosophe, professeur public, et dont 
on estime les dissertations philosophiques. 

J'ai appris en Hollande que le fameux Euler avait composé 
cent quarante volumes, et que sa femme, fille de Léti, avait 
une grande part à ses journaux. C'est à une femme, mademoi- 
selle de Neuville, que la Hollande doit une traduction hollan- 
daise de nos meilleures tragédies. C'est à une autre femme, 
mademoiselle Blokeusen, qu'on doit des poésies hollandaises 
qui lui ont fait un nom. 

La Hollande a de nos jours Allaman, son physicien; Runke- 
nius, excellent littérateur, et un célèbre professeur en droit 
public, dont le nom ne me revient pas. Les traductions hollan- 
daises d'ouvrages sérieux et solides sont sans nombre. 

La nation est superstitieuse, ennemie de la philosophie et 
de la liberté de penser en matière de religion ; cependant on 
ne persécute personne. Le matérialisme y est en horreur, mais 
il y vit en paix. La distribution des livres impies y est plus 
difficile qu'en France, et les incrédules plus rares et plus 
haïs. 

Les Elzevicrs du bon temps, les Variorum n'y sont pas 
communs; on paye un Jotinncs Bonus'-, lettre ronde, au moins 
12 francs quand on le trouve. 

11 y a dans la bibliothèque de Meerman fds, à La Haye, qui 

\. C'est-à-dire l'Horace, avec les notes de Bond. En latin on dit aussi Joannes 
Bond : pour le latiniser il faudrait Dondus ou Bondius^ et non pas Bonus. (Br.) 



DE HOLLANDE. f,29 

a acheté les livres des Jésuites, un Aretœus, de Methodo sc- 
candi calculum, m". ; opiis circiter 20 pages, in-folio, grœcc. 

Un lîuphus Ephcsius, de worbis jjojndaribus ; circa 30 pages 
in-folio, m" , grœcc. 

Un Ale.vandri Tralliani lib. xiv, de morbis cndcmicis- cir- 
citer 13 pages in-folio, grœcc \n^\ 

Ces ouvrages n'ont pas encore paru. Je ne sais si nous avons 
des Arislotclis medicinalia^ le manuscrit en existe aussi chez 
Meerman. 



c G .M E D I E . 

Les acteurs ont des métiers, et font quelque commerce. Les 
actrices sont médiocrement vêtues, et sont honnêtes. Une 
comédienne honnête refuserait de jouer avec une dissolue; 
cependant on les entend souvent débiter des propos contraires 
à la pudeur, à la religion, à la saine politique et aux bonnes 
mœurs. 

Les pièces faites pour le peuple, qu'il faut amuser, sont ordu- 
rières : attendez-vous à ces vices dans toutes les démocraties; 
vous y trouverez Aristophane avec sa grossièreté, mais sans son 
génie. 

Les comédiens sont dans l'église comme les autres fidèles ; 
mais leur profession n'en est pas plus considérée ; il y a la 
même rivalité qu'ici entre le prédicateur dans la chaire et le 
prédicateur sur les planches. 

Tous les ans on joue une pièce contre la tyrannie espagnole, 
et une autre pièce contre l'esprit de faction : on en donne cinq 
à six représentations de suite. 

C G N C E Fx T . 

Le concert auquel j'ai assisté était composé d'un premier 
chanteur; il avait peu de voix, mais il l'avait agréable, douce et 
de goût; d'un second chanteur, qui n'était ni bien bon ni bien 
mauvais, et de deux chanteuses qui chantaient juste et avec 
légèreté. 

L'orchestre était excellent, et la musique italienne. 



430 VOYAGE 

PEINTURE. 

On connaît suffisamment les grands maîtres de l'école hol- 
landaise. Ne serait-ce pas l'esprit de commerce qui a rétréci la 
tête de ces hommes merveilleux? Quelque habiles qu'aient été 
les peintres hollandais, ils se sont rarement élevés à la pureté 
du goût et à la grandeur des idées et du caractère. 

SCULPTURE ET ARCHITECTURE. 

Ils n'ont excellé ni dans la sculpture, ni dans l'architecture. 
La plupart de leurs morceaux de sculpture sont mauvais, et il 
est rare d'y être arrêté par un bâtiment somptueux, même en 
briques ; je n'assurerai pourtant pas qu'il n'y en ait point. 

S'ils n'ont point eu de sculpteurs, c'est qu'ils ont manqué 
de goût. Cet art sévère ne s'est accommodé ni de leurs magots, 
ni de leur imitation rigoureuse de toutes les natures. Il n'y a 
plus de peintres, parce que la peinture n'y est ni protégée ni 
cultivée, et que les beaux-arts, qui mènent si rarement à la 
fortune, n'y sont pas considérés. 

Ils ont la folie des estampes ; un griffonnage de Rembrandt 
sera poussé dans une vente jusqu'à 3,600 florins. 

Dans l'immensité de l'œuvre de Rembrandt, que j'ai par- 
couru, j'ai remarqué sept à huit morceaux dignes de Raphaël. 
jNe manquez pas de voir son Ecce Homo et sa Bôsunrction du 
Lazare. 

Il existait encore, il n'y a pas longtemps, à Anvers, un 
nommé Overlaet qui copiait les tableaux de Teniers, à la plume; 
mais si correctement, si curieusement, qu'on aurait pris aisé- 
ment ses dessins pour d'excellentes gravures. On dit que pour 
le faire travailler il fallait placer à côté de son papier un broc 
d'eau-de-vie, et qu'il ne faisait jamais mieux que quand il était 
ivre. J'avais possédé de sa main un portrait de Rubens, je vou- 
lus avoir un morceau composé; mais le brocanteur m'en de- 
manda presque le prix d'un tableau. 

DE LA RELIGION. 

La religion réformée est la dominante dans toutes les Pro- 



DE HOLLANDE. 431 

vinces-Unies. Il n'y a que ceux qui la professent publiquement 
qui soient admis à l'administration et aux emplois civils. Le 
militaire peut être de la religion qui lui plaît. Les catholiques 
romains sont tolérés; leur pasteur paye par an une certaine 
somme au bailli pour la liberté de l'église. Il n'y a point abso- 
lument de jésuites. On y voit d'assez bon œil les jansénistes, 
moins dévoués à la cour de Rome. Les catholiques romains 
jouissent des mêmes droits que les protestants devant les tri- 
bunaux de lajustice pour les aiïaires. Les impôts et lecommerce, 
tous les postes militaires leur sont ouverts, exceplé celui de 
généralissime; ils sont médecins, avocats, et exercent toutes les 
autres professions. Ils forment un tiers des habitants du pays. 
Ils testent, ils héritent, ils payent les taxes communes et les 
payent volontiers; il ne leur est jamais arrivé de troubler 
la république ni de déceler aucun penchant k la l'évolte, 
même pendant les guerres, soit avec l'Espagne, soit avec la 
France. 

Les arminiens sont soulTerts; leur église n'a ni tour ni 
cloches. Les luthériens ont des temples pareils à ceux des armi- 
niens. Les anabaptistes sont tolérés; leurs églises ressemblent 
à des chapelles particulières. Les quakers, en petit nombre, 
s'assemblent dans une chambre, où ils se livrent tout à leur aise 
à leur pieux enthousiasme; le magistrat use de connivence avec 
eux. Les Grecs et d'autres chrétiens orientaux ont aussi le libre 
exercice de leur religion, et se réunissent dans des chapelles. 

Quoique les luthériens professent publiquement leur reli- 
gion, ils n'ont point d'église isolée; leur temple est compris 
entre d'autres maisons, et c'est ainsi qu'on les distingue des 
temples protestants. 

Les juifs ne sont nulle part si rapprochés de la condition 
des autres citoyens. Ils ont leur quartier; il y en a de rasés, il 
y en a de barbus. Ils ont treize synagogues à Amsterdam; c'est 
plutôt une école qu'un temple; après la prière, on les y croi- 
rait indécents ; ils y parlent d'affaires et de galanterie. Ce mépris 
apparent pour le bien de leur oraison leur rappelle que le 
vrai temple n'est plus. 

Los synagognes sont fort belles à Amsterdam, à Rotterdam 
et à La Haye. Il y a la synagogue allemande et la synagogue por- 
tugaise. Les Allemands se prétendent les descendants de la tribu 



^32 VOYAGE 

de Juda, et les Portugais de la tribu de Benjamin. Ils font 
toutes les sortes de commerce; ils exercent la médecine, mais 
ils ne sont d'aucun métier. Lorsqu'une lettre de change tirée 
sur un chrétien a son échéance le samedi, ils sont auto- 
risés à le faire payer le vendredi. Le jour du sabbat, leur bou- 
tique est fermée; mais on peut les appeler devant les 
tribunaux, ainsi que pendant leurs pâques et grandes fêtes. Ils 
acquièrent des biens fonds, ils héritent, ils testent, et jouissent 
de toute la protection accordée aux citoyens; ils n'entrent point 
dans la magistrature. Les juifs rasés sont riches et passent pour 
d'honnêtes gens; il faut se tenir sur ses gardes avec les bar- 
bus, qui ne sont pas infiniment scrupuleux. -Il y en a de très- 
instruits. 

Plusieurs riches juifs furent faits barons sous Guillaume III 
d'Angleterre, en reconnaissance des puissants secours en argent 
qu'ils lui fournirent en 1682. Leur nombre à Amsterdam, avant 
les troubles de la Pologne et la famine de Bohême, se montait 
à plus de cent mille; il s'y est fort accru. 

Pour ramener les consciences égarées, le gouvernement ne 
permet d'autres moyens que la prédication. Il se peut que la 
religion fasse plus de bien dans les autres contrées, mais c'est 
dans celle-ci qu'elle fait le moins de mal. 

Je visitai une des synagogues d'Amsterdam. En entrant le 
portier me dit: « iAlettez votre chapeau. — Je n'en porte point, 
lui répondis-je. — Entrez. » Les juifs arrivent les uns après 
les autres, l'office commence ; les uns chantent un livre de la 
Bible, les autres un autre livre ; celui-ci en est à ce verset, 
celui-là à quelque verset qui suit ou précède ; c'est un chari- 
vari enragé. L'office achevé, les uns restent, les autres s'en vont; 
les premiers, comme je l'ai dit, parlent affaires, commerce, 
galanterie ; c'est à faire croire qu'on est dans une de nos églises. 
De retour à La Haye, je demandai à un rabbin pourquoi ce bruit 
discordant dans le temple, à faire boucher les oreilles à Dieu? 
C'est, me dit-il, que chacun chante son livre et son verset, et 
que chaque livre a son chant, qui d'ailleurs est fort mélodieux 
et fort doux, ce qu'il me prouva sur-le-champ. 

Je lui demandai pourquoi cette indécence d'action et de 
propos après l'oraison dans la maison du Seigneur. — C'est qu'a- 
lors la synagogue n'est plus qu'une chambre domestique, où, 



DE HOLLANDE. /,33 

comme chez vous, l'on boit, l'on mange, l'on cause, l'on couche 
après la prière. INous ne reconnaissons pour lieu saint que le 
temple de Jérusalem, qui ne subsiste plus, et nous n'aurons de 
vraie synagogue que quand celle-là sera rebâtie, ce qui se fera 
tôt ou tard ; soyez sûr que le Messie viendra si on lui en laisse 
le temps. 

GOU VER NE MENT ECCLÉSIASTIQUE. 

L'ordre ecclésiastique dans les Provinces-Unies est composé 
de docteurs ou professeurs en théologie, de ministres ou pas- 
teurs des églises, d'anciens et de diacres. 

Les professeurs enseignent la théologie, la morale, l'histoire 
ecclésiastique aux jeunes gens qui se destinent au ministère 
évangélique. Il y a un certain nombre de ces docteurs dans 
chaque université; ils sont salariés aux dépens de la province. 
Quelques villes considérables ont leurs professeurs et les entre- 
tiennent. 

Les ministres ou pasteurs prêchent deux ou trois fois la 
semaine, catéchisent, visitent les malades et leurs ouailles, 
surtout au temps de la communion, qui se célèbre tous les trois 
mois; ils assistent les criminels au supplice. Leurs appointe- 
ments, dans les grandes villes, sont de 2,000 florins; ils 
reçoivent quelques présents. Leurs veuves sont pensionnées 
selon les églises, et touchent l'année de l'appointement. 

Pour devenir ministre, on subit deux examens dans le synode 
ou dans une des églises du synode; par le premier examen on 
devient le proposant, et ce grade confère le droit de prêcher, 
mais non d'administrer les sacrements. Par le second on est 
fait proposant appelé à une église. Lorsqu'une place de ministre 
vient à vaquer, le consistoire demande à la province, à la ville, 
la permission de la remplir. Cette permission obtenue, le con- 
sistoire y nomme, c'est-à-dire qu'il désigne trois proposants, 
et de ces trois sujets le consistoire en élit un à la pluralité des 
voix; ensuite l'élection est portée aux Étals de la province, et 
aux magistrats, qui la confirment ou la rejettent. Dans ce der- 
nier cas on procède à une autre élection; dans le premier, on 
s'adresse au synode ou à la classe qui préside aux examens pour 
savoir si tout s'est passé dans les formes. Alors on ratifie l'élec- 
XV a. 28 



Zi34 VOYAGE 

tion, et l'on ordonne une proclamation solennelle dans l'église, 
pai- trois dimanches consécutifs, pour s'assurer qu'il n'y a aucun 
empêchement dirimant. Après les proclamations un ancien 
ministre prononce un sermon analogue à la cérémonie, lit la 
liturgie propre au sujet; le candidat jure les conditions expri- 
mées dans la liturgie ; l'ancien descend de chaire ; le récipien- 
daire se met à genoux, l'ancien lui impose les mains et prie 
Dieu de bénir son ministère. Tous ceux qui entrent dans le 
ministère sont obligés de souscrire le synode de Dordrecht. 

Les ministres et les proposants portent un manteau court, 
un petit collet, et la perruque ronde. Ils ne sont pas autrement 
vêtus dans l'égHse, en chaire. Ils sont versés dans les langues 
orientales, la théologie et les lettres. Leurs mœurs sont sévères, 
rarement se permet-on des propos libres en leur présence; on 
ne joue point aux cartes devant eux. Leur extérieur est simple, 
et leur maintien a de la gravité. Ils sont tous mariés, et forment 
des familles rarement opulentes. 

Le père de Boerhaave était ministre dans un bourg. Son 
illustre fils, qui se destinait au ministère, fut obligé de se reti- 
ter par une aventure assez singulière : il passait de Leyde à 
Amsterdam dans la barque publique, avec un certain nombre 
de ministres du saint Evangile, qui se déchaînaient contre 
Spinosa. Boerhaave, les écoutait en silence. Un des disputants, 
lui portant la parole, lui reprocha son indifférence dans une 
matière aussi grave. Boerhaave, s'adressantà tous, leur demanda 
s'ils avaient lu Spinosa. Non, lui avouèrent-ils; Boerhaave se 
tut, et le voilà accusé d'athéisme et chassé de l'Eglise par une 
insigne calomnie. 11 fut déterminé à suivre la médecine par la 
cure d'un ulcère qu'il avait à la cuisse, et dont il se traita lui- 
même. 

Plusieurs seigneurs ont droit de patronage; il y a un temps 
limité pour exercer ce droit. Un patron ne dépossède pas un 
ministre sans le concours de la classe ou du synode. 

Les ministres sont payés par le receveur des biens ecclé- 
siastiques. Tous sont égaux; ils n'ont aucune dépendance les 
uns des autres, seulement le jeune ministre d'une des villes 
principales cède le pas à un ministre de village, si celui-ci est 
son ancien. 

Ceux qui ont cinquante ans de ministère sont émérites de 



DE HOLLANDE. hVo 

droit. Le synode confère l'éaiéritat plus tôt s'il le juge à pro- 
pos. J'ignore si l'éméritat a quelque honoraire. 

Les anciens sont distingués par leur âge, leur rang, leurs 
mœurs, élus par le consistoire à la pluralité des voix, pour 
exercer, conjoiuteuient avec les pasteurs, l'inspection sur la 
conduite de tous les membres de l'Église, veillera l'observation 
de la discipline ecclésiastique et réprimer les scandales. Ils 
portent plainte contre un ministre, ils s'adressent en première 
instance au consistoire, et la cause va par appel à la classe ou 
au synode. Ils sont élus par le consistoire; leur élection se 
notifie au peuple par trois dimanches consécutifs. Leur fonction 
est aunuelle. Parmi ces anciens, il y a toujours quelques magis- 
trats, afin qu'il ne se passe rien dans le gouveruement ecclé- 
siastique qui soit ignoré. Ils accouipagnent les ministres dans 
leurs visites pastorales. Cette espèce de tribunal est conqiosé de 
neuf députés; ils ont mille llorins à dépenser par dix jours; ils 
se promènent d'Amsterdam dans toutes les autres villes; ils 
tienuent tableouverte, terminent les constestations et s'enivrent 
quelquefois, à ce qu'on dit. 

Les diacres sunt élus, installés et relevés tous les ans; 
comme les anciens, ils recueillent les aumônes et perçoivent les 
rentes des fond